S'EN ALLAIT INTENDAJNT DANS LA NOUVELLE-FRANCE
Paris, S7 mars i665.
Sa Majesté ayant fait choix du sieur Talon pour remplir cette charge, a considéré qu'il avoit toutes les qualités nécessaires pour prendre une con- Doissance parfaite de Testât dudit pays, de la manière que la justice, police et finances y ont esté administrées jusqu'à présent, en réformer les abus, et, en ce faisant, maintenir les peuples qui composent cette grande colonie dans la possession légitime de leurs biens et dans une union parfaite entre eux, ce qui pourra produire avec le temps une augmentation considérable, qui est la fin principale où Sa Majesté désire parvenir.
Pour cet effet, le sieur Talon sera informé que ceux qui ont fait les re* btions les plus fidèles et les plus désintéressées de ce pays ont toujours dit que les Jésuites, dont la piété et le zèle ont beaucoup contribué à y attirer les peuples qui y sont à présent, y ont pris une autorité qui passe au delà des bornes de leur véritable possession, qui ne doit regarder que les consciences. Pour s'y maintenir, ils ont esté bien ayses de nommer Tévesque de Pétrée pour y faire les fonctions épiscopales, comme estant dans leur entière dépendance; et mesme jusqu'icy, ou ils ont nommé les gouverneurs pour le roy en ce pays-là, ou ils se sont servis de tous moyens possibles pour faire révoquer ceux qui avoient esté choisis pour cet employ sans leur participation, en sorte que, comme il est absolument nécessaire de tenir dans une juste balance l'autorité temporelle, qui réside en la personne du Roy et en ceux qui le représentent, et la spirituelle, qui réside en la personne dudit évesque et les Jésuites , de manière toutefois que celle-cy soit inférieure à l'autre, la première chose que le siçur Talon devra bien observer et dont il est bon qu'il ayt en partant d'icy des notions presque entières , est de connoislre parfaitement Testât auquel sont maintenant ces deux autorités dans ce pays et celuy auquel elles doivent estre naturellement. Pour y parvenir, il faudra qu'il voye icy les pères Jésuites qui ont esté audit pays et qui çn ont toute la correspondance, ensemble le procureur général^ et le sieur Villeray^, qui sont les deux
' EuToyé en Canada ie s3 mars i665, nier voyage est aussi à la Marine, dans ic
TakoarrÎTa à Québec le 9 novembre suivant. même volume, fol. i35.
Oravint eo France le 8 avril i668 et fut ren- * Bourdon, procureur général du conseil
yoyé le 10 mai 1669 dans la colonie, qu'il souverain.
quitta enfin le so mai 1679 (voir II, s3o). ^ Louis Rouer de Villeray, Tun des mem-
L'iiatnidion qoi lui fut donnée pour ce der- bres du conseil souverain.
principaux du conseil souverain estably à Québec, que Ton dit estre entièrement dévoués aux Jésuites, desquels il tirera ce qu'ils en peuvent sçavoir, sans néanmoins se découvrir de ses intentions.
Il importe qu'il sçache que ce pays avoit esté concédé à une compagnie formée du temps du ministère de feu M. le cardinal de Richelieu, en 1 6s8; que, cette compagnie n'ayant point assez de force pour soutenir ie pays, elle remit en 16Â& entre les mains des babitans la traite de la pelleterie, qui est le seul avantage qu'elle en tiroit, à condition seulement d'un millier de castors tons les ans pour son droit de seigneurie: et, en i66â, ladite compagnie n'estant plus composée que de quarante^inq parts, de cent dont elle estoit composée dans son commencement, les in* téressés en ces quarante-cinq parts l'ont remise purement entre les mains du Roy , n'estant pas en estât de fournir à la grande dépense qu'il falloit faire sans qu'ils en retirassent aucun profit.
Depuis cette année 1669 , Sa Majesté a joint ledit pays à la concession qu'elle a faite à la compagnie des Indes occidentales, dont il est néce»* saire que le sieur Talon voye les titres de concession par lesquels la compagnie est en droit de nommer les gouverneurs et tous les autres officient; et comme la compagnie connoist assez qu'elle ne pourroit pas trouver de personnes qui eussent assez de mérite et qui fussent assez autorisées pour occuper ces postes et les remplir dignement, elle a esté bien ayse que le Roy fist cette nomination jusqu'à ce que, par la continuation des bontés et de la protection de Sa Majesté, cette colonie s'augmentant considérablement, ladite compagnie puisse alors par elle-mesme trouver des sujets propres à y envoyer.
11 a esté bon que le sieur Talon sçust toutes ces choses pour luy faire connoistre que l'intention et la volonté du Roy sont qu'il protège, appuyé et travaille , autant qu'il sera en son pouvoir, à bien establir l'autorité de la compagnie dans ledit pays, dont, pour luy donner de plus grandes lumières, il pourra voir les instructions qui ont esté données au sieur de Tracy^ l'édit portant establissement du conseil souverain , l'arrest du conseil donné sur le sujet de la concession et défrichement des terres, et toutes les lettres qui ont esté écrites depuis un an par le sieur de Mézy^ gouverneur, l'évesque de Pétréc* et les officiers dudit conseil souverain, par lesquelles il sera amplement informé des démeslés qui sont «urvenus entre eux.
' Le TDarqnis de Prouvîlle de Tracy avait élé. du Château-Trompette , à Bordeaux. (Voir 1 , 5.)
nommd gouverneur et lieutenant |]énëral de * Nommé gouverneur général au Canada
TAmériquele 19 novembre i663. Il revint en le 1*' mai i663, il fut remplacé par M. àt
France en 1 667 et eot â aon retour le commande- Courcelles , le 9 3 mars 1 665 .
ipent de Dunkerque , et ensuite le gonvemement » François de Laval , abbé de Montigny, avait
Pour luy en faire aoe déduction succincte, il sera informé que les Jésuites firent tant de plaintes, il y a deux ans, contre le ^eur baron Du* bois d'Avaugour^ qui estoit gouverneur du pays, et lequel depuis a esté tué en défendant avec beaucoup de valeur le fort de Serin contre les Turcs, sar la frontière de Croatie, que le Roy, pour leur donner satisfaction, résolut non-seulement de le rappeler, mais mesme de leur laisser le choix d'an autre gouverneur; ils jetèrent donc les yeux sur le sieur de Mézy, major de la ville de Caen, qui faisoit profession d'estre dévot et qu'ils croyoient sans doute qui se conduiroit par leurs seatimens ; mais ils se sont trouvés courts dans leurs mesures quand il a esté ext possession du commandement , parce que non-seulement diverses passions de colère et d'avarice qu'il avoit cachées dans le commencement ont jéclaté , à ce qu'ils disent, au grand désavantage du service du roy et de la colonie, en sorte qu'il a interdit et restably plusieurs fois, selon ce qu'il luy a plu, les officiers du conseil souverain; mais, ce qui paroist d'essentiel dans ce démeslé , c'est que de son autorité, en viugt^uatre heures de temps, il a fait embarquer et fait partir les sieurs Bourdon, procureur général, et Villeray, conseiller ; en sorte que cette conduite violente ne pouvant estre approuvée par le Roy, Sa Majesté a fait expédier un pouvoir audit sieur de Tracy et aux sieurs de Courcelles^ (qu'elle envoyé en la place dudit de Mésy) et Talon, pour faire informer par des personnes qui ne soyent point suspectes de partialité de la vérité des plaintes qu'on a formées contre luy, et, en cas qu'ils les trouvent lâen fondées, qu'ils le fassent mettre aux arrests pour iuy faire et parfaire son procès jusqu'à jugement définitif exdusivemeat et l'envoyer ensuite prisonnier en France , estant une satisfaction qu'elle estime devoir à sa justice et au repos de ses peuples en ces quartiers-là»
Les Iroquois, qui sont distingués en diverses nations et qui sont tous ennemis perpétuels et irréconciliables de la colonie, ayant, par le massacre de quantité de François et par les inhumanités qu'ils exercent contre ceux qni tombent en leur pouvoir, empesché que le pays ne soit pas peuplé plus qu'il ne Test à présent , et par leurs surprises et leurs courses inopinées tenant toujours le pays en échec, le Roy, pour y apporter un remède convenable, a résolu de leur apporter la guerre jusque dans leurs foyers pour
été nommé , le 6 juin 1 659 , évéque de Pétrée bec en août 1 66 1 , et fut rappelé en 1 663 , par
mpartSnu; il obtint Tévèché de Québec, créé suite d'intrigues. Il entra alors au service de
en 1 674 , et il y mourut en odeor de sainteté TEmpereur contre les Tnfcs , et fut tué en ir66&. co 1708. n s'était démis de son évôché depnb ' M. de Gourcelles était goaverneur de
t685. ThionviUe lorsqu'en i665 il fut nommé gou>
* Did)oÎ8 d' A vangour, nommé en 1 660 goa- verneur da Canada , en remplacement de M . de
vemeiir de ia Nouvelle-France, arriva à Que- Méiy. (Voir Marine , II* partie, page i56.)
l68 exterminer entièrement, n'y ayant aucune seureté dans leur parole, et violant leur foy aussy souvent qu'ils trouvent les habitans de la colonie à leur avantage. Pour cet effet, il a ordonné au sieur de Tracy d y passer des Antilles avec quatre compagnies d'infanterie de troupes réglées pour y commander cette expédition; en outre, il envoyé mille bons hommes sous la conduite du sieur de Salières ^ ancien mestre de camp d'infanterie, avec toutes les munitions de guerre et de bouche qui ont esté estimées nécessaires pour cette entreprise, dont il est remis un ample mémoire au sieur Talon, comme aussy des fonds qui ont esté faits tant à ce sujet que pour les autres dépenses qui pourront estre à faire dans le pays, lequel fournira aussy trois à quatre cents soldats qui sçavent la manière de combattre ces peuples sauvages.
Gomme l'intention du Roy est qu'il assiste dans tous les conseils de guerre qui se tiendront dans le cours de cette expédition et qu'ainsy il s^ra exactement informé des résolutions qui se prendront, sa principale application devra estre en ce temps-là à faire en sorte que toutes les choses dont on aura besoin pour le service et le soulagement des troupes ne manquent point, et de pourvoir par sa vigilance et son industrie aux incidens imprévus; et comme peut-estre cette entreprise estant finie à la gloire des armes de Sa Majesté et à la seureté de la colonie , ainsy qu'il y a lieu de l'espérer, lesdits sieurs de Tracy, de Gourcelles, de Salières et les autres chefs estimeront à propos de construire quelques forts pour la conservation des lieux que l'on aura occupés, il faudra en ce cas qu'il donne pareillement tous ses soins pour les pourvoir des vivres et munitions nécessaires pour leur défense et la subsistance des soldats que Ton y pourroit laisser.
Avant que de partir de Québec pour cette expédition , il sera bon qu'il prenne, autant que le temps le luy permettra , toutes les connoissances qu'il pourra , tant de ce qui concerne l'administration de la justice , que de ce qui regarde Testât des familles, afin que, s'il y avoit quelque chose à redresser au premier point et qu'il y pust travailler utilement au second, il le fist auparavant que d'entreprendre ce voyage; mais, au retour, comme il sera plus libre et déchargé des principales affaires de la guerre, et que, suivant le pouvoir qui luy est donné, et aux susdits sieurs de Tracy et de Gourcelles, ou ils auront licencié le conseil souverain pour le composer d'autres personnes, en cas qu'ils ayent remarqué qu'ils n'ayent pas fait leur devoir, ou ils se seront contentés d'en ester quelques-uns, ou enfin
' M. de Salières était colonel du régiment guerre en Hongrie contre les Turcs. — I) ar de Garignan-SaiièrBa, qui venait de faire la riva à Québec en juin i665.
iesauroat tous confirmés, si effectivement ils auront reconnu qu'ils ont de bonnes intentions et qu'ils n'envisagent que le bien de la justice, il importe qu'il ayt perpétuellement dans l'esprit que , cette mesme justice devant faire la félicité des peuples et remplir la première intention du Roy , sa principale application doit estre de la faire régner sans distinction de qui que ce soit, en prenant garde que le conseil souverain la rende toujours avec intégrité, sans nulle cabale et sans frais. Et, quoyqu'il luy soit conféré l'autorité de juger seul souverainement et en dernier ressort les causes civiles, il sera bon néanmoins qu'il ne s'en serve que dans une nécessité absolue, estant de conséquence de traiter les affaires dans leur ordre naturel et de n'en point sortir que pour des occasions indispensables. Comme la colonie tirera un autre avantage très-considérable de l'eslablissement d'une bonne police tant pour ce qui regarde l'administration des deniers publics, la culture des terres, que dans les manufactures que Ion pourra establir, le sieur Talon concertera avec les officiers qui composent le conseil et les principaux habitans du pays les moyens de faire quelques règlemens sur ce sujet pour les faire observer inviolablement, les fondant, s'il se peut, sur l'exemple de ceux qui sont en vigueur dans les villes du royaume oi!^ l'ordre est le mieux estably.
Il luy est remis un estât du revenu du pays et de l'employ qui s'en est faitjusqu'icy, ensemble des dettes qui ont esté contractées et desintérests qui s'en payent annuellement; mais comme il pourra, estant sur les lieux, en tirer encore plus d'éclaircissement, l'intention du Roy est qu'il tasche d'entrer si avant dans cette matière qu'il connoisse avec certitude jusqu'au dernier sol à quoy ce revenu monte effectivement, et mesme, s'il s y est commis quelque abus, qu'il en fasse informer pour faire punir les coupables s'ils se trouvent prévenus de malversations considérables.
L'une des choses qui a apporté plus d'obstacles à la peuplade du Canada a esté que les habitans qui s'y sont allés establir ont fondé leurs habitations oii il leur a plu , et sans se précautionner de les joindre les unes aux autres et faire leurs défrichemens de proche en proche pour mieux s'entre -secourir au besoin. Ils ont pris des concessions pour un espace de terres qu'ils n'ont jamais esté en estât de cultiver, par leur trop grande estendue, et, estant ainsy épars, se sont trouvés exposés aux embusches des Iroquois, qui, par leur vitesse, ont toujours fait leurs massacres avant qne ceux qu'ils ont surpris ayent pu estre secourus de leurs voisins; c'est aussy par cette raison que le Roy fit rendre, il y a deux ans, un arrest du conseil dont il sera délivré une expédition audit sieur Talon , par lequel, pour remédier à ces accidens, Sa Majesté ordonnoit qu'il ne seroit
les exterminer entièrement, n'y ayant aucune seureté dans leur parole, et violant leur foy aussy souvent qu'ils trouvent les habitans de la colonie à leur avantage. Pour cet effet, il a ordonné au sieur de Tracy d'y passer des Antilles avec quatre compagnies d'infanterie de troupes réglées pour y commander cette expédition; en outre , il envoyé mille bons hommes sous la con* duite du sieur de Salières ^ ancien mestre de camp d'infanterie, avec toutes les munitions de guerre et de bouche qui ont esté estimées nécessaires pour cette entreprise, dont il est remis un ample mémoire au sieur Talon, comme aussy des fonds qui ont esté faits tant à ce sujet que pour les autres dépenses qui pourront estre à faire dans le pays, lequel fournira aussy trois à quatre cents soldats qui sçavent la manière de combattre ces peuples sauvages.
Gomme l'intention du Roy est qu'il assiste dans tous les conseils de guerre qui se tiendront dans le cours de cette expédition et qu'ainsy il sera exactement informé des résolutions qui se prendront , sa principale application devra estre en ce temps-là à faire en sorte que toutes les choses dont on aura besoin pour le service et le soulagement des troupes ne manquent point, et de pourvoir par sa vigilance et son industrie aux incidens imprévus; et comme peut-estre cette entreprise estant finie à la gloire des armes de Sa Majesté et à la seureté de la colonie , ainsy qu'il y a lieu de l'espérer, lesdits sieurs de Tracy, de Gourcelles, de Salières et les autres chefs estimeront à propos de construire quelques forts pour la conservation des lieux que l'on aura occupés , il faudra en ce cas qu'il donne pareillement tous ses soins pour les pourvoir des vivres et munitions nécessaires pour leur défense et la subsistance des soldats que l'on y pourroit laisser.
Avant que de partir de Québec pour cette expédition , il sera bon qu'il prenne, autant que le temps le luy permettra, tontes les connoissances qu'il pourra , tant de ce qui concerne l'administration de la justice , que de ce qui regarde Testât des familles, afin que, s'il y avoit quelque chose à redresser au premier point et qu'il y pust travailler utilement au second, il le fist auparavant que d'entreprendre ce voyage; mais, au retour, comme il sera plus libre et déchargé des principales affaires de la guerre, et que, suivant le pouvoir qui luy est donné, et aux susdits sieurs de Tracy et de Gourcelles, ou ils auront licencié le conseil souverain pour le composer d'autres personnes, en cas qu'ils ayent remarqué qu'ils n'ayent pas fait leur devoir, ou ils se seront contentés d'en ester quelques-uns, ou enfin
* M. de Salières était colonel du régiment guerre en Hongrie contre les Turcs. — I) arde Garignan-Salières, qui venait de faire la liva à Québec en juin i665.
lesauroat tous confirmés, si effectivement ils auront reconnu qu'ils ont de bonnes intentions et qu'ils n'envisagent que le bien de la justice, il importe qu'il ayt perpétuellement dans l'esprit que , cette mesme justice devant faire la félicité des peuples et remplir la première intention du Roy , sa principale application doit estre de la faire régner sans distinction de qui que ce soit, en prenant garde que le conseil souverain la rende toujours avec intégrité, sans nulle cabale et sans frais. Et, quoyqu'il luy soit cooféré l'autorité de juger seul souverainement et en dernier ressort les causes civiles, il sera bon néanmoins qu'il ne s'en serve que dans une nécessité absolue, estant de conséquence de traiter les affaires dans leur ordre naturel et de n'en point sortir que pour des occasions indispensables.
Gomme la colonie tirera un autre avantage très-considérable de l'establissement d'une bonne police tant pour ce qui regarde l'administration des deniers publics, la culture des terres, que dans les manufactures que l'on pourra establir, le sieur Talon concertera avec les officiers qui composent le conseil et les principaux habitans du pays les moyens de faire quelques règlemens sur ce sujet pour les faire observer inviolablement, les fondant, s'il se peut, sur l'exemple de ceux qui sont en vigueur dans les villes du royaume oi!^ l'ordre est le mieux estably.
U luy est remis un estât du revenu du pays et de l'employ qui s'en est fait jusqu'icy, ensemble des dettes qui ont esté contractées et des intérests qui s'en payent annuellement; mais comme il pourra, estant sur les lieux, en tirer encore plus d'éclaircissement, l'intention du Roy est qu'il tasche d'entrer si avant dans cette matière qu'il connoisse avec certitude jusqu'au dernier sol à quoy ce revenu monte effectivement, et mesme, s'il s'y est commis quelque abus, qu'il en fasse informer pour faire punir les coupables s'ils se trouvent prévenus de malversations considérables.
L'une des choses qui a apporté plus d'obstacles à la peuplade du Canada a esté que les habitans qui s'y sont allés establir ont fondé leurs habitations oii il leur a plu , et sans se précautionner de les joindre les unes aux autres et faire leurs défrichemens de proche en proche pour mieux s'entre -secourir au besoin. Ils ont pris des concessions pour un espace de terres qu'ils n'ont jamais esté en estât de cultiver, par leur trop grande esteodue, et, estant ainsy épars, se sont trouvés exposés aux embusches des Iroquois, qui, par leur vitesse, ont toujours fait leurs massacres avant que ceux qu'ils ont surpris ayent pu estre secourus de leurs voisins; c'est aussy par cette raison que le Roy fit rendre, il y a deux ans, un arrest du conseil dont il sera délivré une expédition audit sieur Talon , par lequel, pour remédier à ces accidens, Sa Majesté ordonnoit qu'il ne seroit
iU COLONIES.
plus fait à l'avenir aucun défrichement que de proche en proche, et que Ton réduiroit les habitations en la forme de nos paroisses et de nos bourgs, autant qu'il seroit dans la possibilité; lequel arrest néanmoins est demeuré sans eiTet, parce que, pour réduire les habitans dans des corps de villages, il faudroit les assujettir à faire de nouveaux défrichemens et à abandonner les leurs. Toutefois, comme c'est un mal auquel il faut trouver quelque remède pour garantir les sujets du Roy des incursions des sauvages qui ne sont pas dans leur alliance. Sa Majesté laisse à la prudence du sieur Talon d'aviser avec le sieur de Gourcelles et les officiers du conseil souverain de Québec à tout ce qui sera praticable pour parvenir à un bien si nécessaire.
La difficulté qui s'est rencontrée, ainsy qu'il est dit cy-dessus, à Texécution de cet arrest pour réunir les habitans en corps de paroisses, ayant empesché l'effet d'une chose qui est tout à fait salutaire au pays et laquelle peut le plus contribuer à rendre cette colonie florissante, il sera important que, sans s'arrester à vouloir exécuter cet arrest à la rigueur, le sieur Talon travaille de concert avec les habitans à l'exécuter en partie, s'il ne peut estre exécuté entièrement; et le tempérament que Ton y pourroit apporter seroit, par exemple, qu'un habitant qui auroit une concession pour cinq cents arpens de terre dont il n'auroit défriché que cinquante en abandonneroit cent arpens au nouveau François qui viendroit s'habituer au pays; à quoy s'il s'opposoit, on pourroit mesme le menacer de luy ester toutes celles qu'il n'auroit pas encore mises en culture. Et eifectivement, en cas de besoin, il sera expédié une déclaration pour estre enregistrée audit conseil souverain de Québec , portant que lesdits habitans seront obligés de défricher toutes les terres qui leur ont esté concédées, sinon, et à faute de ce faire, il leur en sera retranché chaque année le dixième ou quinzième pour les donner à de nouveaux colons; et par ce moyen il y auroit lieu d'espérer que dans un petit nombre d'années toutes les terres concédées seroient généralement mises en culture.
Il reste encore sur la mesme matière une chose à faire qui servira beaucoup à l'augmentation de ia colonie, qui est que le Roy désire que, dans le cours de chacune année, le sieur Talon fasse préparer trente ou quarante habitations pour y recevoir autant de nouvelles familles, en faisant abattre les bois et ensemencer les terres que l'on aura défrichées aux dépens de Sa Majesté.
Le Roy, considérant tous ses sujets du Canada depuis le premier jusqu'au dernier comme s'ils estoient presque ses propres enfans, et désirant satisfaire à l'oblifjation où il est de leur faire ressentir ia douceur et ia
fâicité de son règne ainsy qu'à ceux qui sont an milieu de la France, le sieur Talon s'étudiera uniquement à les soulager en toutes choses et à les exciter au travail et au commerce, qui seuls peuvent attirer l'abondance dans le pays et rendre les familles accommodées. Et d'autant que rien ne peut mieux y contribuer qu'en entrant dans le détail de leurs petites affaires et de leur domestique, il ne sera pas mal à propos qu'après s'estre estably, il visite toutes les habitations les unes après les autres pour en reconnoistre le véritable estât, et ensuite pourvoir autant bien qu'il pourra aux nécessités qu'il y aura remarquées, afin qu'en faisant le devoir d'un bon ])ère de famille, il puisse leur faciliter les moyens de faire quelques profits et d'entreprendre de labourer les terres incultes qui sont les plus prochaines de celles qu'ils ont desjà mises en culture.
11 observera que l'un des plus grands besoins du Canada est d'y csta- Uir des manufactures et d'y attirer des artisans pour les choses qui sont nécessaires à l'usage de la vie ; car jusqu'icy il a fallu porter en ce pays des draps pour habiller les habitans , et mesme des souliers pour les chausser, soit qu'estant obligés de cultiver la terre pour leur subsistance et celle de leur famille ils en ayent fait leur seule et plus importante occupation, soit par le peu de zèle et d'industrie de ceux qui les ont gouvernés jusqu'à présent. C'est pourquoy il examinera tous les moyens que l'on pourra embrasser pour l'introduction d'une chose si utile audit pays , à laquelle Sa Majesté contribuera par l'ouverture de ses coffres, estant bien persuadée qu'elle ne sçauroit employer une bonne somme d'argent à un meilleur usage.
L'éducation des enfans estant le premier devoir des pères à leur égard, le sieur Talon les excitera à leur inspirer la piété et une grande vénéra^ tion pour les choses de nostre religion ( quoyque l'évesque de Pétrée et les Jésuites s'y appliquent avec beaucoup de fruit), et ensuite beaucoup d'amour et de respect pour la personne royale de Sa Majesté, et après, à les accoustumer de bonne heure au travail; car l'on a toujours fait une expérieaee certaine que la fainéantise des premières années de la vie est la véritable source de tous les désordres qui la traversent, au lieu que l'application produit un effet contraire parmy ceux qui évitent l'oisiveté dans ces premiers temps.
L'expédition contre les Iroquois estant achevée, le Roy désire que le sieur Talon invite les soldats, tant du régiment de Carignan que des quatre compagnies d'infanterie qui ont d'abord passé en Amérique sous le commandement du sieur de Tracy, à demourer dans le pays, en faisant à chacun d'eux une légère gratification au nom de Sa Majesté pour leur donner plus de moyen de s'y establir, et qu'il leur procure mesme, des
anciens habitans, quelques terres défrichées outre celles qu'il pourra leur accorder pour les mettre en culture.
Par un arrest du conseil que l'évesque de Pétrée, qui travaille avec beaucoup de zèle et de ferveur à Tavancement et à la perfection du christianisme de la Nouvelle-France , emporta du dernier voyage qu'il fit à la cour, le Roy establit des dixmes sur les fruits de la terre et luy permit et à son clergé de lever le vingtième pour ayder à la subsistance du séminaire et des ecclésiastiques qui font les fonctions curiales à Québec, Montréal, Trois-Rivières et autres habitations de la colonie, Sa Majesté estimant alors que cette charge ne seroit pas grande auxdits habitans, attendu que l'Eglise prend le onzième pour la dixme en la plupart des lieux du royaume. Néanmoins son intention est que le sieur Talon examine avec lesdits sieurs de Tracy et de Gourcelles si, effectivement, cet estabiissement est trop onéreux au pays, parce que, en ce cas, il faudroit voir le tempérament que l'on y devroit apporter, et que Sadite Majesté contribueroit plutost d'ailleurs à l'entretien du séminaire et des prestres qui le composent.
Par tous les rapports qui ont esté faits du Canada, il est constant qu'il s'y trouve une très-grande quantité de bois propres à toutes sortes d'usages et mesme à la construction de toutes les parties d'un vaisseau , et qu'il y a des arbres de la grosseur et de la hauteur nécessaires pour master. Gomme c'est un trésor qu'il faut soigneusement conserver, et qu'on pourra avec le temps dresser quelques ateliers pour y bastir des vaisseaux pour le roy, il sera bon, lorsqu'il se fera quelque nouveau défrichement, d'empescher l'abatis du bois qui sera de la plus belle venue, et que l'on pourra employer à l'effet susdit. Cependant le sieur Talon rendra au Roy un service qui luy sera bien agréable et contribuera en mesme temps à l'establissement du commerce dans la colonie, s'il peut disposer les habitans les plus accommodés à entreprendre quelques bastimens pour eux; à quoy mesme ils trouveront d'autant plus de facilité, si l'on vient à ouvrir les mines de cuivre, de plomb et de fer que l'on a vérifié estre très-abondantes par les divers essais qui ont esté faits.
Le sieur Talon examinera de plus si les terres rapportent beaucoup de bled par leur fertilité, et, par ce moyen, si y en ayant dans le pays au delà de ce qui est nécessaire pour la nourriture de tous les habitans qui composent la colonie et de leurs familles, il ne seroit pas plus avantageux auxdits habitans de semer en quelques-unes des chanvres et des légumes; et en cas qu'il l'estime nécessaire, il pourra par la participation du gouverneur et du conseil en dresser un règlement pour le faire exécuter.
Comme les nourritures de bétail , à quoy le pays est fort propre par la salu-
brité des eaux et la vaste estendue des prairies , contribueront à lavantage de la colonie , il sera bon aussy que ledit sieur Talon examine , avec la participation dudit gouverneur et dudit conseil, s'il ne seroit pas à propos de faire des défenses de tuer des bœufs , vaches, veaux, brebis, porcs et généralement toute autre espèce de bétail pendant un temps dont ils conviendront. Au surplus le sieur Talon doit estre fort soigneux à informer le Roy de tout ce qui se passera audit pays, et d'envoyer à Sa Majesté les observations qu'il aura faites sur la présente instruction.
(Areh. de la Mar. Regiêtre des ordres du roi pour la compagmes de» Indeg, fol. 75.)