SÉJOUR A NAPLE
Du lundy, ùo aioriL — N'estant arrivé qu'hier au soir à Naples, j'ay esté voir ce matin en cette ville l'église des Jésuites qu'on appelle k Gesu : elle est très-bdie, bastie en croix et presque du mèsme dessin que Michel-Ange avoit fait pour Saint-Pierre de Rome; la voûte du dôme et les peintures des quatre coms sont de la main de Lanfranc; les pilastres qui sont à l'entour de l'église sont d'ordre corinthien, inscrustés de maibre blanc; l'entre-deux de ces pilastres est de maihre de différentes couleurs, avec des ornemens de plusieurs marbres de rapport. Tout le reste de l'église, pour la voûte et pour les dômes des chapelles, est peint à iresque, mais d'une peinture ordinaire. De l'Oise, on entre dans la sacristie, qui est magnifique; la voûte est à compartimens de stuc, le tout fort doré; dans les places qui sont aux costés des armoires où l'on tient les omemens. Ton voit une très-belle menuiserie, dont les colonnes ont toutes des chapiteaux de cuivre doré. Au fond de ladite sacristie est un beau tableau d'une Viei^ avec le petit Jésus, et un saint Jean du Garrache.
L'après-disnée de cette mesme journée, j'ay esté voir le Vice-Roy et ay fort remarqué le grand escalier par lequel on monte à son palais. Il est situé en entrant à gauche dans une grande tour carrée entourée , au premier et au second étage , de loges soutenues par de gros pilastres carrés. Cet escalier a quelque chose de fort grand et magnifique ; la cage a de largeur deux fois sa longueur, qui est d'environ i h toises. On trouve d'abord au milieu et en face, lorsqu'on y monte, une grande rampe de figure ronde qui conduit à un palier assez grand, au costé duquel sont deux larges piédestaux qui portent deux grandes figures couchées; on trouve à droite et à gauche de ce palier et de ces figures deux autres grandes rampes qui conduisent encore à deux autres paliers desquels on monte à droite et à gauche aux loges supérieures. Lé reste du palais n'a rien de remarquable que sa grandeur; le dehors en est assez magnifique; mais comme je n ay vu que fort peu du dedans , et que je sçais qu'il ne mérite pas la curiosité , je ne vous en <liray pas davantage. D y a seulement une chose à remarquer, qui est qu'il est joint par une galerie à l'arsenal et à la darse des galères. Le Vice-Roy me reçut dans sa chambre, debout contre sa table, sans s'avancer vers moy quand je luy fis la révérence; il me fit asseoir et couvrir, me tesmoigna un grandissime respect pour la Reyne quand je luy rendis sa lettre, sur laquelle il m'a donné la réponse que je vous envoyé. Lorsque jay
pris congé de lay, il m^a fait présent de deux chevaux de Naples que j'ay amenés icy et que je feray conduire en France.
Après avoir esté chez le Vice-Roy, je fus voir la darse, où I*on tient Tescadre des galères de Naples : c'est un carré irrégulier taillé dans la pierre qu*on a trouvée en travaillant à cet ouvrage, et ainsy il n'a pas tout à fait réussy , n*y ayant pas assez de fond,et, de cette sorte, les galères n y demeurent qu'avec peine. A un des costés, est Tarsenal dans lequel on les bastit, qui est un fort beau bastiment; il est carré long, et composé de quinze galeries soutenues de quinze arcades d'un costé et douze de l'autre. Ces arcades ont environ 3o à 3â pieds de large, sans compter les pilastres; il n'y a point de séparation en dedans, qu'un mur qui prend à la dixième arcade et qui fait une enceinte de cinq rangs d'arcades dans lesquelles on travaille le bois , les rames et toutes les pièces qui sont nécessaires pour les galères. Ensuite je suis sorty de la darse pour m'aller promener sur le môle, qui est beaucoup plus large que celuy de Gènes, un carrosse y pouvant tourner au bout ; il fait un coude dans la mer pour garantir le port de la ville, qui est bastie en croissant du costé de la mer. Ce port n'est nullement bon; aa moins n'y ay-je vu que quelque petit vaisseau et quelque barque. Au bout du mMe, il y a un fanal qui est peu de chose. Dans cette promenade du môle, j'ay vu le mont Vésuve, qui est h 8 milles de là, et l'isle de Caprée, qui est aussy assez proche, fameose par la retraite de l'empereiu* Tibère.
Du mardy, ai avril, — Ce matin, 9 1 avril , pour continuer à voir ce qu'il y a de eutiem dans Naples, j'ay esté à Sainte-Claire , qui est un couvent de religieuses remply de perHMines de qualité. J'y ay vu , à costé et sur la gauche du grand autel , deux sépultures demari)re blanc de deux rois de Naples de In maison d'Anjou , sçavoir : Charles I". frère de saint Louis, et Charles II de la mesme maison. De l'autre costé, et sur la droite du grand autel, j'ay vu aussy deux sépultives de mesme marbre, qui sont celles de deux iiiipâ*atriees de Constantinople , toutes deux filles de ces deux rois qui sont enterrés de l'antre costé de l'autel.
De Xé^se de Sainte-Claire, j'ay esté voir celle de Saint^aëtan, qui est un de ces saints qu'on a canonisés à Rome pendant que j'y estois ; le porche de cette église est antique; il y a six colonnes fort entières avec leurs chapiteaux, leur corniche et leur fronton, le tout d'ordre corinthien; les colonnes sont cannelées et sans diminution par le bas; il y a sur toute la corniche des denticules et des modillons qui répondent par^ iaitement à ceux du fronton; pas un de ceux de la corniche ne répond sur la rose d'aucun chapiteau qui sont tous de feuilles d'olive , et dont les volutes sous les roses ne sont que deux rinceaux. Dans le fronton est un bas-relief de plusieurs figures. Le dedans de l'église est moderne, fort grand et fort riche en toute sorte de peintures et dorures; elle est bastie en croix, sa nef est assez longue; tout le haut est peint à fresque de la main de deux peintres appelés Belisario ^ et Massimo *.
De cette ^ise, j'ay esté aux Dominicains : leur grand autel est très-beau, composé dephisieors sortes de marbres de différentes couleurs; le chœur des religieux est fort grand, pavé et incrusté du mesme marbre. Le plafond de l'église est de menuiserie dorée, et, ainsy, elle n'est considérable que par la quantité de tombeaux anciens qui y sont, et par une chapelle particulière et très-magnifique, dans laquelle on montre le crodfix qu'on dit avoir parlé h saint Thomas. Dans la sacristie de cette niesmc église,
* Bdiaano Corenzio, ne en i538, mort en ' Le chevalier Massimo Stanzioni, né en
16^1. 1.585, mort en 1 656.
je vis trois bières de trois rois de Naples, doDt les corps sont enfermés dans des coffres de velours noir attachés avec des clous dorés; leurs sceptres et leurs couronnes sont attachés aussy aux mesmes coffres. Ces rois sont : Alphonse I*, Ferdinand I* et Ferdinand II. Je vis aussy dans la mesme sacristie le cercueil de plusieurs princes et princesses de la mesme maison, et, entre autres, celuy de Jeanne, reyne de Naples, qui adopta cet Alphonse, roy d'Aragon, par leqqel le royaume de Naples est venu à la maison d'Autriche.
De cette église des Dominicains, j ay esté dans le D6me ou dans la principale ^lise de Naples \ dans laquelle je n'ay rien vu de considérable qu'un grand vase antique de parangon, autour duquel sont des testes en bas-relief qui sont assez belles, et une chapelle de San-GennarOj dont .le dôme est tout peint à fresque, de la main du Dominiquin.
De cette église, j'ay esté à Santi-ApostoUyqm est une seconde église que les Théatins ont à Naples; toute la voûte et le d6me sont peints à fresque de la main de Lanfranc; le sujet de cette peinture sont les douze apostres dans leurs trois estats , sçavoir : en voyageurs, en martyrs et en gloire. Le fond de l'église, jusque sur la porte, est aussy peint h fresque de la mesme main de Lanfranc; le sujet de cette peinture est la Piscine, avec lange qui va troubler l'eau*. Il y a encore une chapelle du costé de l'autel , qui est trèsbelle : elle est de marbre blanc, du dessin du cavalier Borromini ; le tableau qui est dessus, aussy bien que quatre figures qui sont aux deux costés, sont de mosaïque du dessin du Guide. On m'a fait voir aussy le tabernacle sur le grand autel de cette ^ise. qui est un ouvrage très-considérable et très-riche, car, outre qu'il est extrêmement bien fait et fort grand, il est composé de toutes sortes de jaspes, de lapis'et de pierres précieuses de différentes couleurs. Je suis passé ensuite h la sacristie de la mesme église , où il y a une très-grande quantité d'argenterie. Ce qui m'a pourtant le plus surpris a esté de voir une tenture de tapisseries à fond d'or broché avec toutes sortes de fleurs au naturel en broderie fort relevée de soie , qui servent à parer toute Téglise les jours de grande feste. Cet ouvrage, avec le reste des ornemeus, qui sont magnifiques , m'a paru d'un prix inestimable.
De cette église, j'ay esté à la Viguerie, qui est le lieu oii Ton rend la justice, ou je n'ay rien vu de particulier qui mérite d'estre rapporté. J'ay esté encore dans la mesme matinée à l'Annonciade, qui est une assez belle église fort enrichie de marbres. Ce que j'y ay remarqué de plus particulier, c'est le tabernacle et deux anges qui sont à costé de l'autel , tout d'argent massif. Il y a dans le chœur un tableau de Claude Lorrain '\ De là j'ay esté encore dans l'hostel d'un cavalier particulier de Naples, dans lequel j'ay vu une teste d'un cheval de bronze antique et très-belle, et quantité d'autres figures et bas-reliefs de mesme.
Cette après-disnée du mesme jour, 91 avril, j'ay esté voir l'église de Santa-Maria !a Nuova, où sont les Observantins. Elle m'a paru fort grande et assez belle : dans une chapelle à gauche en entrant est le tombeau de Lautrec *, qui a esté un célèbre général d'armée de son temps, de la maison de Tholose, et qui mourut dans le royaiune de
' Aujourd'hui Saint-Janvier. ^ Odet de Poix, seigneur de Lautrec, mare-
* Celle Piscine, d'après Vllinéraire de clial de France, gouverneur de Guienne. Eo A. J. du Pays, esl de Giordano. i598 , François I" Payant nommé lieutenant
* Claude Gelée, dil le Lorrain , né en 1 600 . ijénéral de ses années on Italie, il y mourut la inorloni68o. m^mc année.
Naples commandant une armée de François. Le plafond de cette ë^ise est fait à compaitimens de menuiserie dans lesquels il y a des tableaux h Thuile. Tout le bastiraent est du dessin de Nicolas Pisano, aussy bien que celuy du Château-Neuf, qui est une forteresse tout contre le palais du vice-roy et qui s y joint par une galerie. C'est un diastean carré qui a, à chacun de ses coins, une grosse tour ronde, et au milieu du cane de la place, une tour de mesme qui sert de donjon. Dans ce chasteau, il y a on magasin d'armes assez grand et assez bien tenu. Cependant, quoyque cette forteresse fust assez bien défendue par un fossé très-profond qui Tenvironnoit, on n'a pas laissé de faire une enceinte et une nouvelle fortification sur le bord de ce premier fossé, aussy grande et aussy large que le premier : tous les remparts de ces deux forteresses, qui sont Tune dans l'autre, sont garnis d'artillerie et sont gardés avec beaucoup de soin.
Du mereredy, âs avril, — Cejourd'huy, 99 du mois d'avril, je suis sorty de Naples pour aller à Pouzzoles et à Baîes : j'ay passé à k milles de Naples sous cette montepie percée dans le roc ', où trois carrosses peuvent aller de front et qui a pins d'un mille, à ce qu'on dit, de long. Cet ouvrage est si ancien qu'on ne sçait par qui il a esté entrepris, y ayant des historiens qui en parient longtemps avant la fondation de Home. Cequ'fly a d'admirable dans cette longue route, c'est qu'on a percé encore la montagne ea deux différens endroits pour donner du jour à ce long berceau qui sans cela seroit trop obscur dans le milieu. A l'un des bouts, du costé de Naples, de cette voÂte envée dans le roc, on voit la sépulture de Vii'giie.
A 5 on 6 milles après avoir passé ce chemin souterrain , on trouve sur le bord d'un pedt lac qu'on nomme Agnano^ une grotte qu'on appelle la Grotte du Chien. C'est une nicbe taillée en bas d'une montagne; elle se ferme ordinairement avec une porte de bois, a 9 pieds de longueur qui sont creusés, dans l'épaisseui* de la montagne; elle n'a que k pieds de largeur et 7 de hauteur. A un pied de terre de cette grotte , l'air est si mesdiant et si mortel que les animaux y étouffent en un moment, et les flambeaux les phs alhuaés s'y éteignent de mesme. Cependant à un travers de doigt de l'endroit où eette vapeur maligne monte , l'air n'a aucune mauvaise qualité , et dans cette mesme grotte un homme y demeure sans incommodité; lorsqu'on y a mis un chien ou un autre aoimal et qu'il est étouffé, pourvu que le cœur luy batte encore, il revient aussy tost qu on lay jette de l'eau dans les oreilles ou sur la teste. Auprès de cette grotte, j'ay vu encore des eetoTes' très-chaudes qui servent, à ce qu'on dit, pour la guérison de plusieurs maladies. J ay esté de là à la Solfatare , qui est environ à s milles de cet endroit : c est une montagne assez couverte de verdure , au sommet de laquelle il y a un grand creux qui est entouré de rochers blancs et pelés. Cet enfoncement de montagne est fait en cratère ou bassin , assez plat sur son milieu : on voit cependant en quelques endroits une fumée fert épaisse qui sent extrêmement le soufre. Surtout à un des coins, sur la droite de la montagne, est un endroit beaucoup plus enflammé que les autres, d'où, par plusieurs ttopiraux , sort avec impétuosité une très-grande quantité de fumée chaude et bruslanle «pi jette du soufre autour de plusieurs trous qui sont dans la roche; c'est en cet endroit o& travaUlent quantité d'hommes incessamment pour en tirer le soufre, qu'ils purifient h ceot pas de là.
De la Solfatare, j'ay esté à Pouzzoles, et en y allant j'ay vu quantité de masures andemies sans nom. Ce que j'y ay remarqué de plus considérable a esté le reste (riiu
* La grotte de Paiisilippo. — ' Son véritable nom est Anguiano. — ^ Les PisciarcUi
25/i ANNEXES DES INSTRUCTIONS.
amphithéastre très-ruine, où il ne paroist que le corps basty de briques. J'ay vu aussy quelques restes de la maison de Cicëron , après quoy je suis arrive à Pouzzoies , qui est h présent un village fort mine. Ce qu'il y a de plus remarquable en ce lieu, cest le pont que fit faire l'empereur Caligula pour passer à Baïes à pied sec, qui ne (ut pourtant jamais achevé avec de la pierre et de la brique, comme il avoit esté commencé; on n'en fit qu'une grande partie de cette sorte , le reste ayant esté continué avec des bateaux. On voit encore quatorze ou quinze des arches anciennes, dont pourtant la plupart des voûtes sont tombées.
De Pouzzoies, je suis venu cette mesme après-disnée à Naples, n'ayant pu passer à Baïes, h cause du mauvais temps. Âussytost que j'ay esté de retom\ j'ay esté voir le logement qui a esté fait pour les soldats et pour toute l'infanterie espagnole qui est à Naples; c'est un grand bastiment carré situé au bord de la mer, vis-à-vis du chastean deW (ho, avec quatre ailes doubles divisées en autant de chambres qu'il en faut pour loger ^,000 hommes. Chacune des chambres est faite pour 18 soldats. Don Pedro d'Aragon, qui est à présent vice-roy de Naples, l'a fait bastir.
Dujeudy, a 5 avril. — J'ay esté ce matin aux Chartreux; ce couvent est sitné dans la ville de Naples , sur une haute montagne dont ie sommet est couronné par le chastean Saint-Elme ou Ermc; J'ay vu en passant les fdles de l'Observance, qui ont une ^lise très-propre , avec ua dôme qui dans chacune des trois arcades qui le supportent a trois autels; le chœur des religieuses paroist au-dessus de la corniche de l'arcade gauche, et, en entrant, on voit dans le plafond dudit chœur un compartiment de roses en menuiserie toutes dorées ; il y a encore tout autour de la corniche de ladite église des jalousies très-propres qui sont faites afin que les religieuses puissent entendre la messe et le sermon, commodément. De cette ^se , je suis monté aux Chartreux : ils sont presque au plus haut de la montagne, attachés pourtant au chastean Saint-Elme qui est au-dessus. Ce couvent est très-beau; toutes les arcades qui sont au dedans du cloistre sont soutenues par des colonnes de marbre blanc isolées; l'église est fort belle, très-riche en marbres de toute sorte de couleurs; tout l'ordre en est bizarre, et les chapiteaux des colonnes de mesme ; la voûte est peinte à fresque de Lanfranc. Le dessus du chœur est aussy peint à fresque d'une peinture assez médiocre, entre laquelle on voit quelques tableaux du cavalier Joseph. Les tableaux du chœur et les chapelles sont partie de l'Espagaolet\ du Massimo, du Sicilien*, du Calabrois^ et autres peintres inconnus, entre lesquels, au fond du chœm*, est une Nativité ébauchée du Guide. De l'église, j'ay esté sur une galerie du mesme couvent de laquelle on découvre toute la ville de Naples, qui est de cet endroit-là la plus belle chose du monde.
Presque toutes les maisons en sont couvertes en terrasse , les rues sont droites et la plupart percées d'un bout à l'autre de la ville; on voit le port, le mule, une grande quantité de dômes d'églises et généralement tout ce qui la compose. Cette grande ville est divisée en quatre principaux quartiers dont le plus éloigné et le plus grand est ce quon appelle la Vieille Ville, estendue tout le long de la Marine* jusqu'au Château- Nenf^; c'est dans cette estendue-là qu'est compris le môle, le tourillon des Carmes, que les Espagnols ont fortifié depuis la révolte; la grande place du marché, où conunença
^ Joseph de Bibera, né en Espagne, en ^ MatliaPreli,nédansla Galabre, eui6i3,