DE LA SITUATION ET DE LA MANIERE DONT L'ARSENAL DE VENISE EST BA8TY
L'arsenal de Venise est à un des bouts de la ville, du costé de l'est, dans le quartier (pi'on appelle Castello: il a près de 3 milles de tour et est tout enfermé; on y peut enbcr par mer et par terre; mais ces deux portes sont si près l'une de l'autre qu'on peut dire que ce n'est qu'une mesme entrée. Celle de mer aboutit à un canal qui est de la
' Ou du Sénat. droyés sont : le viol, Tincendie, le faux mon-
' Ce lableau , qui formait le plafond de la nayage ci le vol sacrilège.
Hnoibre de Louis XIV, à Versailles, est main- ' Ce tableau a été transporté à Bruxelles.
laianl au musée du Louvre. — Les Vices fou-
largeur nécessaire- pour passer des galères, qui sont les plus grands bastimens qni se fassent dans l'arsenal ; et celle de terre est une espèce de vestibule où se tiennent tous les officiers , qui ont vue sur les ouvriers et sur tout ce qui entre et sort dans lareenaL A oostë de ce vestibule, est la maison de celuy des trois nobles qui est de garde. Ces trois nobles sont ceux qui gouvernent Tarsenal ; leur ministère dure 3a mois, et, pendant ce temps, ils y couchent alternativement un mois de suite, et, de jour, ils sont obligés de s'y tenir assidûment. Après que Ton a passe le vestibule , on découvre en face une petite darse accompagnée d'un costé d'un bastiment à deux étages, où sont deux grandes salles d'armes basses et deux hautes. Ensuite de ce bastiment, il y a onze halles pour bastir galères , et trois pour galéasses.
De l'autre costé de cette darse sont d'autres remises de galéasses, un appentis pour les scieurs , une remise pour k BueerUaure, deux ou trois remises dans l'eau et trois grands magasins , dont il faut parler d'abord comme la première chose que Ton voit en entrant. Ces trois magasins sont tous planchéiés et remplis de cordages pour galères et galéasses de toutes les sortes, tant en blanc que goudronnés, sans qu'il y ayt aucune distinction pour les différentes sortes de grandeur.
Au-dessous de ces magasins sont trois grandes salles dont il y en a deux qui servent pour mettre les voiles quand elles sont faites : on les conserve dans de grandes armoires qui sont d'un costé et d'autre le long de la muraille , et chaque galère ou galéasse a la sienne.
La troisième salle sert pour les coudre; ce sont des femmes qui y travaillent, les unes pour y avoir esté condamnées, les autres volontairement. Il y a un écrivain, qu'ils appellent proto, qui a soin d'écrire leurs journées, de les faire travailler et de couper les voiles.
Au sortir de cette salle , on descend sur une petite terrasse où sont quatre aihres dressés pour estendre les voiles et les faire sécher, lorsqu'on les tire des galères ou galéasses , avant que de les enfermer. On descend ensuite sur un quay qui r^arde un canal ou darse plus grande que la première avec laquelle elle a conmiunication : elle est bornée de chaque costé sur toute sa longueur par des halles, dont la plupart servent pour bastir des galères. On laisse cette darse sur la gauche pour dler à la bevenda, et l'on trouve auparavant que d'y arriver une allée qui sert de passage pour communiquer du quay de la première darse dans une espèce de cour; ce passage est le lieu où l'on remet les ancres des galères , qui ne sont pas si longues et si pesantes que celles des galères de France; on en voit de toute sorte de grandeurs parce que les galères à Venise qui ne portent que trois fers les ont tous trois différens , l'un de i o , l'autre de 8 et l'autre de 7 quintaux.
De ce passage, on entre à la bevenda, qui est un lieu où tous les ouvriers vont boire autant qu'il leur plaist ; la République leur donne ce breuvage gratuitement pour les obliger à travailler assidûment, en leur ostant, par ce moyen, le prétexte qu'ils pourroient avoir de sortii* de l'arsenal : ce breuvage est composé d'un tiers d'eau et de deux tiers de vin; l'eau vient d'un puits qui est à trente ou quarante pas, et se rend, par des canaux, dans le heu où se doit faire le meslange; ce vin est dans une grande cave derrière la bevenda, où l'on voit quatre rangées de tonneaux d'un bout à l'autre.
Au sortir de cette cave, on traverse un espace de terre, qu'on peut appeler cour, quoyque d'une figure fort irr^^lière , pour aller à la forge qui est à la teste des halles du costé droit de la seconde darse.
Cette forge est extraordinairement grande; il y a quatorze ou quinze fourneaux dont
les uns serveDt poar ia grosse ferremetoe, les autres pour la petite; aiosy tout le fer qui s'employe tant pour les ancres des galères, qui sont les plus grosses pièces, jusqaam plus petits clous, se travaille dans Tarsenal; il y a un proto qui en a le soin, leqad donne les ouvrages h faire, ou à la journée ou à prix fait, à ceux des forgerons ordinaires qui les veulent entreprendre h meilleur marché; il les livre ensuite anproio de laferramenie grassa o minuta, après qu'elle a esté examinée et reçue par lamiral et la principaux officiers de Tarsenal.
Ce jinoto de la grosse et feûieferremetUe a son magasin proche de la forge; les magasins sont tenus autant proprement et en aussy grand ordre qu'il se puisse pour des ouvrages de fer, chaque sorte de clou ou de ferrement ayant un endroit à part et un arrangonent particuUer.
De ce magasin , oik passe de Tautre costé de la cour dans deux halles où Ion travaille les rames des galères. Au milieu de chaque halle, il y a une cheminée pour pouvoir redresser an sec et à couvert les estelles devant et après qu'elles sont busquées; ils ne les travafllent pas avec tant de soin que celles de France; et au lieu qu'à celles-cy les galavemes sont attachées avec du filet, à Venise on les attache avec un lien de fer à chaque bout
A costé de ces halles, est un magasin où on remet les rames quand elles sont faites; on y voit aussy le brancard de la chaise où le doge est porté dans la place Saint-Marc par tous les ouvriers de l'arsenal le jour de sa proclamation et où il fait ses libéralités aa peuple, accompagné d'un de ses parens et de l'amiral, ainsy qu'il est représenté dans un tableau qui est dans le mesme magasin.
Au devant de ce magasin , est une muraille ou plutost quelques piliers de pierre traversés par des pièces de bois où sont appuyées les estelles des rames devant que d'estre busquées; on les tient aussy exposées h l'air et on les enfonce d'un pied dans terre parce qu'elles s'en conservent mieux, à ce qu'ils disçnt, au heu qu'à Marseille la nature dn bois demande qu'elles soyent couchées et à couvert.
Du magasin des rames on passe dans les fonderies. Il y en a six de suite, dans la plupart desquelles il y a un fourneau et un alésoir, avec plusieurs grues pour transporter les pièces d'un lieu h l'autre. Le fourneau est à peu près comme ceux des fonderies de France, mais quant à l'alésoir il est tout différent, n'estant composé que d'une grande roue qui, estant tournée par deux hommes, fait tourner une lanterne au bout de laquelle est attaché le carré sur lequel , par le moyen d'un cabestan , se ramène le canon qui est couché sur le rouleau.
Dans la dernière de ces fonderies, il y a une balance pour peser la fonte, d'une grandeur prodigieuse et d'une justesse merveilleuse.
De cette fonderie, l'on va dans la corderie, dont h longueur est de i5o toises sur 10 de large; elle est partagée par deux rangées de piliers en trois allées, dont celle du milîea a de largeur quatre toises et de hauteur jusqu'à la charpente du toit; les deux antres ont deux toises et demie de large. Au-dessus , il y a un plancher en forme de jubé qui a vue sur la galerie du milieu , et l'on file les cordages tout d'une autre manière qu'en Provence. Le fileur est assis, ayant son chanvre près de luy, et le fflet se tord par le moyen d'un petit garçon qui tourne un rouet fort léger pendu à son col , marchant toujours en avant et de costé à mesure que le filet s'avance; quand il est fait aÎDsy sur les galeries d'en haut, on le jette en bas par des trappes dans les galeries du dessous, oà l'on le commet en tel cordage qu'il est nécessaire. On y tient aussy quantité de chanvre, tout cduy qu'on entre dans la ville estant d'abord porté dans l'arsenal, d'où
on le distribue ensuite aux particuliers. C'est un chanvre fort blanc et fort iln qui vient de Bologne. Ils en coupent les testes et le font peigner dans un endroit qui est à costé de la corderie. Au sortir de la corderie, on passe par-devant un magasin ou se met le cordage par entrepost lorsqu'il est commis.
De là on va dans une halle où se font les rames des galéasses, dans la mesme disposition que celles où Ton fait les rames des galères.
Ensuite on tourne à droite dans une grande allée qui se trouve derrière les halles qui sont à la droite de la seconde darse, de sorte que Ton voit d'un costë quantité de corps de galères, les unes vieilles, les autres neuves, commencées en différens temps, et de l'autre costé on entre dans plusieurs magasins tous de suite oii se fait la raffinerie de
Sur le mesme alignement, on trouve deux magasins pour les poidies, oii il n'y a rien d'extraordinaii'e à remarquer.
De là on passe dans un grand magasin pour les aifusls; il y a aussy quelques pièces de canon fort curieuses.
Vis-à-vis il y en a encore un autre pour le mesme usage , oii l'on voit entre autres deux pièces de canon en forme de colonnes corinthiennes, fondues en présence de Henry III, un autre canon qui a sept bouches, un à trois , cinq ou six d'un calibre fort grand et un petit fait de cuir recouvert de lames de cuivre.
Lorsqu'on a traversé ce grand magasin on passe à l'estuve , tout autrement faite que celles de Hollande, mais qui n'en est pas meilleure. Le lieu où l'on sèche les coi'dages n'a qu'un fourneau de fer dans le milieu , en sorte qu'on n'y peut pas mettre le feu par dehors, ce qui est très-incommode, pour la chaleur que souffire celuy qui en a le soin; déplus, il y a du danger pour les cordages qui sont au-dessus, à cause que, le fourneau n'estant jamais bien fermé, il peut s'élever des étincelles, et, comme la cheminée se trouve engagée , on ne peut pas bien mesnager les degrés de chaleur en donnant plus ou moins d'air par le moyen de certaines coulisses dont ils se servent en Hollande.
Après que l'on a vu l'estuve , on monte dans des salles d'armes qui sont au-dessos des magasins aux affusts et canons dont il est parié cy-devant; il y en a qui toutes ont des décorations différentes dans la manière de ranger les armes ; les unes sont divisées en trois allées par deux traverses, les autres en deux allées, où l'on en voit d'abord une remplie de cuirasses et de piques rangées en bande qui forment une tapisserie de la hauteur du plancher sur toute la longueur; d'autres sont divisées par arcades au dedans desquelles sont des coutelas qui se croisent et qui suivent à la hauteur de l'imposte la forme du cintre dont le dehors est entouré de casques en deux et trois rangées, et dans les épaisseurs des trumeaux sont des armoires pour des fanaux de galères remportées sur les Turcs ou pour tenir des mousquets en paquets et d'autres armes. Il y a d'autres salles qui ont tout autour et dans leurs traverses des armoires à hauteur d'appuy remplies de cuirasses à écailles fort légères, et au-dessus sont d'antres armoires qui vont jusqu'au plancher, garnies de mousquets et pistolets à rouet fort bien tenus. De ces saÛes-cy, on passe par-dessus un pont pour aller à une autre qui . paroist la plus grande de toutes. Tout autour règne une corniche toscane soutenue d'espace en espace par des pilastres couverts de coutelas qui se croisent jusqu'aux piéde^ taux , à la hauteur desquels est une rangée de mousquets qui forment une palissade de chaque costé d'où s'élèvent plusieurs espadons dans une égale distance dans l'entredeux des pilastres; sur la longueur de la salle la muraille est hérissée d'une forest de mousquets qui présentent la bouche de tous costés , et sur les deux bouts entre les
deux croisëes est un soleil dans le milieu du trumeau et quatre vents aux quatre coins, dont les rayons sont des lames de coutelas.
Auprès de toutes ces salles d'armes on voit la boutique des armuriers , qui y travailleot toute Tannée; il y en a quatre d'entretenus qui, moyennant ce qu'on leur donne par an, sont obligés d'avoir des ouvriers et de tenir toujours les armes nettes.
Lorsque Ton est descendu de ces salles d'armes, on trouve une rangée de plusieurs magasins de suite qui sont au bout et en face de la seconde darse. De ces magasins, les ODS servent pour remettre les afiiists de marine, les autres pour les boulets, et d'autres pour les timons de galères et galéasses. Dans celuy des ailusts, il n'y a rien à remarquer; dans celuy des boulets, on les voit tous rangés en des pyramides différentes selon la diversité des calibres, et entre autres, celle du milieu, du calibre de A 8 livres, qui va presque jusqu'au plancher et contient. . . ' boulets.
Dans le magasin des timons , on y voit la différence de ceux des galères de Venise à œm de France, les premiers estant de beaucoup plus courbés que les autres, ce qui les rend plus faciles et plus prompts à gouverner.
On passe ensuite aux halles qui sont de l'autre costé de la seconde darse. Toutes ces balles sont pour bastir des galères ; il n'y a que les deux premières qui servent de remise; pour les masts, ils en ont de très-gros, qui paroissent les plus sains du monde, qaoyque la nature en soit différente de ceux de Ponant; aussy les conservent-ils h couvert, élevés au-dessus de terre, au lieu que les autres veulent estre dans l'eau; ils les Ibnt venir de Frioul , d'une forest qu'on appelle Cadavre , sur les confins de l'Allemagne.
Après avoir vu les masts, on traverse une des halles qui' pour aller derrière, où l'on trouve encore une autre rangée de halles qui aboutit à un troisième canal (dus grand qu'aucun des deux autres. On laisse une partie de ces halles à main gauche, et, sous celles que l'on trouve à droite, on voit des scieurs qui travaillent à faire des piaodies de sapin.
De là on passe à la teste du troisième canal , où l'on trouve un quay et deux halles dans l'eau , où l'on vient achever l'œuvre morte des galères quand elles sont mises à l'eau.
On entre ensuite sous les halles qui sont de l'autre costé du troisième canal , et on les traverse par derrière d'un bout à l'autre de l'arsenal; on trouve d'abord dans les premières de certains bastimens en forme de barques longues dont les Vénitiens se servoient autrefois pour aller en course.
On voit ensuite plusieurs vieilles galères qui ont esté tirées à terre, dont les unes sont abandonnées, pour ne pouvoir plus rendre aucun service. Les autres se raccommodent pour resservir encore à la mer jusqu'à huit et dix années, après avoir desjà servy autant On trouve après de vieilles galères prises à la bataille de Lépante et autres occasions sur les Turcs, lesquelles ont beaucoup de rapport avec celles du Roy.
On voit ensuite plusieurs brigantins grands et petits dessous une ou deux halles. Dessous d'autres, il y a de certains gros corps de galères beaucoup plus forts que les ordinaires, dont les Vénitiens se servoi^t autrefois pour envoyer en marchandise.
Tout ie reste des halles est remply de galères neuves, la plupart toutes achevées jusqu'à l'œuvre morte, leur maxime estant de les laisser reposer longtemps sur les chantien devant que de les mettre h la mer. Il y en avoit une entre autres presque parfaite oo il estoit plus facile de remarquer en quoy elles diffèrent de celles de France.
Elle esioit de vingtr«ept ou vingt-huit bancs, qui sont celles qu'ils appellent bastardes ,
* Ce chiffre est en l^nc dans le manuscrit. — * Le manuscrit a ici un blanc.
destinée pour servir de capitane du golfe ou bien à quelque oflBcier major de Tarmée, les ordinaires n'estant, conune celles de France, que de vingt-cinq ou viogt-sii bancs.
Si on en considère d'abord la matière, on voit qu elles sont toutes de bois de chesne, lequel ils faisoient autrefois durcir dans Teau durant quelques années; les grandes affaires qu ils ont eues dehors dans ces derniers temps leur ont fait neiger ce soin, de sorte que Ton remarque que les bordages se sont séchés depuis qu'ils sont posés, les communs se sont considérablement âargis, et qu'il faut une prodigieuse quantité d'estoupe pour les remplir. Si on examine la maniée dont dles sont basties et que l'on en considère le gabarit , on trouvera premièrement que les madrés sont beaucoup plus plats qu'aux galères de France, et que , par conséquent, celles de Venise ont plus de plan, ce qui fait qu'elles ne roulent pas tant, et qu'elles approchent plus près de terre dans un débarquement; elles ont aussy plus de quartiers à pôupe et à proue, ce qui les soutient davantage; mais cela contribue à les rendre plus pesantes. La poupe est encore autrement taillée, en ce qu'elle ne se termine pas par en haut en cul-de-moulin comme aux galères de France, mais elle est coupée comme la proue, et relancement se fait tout d'une autre manière, le talon allant en arrondissant, au lieu qu'aux autres il est coupé presque de droite, et le capion, qui fait en France la ligne droite, se recourbe aux galères de Venise sur l'avant. Quant à la proue, la rode n'a pas tant d'élancement et paroist plus droite qu'aux galèi*es de France, ce qui fait qu'elle se soutient davantage, mais qu'elle ne fend pas les eaux si facilement.
Pour voir le reste de la galère , il faut monter dedans et commencer à considérer la poupe, qui est fort grande, mais c'est aux dépens de Tespale, qui se trouve fort petite à cause que la dosture de la chambre de poupe avance de plus de deux pieds au delà de i'eslanage d'avant ; aussy y entre-t-on par deux petites portes à costé de l'eschdle. Toute la poupe, quand elle est achevée, est vitrée de tous les costés, non-seulement au-dessus des bandins, mais encore sur le devant, où la plupart n'ont point de porte pour aller sur le coursier, d'autant qu'il y a des moisselats où sont attachés les pastèques des vettes de maistre qui sont relevées au-dessus du plain-pied de lespale, ce qui fait qu'on ne peut pas passer facilement d'an costé à l'autre.
Si on va plus avant dans la galère, on rencontre d'abord l'escontre, qui est de fer, qui s'élève droit et se recourbe en haut vers la flèche pour la soutenir, en quoy il paroist plus conmiode que celuy des galères de France; mais il n'a pas tant de force et ne pourroit pas supporter le poids de la poupe s'il n'en estoit extrêmement proche, l'espale estant fort étroite. Après avoir passé l'escontre on monte sur le coursier, lequel est fort étroit, particulièrement aux galères qui sont divisées en cinq parties, parce qu'à celles-cy, l'arbre se mettant à la distance de trois de ces parties de la poupe, le coursier ne se trouve pas assez long pour le recevoir, de sorte qu'on n'est pas obligé de le tenir de la largeur qui seroit nécessaire si l'arbre avoit à entrer dedans.
Cette mesme raison fait qu'en désarborant il faut que l'arbre reste à moitié suspendu et appuyé d'un bout seulement sur la flèche de la poupe; et cette nécessité provient nonseulement de ce que les galères de Venise ont à proportion l'arbre de maistre plus haut que les galères du Roy, mais encore de ce que les bancs estant plus serrés , la poupe et la proue plus étroites, les galères se ti*ouvent fort petites, encore bien qu'eOes ayent la mesme quantité de bancs que celles de France.
Si on va plus avant, on trauve la chelamide, qui s'élève de trois pieds pour donner plus de soutien à l'arbre, au lieu qu'en France elle ne paroist pas.
Après cet endroit, le coursier se hausse insensiblement vers la proue, en sorte que, quand on est arrivé au chasteau , on monte facilement dessus par le moyen d'une marche seulement II n'est pas tout à fait basty comme celuy des galères de France , et il y a aussy plusieurs choses qui sont d'un usage particulier; premièrement pour sa construction, les deox rambades sont plus petites et plus écartées, en sorte qu'entre les deux le chapeau des bittes se trouve plus long, et sert à soutenir deux fourchettes où se posent deax pièces de & livres de balle , qui se mettroient en bas sur la couverte aux galères de France.
Les galères de Venise ont encore sur la rambade un parapet qui se tient ordinairement couché pour ne pas empescher les manœuvres du trinquet, et se lève en cas de combat pour couvrir les mousquetaires qui sont en haut, et couvre encore les canonniers qni sont en bas; on peut encore remarquer k la proue que les organeaux du tambouret sont plus hauts qu'aux galères de France, ce qui leur donne plus de facilité pour «rper.
Pour ce qui est du reste de la galère, il y a encore beaucoup d'autres choses à remarqua qui sont particulièrement propres aux galères de Venise, comme, entre autres, de mettre l'arbre de trinquet à gauche , et de ne le pas appuyer contre les bittes comme aox galères de France; de mettre le fougon à main droite en entrant, au quatrième baoc, au lieu qu'en France il est à gauche et plus éloigné de la poupe; de n'avoir point de couroir, et de faire aller les aubalestrièi'es jusque sur l'apostis, en sorte que les soldats se mettent dans le vide qui se trouve entre deux.
Une autre chose à remarquer est qu'au lieu de batailloles et de filarets sur l'apostis ik ont un parapet, de la hauteur de deux pieds, qui va tout le long de la galère.
Voilà en peu de mots les principales choses qui différencient les galères de Venise d'arec celles de France; il faut continuer présentement h voir ce qui reste dans l'arsenal.
Après avoir passé toutes ces halles qui sont le long du troisième canal, on retourne à d^aatres qui aboutissent au premier, lesquelles sont extrêmement grandes parce qu'elles sont destinées pour les constructions des galéasses. On en voit présentement une sur le dttntier qui est entièrement achevée et qui se peut mettre à la mer quand on voudra. C'est un bastiment d'une grandeur extraordinaire qui tient de la galère et du vaisseau; il porte trois arbres comme les vaisseaux, mais ses voiles sont latines comme celles des galères; il n'a qu'un pont dont le dessous non-seulement sert pour porter ses victuailles , mais est capable encore de porter celles d'une armée, et, sur le pont, ou plutost sur la «avcrte, il y a des bancs disposés comme à une galère; il y en peut avoir vingt-six de chaque costé oii se mettent sept hommes de front; mais les canons qu'il faut qu'elle iytde chaque costé font qu'ils se réduisent à vingt-trois; elle a, comme une galère, un coursier qui va de poupe à proue , et duquel on monte sur les chasleaux de l'avant et de farrière; oeiuy de l'arrière est composé d'une grande chambre h plain-pied du coursier, au-dessus de laquelle en est une autre en forme de gaillard, autour de laquelle est une gilerie garnie de pierriers et d'espingardes. Le chasteau d avant a du rapport avec celuy des vaisseaux et est garny de quatre canons, sçavoir : deux en haut de 3o livres de balle et deux en dessons de 5o livres. Il y a encore à droite et à gauche plusieurs autres pièces de canon, qui, avec celles qui sont le long des Glarets et à poupe, font le nombre de vû^-six ou trente. C'est tout ce qu'on peut remarquer dans ce bastiment, n'ayant qo une demy-henre de temps à le considérer.
De ee bastiment on passe après avoir traversé quelques halles dans un autre qui n'est l^as moins admirable, non pas par sa force, mais pour sa beauté et pour sa construction III.— »• 18
27/i ANNEXES DES INSTRUCTIONS.
pariiéùlièVe. C'est le Bueentaure , qui ne sort qu'une fois l'année, le jour de rAsceDsion, lorsque le Doge, accompagne de tonte la Seigneurie, monte dedans pour aller jeter un anneau entre les deux chasteaux comme pour épouser la mer. C'est un bastiment dont le dessous est fait de tous points comme une galère, au-dessus de laquelle est un second pont où l'on entre par la proue. 11 y a d'abord en entrant un grand espace vide, et de là on passe à droite et k gauche sous deux galeries couvertes qui conduisent à la poupe, où est le siège du doge dans le milieu, et de chaque costé des bancs, oii se mettent les ambassadeurs des princes les jours de cérémonie , et il y en a d'autres tout le long des galeries de chaque costé pour le reste des nobles. Le couvert au dedans est orné d'un bout à l'autre de sculpture , et le dessus est couvert d'un damas le jour de l'Ascension. Il est soutenu de poupe à proue par des figures, et depuis le haut jusqu'en bas tout le bastiment est enricby de tous les omemens de sculpture qu'on s'est pu imaginer.
Après avoir vu k Bueentaure, il ne reste plus que les salles d'armes qui sont proche la porte de l'arsenal, où les armes sont rangées à peu près comme dans les autres, de sorte qu'il n'y a rien de particulier à dire sur leur sujet, sinon qu'estant, à l'heure que le travail finit, aux fenestres de ces salles, on voit sortir les ouvriers au nombre de plus de 9,000, soit qu^on en eust fait venir davantage ce jour-là du qu'ils y soyent entretenus d'ordinaire , comme on dit.