‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 66 sur 258 · SÉJOUR A ROME · texte numérisé non relu

SÉJOUR A ROME

A Borne, jeudy, ù6 nuars i6ji. — N'estant arrivé que d'hier au soir à Rome, je m'y 9ÛS trouvé encore assez à temps pour voir les cérémonies de la semaine sainte, qui ne

* Geoi|^ Vasari, né eo i5ia, mort en ^ Dominique, dit Beea^umi Mêeherino , né <^7^- en ii&8&,morten ibhg.

* Le Dôme fut reconstruit en 1 39 a; la Li- ^ Jean-Laurent Bemin, né en iSgS, mort bceria ou bibliolhèqQe, située dans la nef en 1680.

podie du D6me, est ornée de fresques de Ber- ' Nom illisible.

» Betti, dit il Pinturieefûo, né en 1 hbh , * Radicofani, à dix-neuf lieues de Sienne,

t en i5i3. . ' -^ ^P^ lieues de Rome.

âSO

se commencent que dans cette journée-cy. J'ai donc, aussytost que jay este levé, esté au Vatican , où l*on m'a conduit dans la chambre où le pape prend ses habits pontificaux lorsqu'il doit tenir la chapelle. C'est aussy dans cette chambre que s'assemblent MM. les cardinaux avant que Sa Sainteté y vienne. J'y ay demeuré près d'une heure, et n'en suis sorty qu'un peu de temps après que Sa Sainteté y a esté entrée. J'ay de là esté dans la grande chapelle du Vatican , où est peint le Jugement de Michel-Ange. J'y ay vu venir le pape \ porté sur sa chaise et sur les épaules de six hommes; il estoit snivy de tout le collée des cardinaux dont les plus anciens se sont placés à sa droite, le pape s'estant assis sur un trosne à coslé de l'autel et sous un dais de satin blanc brodé d'or. Ses ornements et sa mitre estoient aussy de moire blanche brodée de mesme que le dais; sous ses pieds estoit un carreau de mesme broderie et de mesme couleur. Il avoit immédiatement à sa droite et debout l'ambassadeur de Portugal; celuy de Venise ; dom Gaspard Paluzzi *, qui a épousé sa nièce et qui est général de l'Église, et dom Ange son père * ; le conneslable Colonna \ qui estoit ce jour-là de tour pour y aller, assistant alternativement aux cérémonies du pape avec le duc de Bracciano', qui estlaisné de la maison des Ursins. An-dessous de ces messieurs, du mesme costé et hors du dais, estoient les ambassadeurs de Pologne et les conservateurs de Rome. A la gauche de Sa Sainteté, du costé de l'autel , estoient deux cardinaux-diacres qui le servoient; Tun estait le cardinal de Hesse*, et l'autre le cardinal Charles Barberini^. Au-devant du pape et nn peu à sa gauche, estoit assis le cardinal Cibo ^ qui estoit le doyen des cardinaux-prestres; il tenoit la place du cardinal d'Est *, qui en est le véritable doyen. Après que Sa Sainteté a esté assise et que tous les cardinaux l'ont esté, l'on a commencé la messe, qui a esté célébrée par le cardinal Antoine Barberini '*. Toutes les marches de l'autel estoient remplies de monsignori , qui estoient vestus avec des robes violettes , et de camériers d'honneur en robes rouges. Après que cette cérémonie très-longue a esté achevée, le pape, porté sur les épaules des mesmes hommes qui l'avoient porté en ce lieu , est passé de cette chapelle par les salles Régie et autres appartemens, et s'est venu rendre au balcon qu'on appelle la Loggia, qui est au-devant et au-dessus de la grande porte de Saint-Pierre. Quand il a esté dessus ce balcon , assisté de tous les cardinaux , se tournant vers le peuple , qui est assemblé ce jour-là dans la place Saint-Pierre , il a fait lire la bulle h ccma Domini, qui contient l'excommunication que les papes ont coustume de fulminer le jeudy saint contre les hérétiques et les pécheurs. Tandis qu'on lit cette bulle, lo

» Clément X. (Voir II, 517.)

* Gaspard Paluzzi-Altieri , mort à Venise le

9 avril 1790. — Il avait épousé Laure Altieri , nièce du pape. Elle mourut à Rome au mois de mars 1720.

' Ange Paiuzzi-Altieri , mort à Rome le

10 novembre 1706, à l'âge do quatre-vingtdeux ans. .

* Sans doute Laurent- Onufre Colonne, grand connétable du royaume de Napies, grand d^Espagne. Mort le 1 5 avril 1 689. — Il avait épousé , en 1 66 1 , Marie Mancini , nièce du cardinal Mazarin.

* Ferdinand des Ursins, duc de Bracciano, grand d'Espagno, dont le (ils était cardinal.

* Frédéric de Hesse-Darmsladt , né en 1 6 1 6. S'élant fait catholique en 16 36, il devint chevalier de Malte, grand prieur d'Anema([ne. Créé cardinal en t65a , l'empereur le nomma évéque de Breslau en 1670, puis gouverneur de Silé.sie. Mort le a5 février i68«.

^ Charles Barberini, neveu du pape Urbain VIII, cardinal depuis i653. Mort le plus ancien des cardinaux, le 1 1 octobre 170^ , à Tâge de soixante et quinze ans.

' Alderan Gibo, né en 161 3. Cardinal en i665, ministre d'Etal sous Clément XI. Mort doyen des cardinaux, lo 91 juillet 1700.

« VoirI,û6i.

'« Voir I, 193.

pape tieift en sa main un flambeau allume, qu'il jette après la lecture avec exécration (kosla place Saint-Pierre, et, un moment après, il lève l'excommunication quil a lanc^ et donne sa bënëdiction au peuple , qui pendant toute cette o^rëmonie est à ge- DOUX. De là , Sa Sainteté est passée dans la salle où il a lavé les pieds à douze pauvres cpiisont vestus de robes blanches; après quoy il est venu encore avec quelques cardioaai qui le suivoient servir les mesmes pauvres à disner. Ce qui estant achevé, je suis aHë voir disoer le sacré collège dans une salle basse du Vatican , ou les neveux du pape les traitent toutes les années à pareil jour. L'après-disnée de cette mesme journée, j'ay esté à Saint-Pierre, oii j'ay demeuré assez longtemps.

Du vendredy, stj mars, — J'ay esté ce matin entendre la Passion h Sainte-Marie- Majeure et y adorer la croix. L'après-disnée , j'ay esté dans plusieurs églises, et ay demeuré assez longtemps dans Saint-Jacques des Espagnols, pour y entendre la musique des Ténèbres. J'ay vu presque dans toutes les églises oii j'ay esté des pénitens qui se Ibaettent jusqu a se mettre tout en sang, et d'une façon si rude qu'on ne sçauroit les regarder qu'avec peine. Ce sont la plupart du temps des personnes de qualité , et surtout des Espagnols, qui font cette sorte' de dévotion; ils vont seuls, le visage couvert, acoompagués seulement de quelque domestique ou de quelque ami qui les suivent de loin pour leur donner du vin quand il leur prend des défaillances , ce qui arrive assez souvent Cette mesme après-disnée, j'ay esté voir le cardinal patron^ pour luy rendre la lettre que j'avois pour luy, et luy demander l'audience du pape. J'ay esté aussy ce mesme soir voir passer les processions des pénitens ou des battus; la plupart des cardinaux y assistent, et vont après la musique, qui est à la queue de toutes les processions de pénitens , qui se suivent les unes les autres. Chaque procession prend un cardinal pour patron, qui fait la dépense d'une machine que chacun se pique d'inventer plus beDe que son compagnon. Elle est éclairée d'un nombre fort grand de flambeaux de dre blanche; chacune représente quelque chose de difl'érent; mais tous taschent d'y semer à propos les pièces des armes du cardinal qui l'a fait faire , et celles du pape. Cette machine est faite de la matière la plus légère qu'on puisse trouver, parce que ce sont des hommes cpii la portent pour les processions; afin qu'elles soyent nombreuses , chaque cardinal y envoyé les gentilshommes et les ecclésiastiques de sa maison , qu'ils'font habiller en pénitens de diverses couleurs. La confrérie mène à sa suite ceux d'entre eox qui ont la dévotion de se fouetter, et l'on voit bien loo ou i5o fessés à chacune; b plupart sont pieds nus et ont le dos tout sanglant et tout déchiré ; il y en a mesme quelques-uns qui ne se contentent point de la discipline ordinaire, qui ont un fouet avec une boule de plomb au bout qui fait premièrement contusion au lieu oii elle touche, ensuite de quoy elle y fait un trou. Il y avoit k la procession que j'ay vue ce soir environ 600 fessés. Ce qui fait paroistre cette procession fort belle, c'est un très-grand DomlHre de flambeaux de cire blanche qui l'éclairent; chaque cardinal y envoyant aussy sa livrée et ses bas domestiques avec des flambeaux.

Du samedy, aS mars. — J'ay esté encore ce matin, visiter plusieurs églises, et j'ay esté l'après-disnée entendre vespres à Saint-Pierre pour y voir les reliques qu'on y montre; on les fait voir des balcons qui sont au-dessus des niches que le Bemin a fait creuser dans les piliers qui soutiennent la coupole. Personne ne peut voir ces reliques

' Le eudiiiai patroo était secrétaire du pape lui rendre compte des affaires dont ils avaient et nrinlendant de l'État ecdësiastiqae. Les traité avec le pape. ambaiiBadeurset les ministres étaient obligés de

de plus près , sous peine d'excommunication , n'y ayant que les chanoines de Saint*Pierre qui puissent monter aux degrés qui conduisent à ces balcons. J'ay encore vu aujoord'huy dans la mesme église, en procession, une confrérie de pénitens qu'on appelle les Pénitens de la mort, parmy lesquels il y en avoit plusieurs qui se disciplinoient devant lautel de la mesme sorte que ceux que j'avois vus le jour auparavant; après quoy, estant sorty de Saint-Pierre, je suis allé à l'audience du pape, auquel j'ay baisé les pieds; il m'a fait relever, m'a parié assez longtemps avec beaucoup de bonté , et a fait entrer ceux qui estoient de ma suite, qui luy ont baisé les pieds et qui ont reçu sa bénédiction.

Du dimancfie, a g mars, — Le dimanche de Pasques, j'ay esté encore au Vatican voir la chapelle que le pape y a tenue assisté des cardinaux, de la mesme sorte que le jeudy saint. Le cardinal François Barberini a célébré la messe, à la fin de laquelle je suis venu entendre la messe à la chapelle Saint-Louis, qui est la paroisse des François à Rome. L'après-disnée de cette mesme journée, j'ay esté voir la cavalcade du pape, qui s'est retiré du Vatican pour aller à Monte-Cavailo \ dans lequel je me suis promené quelque temps, et ay considéré avec beaucoup de soin ces deux chevaux de marbre qui sont visà-vis de Monte-Cavallo. Ils sont tout semblables et ont chacun à costé un esclave qui veut les prendre et qui les fait cabrer; ils sont dans la mesme attitude, et Ton assure que ce sont deux exceflens sculpteurs de leur temps qui voulurent faire cet essay pour voir lequel des deux feroitle mieux*.

Du lundy, 3o mars, — J'ay employé cette journée à voir le Colisée et une partie des antiquités qui sont autour. Le Colisée est un grand bastiment qui a esté basty par Vespasien. Il est rond par dehors et ovale en dedans. Il y a un costé presque tout entier, au moins pour sa hauteur. L'on y voit les quatre ordres d'architecture l'un sur l'autre, qui commencent par le dorique et finissent par le composite.

Du Colisée, basty par Vespasien, j'ay esté à l'arc de Constantin, qui fat érigé m l'honneur de cet empereur, après qu'il eut défait Maxime. Comme cet arc (ut fait à la haste et de plusieurs pièces rapportées de divers endroits, il y a de très-beaux bas-rdieb sur le haut du bastiment, qui sont des victoires de Trajan; d'autres bas-reliefe qui représentent des chasses, qui sont encore très-bien faits; pour ceux qui sont en bas, ils sont très-vilains. Le bastiment tout entier est composé d'une grande porte au miheu et de deux aux costés. Il y a quatre colonnes à chaque façade , qui sont très-belles ; elles sont cannelées et d'ordre corinthien.

De cet arc de triomphe , j'ay esté voir ce qui reste de la célèbre fontaine de Meta Sudans^, dont il ne se voit maintenant qu'une masse de pierre informe. J'ay esté à l'arc de Titus, dont l'architecture est fort belle; dans le bas-relief de cet arc sont gravées les figures des dépouilles que cet empereur apporta du temple de Jérusalem , et , entre autres, on y voit le chandelier d'or et les tables de la loy. De cet arc, j'ay esté encore à celuy de Septime Sévère. Il y a de forts beaux bas-reliefs, mais l'arc est presque tout enterré. De là, j'ay esté voir l'endroit où estoit le lac renommé où Quintus Curtius se précipita pour sauver sa patrie*; j'ay encore esté voir auprès de ce mesme lieu, dans le Campo Vaccine*, trois colonnes fort belles qui sont restées du temple de Jupiter Stator; elles

' Quirinal. — Le pape y possède aussi uo ' Borne -fontaine dont parie Sénèque dans

palais d'été. son épître l?i.

* Ces deux groupes sont antiques, mais ne * Ce lac est au milieu du Forum, entre le

sont pas de Phidias et do Praxitèle comme Capilole et le mont Palatin, l'indiquent les noms gravés sur les piédestaux. ^ C'est l'ancien Forum romain.

80Dt corinthiennes , cannelëes et d'une fort belle architecture. Il y a de plus dans le roesme Campo Vaecino quelques restes du temple d'Antonin et de Faustine S qui sont d'ordre dorique et fort beaux.

Du mardy, 3i mars. — J ay continue de voir aujourd'huy quelque chose des antiquités, et j'ay este voir le temple de la Paix, qui, autrefois, estoit le plus beau et le plus grand de Rome. D fut commence par l'empereur Claude et fut finy par Vespasien; son fik Titus y avoit mis toutes les dépouilles de celuy de Salomon et du palais royal de Jànsalem. Il ne reste présentement de ce temple que trois grandes voûtes en briques, qui faisoient un des costës de la nef. Le reste a esté entièrement abattu. De là, je suis mooté à la place du Capitole, pour y voir la statue à cheval de Marc-Aurtie, que le pape Paul III a fait transporter en cet endroit-là*, ayant esté trouvé entier dans les nuDesdu mont Cœlius. La statue de cet empereur, et celle du cheval sur lequel il est, est ane des plus belles qu'il y ayt à Rome. Elle est de bronze doré; la dorure pourtant ayant esté presque toute emportée par le temps. J'ay encore remarqué en cet endroit une très4)elle fontaine, qui est dessous et entre les deux rampes d'un degré qui monte an palais qui a esté basty par Boniface VIFI, en l'endroit où estoit autrefois la forteresse da Capitole. C'est le lieu oii l'on rend présentement la justice. Au milieu de cette fontaine, il y a une statue antique de marbre représentant la ville de Rome; on voit à ses deux costés la figure de deux rois captifs , et celle des fleuves du Nil et du Tibre qui Tersent de leurs urnes l'eau qui coule dans la fontaine. Toutes ces Ggures sont anciennes et des plus belles qu'il y ayt à Rome. Je suis party de cet endroit-là , n'ayant pas le loisir de voir tout le Capitole, pour faire des visites.

Mercredy, i" avril 16 jî. — Ayant fait demander dès hier au soir si je pourrois ▼oir la reyne de Suède* aujourd'huy, on m'a répondu que j'y pouvois aller ce matin i neuf heures. J'ay eipployé le temps, depuis que je me suis levé jusqu'à cette heure, à Toir une ^ise qui s'appelle Sant* Andréa délia Valle *. C'est une architecture moderne corinthienne, assez jolie. Le dôme est tout peint de Lanfranc*; les quatre oiches du bas sont du Dominiquin ^ Il y a encore un grand cul-de-four dans le fond de ïé^tiae qui est tout de sa main. Quant à la voûte de Lanfranc, elle est fort belle; mais, comme elle est éloignée de la vue, la peinture ne se distingue pas assez. Pour le fend du Dominiquin, il est beaucoup plus beau, et c'est assurément une des plus belles dioses de Rome : l'un et l'autre est peint à fresque , mais de la mesme manière que si la peinture estoit à huile, tant les couleurs sont éclatantes.

Après avoir entendu la messe dans cette église , j'ay esté sur les neuf heures voir la reyne de Suède. Elle m'a traité fort honnestement et m'a fait beaucoup de questions sur la cour de France; à quoy j'ay répondu le plus sagement qu'il m'a esté possible, qooyqn'eiles fassent assez emban*assantes. Après avoir esté jusqu'à onze heures chez ede, je m'en suis venu voir M. le cardinal Antoine, que je n'avois pas vu depuis avantiner. D agit avec moy aussy obligeamment qu'oii le puisse faire; il m'a mesme chargé

* On a construit sur ces restes Téglise San- gentilhomme, amateur d'antiquités, nommé Lêtuizo m Miranda. Pietro délia Valie. 11 est probable que le mar-

' En 1 538. quis de Seigneiay aura confondu les deux

' La reine Christine de Suède était re- noms,

looniée à Rome en 1 658. Elle habitait le palais ^ Jean Lanfranc, né à Parme en i58i,

CamuL mort en 16^7.

* Ao lieu de Sont' Andréa , le manuscrit porte * Dominico Zampieri , dit le Domimquin , ■W/Wo. — En face de Tëglise , demeurait un né à Bologne en 1 58 1 , mort en 16/11.

de vous faire ses complimens et de vous assurer de ses services. Après disner, j'ay esté jusqu'à trois heures à attendre le duc SforceS qui me devoit venir voir.

Je suis ensuite allë voir des tableaux qu'on m'avoit dit qui estoieiit fort beaux, et qui sont à vendre du reste de la vigne Ludovisi '. Il y a , entre les autres , un Paul VéroDèse d un Mars et d'une Venus.

Je suis allë à Sainte-Marie-Majeure voir la colonne du temple de la Paix, qui est ëlevëe siu* un grand piédestal devant cette ëglise. Elle passe pour la plus belle et la plus entière colonne antique qui soit à Rome'; j'ay juge, aussy bien que M. Blondel, qu'elle est diminuëe par le bas. Il y a divers exemples dans l'antique de ces manières de colonnes, qui sont diminuées de cette sorte, qui font un peu le ventre par le milieu et qui diminuent encore par en haut , quoyqu'il y en ayt d'autres qui vont en diminuant depuis le bas jusqu'en haut et qui, de cette manière, sont plus grosses par le bas, 4Udessus de Vitnus scapus^ï entray aussy dans l'église Sainte-Marie-Majeure, où j'avois desjà esté. Elle est bastie de colonnes ramassées des anciens temples, et, comme telles, elles sont toutes de grandeurs différentes, de différentes bases et de différens chapiteaui. Je suis allé voir aussy les deux chapelles de Paul et de Sixte*, dont la première est beaucoup plus belle que l'outre , quoyqu'elles le soyent extrêmement toutes deux. Il n'y a rien de plus agréable que ces deux chapelles; elles sont d'un fort bon goust, et leur architecture est fort correcte.

Du jeudy, a avrii — J'ay reçu aujourd'huy la visite de MM. Vincent-Félix* et Jean- Baptiste Rospigliosi^ Immédiatement api^ès cette visite, je suis allé à Saint-Pierre pour examiner avec soin cette prodigieuse grandeur de bastiment.

Saint-Pierre est la principale église de Rome où se font toutes les cérémonies eoctësiastiques. J'ay passé par le pont Saint-Ange ^ auquel le feu pape * a fait faire des parapets fort beaux , avec douze grands anges de marbre blanc qui sont à droite et à gauche sur ledit parapet. Chacun porte un instrument de la passion de Nostre-Seigneur. Ces anges ont esté faits par les meilleurs et les plus habiles sculpteurs d'Italie; le Bemin en a esté im , bien qu'il n'ayt pas mis encore les deux qu'il avoit à faire. Après avoir passé le pont Saint-Ange et tourné à gauche, on entre dans une grande rue qui mène droit à la colonnade du Bernin. Cette colonnade a esté bastie par Alexandre VIL On dit qu'elle a cousté 900,000 écus; on trouve à dire qu'elle soit en ovale, parce qu'une colonnade n'estant faite que pour se promener, et afin que les rangs de colonnes fassent un bel effet h la vue, celle-cy, lorsqu'on est dessous, ne présentant aux yeux qu'une confusion de colonnes, elle semble ne laisser devant soy aucun espace pom* la promenade. Au milieu de la place qui est devant Saint-Pierre est cette grande aiguille d'une seule pierre que fil élever le pape Innocent X *, Dans la mesrae place il y a une gerbe d'eau qui va toujours , qui est une des plus belles fontaines de Rome.

* Louis -François -Marie, duc de Sforce, mort en i685, à TAge de soixante-sept ans.

' Cette villa fut construite par le cardinal Ludovisi, neveu du pape Grégoire XV, sur remplacement des jardins de Salluste , au mont Pincio.

* Cette colonne est la seule restée entière de celles qui soutenaient la voûte de la basilique de Constantin.

* Paul V fil consiruire la chapelle Borphèsc

en 1 6 1 1 , et Sixte V la chapelle du Saint-Sacrement.

^ Félix Rospigliosi, cardinal en 1678. Mort le 9 mai 1688, à Tâge de quarante-cinq ans.

* Jean-Baptiste Rospigliosi, duc de Zagarola, prince de Gallicano, frère du cardinal Félix et neveu du cardinal Jacques Rospigliosi.

' C'est Tanlique pont /EUtu , bâti par Adrien .

" Clément IX, pape de 1667 à 1669.

^ C'est à Sixte V, el non à Innocent X , quv

Le portail de Saint-Pierre est fort beau, mais parce qaon a fait la nef de l'église plos grande qu'elle n'estoit dans ]e devis de Michel- Ange \ on a esté oblige de le baisser afin que le dôme se past voir; ainsy il est fort bas pour sa longueur. Tout Saint-Pierre est d'ordre corinthien. La grandeur de cette église, quoyque surprenante , ne paroist pas d'abord, h cause de l'admirable proportion avec laquelle elle est bastie, et de la quantité des colonnes et pilastres dont les moindres ont huit pieds etderay de diamètre; mais , après avoir considéré la quantité des grandes et belles choses qu'elle contient, on est surpris delà magniûcence de cet ouvrage. J'ay mesuré sa longueur qui est de loo toises, depais la porte jusqu'au fond de l'église, et 66 dans les traverses'. Il y a mesrae \h cinq oa six chapelles qui sont aussy grandes que nos grandes églises de Paris. Nous avons ranarqué en entrant un défaut assez considérable : les pilastres du c6té gauche sont fort bien conduits et fort droits , mais l'ouvrier s'est trompé du costé de la main droite d'environ trois pieds; ainsy, les portes qui sont sous cette suite de pilastres ne sont plus au milieu, ce qui fait un fort meschant effet en cet endroit-là; on a tasché h réparer ce défant en faisant entrer un peu un des pilastres. Dans le milieu de la croix de l'égUse , sur le grand autel , il y a un baldaquin ou un dais soutenu par quatre colonnes toutes de bronze; cela s'appelle la Confession des apostres; c'est le plus grand ouvrage qui ayt jamais esté fait pour un autel ; on tient que le haut de cet autel, qui est de bronze , aussy bien que les cpiatre grosses colonne.*; et les quatre anges qui sont sur les quatre coins , est plus haut que le l^ouvre; il est du Bernin. Au fond de Téglise est la Chaire de saint Pierre, faite tout entière par le Bernin; c'est une grande machine soutenue par quatre docteurs de l'Église, de bronze, dix fois plus gros que nature ; il y a une gloire derrière, ibrt bien inventée : ce sont des anges dorés , tout autour d une fenestre où le soleil donne aoavent, et des rayons dorés qui partent du milieu de la fenestre et qui font un fort ^réable effet. A droite et à gauche de la Chaire de saint Pierre sont deux tombeaux de papes, dQnt l'un est de Paul III, fait par Guglielmo délia Porta*, Milanois, et l'autre d'Urbain VIII, fait par le Bernin. Dans celuy de Paul III est cette belle Ggiu-e de femme noe qu'on a couverte d'une chemise de bronze , à cause qu'un Espagnol , à ce qu'on dit , en devint amoureux. De l'autre costé est celuy d'Urbain VIII ; il y a dans le miUeu une Mort de bronze qui , dans un rouleau qui est devant elle , écrit le nom du pape; à droite et à gauche du tombeau sont deux figures fort belles du Bernin. Le grand dôme est tout de mosaïque, on ne sçait pas de quel dessin. Le Bernin a fait creuser de grandes niches dans les quatre piliers qui soutiennent la coupole , dans lesquelles il y a quatre statues : l'une du Bernin , qui est un saint Longin fort beau ; l'autre du Discipolo *, qui est une sainte Hélène; l'autre de Mochi*, qui est une Véronique , et l'autre de François le Flamand*, qui est un saint André; la dernière est la plus estimée des qualité. Ces niches 9nA k la vérité d'un grand ornement, mais elles ont tellement affoibly le bastiment, que la coupole s'en est fendue , ce qui a esté réparé depuis , aussy bien que les degrés ^ les balcons que le mesme Bernin a fait faire au-dessus de ces piliers. A main gauche

ToQ doit Térection de robétisque de la place cent soixante et quinze pieds; la largeur de la

diiTaticaii. Elle eut lieale lo septembre i586. grande nef, de quatre-vingt-six pieds; on compte

CenoDolîtfae, transporté à Rome par Cahgula, cent quarante-deux pieds du pavé à la voûte. avaitd'abord été pkcé dans le cirque de Néron. ^ Guillaume de La Porte fut fami et parfois

^ Michel -Ange Baonarotti, né en 1^7/1, Témule de Michel-Ange. Mort en 1677. nmten i56&. ^ A. Bolgi.

' Là longueur de Saint-Pierre, d'après Ylti- ^ Fr. Mochi.

in m ïktiie, par A. J. Du Pays, est de cinq • François Quesnoy.

et derrière le grand autel, est un demy-relief de rAlgarde\ où est représentée lliistoire d* Attila quand Léon II vint au-devant de luy et Tempescha de ravager Rome, comme il avoit dessein; cest une pièce fort belle et fort estimée. U y a à main gauche, à costé de la nef de saint Pierre, une fort grande et fort belle chapelle, oii les chanoines officient, Téglise estant trop grande et trop froide pour y officier tous les jours. Il y a sur Taufel de cette chapelle cette belle figure de Michel-Ange , d'une Vierge qui tient Nostre-Seigneur mort entre ses bras; la seule chose que les critiques y ont trouvé, c'est que la Vierge paroist trop jeune et le Jésus trop décharné. Vis-à-vis de cette chapelle est cefle du Saint -Sacrement, où les papes sont exposés après leur mort; il y a une grande sépulture de bronze d'un pape qui est assez belle *.

Le tableau qui est sur Tautel est de Pierre de Cortone'. Sur tous les autels de T^ise il y a de fort beaux tableaux : les principaux sont un du Guerchin, qui est une Vierge qu'on enterre; un du Poussin^, cpii est saint Érasme, à qui on arrache les boyaux; on du cavalier Bemin, qui est une Vierge qu'on présente au juge , qui , à mon avis , est la seule bonne peinture qu'il ayt faite; au moins n'en ay-je pas vu d'autre.

Du vendredy, 3 avril. — J'ay esté ce matin de bon matin h la cérémonie de la bénédiction des Agnus Det. Le pape est dans son trosne, assisté de dix cardinaux; devant eux sont de grands bassins pleins d'huile sacrée et d'eau bénite , dans lesquels des monsignori jettent les Agnus que le pape et les cardinaux retirent avec de grandes cuillers d'argent. Au bassin du pape, il y a deux cardinaux, un à droite l'autre à gaudie, qui l'aydent; il y a à chacun des autres bassins trois cardinaux. On fait aussy beaucoup d'autres cérémonies pour leur bénédiction et pour sacrer l'huile ; lesquelles cérémonies ont duré depuis huit heures jusqu'à onze.

Après estre sorty de cette cérémonie, j'ay esté voir le cavalier Bemin ; il n'estoit pas chez luy, et j'y ay vu les deux anges qui doivent estre sur le pont Saint- Ange, et la statue de la Vérité, qui est une femme nue fort belle et fort bien travaillée.

De là , j'ay esté derrière Saint-Pierre le voir travailler : j'ay vu la statue qu'il fait, qni n'est encore qu'une masse de marbre. J'ay fait avec luy le tour de Saint-Pierre par dehors , et il m'a fait remarquer cette admirable architecture de Michel-Ange , qui sans aucun ornement plaist par eile-mesme et par la proportion agréable des parties au tout. Après avoir disné , j'ay reçu la visite du prince Carbogniano ; après quoy je suis retourné à Saint-Pierre. Je suis monté jusqu'au plus haut et j'ay esté jusque dans la boule, qui d'en bas ne paroist presque rien et qui ne laisse pas de contenir seize personnes; j'ay esté aussy sur le couvert de l'église et j'ay vu de là , encore mieux que d'en bas, la grandeur immense de ce bastiment. Après estre descendu , j'ay esté voir l'escalier du Vatican fait par le Bemin , qui est une des plus belles choses qu'il ayt faites. Son Constantin est au bas, qui est une grande figure à cheval fort belle, quoyqu'on y trouve beaucoup de défauts.

J'ay vu encore aujourd'huy les Loges de Raphaël ', que je n'avois pas assez remarquées l'autre jour. Il y a cinquante-deux tableaux à firesque qui sont admirables; le reste des galeries qui tournent autour du Vatican sont peintes de la main du Dominiquin, de

' Alexandre Algarde, né à Bologne en 160 a, ^ Nicolas Poossio, né en i59&, mort en

mort en 1 656. 1 665. Il alla en Italie à Tâge de trente ans et 7

* C'est le tombeau du pape Sixte IV, fait épousa la sœur de Gaspre Dugfaet, appdéansn

par Pollajuolo en ii4 83. Gtuparo Pousntiy né en 161 3 , mort en 1675.

^ Pierre Berrettini de Gortone, né en 1696, ^ Sanzio Raphaël dTrbin, né en i683,

mort en 1669. mort en i5ao.

Lanfiraiic et d'autres fort bons peintres. De là, j'ay este voir la Bibliothèqae, qui est composée de cinq grandes galeries remplies de plusieurs beaux livres, entre autres les comédies de Térence écrites de la main de Lœlius, qu on prétend estre celuy qui les a composées ou du moins beaucoup aydé à Térence. Dans ce livre sont toutes les figures des personnages et les masques dont on se servoit pour la représentation, les acteurs estant masqués autrefois. J'ay vu encore quantité de livres anciens , comme Virgile et plusieurs autres auteurs écrits à la main du temps d'Auguste ou du siècle auquel ces grands hommes vivoient.

Du samedy, â avril. — J*ay esté ce matin à six heures à la distribution des Agnus Dei; on va baiser les pieds au pape, qui donne è tous les cardinaux de grands cartouches pleins d'Agnus Dei qu'il a sacrés le jour de devant. Tout le monde va après les prélats recevoir les Agnus après avoir baisé les pieds de Sa Sainteté; cette cérémonie a duré jusqu'à dix heures.

En sortant j'ay esté voir le cardinal des Ursins\ et je luy ay donné les lettres du Roy et les vostres. Il ma reçu fort honnestement et m'a prié de vous assurer de ses services. Ed sortant de chez luy j'ay esté à la Rotonde, que je n'ay vue qu'assez légèrement, parce que j'estois obligé de me trouver à midy précis chez M. le cardinal , qui vouloit que je disnasse avec luy; après le disner j'ay esté voir le duc Sforce, le cardinal Charles Barherini, qui m'avoit visité, et le cardinal Rospigliosi, ce qui a consommé toute ma journée.

Al démanche, 5 avril. — Je me suis levé ce matin à six heures pour aller à la cavalcade que le pape fait à la Minerve; elle se fait tous les ans le jour de l'annonciadc de Ja Vieige; mais, parce que cette année la feste s'est trouvée la semaine sainte, elle a esté différée jusqu'après Pasques. Le pape va dans sa chaise, assisté de tous les cardinaux et de toute la noblesse romaine; il entre dans l'église et dote deux cents pauvres fflles, qui de là s'en vont en procession par la ville, habillées de blancs habits que le pape leur donne. A la sortie de la cérémonie je suis allé entendre la messe au Gesu, qui est la maison professe des Jésuites; il y a là deux beaux tableaux , un du Tintoret * sur le grand autel, et l'autre du Guerchin. Après cela j'ay esté disner chez Tabbé Renedetti', qui m'en avoit prié; après quoy j'ay esté à la villa Pamphile voir la maison et le jardin, qni est fort bien. Il y a beaucoup de statues anciennes.

Du bmdy, 6 avril, — Je me suis levé ce matin à six heures. J'ay esté voir le palais Fanoèse, qui est un des plus beaux de Rome et où il y a de fort belles choses à voir. Dans la cour est celte belle statue d'Hercule, faite par un Grec nommé Glycon ^, qui estoit devant Praxitèle. C'est une des plus fameuses statues de Rome. Je fus une heure atière à la considérer. U y a dans la mesme cour une statue de Flore, qui est une grande figure grecque d'une femme qui n'a qu'une simple toile dessus , mais qui est la plus belle chose qu'on puisse voir. Il y a aussy un Commode représenté en Saturne qui tient on enfant mort sur son épaule , qui est une statue fort belle et fort estimée. Dans une autre basse-cour est le Taureau Famèse, qui est plus extraordinaire par la grandeur d'une seule pièce de marbre que par la sculpture, qui ne laisse pas d'estre

^ Yii^ginîo des Ursins, fils da duc de Brac- ^ Sans doute Elpidio Benedetti. (Voir I,

àuio, né en i6i5. Cardinal depuis i64t. i3^.) Uort le 91 août 1676. ^ Cette statue, œuvre de Glycon TAthénien,

' Jacques Robusti» dit le Tintoret , né à fut trouvée dans les bains d'Anioninus Gara>

Venise en i.tiîi , mort vn 159/1. ^^^^^' — l**!!^ ^st maintenant à Naplos.

assez belle. L'histoire est d'Antigone\ qui ayant esté répudiée par Lycus, estant maltraitée par Dircé, seconde femme du mesme Lycus, après la mort du mary, les deni Sis d'Antigone, Calais et Zethes, estant revenus de la conqueste de la toison dor, leoi* mère Antigone , pour se venger de Dircé , commanda à ses enfans de la prendre et de rattacher par les cheveux à un taui^au furieux. Ainsy dans cette seule pièce de marbre il y a Antigone, qui est présente au supplice de Dircé; les deux frères, dont Tun tient le taureau, et l'autre attache Dircé par les cheveux aux cornes de cet animal, qoi est fort grand, et un petit Amphion , qui , estant trop jeune pour ayder à ses frères, n'est que spectateur de ce qui se passe. De là, je suis monté en haut, où j'ay vu toutes les belles testes des philosophes grecs qui y sont, et toute la galerie peinte par le Carrache*.

Du mardy, j avril, — J'ay esté aujourdhuy au Vatican, où j'ay vu la salle Clémentine, peinte dans les quatre faces et dans le plafond de la main de Cherubino Alberti ', qui excelloit principalement dans la perspective et dans le raccourcy de Tai-chitecture. L'histoire de ces peintures na rien* de considérable. Il y a encore dans cette salle, sur la grande porte en entrant, un grand paysage de la main de Paul Bril*. De là, je suis entré dans la chambre où mangent le jeudy saint les douze pauvres auxquels le pape lave les pieds. Il y a sur la cheminée un grand tableau de Pierre de Cortone; c'est udb Gloire avec un Dieu le père et un ange qui descend du ciel avec une clef à la main, et qui tient une hydre enchaisnée. Ensuite j'ay vu une des petites chapelles du pape, on il dit la messe en particulier, ou bien où il l'entend. A l'autel de cette chapelle, il y a un tableau à l'huile de la main de Romanelli* représentant une Nativité; le plafond est en compartimens de stuc doré avec de petits tableaux à fresque du cavalier Joseph *. Ensuite je suis passé dans une petite allée où il y a plusieurs tableaux à fresque de la main de Romanelli. De là , je suis entré dans la salle où l'on trouve en face la Bataille de Constantin, de Raphaël, qu'on croit en partie exécutée par Jules Romain; à droite est l'Apparition de la croix à Constantin, à gauche son Baptesme, l'un et l'autre de Raphaër. Vis-à-vis de la Bataille est Constantin, qui présente Rome en figure d'or au pape, etluy demande permission de bastir des églises *. Dans la chambre ensuite est représenté Attila, roy des Huns, et vis-à-vis est Héliodore renversé dans le temple, comme il le vouloit piller. A droite , on voit sur la fenestre de la mesme chambre saint Pierre en prison et l'ange qui vient pour le délivrer. Vis-à-vis de cette peintiure, on en voit une autre d'un pape * qui entend la messe. Dans l'autre chambre est en face la Dispute du saint-sacrement, et, vis-à-vis, l'École d'Athènes. On voit en entrant, à droite, sur la fenestre de cette chambre, le mont Parnasse avec Apollon, les neuf Muses et plusieurs poètes ; vis-à-vis et de l'autre costé de la chambre sont peintes les Vertus. Dans la quatrième chambre, peinte par Raphaël, j'ay vu encore cette belle représentation de l'Incendie du Borgo ^^ et vis-à-vis le Couronnement de Gharlemagne. De Tautre costé

' C'est Antiop«î et non Antigone que se nommait la femme de Lycus, roi de Thèbes.

^ Annihal Carrache, né en i56o, mort en 1 OoQ. Son frère Augustin travailla avec lui à la {;alerie Famèse.

^ Alberli Chenibino, né en i55a , mort en iGio.

* Paul Bril, né en i553, mort en 1626.

^ Romanelli (Jean-François), né en 1617, niurt en 1663.

" Le Josépiu (// cavaUere d'Arpino, Giuseppe Cesari, dit); né en i56o, mort en 16^0.

^ Le Baptême est de François Penni , dil If Fattore; né en 1488, mort en i5a8.

* Ce tableau est de Raphaël del Colle, né en 1/190, mort en i53o.

* Ce pape est Jules IL

^^ Cet incendie eut lieu en 8/17, au Boqyo, ou cité Léonine.

est représenté le comte de Tonnerre, qui amène les esdaves qui avoient occupé le port

Toutes ces quatre chambres, qu on dit, sont de Touvrage de Raphaël et peintes à fresque. De ces chambres Ton passe \,«r une petite chapelle où est une Descente de croix peinte à firesque par Pierre de Cortone. De là , je suis entré dans une grande galerie où sont peintes à fresque sur les trumeaux de grandes cartes particulières d'Italie, faites sons le règne d'Urbain VIII. Au sortir de cette galerie en est une autre en terrasse, qni a une fontaine au bout. De là , je suis descendu au jardin de Belvédère et l'ay traversé pour voir la pomme de pin de bronze qui estoit au-dessus de la sépulture d'Adrien, dans laquelle pomme estoient ses cendres : elle a presque dix pieds ou environ (te haut. Je suis monté ensuite au petit jardin où sont les statues antiques , sçavoir : dans la première niche une Vénus avec un petit Amour auprès d'elle; on voit encore dans une autre niche une autre Vénus appelée la Honteuse ; deux grands fleuves dans les coins, qui servent de fontaines et qui jettent de l'eau , entre lesquels deux fleuves est une troisième niche où est le bel Antinoiis; dans une autre est l'Apollon ; dans une autre le Laocoon et ses deux enfans entourés de deux serpens. Dans le milieu dudit jardin sont deux grandes statues de fleuves qu'on n'a point fait servir h aucune fontaine. Au milieu de ces deux fleuves est le Torse * ou tronc de corps d'homme sans bras , sans jambes et sans teste. En suite de ce petit jardin , j'ay vu dans une petite loge qui est de plain-pied une fontaine où l'on a mis une figure antique de Cléopâtre. Toutes ces figures sont de marbre blanc.

L'après-^isnée du mesme mardy, 7 avril, j'ay esté au palais Ghigi, appelé présentement le petit Farnèse, qui est basty du dessin de Baldassare Peruzzi*. Le premier vestibule est peint de Raphaël; cette peinture contient toute l'histoire de Psyché; dans le jardin, il y a une autre loge ou vestibule peinte de plusieure histoires du mesme Raphaël. De là , j'ay esté au palais Salviati , où il y a dans la première salle un grand tahJean du Tintoret ; dans la chambre ensuite , Adam et Eve peints de Salviati ^ ; deux anges conmie nature , de Tintoret; trois femmes qui se baignent , du Corrége * ; la Vénus et l'Adonis du Titien et un Ganymède enlevé par l'aigle , du mesme. Dans l'autre chambre , on Christ au sépulcre, du Bassan; un grand Ecce-Homo avec des anges qui pleurent, de FAIbane*; un autre Ecce-Homo du Corrége , une Vierge et une Hérodiade , et un beau portrait du Titien, tous deux à demy; un petit crucifix de Paul Véronèse et une Vierge de Ba{^aël. En descendant, j'ay vu dans une autre chambre un grand tableau avec des figures d'un pied et demy de haut du baptesme de saint Jean , de l'Albane.

De ce palais Salviati , j'ay esté à San-Ptetro in Montorio, où j'ay vu le premier tableau du monde, qui est la Transfiguration de Raphaël. Dans la cour de celte église, il y a un petit temple rond d'ordre dorique, basty du dessin de Bramante^, où les métopes, qui doivent estre carrées , sont un peu plus larges qu'elles ne sont hautes. De là , je montay encore jusqu'aux trois grandes fontaines qu'on appelle Eaux Paulines^-En descen-

' Sculpté par Apollonius, fils de Nestor ^ François TAlbane, né en 1678, mort en

l'Athénien. 1660.

' Baldasaare Peruzzi, né en 1/181, mort en * Bramanle d'Urbin, né en ilihh , mort en

' Francesco Rossi, dit Ceeco di Salviati, né ^ D'après la légende, quand saint Paul fut

^ iSio, mort en i563. décapité en ce lieu, sa tête aurait bondi trois

^ Antonio Allegri, dit le Corrége , né en fois, et à chaque fois une fontaine aurait jailli

i^^, mort en i53/i. du sol.

2/iO ANNEXES DES INSTRUCTIONS.

dant, je remarquay la situation de Rome, et vis le mont Testaceus^ et le tombeau de Gestius*.

Du mereredy, 8 avril — J*ay este ce matin au palais Chigi et au palais Colonna pour voir des chevaux. Dans ce palais Chigi , il y a quatre chambres pleines de bons tableaox de tous les bons maistres : entre autres un saint Jean-Raptiste d'Annibal Carrache et un grand tableau de Rubens , plusieurs belles figures antiques. J ay vu au palais Colonna plusieurs grandes chambres pleines de bons tableaux, plusieurs Guerchin, Albane, Guide, Muziano', Gario Maratta^ et Gaspre^

L'après-disnée de ce mesme jour, je suis retourné au petit Famèse; de là au palais Rorghèse. La cour est entourée d'une loge, ouverte dessus et dessous, et soutenue de colonnes antiques de granit combinées et isolées. Dans Tappartement haut, qui est fort grand , il n'y a de remarquable que les meubles , deux portraits de Raphaël et le portrait du pape Rorghèse*, de mosaïque, qui est aussi finy que s'il estoit travaillé en miniature. Ensuite j'ay vu l'appartement bas, où il y a quatre grandes chambres pleines des plus belles peintures de Rome , entre autres la grande Diane ; la chasse avec plusieurs figures de femmes et d'équipages de chasse de la main du Dominiquin; quatre grands tableaux en rond qui sont des sujets de la Fable : ces peintures sont de la main de l'Albane; une grande Cène du Titien , une femme qui bande les yeux è T Amour et des femmes h costé, du mesme; une femme nue sur une fontaine avec une femme vestue de blanc à costé et un petit Amour derrière dans un paysage, du mesme; quelques portraits et plusieurs autres tableaux du mesme; le grand tableau d'Énée, qui porte son père Anchise, de la main du Raroche^; les quatre Saisons du Rassan; plusieurs testes du Giorgion*, et plusieurs autres très-beaux tableaux. Ensuite j'ay esté chez le maire pour voir des tableaux, et de là j'ay esté à la vigne Rorghèse, qui est d'une fort grande estendue. On remarque d'abord l'agrément du bastiment, qui est tout incrusté de basreliefs antiques très-beaux; un des plus remarquables est un Curtius, qui est ce chevalier romain qui se précipita dans le lac Curtius. U est représenté avec son cheval tombant; il sort tout à fait du bas-relief et est une très-belle figure, presque de relief entier. Dans la première salle, il y a plusieurs tableaux du Rassan, et dans toutes les autres chambres sont presque toutes les copies des beaux tableaux qu'il y a dans le palais Rorghèse de Rome. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette vigne est la quantité des statues anciennes et celles du Remin. Les plus remarquables des anciennes sont un gladiateur, qui est une statue de la première classe, une Junon ancienne, grecque, un Apollon et une figure qui représente un Hermaphrodite couché sur un matelas de marbre. Les trois statues du Rernin sont le David qui tire de la fronde, l'Énée qui porte Anchise sur son dos et qui mène le petit Iule, et son chef-d'œuvre, qui est la Daphné qu'Apollon attrape , comme elle commence à estre métamorphosée en laurier; ses pieds sont représentés prenant racine , son corps commence à se couvrir d'écorce et ses mains jettent des branches de laurier dont les feuilles sont représentées comme les naturelles. U a voulu en cela 6iu*passer les anciens dont nous ne voyons rien de si dé-

* Ainsi appelé à cause des débris que les * CarioMaratta,néeni6s3,ii]orten 1713. potiers y auraient apportés. ^ Gaspre Dughet. (Voir page a36, note h.)

* Ce Gaïus Gestius était êeptemvir Epulo- * Paul V, pape de i6o5à 1691.

mm, c'est-à-dire une des sept personnes qui ' Frédéric Barocci, dit Baroche, né en

mangeaient les viandes oflertes aux dieux. 1 5s 8 , mort en 161a.

' Muiiano (Girolamo), né en iSaS, mort " Georges Barba relli, dit le Giorgion, né

en 1 599. en 1A78, morten i5i 1.

licat que son ouvrage, qui d'ailleurs a de la force et est exlrëDiement bien fait. J'ay vu encore dans la mesme maison de cette vigne quantité de colonnes très-beUes de porphyre et des tables de mesme, plusieurs pièces de parangon ' et entre autres un enfant et deux vases des deax costés faits de cette mesme pierre, qui ne laissent pas d'estre admirablement bien travaillés quoyqu'elle soit très-dure et très-diillcile à mettre en œavre. Il y a encore un bas-relief de marbre blanc qui représente une Vénus qu'on dit esire celle de Praxitèle, qui ne paroist pas pourtant assez belle pour cela. J'y ay m encore la figure d'une louve avec Remus et Bomulus dessous; les petits enfans sont de marbre blanc, et la louve d'une pierre ronge, qui est l'unique de cette sorte dans Rome; les yeux et les dents sont faits d'une autre sorte de pierre, ce qui semble leur donner la vie. Cette pierre rouge dont elle est composée est beaucoup plus dure que le porphyre. Il y a encore dans un petit jardin de la mesme vigne un vase antique de maibre blanc qui est très-grand, et dont les bas-reliefs sont admirables. Je vis encore dans le palais deux cabinets que la nuit m'empescha de bien voir, qui sont remplis de petits tableaux de Raphaël. La cour de derrière du bastiment est faite en demy-cerde et onée tout autour de statues et d urnes antiques , avec une très-belle fontaine au milieu.

DujeuAf, g avril. — Le jeudy matin j'ay esté à la porte del Popolo, où j ay remarqué on gi*and obélisque au devant duquel est une assez belle fontaine où l'on voit trois grandes rues à perte de vue qui forment une patte d'oie. Il y a aux deux angles de la patte d oie le commencement de deux ^ises que le pape Alexandre VII vouloit faire bastir pour Fomement de ces angles, ce qui auroit fait un bel effet. Ensuite j'ay esté dans Téglise del Papolo, où j'ay remarqué principalement une chapdie des Chigi dans laquelle il y a deux figm*es du Bemin, dont l'une représente Habacuc, que l'ange enlève par les cheveux, et l'autre Daniel; le dôme de cette chapelle est de mosaïque, du dessin de Raphaël; l'attique est peint de Michel-Ange aussy bien que les quatre Saisons, qoi sont dans les coins de la voâte. Des quatre prophètes de marbre qui sont en bas, il y en a deux du Bemin, comme il a esté dit; pour le Jonas, il a esté fait par un sculptwr conduit par Raphaël , pour faire voir à Michel-Ange qu'il pouvoit estre bon sculpteur loy-mesme; pour l'Isaîe, qui est le quatrième prophète, il est d'un sculpteur ordinaire. Dans cette mesme éghse, la coupole est du cavalier Vanni*, aussy bien que les deux Hupelies de la croix, qui sont accompagnées d'anges du Bemin; au costé droit du grand autel de relise est une petite chapelle dont les tableaux des costés sont è fresque de la main de Michel-Ange Caravage', fort estimés.

De cette église, j'ay esté h la vigne de Médicis; la première chose que j'y ay remarquée a esté une fKse ancienne de marbre blanc très-belle; c'est un des plus beaux morceaux pour cette sorte d'omemens qui se trouve. Ensuite j'ay vu sous, la loge du costé du jardin un vase de marbre blanc antique très-beau; les bas-reheis qui sont autour replantent lliistoire d'Iphigénie.

Jay vu, en sortant de cette loge, un très-beau lion antique fait de marbre blanc, grand comme le naturel , et dans une galerie à costé j'ay encore vu plusieurs figures antiques dans les niches et les feneslres; et, au-dessus des fenestres, il y a des bustes dans des ronds. De cette galerie, je suis passé dans le jardin, ou est la Niobé avec ses quatorze enfans; à un des costés du jardin est encore la Cléopâtre. Quant au bastiment

' Marbre noir fort dur. ^ Amerighi Garavaggio, dit Michel-Ange de

' Francesco Vanni, né en i563, mort en Caravage, né en lôôg, mort en 1609.

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