POUR FAIRE VOIR À LA REYNE
Mr le Cardinal m'avoit commandé de tesmoigner à la Reyne l'accablement dans lequel l'a mis la déclaration que le Roy a faite contre luy et
qui le réduit ou de si dangereux termes qu'il est impossible que sa santé" n'en soit beaucoup endommagée; et ses ennemis, mesme les plus cruels, seraient attendris de le voir en Testât où cette abominable pièce l'a rais. Son accablement est tel , qu'il m'ordonne d'abandonner entièrement le soin de ses affaires, de quelque nature qu'elles puissent estre, n'estant pas en estât de penser à aucune autre que celle qui endommage si notablement son honneur, qui est la seule chose pour laquelle il a travaillé toute sa vie; et m'ordonne mesme de rendre les 5 0,000 livres que j'ay reçues pour luy: sur quoy j'attendray les ordres de Sa Majesté, ne sçachant pas entre les mains de qui les remettre.
Je suis aussy obligé d'avertir Sa Majesté que ses affaires de justice sont au plus mauvais estât qu'elles ont jamais esté; que luy ni ses créancier* n'auront un sol de revenu, de plus de deux ans d'icy ; et que, quoy que l'on propose, pour y mettre quelque ordre, l'on ne sçauroit avoir justice.
(Bibl. Imp. Mss. Baluxc, Paper» de» Armoire», vol. 363, fol. 69.)
(Minute autographe.)
Pari», 1 3 octobre i65i.
Je reçus la semaine dernière, après l'ordinaire party, vostre lettre du a 6 du passé, avec les duplicata de celles que vous avez écrites à M. de Brienne. et ceux pour Paulin sur le sujet de la déclaration du roy. J'ay communiqué le tout à M. Le Tellier; et comme M. de Senneterre estoit party, je luy ay envoyé un duplicata , afin qu'il contribue à faire connoistre a la Reyne ce qu'elle a fait, et à quelle extrémité vous réduit une si horrible pièce qu'elle a soufferte contre vous.
Je vous ay mandé quel déplaisir elle donna à M. Le Tellier d'abord qu'il en eut la connoissance ; mais je ne puis vous exprimer sa douleur, lorsqu'il a vu l'état auquel cette abominable pièce vous a réduit ; et d'autant plus que c'est avec tant de justice et de raison que vous avez sujet de pousser vos plaintes plus loin et de les rendre plus éclatantes que jamais homme o|>primé par l'injustice et accablé parla tyrannie de ses ennemis ayt fait, qu'il est très-difficile de vous en consoler, que cela vous puisse satisfaire, vous qui ne pouvez estre trompé par de faux raisonnemens; et encore, ce que je vois de plus estrange, c'est que M. de Senneterre m'a dit que certaines gens
1 Le père Paulin fut l'un fies premiers confesseurs de Louis XIV. Il était poutnMre alors confesseur de la Reine.
avoient fait passer, dans l'esprit de la Reyne, la tissure de quelques mots dans telle maudite pièce pour très-avantageuse et pour vous et pour elle ; en sorte que Sa Majesté en esloit si persuadée qu'elle ne voulut rien écouter au contraire. Ces Messieurs vous écriront leurs sentimens et leur déplaisir; pour moy, je vous avoue que, depuis que je l'ay vue, j'en ay esté touché autant que le doit estre une personne qui s'est entièrement consacrée à vous, el qui aura toujours le zèle et la passion tels qu'il doit; et j'ay fort mal auguré, depuis ce temps, des promesses et des avantages que vous dévoient produire les nouveaux establis, puisque ces Messieurs en ont commencé l'exécution par un tel prélude.
J'ay fait parvenir à M. de La Vieuville ce que vous m'ordonnez pour lanandonnement de vos affaires ; et à la Reyne aussy, et, en mesme temps, je luy ay fait dire que j'avois à remettre les 5o,ooo livres que j'avois reçues parce qu'elles m'avoient esté données par madame de Beauvais, par ordre de Sa Majesté. J'attendray ses ordres pour les exécuter. Par ce que vous me mandez et par ce que je vois de deçà , je connoisbien que ceux qui approchent M. de La Vieuville se veulent servir de toutes sortes de moyens pour attirer vos affaires en leurs mains, pour des raisons que je ne veux pas deviner, quoyque cela soit fort facile en choses si claires. Je suis mesme averty que M. Bartet et M. le chevalier de La Vieuville 1 ont fait venir en cour deux personnes pour faire des rapports de la mesme force que ceux qui vous ont ftsté faits, afin de destruire par là les ordres que vous avez eu intention de faire donner par la Reyne, et d'induire aussy Sa Majesté à s'en servir pour parvenir à leur dessein. Voilà ce que je sçais et ce qui ne m'émeut guère , estant au-dessus de toutes ces petites finesses, qui retournent ordinairement sur ceux qui les pratiquent; et je vous assure qu'il ne demeurera dans mon esprit aucune chose qui puisse m empescher de bien vivre avec ces Messieurs-là et de concourir par nostre union au bien et avantage de vostre service.
Je suis fasché que vous ayez pris pour des craintes de défiance ce que je rous ay cy-devant écrit touchant M. de La Vieuville. J'avoue que la bonté avec laquelle vous agissez avec moy est si grande que j'en suis confus et que je désespère de la mériter par une continuité de services de toute ma vie. J'entendois parler de M. de Mercœur, qui visiblement a pris le mesme party que ces Messieurs et m'en a tesmoigné nettement ses sentimens. Je vous plains fort dans tous ces malheureux rencontres; mais celuy-cy est de na-
1 Henri de La Vieuville, chevalier de Malte, i a juin i65a , des bleswrcs qu'il reçut au siège abb, de Savigny. Colonel de cavalerie, maréchal d'Etarapes. * camp ; congeiHer d'État , en 1 65 1 . Mort , le
ture que je ne puis y travailler utilement. Soyez au moins persuadé que, lorsque je pourray agir, j auray toutes les dispositions et feray toutes In avances pour obliger ces Messieurs à souffrir que je les seconde, et nue le concert et l'union soit entre nous , pour le plus grand bien de vos affaires . comme si je n'avois aucune connoissance de tout ce qui s'est passé. Je souhaite seulement que cela finisse bientost, parce que*vos affaires en souffrent beaucoup. Que si, pour des considérations, qui peuvent estre très-fortes, vous estes obligé de prendre l'autre party, je vous répète encore que, de quelque manière que ce soit, pourvu que vos affaires aillent mieux, j'en seray ravy, et j'y serviray en tout ce qui dépendra de moy, sans qu'aucune chose me fasse peine , ni me fasse départir de la véritable passion que j'aj pour tout ce qui vous regarde.
J'avois desjà touché quelques mots de ce que le président de Maisons avoit prémédité de faire pour vous; et je crois certainement que c'est la plus forte conjecture que M. de La Vicuville ayt de mon attachement à M. de Maisons. Je l'ay fait parce que j'ay cru, comme vous, que cela pouvoit produire quelque avantage ; sans deviner que M. de La Vieuville en prendroit défiance et jalousie, parce que j'estois bien éloigné de ce dont il m'accuse , et ne reconnoissois aucune chose en ma conscience qui m'en pust faire soupçonner.
Pour ce qui est des charges de surintendant et d'intendant de la maison de Monsieur, je crois que nous ne nous sommes pas entendus. Pour celle de surintendant de la maison et finances, elle est unique et comprise dans vos provisions de surintendant de l'éducation ; et c'est cette mesme charge que M. le mareschal du Plessis s'est fait donner et dont il a pris les provisions, en sorte que M, du Plessis [Guenegaud], secrétaire d'Estat,sc qualifie dans toutes les provisions des charges de la maison de Monsieur qu'il a expédiées jusqu'à présent : gouverneur, premier gentilhomme de la chambre et surintendant des maison et finances de Monsieur, frère unique du Roy: et c'est pour luy faire quitter cette charge que j'ay envoyé la copie de vos provisions à M. de Mcrcœur, afin qu'il en puisse parler à la Reyne et que son autorité vous fasse rendre justice. Mais pour celle d'intendant des finances, dont M. Tubeuf avoit les provisions en blanc , et que M. le mareschal du Plessis avoit encore voulu faire séparer en deux, pour en prendre une seconde pour luy, c'est ce que j'ay empesché ; et afin qu'il ne luy prist jw> la mesme envie à l'avenir, j'ay fait expédier les provisions de cette dernière charge, et les ay présentement toutes deux en mes mains; ce qu'il estoit nécessaire de faire, quand bien mesme M. le mareschal du Plcssi> ne se seroit point mis en devoir do la prendre, parce que toutes les autre-
charges de la maison de Monsieur estant doublées, à l'instar de celle de Son Altesse Royale, si celle-là ne l'avoit pas esté, celuy qui l'auroit achetée s'y seroit attendu et n'en auroit traité que sur ce pied-là. Pour le prix, lors do l'establissement de la maison de Son Altesse Royale, cette charge, estant unique, ne fut vendué que 90,000 livres; et depuis la régence, ayant esté séparée en deux , avec grande fonction , gages et appointemens , elles n'ont este' vendues que Ao,ooo. M. Tubeuf faisoit estât de donner celle-cy, qui pstoit unique, à h 0,0 00 livres, si on luy en eust offert cela; ainsy, je crois que quand vous parlez de 100,000 livres, c'est de celle de surintendant que vous entendez parler, et non de celle-cy. Pour fnirf cette estimation , il ne faut pas croire qu'entre celle d'intendant et de trésorier le prix se proportionne par la dignité du nom, estant certain que celles-cy sont beaucoup plus chères que celles-là dans toutes les maisons où il y a un surintendant. J'ajoute à cela quej'attendray vostre résolution, que vous pourrez prendre sur tout ce discours. J'ay en main trois marchands qui nren ont offert :'ô, 000 livres. Je crois qu'ils pourraient bion aller jusqu'à 3o,ooo pour chacune.
Soyez en repos de ma manière de parler et d'agir auprès de la Reyne , et croyez que je ne manqueray pas de luy faire connoistre, avec liberté , le mauvais estât de vos affaires. J'appréhende seulement que , pour vostre plus grand malheur, il n'y ayt des gens qui l'approchent, sous vostre nom et vostre confiance , qui ne diminuent par de mauvais moyens la créance que Sa Majesté pourroit avoir en raoy, sur ces sortes d'affaires.
J'ay voulu poursuivre Tabouret sous le nom de M. de La Bachelleric, pour le payement de la lettre d'échange de 5o,ooo livres; mais, dès la première signification, M. Tabouret m'a fait voir une copie de ladite lettre, avec une promesse de vous, au bas, de luy fournir des décharges pour lesdites 00,000 livres; en vertu de laquelle il m'a déclaré que, si je le pour- Miivois, il justifierait qu'elle provient des billets de l'Espargne; et, de plus, qu'à l'extrémité il en donnerait avis à vos créanciers. C'est ce qui m'a obligé de dilayer et d'attendre si le temps ne produira pas quelque conjoncture pour le faire payer.
A force de penser aux moyens et aux expédiens de pouvoir mettre quelque ordre à ce qui concerne vos bénéfices, j'en ay trouvé un, pour tirer loutcs vos affaires des mains de Broussel, qui est approuvé de tous les avocats à qui je l'ay communiqué, mesme de M. Ménardeau de Champré1 qui le trouve infaillible. C'est l'obtention d'une requeste civile contre le dernier arrest de Broussel. Si elle est entérinée, comme la justice le veut, 1 Ménardeau de Champré ou Sampré. C'est celui dont il est question dans la leUre II.
nous tirons tout d'un coup vos a lia ires qui regardent le civil de ses mains, et, par conséquent, Ton peut espérer d'y restablir quelque ordre et les tirer de la confusion où elles sont. Autant que j'en puis juger, c'est là un dos plus grands coups que l'on puisse faire pour vous ; et, à moins que le diable s'en mesle, il y a certitude qu'il réussira. Vous aurez des nouvelles au premier ordinaire ; ce pendant , vous pouvez croire si je m'espargne en une affaire de cette conséquence , et estre assuré qu'il n'y aura point de travail et de corps et d'esprit qui n'y soit employé.
(Bibl. tmp. Mm. Baluro. Papier, de$ Armoires, vol. 363, fol. 67 >
( Minute autographe. )
Paris, ai octobre t6ôi.
Je n'ay reçu aucune lettre de vous, l'ordinaire passé; je crois que l'absence de M. Jobard, qui est allé à la cour, en est cause. On plaida, lundy dernier, sur nostre requeste civile; et il fut ordonné que, par provision, nostre syndic feroit la recette et la dépense, jusqu'après la Saint-Martin, que l'on plaideroit sur ladite requeste civile. Cet arrest est directement contraire à celuy de Broussel; et je puis dire, en vérité, que c'est la première fois que le parlement a jugé quelque chose , directement ou indirectement, à vostre avantage. J'en conçois quelque bonne espérance; et si je puis venir à bout de faire entériner la requeste civile et confirmer cet arrest, ce sera pour lors que ma joye sera solide et que je pourray vous assurer d'estre en train de mettre quelque bon ordre en vos affaires , puisque Broussel ne pourra plus estre rapporteur de tout ce qui regarde vos biens, et que nous tomberons entre les mains de M. Ménardeau, à qui vous avez une bonne partie de l'obligation de l'arrest que vous avez obtenu , ainsy qu'à If. de Novion1 qui retarda deux jours ;i Paris, pour y présider, et plus qu'à tous à M. le Procureur Général qui fit plaider son substitut conformément au mémoire que je luy donnay.
Je travaille présentement à faire revenir quinze ou vingt prétendus créanciers qui se sont opposés à nostre syndic, afin que Broussel ne se puisse servir d'eux pour faire confirmer son arrest et détruire le nostre. Ce qu'il y a d'assez remarquable en cela , c'est que, dans le mesme temps que je leur
1 Nicolas Potier de Novion, alors président près de Viltepreux, le \" septembre 1 697. â{j»? à mortier, depuis premier président du parle- de soixante et quinie ans. ment de Paris. Mort en sa maison de Grignon ,
AVEC MAZARIN. ÎA7
fais parler, aussy, de son costé, les fait-il solliciter à faire le contraire de ce que je délire. Àinsy, nous travaillons présentement tous deux pour des Hns toutes différentes. Il est question de voir qui demeurera maistre du champ de bataille; je ne manque point d'espérance pour cela, puisque j'ay la justice de mon costé. J'ajoute encore que, si je puis réussir, vous n'en aurei l'obligation à aucun des nouveaux establis , pas mesme au Premier Président, qui ne m'avoil point conseillé d'entreprendre cette affaire, et que je trouve toujours enveloppé d'un si grand nombre de considérations et de précautions contre le Mazarinisme que l'on n'en peut tirer aucun avan-
,agp;
L'on n'a pas tenu le secret chez M. de La Vieuville sur tout ce qui s'est dit à mon égard. Trois personnes différentes m'ont donné avis de tout ce • qui s'est dit et fait depuis peu de jours; entre autres, une de ces trois, qui dit le sçavoir affirmativement, m'a rapporté que, depuis longtemps, M. de La V ieuville et Bartet ont fait dessein de se servir de toute sorte de 0 moyens pour faire tomber vos affaires de finances entre les mains du dernier, croyant que vos affaires vous sont si chères que, quand ils vous tiendraient par cette considération , vous ne leur échapperiez que difficilement. C'est pour cela qu'ils ont inventé le discours qui vous a esté rapporté; et c'est encore pour cela , au moins principalement , à ce que cette personne prétend, que Bartet est allé vous trouver, pour essayer, par toute sorte d'artifices, de vous persuader de vive voix, ce qu'ils n'ont pu faire par écrit. Voilà ce que l'on m'a rapporté de leurs intentions. Je m'en rapporte à la vérité, que vous connoissez mieux que moy. Surtout, si vous désirez que cette façon d'agir qui ruine toutes vos affaires change , parlez nettement audit sieur Bartet, et dites-luy vos intentions, afin que vous sçachiez ce que vous devez attendre d'eux.
Mandez-moy par avance, et avant que les conférences commencent avec mondil sieur de La Vieuville, jusqu'où vous désirez que je me donne à luy, et si, tout d'un temps, je luy donneray connoissance de toutes vos avances et de tous vos engagemens, et de tous les moyens que l'on peut pratiquer pour en sortir; comme aussy, si je traiteray de mesme avec M. Bartet; enfin, laites-moy, s'il vous plaist, ma leçon, en sorte que je connoisse vos intentions à leur égard , et soyez assuré que vous serez satisfait de la manière que j'en useray : que je ne leur donneray aucun sujet, et que mesme j'éviteray les prétextes de se repentir de s'estre ouverts à moy.
M. de Mercœur me déclara, au dernier voyage qu'il a fait icy depuis peu fie jours, que M. de La Vieuville ne vouloit point traiter avec moy, pour deux raisons : la première , qu'il ne croyoit point M. Le Tellier de ses amis ;