‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 85 sur 258 · A ROCHEFORT ET A BREST · texte numérisé non relu

A ROCHEFORT ET A BREST

(Minate autographe.)

Lorsque j'arrivay à Rochefort, je trouvay douxe vaisseaux hors de la rivière, à la

rade des Ti'ousses, et quatre qui n'avoient encore pu sortii* parce que, n'ayant pas esté

prests dans le temps de la Maline, ils estoient obligés d'attendre le gros d'eau pour se

mettre à flot. Les douze vaisseaux qui estoient en rade estoient chai'gés d'une partie de

leur canon, il leur manquoit peu de chose de la part des magasins, les agrès, appa-

* Voir page 79, pièce n' 37.

mu et rechanges ayant esté fournis avant qu'ils partissent de la rivière; ceux qui es- (oient encore dans ia rivière estoient moins avancés, leur canon n'estoit pas embarqué et illeor manquoit encore une partie de leur rechange, qui leur devoit estre fournie des magasins. Le lendemain de mon arrivée, je fis venir tontes les barques et les gabares qui se trouvèrent dans la rivière et les fis diarger devant moy de tout ce qui manquoit m canon, poudre et antres munitions , en sorte que tous les vaisseaux estoient fournis en UQ jour après de tout ce qui leur estoit nécessaire pendant la campagne. A Tégard des vivres, ik estoient encore dans les magasins de Charente et delà Rochelle et aucun des vaisseaux n en estoit pourvu. J'envoyay aussytost les commis du munitionnaire pour faire diai^ger lesdits vivres, je leur fis donner des matelots des vaisseaux -pour naviguer les barques, et ils firent une telle diligence de leur costé que toas lesdits vivres furent embarqués quatre jours après et prests à estre mis sur les vaisseaux; mais le coup de vent qui survint les força de relascher dans les ports et causa un retardement de cinq on six jours, qui fut réparé aussytost que le temps le put permettre, en sorte que les vaisseaux n'eurent plus rien à attendre ni de la part des magasins, ni de celle du munitionnaire; la seule chose qui pouvqit causer du retardement estoit les matelots et soldats; j'en fis faire une revue exacte en rade, et je trouvay qu'il manquoit près de neuf cents matelots et de quatre à cinq cents soldats; le peu de temps que nous irions nous ostoit Tespérance de pouvoir fournil* à ce grand nombre, d'autant plus que (ont ce qu'il y en avoit dans le pays avoienl abandonné leurs maisons et s'estoient cachés de peur d'estres engage à servir. Les expédions les plus prompts furent d'envoyer h Bordeaux un officier de marine pour emmener en diligence 3oo matelots que nous arioDs avis qui y estoient embarqués sur des vaisseaux marchands, retenus par l'ordre donné pour la fermeture des ports. Nous envoyasmes en mesme temps dans le gouvernement de Brouage et dans toute la rivière de Bordeaux , et ces diligences nous produisirent 5oo noatelots en huit jours de temps; le reste de ce qui nous manquoit estoit difficile à trouver, le pays estant épuisé d'hommes; mais le retour des vaisseaux marchands qui arrivèrent pendant que le veut nous retenoit en rade nous en fournit encore an assez grand nombi*e, en sorte qu'il ne nous en manquoit pas plus de i5o sur tous les vaisseaux, lorsque nous sortismes des rades de la Rochelle.

Ar^ard des soldats, le peu que les levées des gens de guerre, qui a voient esté faites dans tous ces pays, en avoient laissé de reste, nous faisoit craindre de n'en pouvoir pas trouver le nombre complet; mais le secours qui nous vint d'un nombre de aoo tirés des islesde Ré et Oleron, avec une centaine qui fut amenée de Périgord et Saintonge, nous en fournit à peu près le nombre complet. Il est vray que le besoin qu'on en avoit a fait quon a reçu tous ceux qui se sont présentés, sans en rebuter aucun, et il est certain qne la soldatesque des vaisseaux est fort foible, remplie de gens qui n'ont jamais sorty de leur village, d*un grand nombre de petits hommes foibles et malsains; mais il n'y pas eu de remède. Bien loin d'avoir, h choisir, il nous en manquoit encore ii o , lorsque nous partismes pour Brest. Aussytost que les vaisseaux furent prests et que le nombre de leur équipage fut h peu près complet, ils partirent de la rade des Trousses pour venir k celle de Chef de Baye, afin d'estre plus parés pour sortir des pertuis. Je fis faire la revue exacte sur tous tes vaisseaux, et ils estoient prests à partir d^ le i A avril ; niais le vent qu'il fît depuis ce temps jusqu'au q i du mesme mois retint les vaisseaux en rade sans qu'ils en passent sortir. Les capitaines estoient fort ayses de ce retardement, et la peine qu'ils ont à se résoudre à partir est Tun des plus grands défauts qu'il y ayt dans la marine, et le pins contraire au service de Sa Majesté. Ils pourvoyent ton-

. jonrs à leurs ofTaires le plus tard qu'ils peuvent, et afin d'avMt quelque prétexte du retardement qu'ils apportent, ils ne manquent pas de dire qu'il manque au vaisseatt quelque diose sans quoy ils ne peuvent pas partir; jusque-là mesme que la veille du jour que Tescadre appareilla , il y avoit plusieurs capitaines qui disoient ne pouvoir mettre à la voile de plus de huit jours; mais je priay M. le Vice-Amiral de donn^ Tordre pour le lendemain , et leur déclaray que je ne manquerois pas de rendre compte à Sa Majesté de ceux de la part de qui seroit venu le retardement, ce qui les obligea à se presser et à se mettre en estât de suivre le pavillon. Le Grand, commandé par le capitaine Gombaud , et k Sans-Pareil, qu'Estival devoit monter s'il fust assez tost revena de Guinée , ne pouvant pas mettre à la voile en mesme temps que les autres, la raison fut qu'il manquoit près de cent hommes au Grand, qu'il fut obligé d'attendre, et que le capitaine d'Amblimont ^ qui avoit esté chargé du Sans-Pareil en attendant le retour d'Estival, n'a voit pas mis le vaisseau en bon estât, en sorte mesme qu'on fut obligé de le donner à La Clocheterie , qui devoit commander un des vaisseaux de l'escadre du détroit; et comme il avoit soixante bons hommes qu'il avoit levés pour faire la teste de l'équipage du vaisseau qu'il devoit commander, ce nombre fiit d'un grand secours pour suppléer à ce qui en manquoit sur ledit vaisseau, qui avoit mesme d'ailleurs un asses meschant équipage. Les deux bmslols de la rivière de Bordeaux , qui n'estoient pas encore venus lors du départ de Tescadre , doivent passer h Brest avec ledit vaisseau, et Ds y sont à présent, les vents ayant esté bons pour leur passage et ce qu'il avoit à faire n'ayant pu retenir plus de quatre jours le vaisseau le Sans-Pareil

• Le vent estant venu favorable, nous partismes le 33, à midy, des rades de la Rochelle par un vent de nord-est, et le mesme vent nous porta jusqu'à l'isle de Sein en deux jours et demy ; mais comme il faut le sud-est pour entrer dans le Raz , qui est le passage le plus étroit de l'entrée de Brest, nous fusmes obligés de prendre par l'Iroise, et nous fusmes cinq jours à louvoyer pour entrer dans Brest ; il y eut mesme quelques vaisseaux incommodés d'un coup de vent qui nous prit : le Galant rompit un petit mast de hune, et, ayant esté obligé de mouiller la nuit, il laissa la moitié de son ancre , qui se rompit par l'orin.

Nous arrivasmes le 38 à la rade de Bertheanme et nous trouvasmes tous les vaisseaux mouillés et en fort bon ordre. Le charpentier qui les bastit est assurément pins habile que celuy de Rochefort, et il n'y a rien de plus beau à la mer que les vaisseaux de cette eStodre. Je m'informay à mon arrivée de Testât auquel estoit leur équipage; je le trouvay entièrement complet, et, sur les rôles de revue que je me fis domier, il m'a paru qu'ils estoient aussy bien ou mesme mieux armés que ceux de Rochefort. Après avoir monté sur tous les vaisseaux et avoir examiné les inventaires de chacun en particulier, s'ils avoient ce qui leur estoit nécessaire, je descendis à Brest pour faire fournir aux vaisseaux de Rochefort ce qui leur manquoit, et ce qu'ils avoient perdu dans l<^r passage, et comme il y en avoit deux qui couloient bas d'eau, sçavoir h Brillant et k Hasardeux, je fis entrer le premier dans le port, parce quil n'y avoit point de remède à y apporter, et envoyay des charpentiers au second pour calfater les endroits qui en avoient besoin, et examiner ce qu'il y avoit à faire.

(Bibl. Imp. Mes. S. F. 3,oi9, Coibert et Seiffnelay, V, cote 17, pièee s.)

^ Thomafl-Glaude-Renard de Fuschambug, i6f)3, gouverneur général aux fies en 1696. marquis d^Amblimont, lieutenant de vaisseau Mort à la Martinique, le 17 aoAt 1700. en i663, capitaine en 1669, chef d^escadre en

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