VOYAGE DE ROME A NAPLES
Je suis party de Rouie ce mercredy, 1 5 avril 1671, pour m'en aller k Naples. J'ay passé par le quartier de Saint-Jean et par la porte du mesme nom qu'on appeloit Porte Capena ^. En passant j'ay vu quantité de ruines anciennes et ay remarqué à gauche sur mon chemin tout ce qui paroist du Circus nuuctmus^, et encore , avant de sortir de la ville, j'ay vu quelques restes du bastiment de la bibliothèque d'Auguste qui paroissent sur le haut du mont Palatin. J'ay encore remarqué du mesme costé le lieu qu'on appeloit autrefois Lucus Artcimis : c'est le lieu où les Juifs furent relégués du temps de Domitien. Sur ma droite; j'ay vu ce qui s'appelle présentement Capo di Bove^, qui est im gros mausolée fait autrefois pour la sépulture de Cecilia Metella; un peu plus bas j'ay remarqué les restes du cirque de Garacalla, ceux des Thermœ AnJUmifiianœ , et ceux des Castra prœtoriana , dans le milieu desquels sont les masures d'un temple de Mars qui estoit extrêmement grand. J'ay vu ensuite la fontame Égérie^oùl'on dit que Numa Pompilius venoit autrefois voir cette nymphe; j'ay encore vu le long de la Via Latina, qui est celle qui mène h Castel Gandolfo , quantité de sépultures anciennes h droite et à gauche, parmy lesquelles la plus remarquable est celle des Horaces. Après avoir fait 6 milles ou environ sur la voie Latine, je me suis arresté au haras du connestaUe Colonne, que j'ay vu en passant. De là je suis venu à Castel Gandolfo, qui est une maison de plaisance des papes; die est située sur le haut d'une petite montagne, et n'a à la vérité rien de digne d'estre remarqué qu'une terrasse d'où l'on découvre une assez belle vue, et au bas de laquelle est un fort grand lac qui est environné du sonmiet de cette mesme montagne. Ce lac n'a aucune issue ni aucune entrée pour ses eaux , ce qui fait juger, comme M. Blondelnous l'assura , que c'estoit autrefois un volcan duquel , la matière ayant esté consommée, il est venu de l'eau par les canaux du soufre qui y avoit bnislé si longtemps. De Castel Gandolfo je suis venu coucher h Némi ; Némi est une terre de M. le cardinal Autoine où je n'ay vu rien qui mérite d'estre remarqué ni de vous estre écrit.
Dujeudy, î6 avril. — Je suis party de Némi et ay esté h Vdletri prendre mes che-
' G^élail, diaprés les Romains, le compère pieds de longueur sur quatre cent cinquante de
de Pasquin. largeur. Il pouvait contenir, soiis Constantin ,
' Celte église est celle dMra cœli, près de quatre cent mille spectateurs.
•'' Aujourd'hui Porta SanSebattiano, ^ Ce mausolée gigantesque , élevé à la femnio
* Ce cirque, placé entre les monts Aven- du riche triumvir Crassus, est orné de bucranos
lin et Palatin, avait deux mille quatre cents (listes de bœuf) en marbre.
VOYAGE EN ITALIE. 2/i7
vaux et y joiiidœ moo équipage. De Velletri , j'ay esté disner a Seriiionela , d où j ay esté coucher à Pipemo.
Nous avons esté obligés pendant tout ce jour-cy de marcher ensemble , à cause du danger qu*il y a des bandits qui vont tantost du royaume de Naples dans TEstat ecclénastique, et de cet Estât dans le royaume de Naples, cherchant ainsy à se mettre à eoovert df ia poursuite qu'on leur fait dans Tun et Tautre pays en se sauvant promptement de Tun dans Fautre ; on assure que les Espagnols , de leur costé , ne se soucient pas trop de les détruire, soit quils ne soyent pas faschés de tenir les gens du pays dans qoëlqQe espèce de crainte ou qu'ils veuillent se servir de ces sortes de gens-là pour en reoforcer quelquefois leurs troupes, ayant accoustumé de leur donner grâce pourvu qo'ib viennent servir volontairement le roy catholique quelques années , et qu'ils finissent leon crimes en en commettant un autre, qui est d'apporter la teste d un de lem*s camarades. D y en a présentement dans ces quartiers-cy environ quarante d'une bande, qui ODt pour chef un nommé Gepola. Comme je n'avois rien h vous dire de particulier de cette joumée-cy, j'ay cru qu'il valoit mieux vous conter cette bagatelle que de vous dire toute autre diose, si ce n'est que de Némi je suis venu coucher icy, d'où je dois aller disner demain à Terracine.
Du vendredy, ij avril — Je suis venu ce malin de Pipemo disner à Terracine, où est la DMotagne appelée autrefois Anxur; on trouve en chemin des marais que les anciens appeloient Paludes PonJdnes, qui furent desséchés par les Romains, en telle sorte qu'ils y Grent passer la Via Appia; ces marais sont à présent remis en leur premier estât; les auteurs anciens en parlent en plusieurs endroits comme de lieux dangereux pour les voieors, ttPompiina palus, et GaUinaria pinus. Au pied d'une montagne qu'on costoye an bord de ces marab, est cette belle fontaine célébrée autrefois par Horace, nommée Ferma,
Ora mannsque tua lavimus, Feronia, lympha '.
Après avoir passé cette fontaine et un marais, on arrive à Terracine, qui est une petite viOe des terres du pape bastie sur une colline. J'y ay esté voir les restes du grand temple de Jupiter où l'on voit encore sept ou huit colonnes qui le composent; elles sont d'ordre corinthien, cannelées et d'une hauteur très-considérable. Il a esté basty par Caius Posthumins {CaiifiUus), ce qui se voit par une inscription qui est encore assez entière, dans laquelle le nom de l'architecte, qui s'appeloit Poliio , n'est point oublié. On voit au-dessous de ce temple les voûtes qui soutenoient le devant et qui servoient à le rendre de niveau au reste de la colline. Ces voûtes sont par le dedans garnies de petites pierres mises en losange , ce qu'on appeloit autrefois opus tesêellaium. Ce qui reste des murailles de ce temple sert h présent à faire une partie des deux coslés de la principale <^giise de Terracine. J'ay remarqué encore en sortant de Terracine une grande roche <Ioe les Romains ont coupée de la longueur de loo pas, sur so pieds de large et i a5 pieds de hauteur, ce qu'ils ont fait pour faire passjBr la Via Appia à travers. Cet ouvn^ a esté tout fait dans un rocher très-dur, sur le haut duquel les papes ont fait iKisâr une forteresse qui est comme suspendue en l'air et dans laquelle on ne peut monter qœ par un petit sentier qui va en tournant et qui est taillé dans le mesme roc.
A & milies de Terracine, on trouve la division des tenues ecclésiastiques d'avec celles da royaume de Naples. Elle est marquée du costé de l'Estat du pape par une grande toarelune porte auprès, et du costé du royaume de Naples par une assez grande
' Sattreif I, ?, vers au.
masse de pierre carrée avec des pilastres aux costës qui enferment une inscription fort simple, qui ne dit auti*e chose que le règne sous lequel ce petit corps de bastimeut a este fait, au haut duquel sont les armes d'Espagne. De là j'ay marché le long de la Via Appia dans le royaume de Naples jusqu'à Fondi, où je suis venu coucher.
Du samedy, 18 avril, — Je suis venu aujourd'huy disner à Mola, sur le bord de la mer, et cette après-disnée j'ay este par mer à Gaëte, qui est une des places les plus considérables qu'ayent les Espagnols dans le royaume de Naples. E31e est située sur une langue de roc qui s'avance dans la mer; l'avenue du costé de terre n'a guère que 3o toises de largeur; et ainsy elle est naturellement fortifiée du costé de la mer, et du costé de la terre il y a deux demy-bastions et un bastion entier qui la défendent; ils sont environnés d'une fausse braye à redans qui n'est point achevée non plus que la contrescarpe. Dans le corps de cette place il y a deux montagnes dont la moins élevée est celle qui est la plus escarpée, et il y a à son sommet une citadelle, *qui, du costé de la mer, est tout à fait inaccessible; elle n'est fortifiée du costé de ta ville que de tours rondes et de petits ravelins taillés dans le roc. On fait voir en entrant dans celte citadelle, à costé de la porte sur la main droite, le squelette du connestable de Bourbon', qui fut tué au siège de Rome en commandant les armées de l'empereur Charles-Quint Dans la mesme ville de Gaëte il y a comme j'ay dit une autre montagne qui est encore plus élevée que celle sur laquelle est bastie la citadelle , et qui conmaande en quelque façon à celle-cy; elle est déserte, fort rude à monter, et n'a au sommet qu'une grosse tour antique , qui estoit autrefois la sépulture de Munatius Plancus , homme consulaire. Cette famille des Plancus estoit une des grandes familles de Rome. Les Espagnols se servent à présent de cette tour pour mettre leurs munitions de guerre; elle n'est gardée que par un sergent et quelques soldats.
J'ay encore vu dans Gaëte une église assez belle dans laquelle il y a un vase ancien qui sert de fonts pour baptiser. Ce vase a des bas-reliefs admirables; autour il y a neuf figui-es qui représentent la naissance de Bacchus; la première représente un jeune homme tenant deux flustes à sa bouche et que les Romains appeloient tibiis imparibus a dexiris et a sinistris, et les autres figures sont des Bacchantes, dont l'une tient cet instrument de cuivre que les anciens appeloient eistnim, qui estoit comme un tambour de basque; ik en avoient un à chaque main et frappoient l'un contre l'autre; toutes les autres figures de ce vase sont représentées avec des thyrses, qui estoient des demy-piques ou des javelots entourés de feuilles de lierre. Dans cette mesme église il y a sous le grand aulel une très-belle et très-magnifique chapelle; elle est bastie en l'honneur de saint Érasme; elle est toute incrustée de plusieurs marbres de rapport, et en plusieurs endroits elle est enrichie de lapis, de nacre, de jaspe et de toute autre sorte de pierres de cette nature. La voûte est peinte à fresque par Hyacinthe Brandi ; les peintures représentent l'histoire du saint auquel cette église est dédiée.
De Gaëte, je suis venu coucher, à Santa- Agata, d'où je vous écris. J'ay trouvé sur mon chemin, à 8 milles d'une petite rivière qu'on appelle à présent GarigUano, et qu'on appeloit autrefois Liris :
quœ Liris qaîeta
Mordet aqua tadtumus amnis ',
si funeste aux François . y ayant esté malheureusement défaits dans tous les temps , du
* Gharies 1 1 i , duc de Bourbon , ne en 1/189, tue au sidge de Rome , le 6 mai 1 5s 7 .
* Odcf, I, wii, vers 7.
lemps de Temperear Justinien par Narsès\ et du temps de Louis XII * par Fernand Gonzalve, appelé le grand capitan dans l'histoire ; j'ay vu , dis-je , sur les bords de cette rivière qadqaes vestiges d'une ville qui estoit autrefois appelée Mintumes, Elle estoit bastfe sur les bords de ce marécage dans lequel Gains Marins se cacha durant la proscription de Syfla; il en est parlé dans la dixième satire de Juvénal où il représente Marins se dérobant à ceux qui le poursuivoient {Mintumarumque paludes). Dans les ruines de cette ville nncienne, paroist encore tout Fovale d'un amphithéastre qui est presque tout miné; il estoit basty de brique et tout revestu de marbre, fay vu à quelque cent pas de la un théastre assez entier; du moins y remarque-t-on parfaitement bien la rampe de tous les sièges; et de Taulre costé on voit aussy Tendroit oii devoit estre la scène. De là, je suis venu couchera Santa-Agata , auprès de laquelle sont ces célèbres costeaux où estoit autrefois le vignoble de Falerne; il y a à présent une ville qu'on appelle Sessa, appelée autrefois Stnuessa,
Du dimanche, ig amrxL — J'ay esté ce matin disner à Capoue-la-Neuve , située sur le fleuve Vulturne, qu'on appelle maintenant Vallome : la ville est petite mais très-bien forti6ée; défendue d'un costé par la rivière et de l'autre par des bastions réguliers qui sont environnés d'un fossé assez profond ; on voit dans la place de cette ville quelques inscriptions anciennes qu'on y a apportées des mines de l'ancienne Gapoue; il y a aussy quelques bas-reliefs assez curieux; entre autres il y en a un qui représente la figure d'un édile assis dans son siège curule, qui fait peser du pain en sa présence avec une romaine. D y a encore , dans un autre bas-relief qu'on a attaché à une muraille , trois ou quatre personnes avec une grue dont on se sertaujourd'huy pour les bastimens, qui est représentée lever une colonne entièi'e , pour faire voir de quelle manière on avoit basty l'amphithéastre de la vieille Gapoue , et de quelles machines on se servoil anciennement pour enlever les pierres, ledit bas-relief ayant esté tii*é des ruines de ce mesme amphithéastre, et ayant esté mis au lieu où on le voit aujourd'huy pour faire voir que les anciens se servoientde cette mesme machine, qui est pourtant assez différente des nostres. Aussy i'ay-je fait dessiner par M. Mignard pour vous faire voir la figure.
J'ay vu encore dans la mesme place de Capoue-la-Neuve, à la muraille d'un grand bastiment qui sert de prison , plusieurs grands bustes colosses de différentes divinités. Ces bustes servoient de clefs aux arcs de l'amphithéastre de Gapoue l'ancienne , de laquelle j^ay esté voir indmédiatement après disner les mines : elle estoit située à 9 milles ch lieu où est présentement la nouvelle, au pied d'une petite montagne assez éloignée des bords de la petite rivière du Vullurae. La première chose que j'aye rencontrée auprès de l'endroit où dévoient estre les murailles de cette ville a esté un arc de triomphe lônné de deux portes égales : le corps du bastiment est de briques ; il y a des niches entre ks anâ, qui dévoient apparemment estre garnies de statues , et l'on y voit aussy la place où dévoient estre les colonnes, quoyqu'il n'y reste rien , tout le marbre et tout ce qu'il y «voit d'incrastations ayant esté enlevé. Gependant, encore bien que ce bastiment soit défigmé, il ne laisse pas encore d'avoir quelque majesté qui luy est donnée par la proportion arec laquelle il est basty; après avoir passé sous cet arc de triomphe , j'ay vu h quelque cent pas de là quantité de raines qui paroissoient h peine, après lesquelles j'ay trouvé b ^gare entière d'un amphithéastre tout de briques , revestu dans les galeries en dedans <le stuc qui s'est fort bien conservé en plusieurs endroits ; la ceinture du dehors de cet amphithéastre estoit toute de marbre, et j'ay rcmai*qué a la principale entrée un portail tout
' Ce sont les OslrofroUis que Narsès défit pros du Garif^liano, on r>5o. — * En i5(»3.
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entier d'ordre dorique avec un buste de Diane qui sert de clef à la voûte de Tare qui forme ledit portail, ce qui fait voir qu'à tous les autres arcs de cet amphithëastre il y avoit pour cleb des bustes des différentes divinités. J'ay remarqué une chose particulière aux colonnes de cet amphithéastre, c'est que dans leurs chapiteaux, au lieu de trois filets et d'une aube qui se met ordinairement dessus le gorgerin , il n'y a qu'un anneau et une gueule renversée au-dessus, qui se joint par un filet à l'abaque. A mille pas de là, j'ay encore vu un temple de Mars qui paroist à peine, estant enterré jusqu'au d&me, dont on ne voit que le sommet, qui ne laisse pas que défaire juger de la grandeur du temple. Je trouvay ensuite, assez loin de ce temple, trois grandes galeries qui sont enterrées, disposées en carré, de 5 toises de large sur loo de long chacune; les voûtes et les murs en sont très-entiers, enduits en dedans de stuc et de quelques omemens de peinture à compartimens. On ne sait à quoy ces lieux pouvoienl servir autrefois, si ce n'est quon s'imagine que c'estoient là les greniers publics; on y entre et on en sort assez commodément à cheval.