‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 82 sur 258 · III.- a* ao · texte numérisé non relu

III.- a* ao

et le meilleur; s* parce qu'ils n'en prennent aucun soin et le prennent tel que les mai^ chands l'apportent, sans que les officiers des amirautés se mettent en peine d'en envoyer couper eux-mesmes , afin de choisir le meilleur pour les constructions des vaisseaux de guerre, ce qui leur seroit pourtant assez facile, à cause du voisinage et de la facilité qu'ils ont de le transporter, principalement ceiuy qui leur vient des bords du Rhin. La 3* raison pourquoy leur bois n'est pas si bon, c'est qu'ils n'en font aucune provision et ne l'achètent des marchands qu'à mesure qu'ils en ont besoin, ce qui fait qu'ils ne le gardent point et qu'ils ne le conservent point dans l'eau comme nous fiiiaoDs en France, où on le laisse tremper un an durant, ce qui durcit le bois devant que de le mettre en œuvre et le i^nd assurément meilleur. Le peu de provision qu'ils font de bois et la nécessité qu'ils ont d'en prendre des marchands quand ils en ont affaire, ftiil aussy que souvent ils prennent du bois vert et l'employent de cette manière, ce qui est très-mauvais , parce que , venant à sécher, il se serre et se retire et ne rem[dit plus la place oii il avoit esté mis eu bastissant le vaisseau , ce qui fait que l'espace demeure vide et que le costé du vaisseau où on a employé du bois vert est beaucoup plus léger que l'autre, qu'ainsy il ne peut pas bien porter la voile et qu'on est obligé de le souffler ou de luy faire de grands radoubs. Ce sont ces raisons pour lesquelles leurs vaisseaux sont si foibles, durent si peu et ne font pas plus de résistance au canon, qui les peroe souvent à jour lorsqu'il ne ferait que son trou en France.

Le prix auquel ils achètent n'est point réglé; tantost plus, tantost moins; ainsy il seroit difficile de le dii*e au juste. U est seur qu'ils vont toujours au bon marché et qu'ils n'ont souvent pas tant égard à la qualité du bois qu'au prix qu'il couste. Il seroit difficile de sçavoir combien ils en ont puisqu'ils n'en prennent qu'à mesure qu'ils en ont be> soin , s'attendant d'en trouver toujours chez leurs marchands , qui en ont toujours une fort grande provision, dont ils n'ont aucun soin et qu'ils laissent à l'air et à la pluie, sans les mettre dans l'eau , ni prendre les précautions que l'on prend en France pour les conserver. Ils mettent souvent du sapin où nous mettons du meilleur chesne et où il est nécessaire d'en mettre.

Comme il n'y a pas de bois dans leurs magasins , ils n'observent pas un fort grand ordre pour leur arrangement et l'employent à mesure qu'il vient. Ils font d'ordinaire leurs achats de bois de cette sorte : les marchands apportent de quoy bastir un vaisseau tout entier, c'est-à-dire , du bois propre à faire des varangues , des courbes , des cintres, etc. Les officiers de l'amirauté députent quelqu'un pour le recevoir, afin d'examiner si la quantité nécessaire y est et s'il n'est point trop cher, après quoy, ils en font leur rapport, et; selon ce qu'ils ont jugé, ils le reçoivent et s'en servent au premier vaisseau qu'ils font bastir.

Us ont beaucoup plus d'égard à la conservation des masls , qu'ils achètent souvent et en grand nombre. Us les conservent dans l'eau, et mettent de grosses planches dessus afin de les enfoncer davantege et qu'il n'y ayt aucune partie de mast qui voye le jour; ils les font venir tous de Norwége et ils sont d'une très-bonne qualité. C'est ce qui fait qu'ils mastent leurs vaisseaux beaucoup plus menu que nous , parce qu'ils prétendit que, leur^ masts estant fort bons, il n'est pas nécessaire qu'ils soyent si gros, ce qui est assurément d'une fort grande utilité , parce que la pesanteur du mast nuit extraordinairement au vaisseau.

Us n'ont point d'antres machines que nous pour la facilité de leurs constructions , h la réserve de leurs moulins à scier. Ils se servent dans leure ateliers de gros crocs de fer. avoc quoy ils remuent facilement le bois dont ils ont affaire , mais du reste ils prali-

qoeot ies mesmes choses que nous pour la facSitë de leurs constructions, et leurs charpentiers nont rien en tout ce qui regarde leur métier au-dessus des nostres, si ce n'est qn% mesnagent le bois avec beaucoup plus d'économie que ne font ceux de France.

Toutes leurs constructions se font h journée, et ils n'en font que fort rarement et presque jamais à prix fait, parce que, les faisant à prix fait, le charpentier espargne tout ce qu'il peut pour le tourner è son proGt et souvent fait le vaisseau trop foible de bois 00 y espargne le fer. Ainsy ils ne trouvent jamais leur compte à cette manière de eoostnietion, ce que nous pourrions prouver par nous-mesmes, puisque tous les vaisseaux du roy qui ont esté bastis à prix fait sont sujets à de fort grands radoubs, principalement pour leschevflles de fer, qui leur manquent. Ce n'est pas que je ne croye que Fou cheville trop de fer en France et que, outre la dépense beaucoup plus grande, le fer Q*est pas si bon en beaucoup d'endroits que le bois, ce qui se voit en Hollande, où, qufflMl ils bastissent leurs plus grands vaisseaux de guerre , ils ne mettent que du bois sous l'eau et beaucoup moins de fer que nous k ce qui est hors de l'eau.

Afin que les constructions ne durent pas tix)p longtemps et que la dépense ne se multiplie par la faute des ouvriers, ils ont fort grand soin de faire en sorte que les ouvriers qu'ils payent à journée employent bien leur temps, et ont des officiers qui y tiennent i'oeil et qui sont payés exprès pour y prendre garde.

Dans chaque port il y a un officier qui est mis par le coHége de l'amirauté, qui répond en France k commissaire de marine, qui doit ordonner de tout et voir que tout ce qui se fait dans l'arsenal soit bien conduit , qu'il ne se dissipe rien et que tout se base avec soin et économie. Il a sous luy deux autres officiers qui doivent estre toujours dans l'arsenal , principalement quand il s y fait quelques constructions , outre que les dépotés viennent souvent eux-mesmes pour examiner encore de plus près tout ce qui s'y pane. Outre ces officiers , qui sont ceux qui ont le soin général de tout l'arsenal , il y a encore à chaque atelier et à chaque construction un écrivain pour y estre toujours présent, livrer tous les bois qui s'y employent, voir que l'employ en soit bien fait, tenir registre des consommations , tenir le registre des ouvriers -qui y travaillent afin de les làire payer. Ils le sont tous les quinze jours , le samedy, et ils sortent de l'arsenal , ce jourià, deux heives plus tost afin de recevoir leur payement.

Ds entrent tous les matins en esté à six heures au travail , en sortent à sept heures du w; outre cela ils sortent ti'ois fois le jour : la première, à huit heures, pour déjeuner; ils lont obligés de revenir une demy-heure après; la seconde, à onze hem'es, pour disner. et ils ont une heure jusqu'à midy; et la troisième, à trois heures, pour gouster. Lliyver ils entrent une heure plus tard à leur ouvrage , en sortent une heure plus tost et ne vont manger que deux fois. 11 y a dans le parc un écrivain k la porte, avec son registre, ou sont tous les noms des ouvriers. 11 les nomme tous et voit par ce moyen ceux qui manquent afin de leur retrancher du payement. Toutes les fois qu'ils rentrent dans i'anenal, il fait la mesme chose, et, si les ouvriers ne viennent le matin qu'une heure ou deux après les autres, on leur retranche le quart de la journée; s'ils ne viennent point qirès le disner, la moitié , et , s'ils y manquent après le gouster, le quart. Toutes les fois qu'tb doivent rentrer ou sortir du travail on sonne une cloche, après laquelle, s'ils ne viennent pas, on leur retranche quelque partie de leur payement, qui leur est fait, conune je l'ay dit , tous les quinze jours par les mains du trésorier de l'arsenal et en présence d'un des officiers de l'amirauté, qui examine le registre de l'écrivain et qui a win de faire payer ce qui est den h chaque ouvrier, selon qu'il est marqué sur ledit rpgislre.

Le maistre charpentier entretenu par année dans l'arsenal a soin aussy de ses ouvriers pour régler leur ouvrage et pour les faire travailler. Celuy qui est entretenu dans Famirauté d'Amsterdam a 3,ooo livres, monnoye de France, par an. II condait les constructions et fait bastir, ou luy-meme ou par d'autres charpentiers qu'il a soos lay, tous les vaisseaux qui se construisent dans Tarsenal. Il a son logement et son chauffage. Il a au-dessous de luy un contre-maistre et trois ou quatre directeurs entretenus pour prendre les mesures et travailler eux-mesmes à la construction desdits vaisseaux. Le contre-maistre a 5o sols par jour, monnoye de France, les directeurs ^5. Les charpentiers les plus habiles ont jusqu'à 35 sols par jour, les moindres â&, aS, etmesme jusqu'à 3o sols. Ce qu'il y a de fort considérable, c'est que , comme ils ont des ouvriers à changer tant qu'ils veulent et qu'ils en trouvent de fort habiles avec grande facilité, si un ouvrier fait la moindre faute, ils le congédient et en prennent un autre en sa place; ce que nous ne pourrions pas faire en France qu'avec peine à cause du peu d'habiles ouvriers que nous avons. Outre cet avantage, ils en ont encore un autre qui est la bonne foy des ouvriers qui gagnent légitimement leur journée, reviennent régulièrement aux heures qui leur sont ordonnées et travaillent avec une assiduité fort grande.

Pour la carène des vaisseaux, ils la font comme en France en les mettant sur le costé par le moyen de deux pontons. Ce qu'ils observent est de ne pas calfater, autant qu'ils peuvent, avec de l'estoupe neuve, et ils prétendent que les vieux cordages, qai sont en estât de ne pouvoir plus servir et qui se défilent, sont beaucoup meilleurs pour le caliatage parce que l'estoupe dont nous nous servons en France n'est que le rebut du chanvre au lieu que celuy-là a toute sa longueur.

fls n'ont point de formes pour le radoub ni pour la construction des vaisseaux; il leor est mesme impossible d'en faire , ne pouvant creuser quatre pieds qu'ils n'y trouvent l'eau, et de plus la marée ne montant pas assez dans aucun endroit de leur pays, ce qui est absolument nécessaire pour les formes , parce qu'il faut que la marée porte le vaisseau dans sa forme et qu'il demeure à sec après qu'elle s'est retirée. Ils sont donc obligés de faire comme nous en France, dans les endroits oii il n'y a point de formes, et ils le goudronnent et espalment comme nous.

Us mettent leurs vaisseaux à la mer avec plus de facilité que nous, parce qu'ils leur donnent plus de pente, de sorte que, dès qu'ib ont osté les accores et les coins qui le tiennent, il s'en va de luy- mesme sans qu'il soit besoin de virer au cabestan, comme nous faisons en beaucoup d'endroits, en mettant deux cabestans, l'un à bâbord, l'autre h tribord du vaisseau, sur lesquels est amarré un cible qui saisit le vaisseau par derrière et qui le pousse pour le faire aller plus tost à la mer.

Ils mettent en quelques endroits leurs vaisseaux h l'eau, la poupe la première, et ils prétendent mesme que cela est d'un fort bon usage. La raison qu'on en peut apporter est que souvent il est dangereux que le vaisseau , demeurant dans le penchant , ne se fasse quelque effort à la quille et ne s'affoiblisse beaucoup de cette manière , ce qui n est pas si dangereux en le mettant à l'eau la poupe devant, pai*ce que si la quille fait quelque effort, elle le souffre avec moins de danger vers la poupe, oii elle est plus forte et où estant plate toutes les parties pèsent également; au lieu que, quand l'effort se fait h la proue, outre que la quille est plus foible en cet endroit, elle va encore en arrondissant; ainsy, s'il arrive que le vaisseau demeure , il n'y a qu'un point qui soutienne tout le corps, ce qui est capable assurément d'affoiblir extrêmement la quille.

Dans le mesme atelier où se font les constructions sont les scieurs de long, les faiseurs de masts, de chaloupes, de rames, d'affusts, les poulieurs, les lanterniers et tous les

artisans des petits ouvrages qai sont nécessaires dans le vaisseau. Hs se payent tous à journée siu* le mesme pied à peu près que les charpentiers; ainsy il n y a rien de particolier à dire sur leur paye.

Les forges sont dans Tenclos du mesme parc; il y en a deux. Dans Tune se travaille tonte la ferremente nécessaire pour les constructions des vaisseaux, chaloupes et affusts et autres menus ferremens. H y a dans cette forge huit fourneaux qui travaQlent contioaellement II y a un maistre forgeron qui fait travailler les ouvriers et qui a soin de tous les ouvrages; il est payé à Tannée et a 1,000 livres, monnoye de France. Il a audessous de luy deux contre-raaistres qui ont 60 à &s sols par jour et les compagnons 90 i 95 sols, suivant qu'ils sont plus ou moins habiles.

Pour la forge des ancres, il y a trois fourneaux qui travaillent toujours, soit pour les navires de guerre, soit pour vendre aux particuliers. Le maistre forgeron a 1,100 livres par an. Pour forger les plus grosses ancres, ils y mettent huit, neuf et dix hommes; ils o*en mettent pas davantage parce qu'Us s'empescheroient Tun Tautre. Pour les petites, ib y mettent la quantité qu'ils jugent nécessaire. Pour faire une ancre de cinq à six mille , il leur faut six ou sept jours pour la forger tout entière , c'est-à-dire , faire les pattes, verges, bras et organeau en prenant le fer en barre, comme il leur vient de Suède.

Pour ce qui est de l'heure de leur travail , elle diffère d'une heure de celle des charpentiers, les forgerons commençant à cinq heures en esté et à six heures en hyver.

Pour les cordages, il faut sçavoir où et de quelle manièi*e ils se font. La corderie de l'arBenal d'Amsterdam est hors dudit arsenal, et est jointe à celle de la compagnie cTOrient. Elle a 1,800 pieds de Hollande de longueur et 3o pieds environ de large; elle • deux galeries au- dedans, dont l'une sert pour filer et l'autre pour commettre. U y a on maistre cordier, à qui on donne 1 ,000 livres de rente par an. Le maistre cordier, qui estun homme dont la fidélité doit estre connue , a soin de faire travailler les ouvriers , que Ton paye à la journée, sçavoir : s& sols les principaux garçons, i5 et 18 les aub*es, et 8 à 10 ceux qui ne fon( que filer. On donne le chanvre par compte au maistre cordier, et il a soin de le faire filer et commettre en tel cordage qui luy est ordonné par le commissaire de l'amirauté.

Quand ils ont quelque grand armement k faire et que leur corderie ne peut pas suffire, ils achètent des cordages des corderies particulières, qui sont en grand nombre à Amsterdam, et souvent aussy ils en font faire à prix fait, qui leur constant pour peigner, filer, goudronner en tel cordage qu'ils veulent, 5o sols de Hollande par quiotal de chanvre, rendant poids pour poids, au lieu qu'en France chaque quintal cooste à livres de façon. II se file de la mesme manière qu'en France, excepté qu'ils ne le mouillent point tant, parce que le cordage n'en est pas si fort. Ils y mettent seulement du savon , dont ils le graissent à mesure qu'ils le commettent. Après que le câble ou «tre cordage est commis, il se met dans Testuve , dont il n'est pas nécessaire de faire la <leseription , estant faite de la mesme manière qu'en France. Le gros cordage se met nr les grilles de l'estuve, le gros sur la première et le petit sur celle d'en haut. On le tiase suer en cet estât deux jours et demy on trois jours, selon que le cordage est gros. On met du bois dans le fourneau deux ou trois fois par jour. Quand le cordage est sec on met quarante-huit barils de goudron dans le chaudron , qui est ce que les chaudrons ordinaires de Hollande peuvent contenir, et quand le goudron est chaud , on y met trente qmntaox de conlage à la fois; on y laisse le gros une heure et le petit trois quarts d'heure , •près qnoy on le retire pour le mettre dans les magasins.

L'idée que l'on conçoit des arsenaux et magasins de Hollande ne se rapporte en nen à ce qui en est. li n'y a rien qui puisse nous servir d'exemple. Ds n'ont point de magasin particulier pour mettre les ag^ de chaque vaisseau , ni de magasin général ou se trouvent toutes sortes de marchandises nécessaires aux arméniens des vaisseaux. Ils n'ont précisément que ce qu'il faut pour l'armement des navires qu'ils veulent mettre à la mer. Tous les agrès des vaisseaux sont mis ensemble dans le mesme lieu , à la rés^ve seulement que les marchandises de mesme sorte sont mises en un endroit qui leur est destiné, comme par exemple tons les cordages dans la mesme galerie ou la mesme salle; celuy de chaque vaisseau est mis ensemble , les gros cordages en dehors et tous les greslins et menus cordages en dedans.

Pour les voiles du mesme vaisseau , elles sont mises ensemble et pendues au plancher au-dessus du rouleau des cordages; dans l'endroit de ces cordages, il y a un écriteau où est le nom du vaisseau auquel il est destiné. Quant aux autres choses nécessaires, comme poulies, lanternes, armes, fanaux et autres, chacune suivant son espèce est portée, sans distinction des vaisseaux auxquels ils ont servy, dans des lieux séparés, dont les uns ne sont que pour les lanternes, fanaux, cartouches et autres menus ustensiles; tes autres pour les armes , mousquets , pistolets , et les autres pour le reste de ce qui sert à un vaisseau.

Quant aux autres marchandises, comme chanvre, fer, toiles, goudron , etc. il n'y en a presque point, et ils n'en achètent que pour l'usage ordinaire et à mesure qu'ils consomment. La raison de cela est que, tout le pays estant marchand, ils trouvent partout h acheter les marchandises dont ils ont affaire; ainsy ils ne les prennent qu'à mesiu^ qu'ils en ont affaire.

Le magasin et l'arsenal de Rotterdam , qui est le premier que j'aye vu , est si petit qu'ils ont de la peine h y mettre les choses nécessaires pour l'armement de leurs vaisseaux. Ainsy il n'y a presque point de marchandises, et tout ce qui y est est en œuvre. Il y a de quoy présentement armer, je crois, cinq ou six vaisseaux, sans compter ceux qui sont à la mer qui ont leurs agrès et leur rechange.

Le magasin d'Amsterdam est entouré d'eau; il est basty en carré au bout de l'arsenal, du costé de la ville; on y peut mettre les agrès de soixante-dix à soixante-quinze vaisseaux. Le premier étage de ce magasin sert à mettre les boulets et le bois qui sert pour les poulies, qu'ils appellent bois de gayac ; les deux étages qui sont au-dessus sont des galeries qui se communiquent les unes aux autres, dans lesquelles sont tous les cordages , voiles , poulies et autres choses nécessaires h l'armement d'un vaisseau , disposées de la manière que j'ay dite, et, outre cela, il y a beaucoup de cordages neufs qui sont mis ensemble dans deux grandes galeries séparées du reste. Quant aux ancres et canons, ils sont rangés en plusieurs endroits sur les quais des arsenaux et autour des murailles de la ville, où il y en a un fort grand nombre.

Bien qu'il n'y ayt guère de marchandises dans leura magasins, je ne laisseray pas de dire autant que je pourray d'où ils les font venir, combien ils les achètent des marchands qui les leur apportent.

La plus grande partie du chanvre qu'ils employent à Rotterdam pour les menus ouvrages est de celuy qui leur vient de Harlem et des environs de leur ville; ils l'estiment davantage que celuy de Livonie, et on en fait beaucoup de toile pour les voiles. Celuy qui s'employe à Amsterdam et dans les autres endroits vient de Riga, de Livonie et des environs de la mer Baltique. Il est extrêmement fort, long ordinairement de cinq à six pieds et couste environ 1 2 h 1 .3 livres de France le quintal. On l'apportî? tout peigné du

pays meBme, en sorte qu'il n'y a point de déchets. Us ne laissent pas en Hollande de Je peigner encore une fois, devant que de le mettre en œuvre, mais on n en peut pas tirer ordioaireraent deux ou trois livres sur cent. Us ne le goudronnent qu'après qu'il est commis et qu'il a esté dans Testnve; ils tiennent qu'il est d'un très^mauvais usage de le goudronner en fil de caret , parce que le cordage ne peut pas estre si serré, et qu'ils ont remarqué, ce qui est presque incroyable , que le fil ne s'imbibe jamais assez , au lieu que* les plus gros cÂbles sont entièrement pénétrés quand ils sortent de la chaudière.

Le Cerdont ils se servent pour leurs menus ouvrages est du fer en verge qui leur vient de Suède et qui couste 6 à 7 livres le cent. Leur fer en barre leur vient du mesme lieu . H le meilleur ne leur couste que 6 ou 7 livres. Il leur en vient encore de Li^e , qu'ils emjdoyent à &ire des clous et qui ne vaut que 6 livres le cent

Quant aux canons de fer, ils leur viennent tous de Suède; les prix sont différons suivant la bonté des canons et les marques des fonderies. Le meilleur vaut présentement

9 livres le cent; les canons de quatre et huit livres de balle , et ceux de douze, dix-huit, élevaient 8 livres le cent. 11 en vient encore quelque»-uns de Moscovie; ils ne sont pas bons et sont à beaucoup meilleur marché que les autres. Les plus pesans canons de fer qa'ils fiissent ne sont que de vingt-quatre livres de balle , qui reviennent à la pesanteur des canons de fonte de trente-huit livres de balle.

Leurs boulets leur viennent de Suède et d'Allemagne; ils valent 3 livres et demie le cent et se vendent quelquefois jusqu'à h livres. Les boulets à deux testes valent 1 9 ii5 livres le cent.

Bien que j'aye parlé ailleurs des canons de fonte >, je ne laisseray pas encore de dire qoej'ay vu les fonderies de la Haye, Rotterdam et Amsterdam. Leur cuivre leur vient de SuMe et du Japon. Il vaut présentement 63 livres le cent, mais celuy de Suède est benioonp meilleur.

L'ëtain leur vient d'Angleterre et des Indes. Il vaut à présent 5 s livres le cent. Il legr en vient encore d'Allemagne , qui ne vaut que US livres.

ils donnent le cuivre en rosette au fondeur et luy baillent aussy l'étain en saumon ; â doit rendre 90 p. 0/0 , les dix livres restantes estant comptées pour le déchet , par dessus quoy on donne encore au fondeur, pour sa façon , 6 livres p. 0/0 des canons de vingt* qtube, trente-six et quarante-huit, et, pour la façon des canons de huit, douze et dixhait livres, on luy donne is livres p. 0/0. Voilà tout ce que j'ay cru devoir dire du canoD de|bnte en cet endroit et des fonderies que j'ay vues, ayant parlé des épreuves qn'on doit faire aux canons de fonte et de fer et d'une partie de ce qui regarde l'ariSerie.

Pour leurs armes , ils en font beaucoup en leur pays; beaucoup aussy viennent d'Allemagne , de Danemark et de Suède.

Ds ont des mousquets de toute sorte, bien faits et bien montés, mais extrêmejnent pesans; ils ont outre oda des pistolets, des couteaux, des haches et de toutes les autres annes dont on se sert ordinairement sur les vaisseaux. Outre toutes ces armes , ils ont encore des manières de gros mousquets à rouet dont le canon est de cuivre , fort court, mais fart gros jusqu'à la culasse qui se resserre à la grosseur d'un mousquet oixlinaire. Ce sont des armes fort dangereuses dans un abordage et qui font un grand ravage sur le tiilac,

' Voir, dans le même manuscrit (Mélangea mémoire concernant la fonderie des canont. — Mert), on mémoire date d^ Amsterdam, les Ce mémoire rëpond artide par article à celui

10 et 91 juillet 1 67 1 , et intitulé : Addition au que nous avons donné paj^e 35 , pièce n* 1 8.

quand elles sont tirées à propos , parce que la poudre , qui est resserrée , chasse avec violence les clous et les petites balles qui se mettent dans le canon, et les fait écarter extrêmement.

Tout le goudron qu*on employé en Hollande vient de Suède , Norwëge et Hoscovie; quant à la résine, ils Tout prise jusqu'à présent à Bayonne et Bordeaux. Le goudron de Stockholm vaut 9 à lo livres le baril, de mesme que le bray, qui vient du mesme lieu. Le goudron de Moscovie ne vaut que 9 livres.

Leurs toiles se font en Hollande; elles sont |dus larges, plus fortes et meilleures que celles qui se font en Bretagne, mais il ne s'en fait pas la quantité qui leur est nécessaire; ils prétendent pourtant pouvoir se passer des nostres. Celles qu'ils achètent coustent 1 0 livres Taune du pays, dont les sept quartiers font une aune de France.

J'attends un inventaire de tout ce qui se fournit d'agrès h un vaisseau de premier rang ; je ne l'ay pas pu avoir pendant que j'ay esté en Hollande , et un homme m'a promis de m'en envoyer le détail.

Pour le rechange, ils mettent toujours trois jeux de voiles sur leurs vaisseaux et huit ancres, sçavoir : pour un Vaisseau de premier rang, quatre de cinq h six mille , deux de quatre mille cinq cents, deux de quinze cents et une petite de quatre cents.

Quant à leur artSlerie , ils mettent ordinairement sur leurs vaisseaux de quatre-vingts pièces de canon : deux ou quatre pièces au plus de quarante-huit livres de balle (encore souvent n'en mettent-ik point); vingt à la batterie basse, de trente-six, vingt-cinq et vingt-quatre; quinze de dix-huit, et le reste de huit et de quatre sur les gaillards.

11 est à remarquer qu'ils en mettent ordinairement beaucoup sur les petits gaillards et que souvent , par exemple , un vaisseau qui ne sera percé que pour soixante et dix pièces en aura jusqu'à quatre-vingts en comptant les gaillards.

Quant au nombre juste de canons de fer et de fonte qu'ils mettent sur chaque vaisseau, il est difficile de le sçavoir, dépendant de la volonté du commissaire qui a soin de l'armement de donner plus ou moins de canons de fer. Ce qu'on peut dire là-dessus c'est que les amiraux ont toujours toute la batterie basse de fonte, que tous les canons qui se mettent sur le tillac et sur le gaillard sont de mesme. Le vaisseau que monte présentement Ruyter est tout ai*tillé de fonte. Pour les vaisseaux ordinaires quelquefois ils n'en ont point ; mais souvent on leur donne la sainte-barbe et les premiers canons de la batterie basse de fonte.

L'embarquement de tout ce qui est nécessaire à un vaisseau se fait fort facilement. Les officiers prennent tout ce qui appartient au vaisseau qu'on veut armer, le descendent par les fenestres et l'embarquent dans les chaloupes.

Les équipages des vaisseaux sont loués par les capitaines et payés par les Estais. Quand un capitaine a levé tous les matelots qui sont utiles à son bord, il les fait passer en revue devant le commissaire de l'amirauté, lequel commissaire enrAle tous les matelots, écrit leurs noms, leur donne à chacun un mois de paye par avance, qui est de 1 5 livres de nostre monnoye. Après ce mois d'avance payé, le matelot ne reçoit point d'argent que cinq mois après qu'il est à la mer, parce que trois mois de paye luy sont toujours réservés en sortant du bord, aGn qu'il ayt le moyen de nourrir et entretenir sa famille à son retour. Cet argent leur est payé par le mesme commissaire dans le mesme temps qu'ils débarquent. S'ils reviennent malades, on en a un fort grand soin et on les met dans des hospitaux destinés pour cela , où ils sont servis avec une fort grande propreté. Que s'ils meurent dans leur voyage , l'argent qui leur est deu est payé à la femme ou à ceux en faveur de qui le matelot a disposé, s'il l'a dit en mourant.

Dans les plus grands vaisseaux on ne met au plus que cinq cents hommes d'équipage, sçavoir : quatre cents matelots et cent soldats. L'amiral Ruyter, qui est présenta ment en mer monté sur un vaisseau de quatre-vingt-cinq pièces de canon , n'en a pas davantage. On peut conclure de là que les autres officiers ont un équipage moincke, qui diminue h proportion de la grandeur du vaisseau *.

En cas de combat, le capitaine fait arborer le pavillon, oster les dunettes, les cloisons, les coffres , les bransles , et fait tout porter h fond de cale , enfin fait mettre en ordre toDt le vaisseau.

Le lieutenant descend entre les deux ponts avec le maistre canonnier; il a soin de bire d^^amir et déboucher tous les canons , de les faire amorcer et mettre en estât de tirer quand il est besoin, et que tons les garde-feux, cuillères, tire-bourres , refouloirs , éconvillcH» et estoupins soyent prests et en estât de servir.

Ils font tirer de la soute aux poudres des cartouches remplies qu'ils font porter à proue dans un coffre qui est dans la chambre aux câbles et à poupe dans un autre qui est bit exprès , afin de n'avoir pas à fouiller dans la soute pendant le combat

Us font mettre de l'eau diins des tonneaux et du vinaigre dans d'autres, afin de reméè'er aux acctdens du feu et de raiî^aischir les canons.

Ib font aussy jeter du sable afin d'empescher qu'on ne glisse , et le capitaine doit aller visiter si le tout est en ordre et faire mettre tous les canonniers k leur poste, voir si les boulets sont bien distingués chacun selon son calibre, et de là passer à la seconde batterie commandée par le sous-lieutenant, afin de donner les mesmes ordres.

Les victuaiBes sont fournies par le capitaine, à raison de sept livres et demie par jour pour chaque matelot et dix livres pour les officiers. Il doit donner à chacun de ses matelots pour la nourriture par semaine cinq livres de biscuit, trois fois le jour du gruau booflly avec du beurre fondu dessus; il leur doit aussy donner tous les matins du fromage pour leur déjeuner, et ils ne doivent estre que sept à chaque gamelle.

Ils ont de plus différentes viandes, suivant les différens jours de la semaine. Le dimanche et le jeudy, chaque matelot doit avoir une livre de bœuf; le mardy, trois quarts de lard; le lundy, merCredy, vendredy et samedy , une livre de mouton séché avec du beurre fondu dessus. Pour leur boisson , ils ont de la bière tant qu'ils en veulent et lorsqu'elle manque on leur fait une boisson avec du vinaigre et de l'eau. Au reste, tout matelot qui se plaint de son capitaine pour sa nourriture est écouté; et, s'il se trouve qu'il ayt raison, le capitaine est puny ou réprimandé fort sévèrement, avec menace de luy oster son employ s'il y a contre luy de pareilles plaintes.

Dan? chaque port de Hollande , il y a un capitaine qui a soin de visiter tous les vaisseaux qui y entrent, pour voir s il y a de la poudre dedans, car tout vaisseau qui doit rester plus de vingt-quatre heures dans un port ne doit avoir aucune poudre dans son bord, ni avoir aucune sorte de feu après six heures du soir en hyver et neuf en esté, ni 60 allumer le matin que lorsqu'il est entièrement jour.

Quand les vaisseaux sont dans les ports ordinaires de Hollande , ils n'y mettent pour les garder que deux hommes, qui ont aussy soin de les tenir propres et de les balayer deux fois la semaine. Mais quand les vaisseaux de guerre sont dans le port d'Amsterdam qui est vis-à-vis des ateliers de l'arsenal, parce que cet endroit est comme un grand parc

* là Seignday donne Tétat des officiers chacun d^eux. Il continue ensuite en indiquant nBrinierB et matelots d^un vaisseau de quatre- les fonctions de chaque officier, depuis le eapivingts pièces de canon ^ ainsi que les gages de taine jusqu'au pilote et quartier-maître.

dans Teau , euferiué par un double rang de grands pieux plantes dans la mer, il n y a personne qui couche sur les vaisseaux qui y sont amarrés, parce que tous ensemble sont gardes jour et nuit par des sentinelles qui se ti^nent aux quatre coins du parc U y a une ronde qui passe toutes les nuits pour voir si les sentinelles sont dans leur devoir.

Les vaisseaux sont amarres à de grosses poutres qui sont dans la mer, qu'ils appellent des dues d'AWe, ce qui est d'une grande espargne pour les câbles, qui s'usent fort quand on est oblige d'estre toujours à lancre.

La propreté que les Hollandois observent dans leurs vaisseaux est fort grande; ils les balayent et nettoyent très-souvent par dedans lorsqu'ils sont dans le port, les grattent et goudronnent par dehors deux ou trois fois par an et ne manquent jamais de les calfater à la fin de Testé, parce que la chaleur de cette saison fait toujours entrouviv le bois. Quand le vaisseau est en mer, encore bien qu'ils le balayent tous les jours à Toiv dinaire, ils font ester deux fois la semaine tous les coffres des matelots et tout l'embairas du vaisseau afin de nettoyer toutes choses. Ils lavent aussy quelquefois entre deux ponts avec de l'eau et du vinaigre.

U y a une chose particulière qu'ils pratiquent dans la rivière de Rotterdam. Us mettent du sel pilé dans le fond de cale et prétendent que cela empesche Teau douce de gaster le bois et que les vers ne s'y mettent.

Il est défendu sous peine de vie de jeter le lest dans aucun port et il est ordonné de le porter sur le rivage en certains lieux qui sont destinés pour cela. A Amsterdam , dn costé de la maison des Indes, il y a un lieu auprès du rempart ou ils ont obtenu de le mettre en arrivant; et ceux qui en partant le veulent reprendre, ne le peuvent faire sans en payer quelque chose. Ainsy, en arrivant, ils ne sont pas maislres de le laisser dans leur bord , leur estant défendu d'en port^ dans le port, de peur qu'ils n'en jettent dans la mer sans qu'on y prenne garde.

(Bibh Imp. Mss. Mélanges Colbert, vol. 8&.)

MÉMOIRE

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