‹ Lettres, instructions et mémoires de ColbertChapitre 3 sur 108 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

nal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson. La publication do la correspondance de Colbert sera à son tour une source d'informations précieuses. Que faudrait-il pour compléter ces richesses? A noire avis, il suffirait de mettre au jour la correspondance de Le Tellier, tant comme secrétaire d'État de la guerre que comme chancelier, et celle de son lils Louvois, ce violent et despotique organisateur de Tannée moderne. Alors, mais seulement alors, l'histoire entière et vraiment exacte du règne de Louis XIV pourra être écrite comme elle mérite de l'être. Les matériaux seront prêts. Ils n'attendront plus que l'écrivain de génie capable de se les approprier, de les fondre en quelque sorte dans ses tableaux, et de leur donner le mouvement et la vie qui manquent toujours, il faut bien le reconnaître, aux documents même les plus intéressants.

P.kiibk CLÉMENT.

Juin 1861.

INTRODUCTION

Lune des plus futiles, et en même temps des plus funestes périodes de l'ancienne monarchie, fut assurément la Fronde. Ce que cette époque d'ambitions extravagantes et de prétentions ridicules a fait de mal à la France est incalculable. Et, en parlant ainsi, nous ne voulons pas faire seulement allusion à la ruine des campagnes, de l'industrie et du commerce, à la dépopulation du •royaume, au gaspillage des finances, conséquences inévitables de la« guerre civile et des intrigues que tramaient à l'envi , sous prétexte de bien public, les princes, les parlements, et, à leur suite, des milliers de conspirateurs en camail ou en jupon. Ce mal, bien , que .très-réel, fut passager; car la France, parmi toutes ses qualités', a* tant d'énergie et de ressort, qu'il lui suffit de quelques années d'un gouvernement régulier et d'une bonne administration pou.t se remettre des plus grands désastres. Le tort irréparable que lui casèrent les folies de la Fronde fut de provoquer, dans un pays où germaient déjà les idées d'une juste et raisonnable liberté, .-démolir! de réaction inévitables, et tellement naturels, si l'on se reporte. iux excès des années précédentes, qu'un mouvement ir- • vésrstible* emporta du même coup, quand Louis XIV eut pris la /(firectioii des affaires, le droit de remontrance que les parlements avaient, ou jusqu'alors, les prérogatives fécondes de la plupart des ; pâv*s.deiat8; tout enfin, jusqu'à la plupart des franchises munici- ; pales- dont les communes jouissaient sans contestation depuis des siècles".. ;

■ • .t}u8c<cUe*ré!iction ne répondît pas moins à des rancunes et à (les.spuvjnïrs vitaces de Louis XIV qu'à ses propres instincts, cela ne saurait êfcre!nié. Enfant, Louis XIV avait entendu plus d'une

"• r-v^v-.- ^'M0X. f^rfffifo ,.,

■ • > ^^^^^ " ,:^o^f?^H-' ftt*s?.

kl ..

fois le grondehient des tMiïcules que' to'- parlement de Paris avait fomentée* -et payées. Contraint de fuir de sa capitale, daller de. province j^i pravince, en. Normandie, en Bourgogne, en Gascogne, pour assister au siège de villes révoltées „ que de fois il a.vaît ûù se promettre de tirai4 DBb.^Qur. bonne vengeance de ces parrçnjeiits derrière lesquels, s'abritaient toujours ceuV; <|ut, par aj^tHion-. • jalousie ou esprit d'intrigue, méconnaissaienb/autorité royale I Op \\ \ comprend donc fort bien', tout en déplorant les abus de pbayoir ; auxquels il se laissa entraîner, que,, te .joui» où, maître absolu , il eut dompté toutes les anciennes résistances,' il ;i il cou mm la faute (ses successeurs l'ont chèrement payée) -'de' retirer ajjx parlements, aux pays d'états, aux communes, les Iiberté8.salù4airés-(Jii'un grand roi peu suspect de faiblesse, Henri IV, avait;, pjiisf d'uu, . demi-siècle auparavant, eu le bon esprit de respecter. ' t'S?f «

Par une singularité qui n'a pas encore; été remarquée, le\nfh-' ' riistre dont l'influence fut surtout prépondérante a lupi^-u^*/ Louis XIV au plus fort de cette réaction avait vu, à ses côtés; lèf* ; • troubles de la Fronde, et en avait ressenti la même cûfêi> -*C&; . ; ministre, c'était Colbert, d'abord attaché au secrétaire . d'Étal CÏ^f»^. - Tellier qui, au commencement de 1 65 1 , le céda au cardinal^a*..-' : ^ zarin. Ce qu'une semblable rencontre d'impressions chez Lpuia«XtV* • • • et chez Colbert devait produire se devine aisément. La ujfl'oûéncc;- v\, .' des caractères de Richelieu et de Mazarin est connue. AJlà jnÇrJC £. de ce dernier (la lumière des correspondances inédites >^ifen3f^ vcette vérité éclatante) , l'esprit de son prédécesseur revini etff|ùe1qu(p .. * . sorte au pouvoir dans la personne de Colbert1. Alix; expédients-/ ' aux calculs infinis, aux tergiversations italiennes, sUccedèrent^f*** ^+ résolutions énergiques, excessives, dépassant parfois -le'! hïrt..lv^ • .. nombre des lettres où Colbert gourmande le cardinal •Mafcari'h1^. < sa faiblesse, le presse de prendre une décision vigoureuse*" d!exi)é«»Y; . *

nftnirç important fâlJsfîfy \#. . ,

conseil : * Voilà" O^rert rpy jj». npus- ifi^ter. : Sire . ce ffrafrl iarfàjt âe»Hich'c- « .

1 On voit dans les Mémoires du quis de Villette qu'a publias M. de Mon-

nierqué, pa^e f>9, que l^ouis XIV disait pé>r. : Sire . ce ffrdfrl cordial dr,fpch'(- \ .

souvent d'un ton railleur, quand une liw,etc * • \ 9 l'*' :

INTRODUCTION. xx.

les membres du parlement qui lui résistent et (Je tenir rigueur aux malintentionnés, comme on appelait alors ceux qui faisaient de l'opposition au Gouvernement, est considérable. Quand les propositions de Coibert étaient trop violentes, Mazarin ne répondait pas, ou, s'il adhérait en paroles, ne changeait pas son système. Qu'il s'agît seulement, au contraire, de dispositions à faire pour l'avenir, de plans qui n'engageaient à rien immédiatement, sa conduite était autre. Le 3o août 1 656 , Colberl lui propose de rechercher les précédents du parlement que celui-ci connaît très-bien et dont il se sert pour justifier ses empiétements continuels contre l'autorité royale, tr Je vous conjure, lui répond le Cardinal, de faire travailler à la recherche que vous me proposez; elle sera fort utile, et je vous en seray obligé. 11 est estrange qu'on u ayt jamais pris le soin de tenir un registre de ce que les roys ont fait pour réprimer les entreprises des parleinens, afin d'avoir de quoy les confondre quand ils apportent des exemples de ce qu'ils ont fait, n Une seule fois, en i65q, Mazarin lit preuve de sévérité. Quelques gentilshommes s'étaient mis en tète de forcer le roi à réunir les états généraux. Ils furent trahis, traqués, et jugés par un tribunal exceptionnel , sous la pression de la cour. L'un d'eux fut même condamné à mort et exécuté; mais les plus coupables parce qu'ils étaient les plus haut placés, les comtes d'Harcourt, de Saint- \ignan, de Matignon, ne furent pas même inquiétés. Que serait-il arrivé d'eux sous Richelieu?

Les causes premières du succès et de la fortune de Coibert furent une ardeur au travail que rien ne lassait, une prodigieuse habileté d'homme d'affaires, mais surtout une préoccupation des détails poussée à l'extrême et tellement innée chez lui qu'elle devint plus tard un des cachets particuliers de son administration. Sans autre appui que lui-même, il monta lentement les degrés du pouvoir, s'y préparant à son insu par un labeur opiniâtre, obstiné, dont l'excès pourtant avait ses douceurs, «Comme je travaille, écrivait-il à Mazarin le iu novembre 1 65 1 , autant pour ma propre satisfaction que pour la vostre, je la rencontre par la comparaison de l'estat auquel

xxn INTRODUCTION.

j'ay trouvé vos affaires et de Testât auquel je les mcttray. Je vous ay dit nettement et véritablement que je vous ay obligation de me donner de quoy occuper mon esprit en des affaires difficiles, parce que la difficulté augmente le plaisir qu'il prend à les acheminer. ..n Quelques années après, le 9 juin i655, il mandait encore au Cardinal: rrQuoyque j'employe tout mon temps, et que. grâce à Dieu, je n'aye rien à me reprocher sur le sujet d'aucunes débauches, divertissemens, promenades ou autres affaires, je ne laisse pas de voir beaucoup d'affaires qui ne sont pas conduites à leur perfection avec la diligence qui seroit nécessaire, faute de temps... 9 Dans une autre lettre, du 16 juin i65o,, il parle de son peu de goût pour le commerce des dames, auquel la mal préparé une vie exclusivement consacrée au travail. Enfin, le 5 avril 1660, il écrit au Cardinal : «rJe supplie Vostre Eminence de croire, comme une vérité constante, que mon inclination naturelle est tellement au travail que je reconnois tous les jours, en m'examinant en mon dedans, qu'il est impossible que mon esprit puisse soutenir l'oisiveté ou le travail modéré, en sorle que, du jour où ce malheur in arrivera dans le cours de ma vie, je nay pas six ans de temps a vivre. *

Ce sont ces premières années et ces débuts encore ignorés de la carrière administrative d'un de nos plus illustres ministres que nous voulons esquisser ici. Quelque restreint que doive être le tableau, relativement à la quantité des matériaux que nous avons recueillis, nous aurons soin d'indiquer, dans un coin du cadre, les intrigues de cour et les événements les plus importants auxquels, de bonne heure, Golbert se trouva mêlé.

Un doute, qui n'a pas encore été complètement éclairci, s'est élevé au sujet de sa famille. D'après tous ses contemporains, sans exception, non-seulement son grand-père, mais son père lui-même auraient exercé le commerce à Reims, rue de Cérès, à l'enseigne

INTRODUCTION. xxm

(iu Long-Veslu. 11 existe une instruction manuscrite, adressée par lui au marquis de Seignelay, son fils, auquel il dit : <rMon fils doit bien penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance i'auroitfaitestre, si Dieu n'avoit pas bény mon travail, et si ce travail n'avoit pas esté extrême'. * Pourtant, en 1667, Colbert avait fourni des preuves de noblesse pour la réception d'un de ses fils dans l'ordre de Malte, et ses enfants ont prétendu qu'il descendait d'une très-ancienne famille d'Ecosse, ayant le même nom, les mêmes armes, et dont un des rejetons serait venu en France au commencement du xive siècle; mais cette prétention n'a jamais été prise au sérieux par les généalogistes. Ce qui est incontestable , c'est que, vers la fin du xvf siècle, plusieurs membres de la famille déjà très-nombreuse des Golbert occupaient des emplois publics. Il est certain, en outre, que le père de Colbert, Nicolas Colbert de Vandières, avait demandé au commerce le moyeu d élever une famdle composée de neuf enfants, et que, loin d'y réussir, il avait compromis sa propre fortune. Une lettre d'un de ses fils constate en effet qu'il avait songé à se faire réhabiliter, ce qui indique une liquidation malheureuse2. Depuis, il avait acheté, à Paris, un petit office de payeur des rentes. Enfin, il avait songé plus tard, c'est cette même lettre qui nous l'apprend , à traiter d'une charge de secrétaire du roi valant 18,000 livres; mais rien ne démontre que ce projet ait été mis à exécution.

Quoi qu'il en soit, l'homme qui devait le plus contribuer un jour, par sa passion pour le bien public, à la gloire du règne de Louis XIV, était né à Reims, le 29 août 1619. On a souvent répété, d'après l'abbé de Choisy, que Colbert devenu ministre, secrétaire d'Etat, surintendant des bâtiments, avec les Beaux-Arts et les Académies dans ses attributions, citait souvent, hors de propos, des passages latins qu'il avait appris par cœur et que ses docteurs

1 InttruclwH pour mon fils pour bien faire * Voir sur ce sujet, à l'Appendice , pièce

kpreinibvcommi**iondem<ickarge.(\\ib\. u« 1, l'étude intitulée : Généalogie de la

Imp. Mss. Colbert et Seignelay, vol. IV, famille de Colbert, m. cote 16, pièce 17.)

ixiv INTRODUCTION.

à gages lui avoient expliqué*1. Celte assertion du spirituel abbé est inexacte. Ce qui le prouve, c'est qu'en adressant, le 26 juillet 1 653, à Mazarin, des devises latines pour les drapeaux des troupes de l'infanterie et de la cavalerie, Colbert parle de ces devises en homme qui les comprend. Plus tard, en 1661, un de ses fils se préparait à remplir son rôle dans une tragédie qu'on devait représenter au collège des Jésuites, où il était élevé. A cette occasion, un propre frère de Colbert, qu'il fit la même année évèque de Luçon, l'abbé Nicolas Colbert, lui écrivit pour le dissuader de laisser jouer son fils dans cette tragédie , et il ajouta : <r Ce sont des amusemens qui (ont perdre le temps aux écoliers. Je m'expliquerois davantage si vous n'aviez esté aux Jésuites, et si vous ne sçaviez ce que c'est que les tragédies2. * Que devint, ses études terminées, le jeune élève des Jésuites? On a dit que sa famille l'envoya dans une maison de commerce de Lyon r pour apprendre la marchandise*3 et qu'il travailla plus tard, à Paris, dans un bureau de finance dit des Parties Casuelles4. Rien, jusqu'à présent, ne garantit ni n'infirme la vérité de ces détails. 11 faut faire un pas de plus, dans la vie de Colbert, pour arriver à des faits positifs. Un de ses oncles, Jean-Baptiste Colbert de Saint-Pouange, avait épousé la sœur et était devenu le premier commis de Michel Le Tcllier, qui, parti des rangs très-secondaires de l'administration, s'était élevé successivement, par son propre mérite, jusqu'à la charge de secrétaire d'Etat delà guerre. Or, le 3i septembre l65i, Colbert écrivait à Mazarin : cr U y a huit ans que je sers sous M. Le Tellier, sans avoir jamais reçu un sol de gratification, v Colbert de Saint-Pouange avait donc pris avec lui, en 1 643 , son neveu , alors âgé de vingt-quatre ans. L'aptitude, l'ardeur obstinée, la persévérance, l'ambition, l'habileté de Colbert, la fortune enfin , et la mort prématurée de Mazarin, arrivée juste au mo-

' Mémoires, Coll. Petitot. *' série. 1 Vie de J. B. Colbert, dans les Archive]. 63, p. ai 5. ces curieuse* de Cimber etDanjou, 1' sé-

1 Bibl. Emp. Mss. Balnze, Papiers rie. t. IX , p. 7. des Armoires, vol. 36* , fol. ia. Lettre ■ Journal d'Olivier Lefhvrc d'Ormcs-

«utographe de l'abbé Colvert à J. B. (Albert. sou . Il . &86 à 488.

INTRODUCTION

meut où elle pouvait être le plus utile à son intendant, tirent le reste. La lettre la plus ancienne que nous ayons trouvée, de Golbert, est adressée de Rouen, le 7 février t65o, à Le Tellier. On était alors en pleine Fronde. Anne d'Autriche s'était rendue en Normandie, avec Louis XIV, pour faire rentrer dans le devoir cette province où l'esprit des Longueviilc soufllait incessamment la révolte. Le cardinal Mazarin les accompagnait et dirigeait les opérations contre Dieppe et Pont-de-l'Arche que les Frondeurs tenaient encore, bien que la capitale de la Normandie eût accueilli le Roi et la Régente avec enthousiasme. Golbert, déjà très-avant dans la faveur de Le Tellier, était du voyage, chargé par ce dernier d'être son intermédiaire auprès de Mazarin, dont il lui transmettait les réponses verbales, quand celui-ci ne pouvait écrire. Michel Le Tellier, fds d'un modeste conseiller à la cour des aides, était en ce moment, après le Cardinal, le personnage le plus considérable du ministère. Né en i6o3, admis en 162/1 au Grand Gonseildu roi1, moyennant finance, comme cela se pratiquait même pour les charges de judicature, procureur du roi au Châtelet en t63i, il était arrivé, quelques années plus tard, au poste de maître des requêtes2, objet de l'ambition de tous ceux qui étaient jeunes, intelligents et actifs, noviciat indispensable pour parvenir à l'emploi d'intendant de province, le plus envié de tous, parce qu'il conduisait à tout. Quand éclata eu Normandie cette terrible révolte des Nu-Pieds, qui donna pendant quelques instants des inquiétudes à Richelieu lui-même, le cban-

1 Tribunal dont les attributions étaient très-diverses. U connaissait, entre autres, des affaires bénéficiales, des évocations et des arrêts contraires rendus par les parlements. Ses arrêts étaient exécutoires dans toute la France.

' On les a souvent comparés aux anciens Mim dominki de Cbailemagne , et aux Enquêteurs royaux de saint Louis; mais il y a lieu de remarquer que les Utui dominici et les Enquestcurs royaux étaient des agent* essentiellement tempo-

raires et qu'il n'en était pas de même des mnttrcs des requêtes, dont les fondions étaient permanentes.

Sous Louis \1V, les maîtres des requêtes avaient pour attributions principales, outre lesmissionsextraordiuaircsqui leur étaient confiées dans les provinces : 1 • de siéger alternativement tous les trois mois au Conseil du roi . où ils Taisaient les fonctions de rapporteurs; a" de rendre alternativement la justice pendant trois mois au tribunal appelé les llcqucles de l'Hôul.

xxvi INTRODUCTION.

celier Séguier, chargé de la réprimer, prit avec lui Le Tellier, dont les services furent si bien appréciés dans celte circonstance que Richelieu le nomma intendant d'année en Piémont, où il connut Mazarin. Bientôt après, le secrétaire d'Etat de la guerre, Desnoyers, ayant été disgracié, Le Tellier le remplaça dans ses fonctions, et à sa mort il obtint gratuitement, par une faveur insigne, le brevet de sa charge évaluée à près d'un million de livres (environ cinq millions d'aujourd'hui).

L'abbé de Choisy, qui avait connu Le Tellier, en trace un portrait dont la touche fine et délicate rappelle ceux de Saint-Simon , moins l'ampleur et le relief.

(t Michel Le Tellier, dit-il , avoit reçu de la nature toutes les grâces de l'extérieur : un visage agréable, les yeux brillants, les couleurs du teint vives, un sourire spirituel qui prévenoit en sa faveur. 11 avoit tous les dehors d'un honnête homme, l'esprit doux, facile, insinuant; il parloit avec tant de circonspection qu'on le croyoit toujours plus habile qu'il n'étoit; et souvent, on attribuoit à sagesse ce qui ne venoitque d'ignorance. Modeste sans affectation , cachant sa faveur avec autant de soin que son bien, la fortune la plus éclatante et la première charge de l'Etat ne lui firent point oublier que son père avoit été conseiller de la cour des aides. 11 ne fit jamais vanité d'une belle et fausse généalogie; et il faut rendre cette justice à ses enfants, ils ont imité sa sagesse et sa modestie sur ce pointlà, et n'ont point endossé un ridicule fort ordinaire aux gens de nouvelle fabrique... Il promettoit beaucoup et tenoit peu; timide dans les affaires de sa famille , courageux et même entreprenant dans celles de l'Etat; génie médiocre, vues bornées, peu propre à tenir les premières places, où il payoit souvent de discrétion, mais assez ferme à suivre un plan, quand une fois il avoit aidé à le former; incapable d'être contrarié par ses passions, dont il étoit toujours le maître; régulier et civil dans le commerce de la vie, où il ne jetoit jamais que des fleurs (c'étoit aussi tout ce qu'on pouvoit espérer de son amitié), mais ennemi dangereux, cherchant l'occasion de frapper sur celui qui l'avoit offensé, et frappant toujours en se-

INTRODUCTION. xxmi

cret par la peur de se faire des ennemis, qu'il ne méprisoii pas, quelque petits qu'ils fussent. . . n

C'est encore l'abbé de Choisy qui a recueilli le mot terrible de Turenne, au sujet du rôle de Golbert et de Le Tellier dans le procès de Fouquet : <r Je crois que M. Golbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas1.*

Tel était donc l'homme qui introduisit Colbert dans l'administration et qui, le premier, utilisa ses services. Golbert, au moment où il lui écrivait, le 7 février i65o, la première lettre qui nous soit parvenue , avait trente et un ans. Cette lettre et les suivantes adressées à Le Tellier n'annoncent, ni chez l'un ni chez l'autre, une grande affection pour Mazarin. «Son Eminence, écrit Colbert, n'a pas encore changé la maxime que je vous ay ouy dire quelquefois, que tout accommodement luy estoit facile pourvu qu'elle le pust faire pour de l'argent, a Trois mois après, le 12 avril, Golbert décoche au Cardinal qu'il suit, toujours pour les affaires de Le Tellier, dans un voyage de la cour en Bourgogne, un trait plus acéré. 1 C'est une qualité, dit-il, que l'irrésolution que je luy ay reconnue depuis ce voyage, qu'il possède à un souverain degré. Je ne sçais si cela ne provient pas que deux affaires ne peuvent trouver place [dans son esprit], et que, quand l'une est un peu pressante, elle efface l'autre; et quoy que la mémoire fasse pour l'y remettre de temps en temps, la place estant remplie, elle ne peut mettre le pied que sur le seuil de la porte, d'où elle est rechassée immédiatement. » L'analyse est iugénieuse, niais qu'aurait dit Mazarin d'avoir à sa suite un pareil observateur? Toute la lettre du ta avril est dans le môme ton. D'après Colbert, le Cardinal se plaignait sans cesse que Le Tellier lui laissât le souci des opérations militaires et des approvisionnements. «Le prosne de n'eslre pas soulagé, ajoute-t-il, recommence fort souvent avec paroles aigres qui vous désignoi» ni Au mois de juin suivant, le mécontentement n'avait fait qu'augmenter. Quelques lettres écrites par Colbert à cette époque jettent sur ses premières

1 Mémoires. Coll. Pelitot, vol. 63. p. filS et -j56.

mm INTRODUCTION.

relations avec le Cardinal le jour le plus caractéristique. Le i'À juin, à Compiègne, Mazarin continue ses plaintes contre Le Tellier, et il les accompagne «d'un accent aigre et d'une manière de retenue expliquée néanmoins par de petits froncemens de bouche et secouemens de teste,* que Colbert trouve «beaucoup plus remplis de chagrin et plus offcnsans. t> Le lendemain, il informe Le Tellier que le Cardinal, après l'avoir envoyé chercher à six heures du matin, lui a fait faire antichambre jusqu'à midi pour lui donner ensuite une audience d'un demi-quart d'heure. Sa lettre du 1 5 juin t65o, dont la minute autographe a été conservée, est des plus significatives :

* Monseigneur, je me présentay encore hier au soir à Son Éminence, qui me reçut de la mesme façon que le matin, eu me tournant le derrière, et ne me donnant pas la liberté de l'approcher, ce qui me lit croire qu'il ne vouloit plus que je traitasse d'affaires avec luy, et me fit prendre résolution de faire un grand mémoire de toutes celles dont vous m'avez chargé, et de le faire remettre sur sa table avec le mémoire déchiffré et cacheté qui estoit joint à vostre lettre du... de ce mois, ce quej'ay exécuté sans effet, m'ayant renvoyé le tout sans le vouloir voir. Je vous puis assurer, Monseigneur, que toutes ces rebuffades me touchent si sensiblement que. n'estoit l'obéissance aveugle que je dois à vos commandemens, je me serois retiré, ne pouvant me résoudre à souffrir qu'avec beaucoup de peine et de répugnance ces sortes de traitemens, particulièrement d'un homme pour lequel je n'ay aucune estime. . . *

Nous rencontrerons plus tard bien des appréciations différentes du cardinal Mazarin par Colbert. Celle-ci , dont la sincérité ne saurait être mise en doute, est d'autant plus importante à noter qu'elle correspondait évidemment au sentiment «le Le Tellier. lue lettre du Cardinal donne l'explication de ses rebuffades. Malgré les faveurs déjà reçues à cette époque, Le Tellier se désolait toujours de son peu de fortune, et il avait chargé Colbert de demander à Mazarin une abbaye promise à un autre. L'insistance de Colbert fulelle trop vive? Cela résulterait de ce passage d une lettre du Cai -

INTRODUCTION

dînai à Le Tellier, du 5 juin t6f>o: «Je dois nie plaindre à vous du procédé dudit sieur Colbert, qui m'a obligé de me fascher contre luy après avoir eu plus de patience que je ne dcvois; car, luy faisant connpistre le déplaisir que j'avois de Testât où estoit cette affaire, il ma répondu, par trois fois, avec une chaleur et des termes si peu proportionnés à ce qu'il est et à ce que je suis, que je n ay pu m'empescher de me fascher et de luy dire qu'en aucune occasion vous n'auriez jamais songé à me dire la centième partie de ce qu'il me disoit, et que j'estois assuré que vous seriez le premier à le condamner, quand vous m auriez qu'il m". i voit manqué de respect.^ Mais Colbert ne passa pas condamnation, et il manda à Le Tellier : tr J'ay appris de deçà que Son Eminence a écrit que je m'estois emporté au delà de la charge que j'avois de vous en luy parlant de l'abbaye de Lannoy. Vous en pouvez juger, Monseigneur, puisque je vous puis assurer que, dans la déduction que je vous en ay faite, il n'y a point un mot ni omis, ni ajouté.* Colbert terminait en disant que néanmoins le Cardinal se radoucissait un peu.

Sa correspondance avec Le Tellier continua activement jusqu'à la lin de 1 65 o. Mille détails sur le cardinal Mazarin y sontéparsçà et là, et les historiens qui voudront le faire connaître tout entier auront à les recueillir précieusement. On le voit s'occupant, à l'exclusion de ceux que cela regarde, du pain des soldats, des fournitures, des mouvements de troupes, de tout enfin, et se plaignant quelquefois avec emportement que personne ne le soulage et qu'on le laisse tout faire. Nécessairement, les généraux le détestaient et personne n'avait confiance en lui. «Vous avez sçu, écrit Colbert à Le Tellier le s3 juin i65o, qu'il arriva hier icy de l'armée, et qu'il y retourne demain, à dessein de la faire agir puissamment. L'effet de sa présence est qu'il dégouste fort tous les officiers généraux, et qu'il les détache, pour ainsy dire, de zèle et d'affection pour le service. En sorte que cette armée, qui, du consentement de tous les généraux, est composée de 20,000 hommes effectifs, les meilleurs de l'Europe, et qui devroit faire quelque chose de considérable si elle estoit bien commandée, ayant à agir contre une armée

INTRODUCTION

qui est dans un très-grand désordre et nécessité, demeure là presque sans rien faire, sans inesme envoyer aucun party pour apprendre des nouvelles, beaucoup moins pour incommoder leurs convois. Et le tout, parce que les officiers sont prévenus d une misérable pensée qu'ils ne peuvent rien faire de bon, etquils sont bien ayses de se décharger d'une partie de l'entreprise, qu'ils croyent indubitablement mauvaise, sur les soins de Son Eminence qui, de son costé, n'est pas faschée de prendre soin du détail de toutes les charges principales de l'armée. Je vous assure que tout le monde a pitié de ce que l'on voit. » Malgré les craintes et les fâcheux pronostics dont Colbert, subissant l'impression générale, se rendait l'interprète, les avantages des deux armées semblaient s'équilibrer; bien plus, vers la fin de l'année, Turenne lui-même, alors fourvoyé au service de l'Espagne, fut battu par le maréchal du Plessis-Praslin.

La révolte de la Guyenne éclata au mois d'août i65o. Peu de temps auparavant, Gaston d'Orléans, oncle du roi, toujours tiraillé en sens contraire par les ambitieux qui se disputaient son influence , avait donné des gages publics aux ennemis du Cardinal et laissé discuter devant lui la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de le faire assassiner. <rM. d'Angoulême, entre autres, écrit Colbert à Le Tellier le s 6 juin, luy manda que l'on avoit tenu des conseils dont les résolutions estoient si horribles qu'il ne les luy osoit faire sçavoir.n H faut le dire à la louange du Cardinal, ces avis, bien qu'ils lui vinssent de plusieurs côtés, l'émurent à peine. Deux mois après, il quittait Paris avec la cour pour aller soumettre la Guyenne, et Colbert l'y suivait.

Jamais ni Anne d'Autriche ni Mazarin ne s'étaient trouvés dans une situation plus critique. Non-seulement le duc d'Orléans était hostile, mais le duc de Beaufort, madame de Montbazon, madame de Chevreuse trahissaient. On devine les préoccupations de la cour. Tous les jours Colbert avait une longue conversation , soit avec Mazarin, soit avec la Régente, et il transmettait leurs instructions détaillées à Le Tellier. Une de ses lettres, du 9 août

INTRODUCTION. xxu

i65o, révèle un détail que les événements des années suivantes rendent piquant. « M. Fouquet, écrit Colbert à Le Tellier, qui est k) venu par ordre de Son Éminence , m'a desjà tesmoigné trois fois différentes qu'il avoit une très-forte passion d'estre du nombre de vos serviteurs particuliers et amis par une estime très-particulière qu'il fait de vostre mérite , et qu'il n'avoit point d'attachement particulier avec une autre personne qui luy pust empescher de recevoir cet honneur... J'ay cru qu'il estoit bien à propos, estant homme de naissance et de mérite et en estât mesme d'entrer un jour dans quelque charge considérable, de luy faire quelques avances de la mesme amitié de vostre part, puisqu'il n'est pas question d'un engagement qui vous puisse estre à charge, mais seulement d'un favorable accueil et de quelques marques d'amitié dans les rencontres. Si vous approuvez mon sentiment en cela , je vous supplie de me le faire sçavoir par la première lettre que vous me ferez l'honneur de m'écrire, ne pouvant m'empescher de vous dire, avec tout le respect que je vous dois, que je ne croirois pas pouvoir payer en meilleure monnoye une partie du tout que je vous dois qu'en vous acquérant une centaine d'amis de cette sorte, si j estois assez honneste homme pour cela. r> Les dénonciations à Mazarin, et, comme disait en un cas pareil Saint-Simon, les coups de caveçon impitoyables portés à Fouquet par Colbert, viendront dans leur temps. Cette lettre de recommandation marque à merveille les situations respectives au début de la carrière et le chemin parcouru depuis en sens opposé.

Cependant, grâce au zèle, à l'activité, au rare courage de la princesse de Condé, Bordeaux refusait de se rendre, et le parlement de cette ville avait envoyé à Paris une députation avec mission de traiter de la paix. La députation vit le duc d'Orléans et en obtint des conditions inespérées, notamment une amnistie générale et le rappel du duc d'Épernon, que la Guyenne avait en horreur. Convaincu, dans le premier moment, que Le Tellier avait acquiescé, sans qu'il y eût nécessité absolue, à cet arrangement, Mazarin éprouva une indignation des plus vives. Colbert, qui en

<mu INTRODUCTION.

supporta le premier choc, raconte la chose dans tous ses détails «En une occasion comme cela, disait le Cardinal, il auroit fallu résister à Son Altesse Royale au risque de périr, et il ne sçavoit comment aborder la Reyne pour luy annoncer cette nouvelle qui, assurément, luy donneroit la fièvre. Quant à luy, elle luy avoit esté plus sensible que si on luy eust dit que son père avoit esté condamné à estre pendu ou qu'on l'y eust condamné luy-mesmc. * Il ajoutait que destituer ainsi M. d'Epernon et récompenser les séides des parlements, en punissant ceux qui leur avaient résisté, c'était mettre l'autorité royale entre les mains de ces derniers et ruiner la monarchie. Vainement Golbert objecta que de deux maux, les remontrances du parlement de Paris et la destitution du duc d'Epernon, Le Tellier avait choisi le moindre, et que, d'ailleurs, il était bien juste d'attendre le mémoire dans lequel il exposerait les faits. Trois jours après, le Cardinal lui dit que la Reine avait pleuré en apprenant la destitution du duc d'Epernon. Colbert, cependant, insistait toujours sur le zèle, l'affection, la fidélité de Le Tellier et sa gratitude envers Mazarin. «r Sur cela, écrit-il, le sourcil se fronça et la couleur luy monta au visage, sans pourtant rien dire, et il sortit.* L'arrivée d'un grand mémoire de Le Tellier changea, comme le prévoyait Colbert, ces dispositions, et le Cardinal reconnut que la nécessité avait été la plus forte. En même temps, il dicta à Colbert une série de conseils que Le Tellier devait suivre pour contre-miner les intrigues du duc d'Orléans, du Coadjutcur, de M. de Beaufort et de madame de Montbazon. Ces instructions portaient qu'il était de la dernière conséquence de bien faire connaître au duc d'Orléans l'état du royaume, qui n'était pas tel qu'on voulait le lui persuader, toutes les places et les troupes étant au Roi , pour lequel les peuples témoignaient partout un amour extrême. Écrivant en quelque sorte sous la dictée de Mazarin, Colbert ajoutait : «r Quant à l'aversion dont on parle tant à Son Altesse Royale que les peuples ont contre Son Eminence , elle ne paroist point dans toutes les provinces; au contraire, beaucoup d'affection et d'envie da. le voir, cette aversion prétendue

INTRODUCTION

in stant que dans l'esprit de quelques gens attitrés dans Paris, payés pour cela. » Mazarin voulait en outre que Ton rappelât ses services et son désintéressement au duc d'Orléans. Or, ces services, il avait eu soin de les énumérer à Colbert, qui en donne le détail à Le Tellier. rrll me lit sur cela, dit Colbert dans sa lettre du i3 août i65o, une grande déduction de tout ce qu'il avoit fait celte année. . . Que n'avoit-il point fait en Normandie par son seul crédit et négociation, sans employer les forces du roy ni ses finances? Il avoit pris Pont-de-l'Arcbe, Dieppe et Gaen, changé les mauvaises intentions de M. de Richelieu pour le Havre et enfin pacifié cette province ; il avoit fait la mesme chose en Bourgogne, et pris, beaucoup plus par traité que par force, Bellegarde qui estoit défendue par les principaux amis et serviteurs de Messieurs les princes. Qu'on voyoit présentement ce qui se passoit à Langon, pour avoir prévu que de cent lieux où l'armée d'Espagne pou voit s'attacher, elle attaqueroit cette place indubitablement, et l'avoir munie du nombre d'hommes nécessaire pour une vigoureuse défense, de toute sorte de munitions, et mesme d'argent de son propre; que sa prévoyance avoit poussé jusqu'à faire choisir les meilleurs forçats de toutes les chiourmes, et à leur promettre la liberté au cas qu'ils pussent faire passer une galère, dans le port de Langon, qui portoit 5oo hommes, eux compris; qu'il venoit de recevoir nouvelles que cela avoit réussy; que les révoltés de Catalogne avoient esté défaits, et enfin que, hors du royaume, tout estoit en bon estât; qu'il falloit que vous vous servissiez de toutes ces choses pour repousser le mépris dans lequel ces gens vouloient le jeter, et qu'il falloit que je vous en écrivisse , parce qu'il ne le pouvoit pas faire. »

Les prétentions du Coadjuteur au cardinalat se produisirent sur ces entrefaites. Le q8 août, Colbert transmit à Le Tellier les instructions de Mazarin pour parer ce coup. Très-importante au point de vue politique, cette lettre est encore des plus curieuses par les appréciations qu'elle renferme. Persuadé, malgré ses protestations, que le Coadjuteur est l'ennemi de la monarchie en même temps que

**xiv INTRODUCTION.

son ennemi particulier, Mazarin dit qu'il faut, à tout prix, empêcher sa nomination. Puis il le compare à un vaisseau qui a les voiles tendues, «S'il a peu de vent, il fait peu de chemin; s'il en a beaucoup, il en fait à proportion ; u et il ajoute : «t De plus , ayant la volonté de mal faire; s'il n'est armé que d'un canif, il ne fait mal qu'autant que ce canif en peut faire; mais si vous luy donnez un pistolet ou une espée, il les employera et fera beaucoup plus de mal qu'avec sa première arme. Je me sers, dit Golbert, des mesmes comparaisons dont s'est servie Son Eminence. d Pour arriver au but désiré, Mazarin voulait qu'on agît fortement auprès de madame de Chevreuse et du duc d'Orléans, en observant, quant à ce dernier, que cr si on luy dit une chose de conséquence en passant, il n'en fait point d'estat; mais si on luy dit une bagatelle, après luy avoir préparé l'esprit et fait un grand prélude, il en fait une afl'aire de très-grande conséquence et la tient toute secrète. « Les instructions pour éloigner le duc d'Orléans du Coadjuteur révèlent le maître. 11 en est de même de toutes celles que Golbert adresse à Le Tellier, de la part de Mazarin , pendant le voyage de Guyenne. A moins d'avoir été, comme lui, acteur dans les scènes qu'il raconte, il est impossible de mieux voir, dans tous ses détails , le singulier spectacle de cour auquel il nous fait assister. Et non-seulement les faits sont très-intéressants, mais les personnages ont un relief historique incontestable. Golbert cependant, en bon serviteur, ne néglige pas les intérêts de son patron. Une abbaye, un évêché viennentils à vaquer? il les demande. Mais le Cardinal, sans doute pour tenir Le Tellier en haleine et se ménager un stimulant qui lui réponde de sa fidélité, n'est pas encore disposé à le satisfaire. Colbert lui objecte qu'il ne doit pas trouver étrange que Le Tellier se serve de toute sorte d'expédients pour placer un de ses enfants dans les bénéfices; car, ayant fort peu de bien, il ne peut les établir autrement. H voudrait donc que Le Tellier obtint immédiatement un bénéfice de grande valeur, et il lui écrit : frJe me laisse un peu emporter à la forte passion que j'ay de vous voir quelque establishment J'y suis d'autant plus obligé qu'il ne se

INTRODUCTION. mv

peut rien ajouter aux bontés que vous avez pour moy. Ausjty vous puis-je assurer que mou zèle et nia dévotion entière à vous el à tout ce qui vous touche sont au point que vous le pouvez souhaiter, et cela par un pur motif d'estime et d'inclination auxquelles la reconnoissance mesme a peu de part. Au surplus, Son Eminence a pourvu aux frais de mon voyage, m'ayant fait donner depuis peu 2,000 livres. -n Jamais, à l'époque où Mazarin combla Golbert des plus grandes faveurs, celui-ci ne lui témoigna un dévouement aussi vrai. Dans la môme lettre, il s'étudie à disculper Fouquet, en qui Le Tellicr ne pouvait se décider à prendre confiance, le croyant d'intelligence avec ses ennemis, rr J'ay continué, dit-il en terminant, à lire à la Reync, par ordre de Son Imminence, tous vos mémoires; Sa Majesté tesmoigne tant d'impatience de les voir que, le plus souvent, elle ne me donne pas le temps de les déchiffrer et m envoyé commander deux ou trois fois consécutives de les luy porter. n Ainsi, sa position avait en peu de temps grandi au point que Mazarin et Anne d'Autriche n'auraient pu ni se passer du serviteur, ni songer à remplacer le confident.

La cour était rentrée à Paris vers la fin d'octobre. D'une activité infatigable, le Cardinal reprenait, environ un mois après, le chemin de la frontière du nord, où le maréchal du Plessis-Praslin tenait Turenne en respect. Le 1 1 décembre , c'est encore Colbert qui nous l'apprend, Mazarin fit son entrée à Reims, où il fut reçu comme l'eût été le Roi. Harangues, canon, cloches à l'entrée dans la ville et au moment du coucher, rien ne lui manqua. Le lendemain, il s'acheminait vers Rethel, très-satisfait de l'accueil que lui avaient fait les compatriotes de Colbert. La prise de cette place, qui eut lieu le i3, dut lui être plus agréable encore, car, s'il parlait mal notre langue, disait-il, il avait le cœur français. Le surlendemain, le maréchal du Plessis-Praslin défit Turenne devant Rethel. La lettre où Colbert dut rendre compte de cette bataille à Le Tellier manque, et l'on ne sait, par conséquent, si elle hit conseillée par le Cardinal ; mais son voyage à la frontière n'avait probablement pas d'autre but. Huit jours après, il était de

INTRODUCTION

nouveau à Reims, se plaignant de tout le monde : de Le Tcllier, dont les lettres étaient d'une froideur désespérante et qui ne lui donnait aucune nouvelle importante; de M. de Lionne, qui lui était attaché, mais très-facile à tromper, et dont les visites à madame de Chevreuse l avaient fort indisposé. Le 26 décembre, Colbcrl adresse à Le Tcllicr des mémoires contenant les propres instructions du Cardinal sur les quartiers d'hiver, et il ajoute, d'un ton où la critique est sensible : «Excusez, s'il vous plaist, Monseigneur, s'il y a quelque confusion dans ces mémoires; ils se ressentent encore du chaos d'où ils sont sortis; il n'auroit pas fallu un miracle guère moindre pour leur débrouillement que celuy qui establit l'ordre dans la nature, n Golbert revient ensuite sur les continuelles récriminations du Cardinal. 11 se plaignait qu'à trente lieues de Paris, il n'en avait pas môme des nouvelles tous les deux jours. Cependant ses ennemis se déclaraient ouvertement contre lui sans qu'il pût savoir d'où partaient les coups. Il lui venait bien des avis de tous côtés, mais de personnes auxquelles il ne pouvait se fier. Le Tellier, au contraire, qui avait sa confiance entière, ne lui écrivait que deux mots, sèchement, par des courriers qui étaient six jours en route. Enfin, ses amis semblaient remplis de défiance, et craignaient de se compromettre. 11 avait vu quelquefois deux personnes, quoique mal ensemble, réunir leurs efforts en faveur d'un supérieur qu'elles aimaient. Au lieu de cela, tous ses ennemis étaient unis et ses amis divisés, ce cjui pouvait leur nuire beaucoup et à lui aussi, leur fortune étant inséparable.

«• Vous pouvez croire, Monseigneur, ajoutait Colbert, que le peu de sens que Dieu m'a donné a esté employé à luy repartir conformément à ce que je puis juger de vos intentions et de l'avantage de vostre service. S'il vous plaist de me faire connoistre l'un et l'autre en pareils rencontres, je quitteray mon sens etsuivray ponctuellement ce qu'il vous plaira me prescrire. J'ay seulement à vous dire que, quoyque ces discours soyent icy rapportés fort sèchement et tout de suite, ils ont esté faits à cinq ou six reprises différentes,

INTRODUCTION. xxivu

et que, tant en les faisant que sur les reparties que j'ay faites, ils ont esté accompagnés de grands adoucissemens de tendresse et d'amitié sincère. * Ces justifications satisfirent, à ce qu'il paraît, médiocrement Le Tellier. En effet, deux jours après, Golbert lui écrivait encore : cr J'ay esté obligé, par tout ce que je vous dois, de vous donner avis de tous les discours que Son Emiiieuce fait; mais je m'estimerois très-malheureux si vous aviez la moindre croyance qu'ils eussent fait la moindre impression sur mon esprit et que j'eusse besoin de ce que vous avez la bonté de me dire pour me la lever, estant impossible que vos actions et vos discours ne m'ayent fait acquérir quelque teinture des deux vertus les plus rares de ce siècle, la reconnoissance et le désintéressement (si cela se peut acheter), encore mesme que la nature m'eust donné les inclinations les plus contraires, ce qui, grâce à Dieu, n'est point, estant obligé de le remercier de ne rien sentir jusqu'à présent que ma conscience me puisse reprocher contre ces deux vertus, n

La reconnaissance de Golbert fut, dans la suite, plus que mise en doute par Le Tellier et ses enfants. On verra bientôt que son désintéressement résista mal aux épreuves que la fortune lui ménageait.

Les ennemis les plus redoutables de Mazarin n'étaient pas à la frontière, mais à Paris. A peine de retour à la cour, il put se convaincre que son autorité y était plus compromise que jamais. Si la Reine lui restait fidèle, malgré les intrigues dont se vante audacieusement le cardinal de Retz, il avait contre lui (outre ceCatilina mitre, qui ne lui pardonnait pas son refus de le faire nommer cardinal) Gaston d'Orléans, pauvre girouette qu'en ce moment Retz dirigeait à son gré, le duc de Nemours, dont la duchesse de Châtillon disposait au point de l'avoir décidé à concourir au même but que le prince de Condé son rival, enfin, presque tout le parlement. La princesse Palatine et la duchesse de Ghevreuse faisaient, cela va sans dire, cause commune avec eux. Mazarin vit

usvui INTRODUCTION.

bientôt que, malgré sa souplesse, il était perdu s'il ne détournait l'orage par quelque coup imprévu. C'est alors qu'il partit pour le Havre dans l'intention de rendre lui-même la liberté aux princes de Gondé et de Conti, et au duc de Longueville, enfermés par ses ordres, un an auparavant, aux acclamations des Parisiens, devenus depuis leurs partisans enthousiastes. Mais cette tactique, dont le but était trop apparent, tourna contre lui; et pendant que les trois princes rentraient triomphants à Paris, il se voyait obligé de prendre une seconde fois, dans un désappointement facile à concevoir, le chemin de l'Allemagne, pour y attendre des temps plus propices et un nouveau retour de fortune.

Il s'était, avant de partir, attaché ce commis de Le Tellier, qu'il avait si mal accueilli d'abord. Frappé de son dévouement, de son intelligence et de son zèle infatigable pendant l'année qui venait de s'écouler, il l'avait demandé à Le Tellier, qui le lui céda vers les premiers jours de 1 6 5 1. Sans être brillante, la situation de Golbert était déjà au-dessus du commun. En 1668, malgré le mauvais état de la fortune de son père, il avait épousé Marie Gharon, fille d'un trésorier de l'Extraordinaire des guerres, de laquelle il avait eu plus de 60,000 écus. S'il restait chez Le Tellier, qui ne pouvait arracher pour un de ses fils un bénéûce de 10,000 livres de revenu au Cardinal, à quoi serait-il réduit, lui qui n'avait aucun titre à ses bonnes grâces? 11 accepta donc, tout en restant dévoué de cœur au secrétaire d'Etat de la guerre, la position qui le rapprochait du dispensateur absolu des bénéfices, abbayes, emplois et faveurs de toute sorte. Il fallait à Mazarin, pendant son absence forcée de Paris, un agent discret, habile, actif, versé dans les allaites, connaissant les chefs de parti, leurs intrigues, et capable, au besoin, de donner un bon conseil. Il eut, dans Colbert, mieux encore qu'il n'avait espéré. Celui-ci, d'ailleurs, ne négligea rien pour diminuer les ennuis et les inconvénients attachés à ses nouvelles fonctions. 11 savait, pour l'avoir vu à l'œuvre, combien le Cardinal était méfiant, soupçonneux, avare de ses faveurs. Ce qu'il lui demanda, avant toutes choses, c'est sa confiance entière,

INTRODUCTION. xvm

absolue. La première de ses lettres à Mazarin qui nous soit parvenue est du 17 février 1 65 i , le lendemain de la rentrée à Paris des trois princes que le Cardinal venait de délivrer. On y lit ce passage : « Je crois estre obligé de dire à Vostre Éminence qu'il me semble absolument nécessaire, pour le bien de son service, qu'elle fasse choix d une personne en qui elle ayt une extrême confiance, et qui ne rrtanque ni de zèle, ni de fidélité pour elle, qui prenne un soin général de la conduite de toutes ses affaires; et qu'il est bon mesme que, outre les parties nécessaires pour s'en bien acquits ter, il soit encore qualifié autant qu'il se pourra, afin qu'il puisse mesme avoir plus d'autorité. J'offre, en mon particulier, de luy communiquer le peu de connoissance que Dieu m'a donnée sur toutes les sortes d'affaires... »

Bien que Colbert fît semblant de s'effacer, cette mise en demeure était néanmoins assez explicite. Le 3 mars suivant, il la renouvelait en l'appuyant d'une considération qu'il supposait devoir être décisive, à savoir que si le Cardinal avait eu, depuis quelques années, à son service, une personne de confiance, intelligente et capable, il aurait 600,000 livres d'argent comptant. «La mesme chose, ajoutait-il, arrivera sans doute à l'avenir, si Vostre Éminence ne fait choix d'une personne qui ayt ces qualités et entre les mains de laquelle nous remettrons tous le peu de papiers qu'a chacun de nous, qui appartiennent à Vostre Eminence, à laquelle je me sens obligé, en conscience, de donner cet avis, non par impatience de me décharger du peu qu'elle m'a confié, mais parce que je scais que le bien de ses affaires le requiert ainsy. t>

Enfin, comme le Cardinal hésite toujours à prendre un parti et à donner sa confiance à Colbert qui la réclame en vain, celui-ci revient avec de nouvelles instances sur le môme sujet, dans une longue lettre du i d avril.

(tll faut, dit-il, qu'une seule personne, que Vostre Eminence peut choisir, ayt la direction de toutes ses affaires, et aue, outre l'intégrité, l'expérience et l'affection au service de Vostre Eminence, elle ne soit pas du nombre de ces âmes basses qui se cacheroient vo-

xt INTRODUCTION.

lontiersdaus un puits, crainte d'estre soupçonnées d'estre seulement connues d'elle; il faut qu'elle aille, la teste levée, publiant partout sa mission; qu'outre cela, elle ayt l'honneur d'avoir la confiance entière de Vostre Eminence, et qu'elle ne luy impute aucun des fascheux accidens qui peuvent retarder ou ruiner en tout ou partie quelqu'une des affaires qui seront commises à sa discrétion; qu'elle parle haut, et qu'elle ayt aussy assez de jugement pour n'entretenir la Reyne que des affaires de conséquence, et ne l'oblige à parler que pour celles qui portent coup pour de grandes suites. Sur quoy, il est nécessaire que Vostre Éminence luy donne créance auprès de Sa Majesté, particulièrement pour la faire reconnoistre et agréer pour avoir le soin des affaires de Vostre Éminence. Je la supplie de me pardonner si je prends la liberté de luy dire toutes ces choses, et la conjure de croire qu'il n'y a que le zèle et la passion que j'ay à son service qui m'y oblige. *

Un peu plus tard encore, le k mai t65i, Golbert écrivait à Mazarin qu'il craignait bien de manquer des qualités indispensables pour donner une meilleure face à ses affaires, et il l'invitait de nouveau à les faire suivre par une personne en qui il eût une entière confiance. Après avoir énuméré, dans une autre lettre du ao juin, les conditions que cette personne devait réunir, Golbert ajoute : (r C'est au choix d'un sujet qui ayt ces qualités qu'il est nécessaire que Vostre Eminence s'applique extraordinaircment; mais aussy, quand elle l'aura trouvé, il faut qu'elle ayt en luy une confiance entière, d'autant plus qu'un homme d'honneur souffre malaisément qu'on entre en défiance de luy sur le chapitre de l'intérest, et qu'une manière d'agir fondée sur la probité demande qu'on l'approuve et qu'on l'agrée, et est impatiente du contraire. * Enfin, vers les derniers jours du mois de juin 1 65 1 , cette confiance lui fut accordée. Muni de la procuration du Cardinal, il eut, dès ce moment, l'autorité nécessaire pour mettre de l'ordre dans ses affaires domestiques, et il fut accrédité en outre pour s'entendre avec tous ceux qu'il aurait à voir pour ses intérêts, la Reine la première. Les termes mêmes de la correspondance de Mazarin montrent, dans

INTRODUCTION. ili

cent passages, combien il eut à se féliciter de ce choix. Colbert pourtant ne fut pas tout d'abord (une lettre du 1er décembre 1 65 1 le prouve) à l'abri des méfiances du soupçonneux ministre. <r Comme je ne vous demande, lui disait-il, d'estre autorisé à ce que tout le monde connoisse que vous avez créance et confiance en moy que pour le bien de vos affaires, et non point pour mes intérests particuliers, je crois que vous devez y travailler. Et quand vous entendrez dire que je me seray servy de la créance que vous me donnez, pour mes intérests particuliers, perdez la bonne opinion que vous pouvez avoir de moy.*

Au reste, l'ancien commis de Le Tellier ne tarda pas, en homme habile et qui sait le prix de l'occasion, à retirer, pour lui et les siens, de nombreux profits des services très-réels et très-importants qu'il rendait chaque jour à Mazarin. Au commencement d'avril i65t, celui-ci avait cru faire merveille en lui offrant une gratification de mille écus. Colbert , dont les prétentions étaient désormais tout autres, et qui n'entendait pas être récompensé de son travail comme il l'était précédemment par Le Tellier, avait répondu , le 11 avril, par uue lettre destinée à bien marquer la position qu'il voulait prendre-auprès du Cardinal :

ir Touchant ce que Vostre Eminence me fait l'honneur de m'écrire de prendre mille écus sur le mesme I ail Ion , elle me permettra de luy dire qu'elle doit avoir meilleure opinion de moy pour croire que je la serve de cette sorte. Elle m'a vu servir, l'espace d'un an, dans des voyages où les dépenses estoient assez grandes, sans l'avoir jamais importunée, et je luy puis protester qu'il y a trois ans entiers que je n'ay touché du Roy que 8,000 livres qu'elle me fit donner à Bordeaux. J'ay, grâce à Dieu, du bien pour vivre comme un homme de ma condition, et peu d'envie d'en avoir davantage: et puisque, depuis trois ans, sans importuner personne et sans m'en plaindre, j'ay servy le Roy à mes dépens, Vostre Éminence peut bien croire que je ne commenceray pas à ruiner le peu qu'elle a dans sa nécessité pour subsister. Je la supplie très-humblement de croire qu'elle 11e trouvera jamais quej aye autre but eu la

uu INTRODUCTION.

servant que de satisfaire au zèle et à l'affection que j'ay toujours eus pour elle , et qu'elle n'y trouvera aucun meslange de bassesse. . . 1 *

Si bien enveloppé qu'il pût être, ce refus froissa le Cardinal, qui en devina aisément le motif et s'en expliqua avec Colbert. S apercevant qu'il était allé trop loin, celui-ci lui fit, le a juin suivant, des excuses sur ce qu'il nomme ses scrupules : <r Je conjure Vostre Eminence de me pardonner si elle a trouvé quelque chose dans mes dépesches précédentes qui l'ayt choquée. J'avoue mesme que mes scrupules ont passé les bornes de la raison, et que c'est un effet de la bonté de Vostre Éminence dont je luy seray à jamais obligé de ne s'y estre pas arrestée; au moins, luy puis-je protester qu'ils n'ont jamais eu aucun mauvais principe et que je ne me déparliray jamais des sentimens de zèle, chaleur et fidélité que j'ay toujours eus pour le service de Vostre Éminence. »

Quoi qu'il en soit, le but de Colbert était atteint, et il pouvait compter que le Cardinal ne lui offrirait plus, comme à quelque commis de second ordre, une gratification de mille écus.

L'occasion se présenta bientôt de marquer quelles étaient ses prétentions et de quelle manière il désirait voir ses services récompensés. Une charge de contrôleur général des finances dans la maison de Gaston d'Orléans était vacante. Pour l'obtenir, Colbert offrit de donner quinze ou vingt mille livres à madame de Beauvais, dame d'honneur de la reine. Il ne voulait d'ailleurs préjudicier en rien aux intérêts de Mazarin, étant résolu, disait-il, «de ne luy faire jamais aucune prière qui pust luy porter aucun préjudice, ni directement, ni indirectement, v Cette première supplique de Colbert est du 16 juin i65i,six mois après son entrée dans les bureaux de Mazarin. A partir de ce inornent jusqu'à la mort du Cardinal, les demandes du même genre se renouvellent à chaque instant. Convaincu, par l'expérience qu'en avait faite LeTel-

' Il est vraiment dommage, pour la concordance des assertions , que la minute d'une certaine lettre du 1 5 juin i Gôo à Le Tcllicr u ail pas été jetée au feu. — Voir

la lettre n* 9. C'est par erreur que ccUc lettre a été datée du s3 juin i65o; elle est du i5.

INTRODUCTION. iliii

lier, que Mazarin n allait jamais au-devant d'un désir et que, pour avoir quelque chose de lui, il fallait solliciter sans cesse et ne pas craindre d'être importun, Colbert agissait en conséquence. On voudrait souvent lui voir plus de modération dans lenvie de s'enrichir et moins d'empressement à demander; mais les circonstances sont critiques, les occasions peuvent ne plus se présenter, et, connaissant l'instabilité des fortunes, il ne résiste pas à la tentation. Les extraits suivants de sa correspondance, à diverses époques, prouvent que, s'il était soigneux de ses intérêts, ses frères avaient aussi en lui un protecteur dévoué.

($3 septembre i65i.) crJe vous demande en grâce la prébende de Rugny, qu'avoit feu M. Talon, curé de Saint-Germain, dépendante de vostre abbaye de Saintr-Médard de Soissons, pour un de mes frères, qui est bachelier de Sorbonne.*

(3o septembre 1601.) «Pour les charges, que vous avez, de secrétaire des commandemens et intendant de Monsieur, j'ay desjà trois marchands eu main pour celle d'intendant; reposez-vous-en sur moy. Si vous désirez me gratifier sur le prix de l'une des deux, ce sera une nouvelle obligation que vous acquerrez sur moy, qui ■M sera d'autant plus sensible que je n'ay pas accoustumé de gagner, y ayant huit ans que je sers sous M. Le Tellier, sans avoir jamais reçu un sol de gratification1; et plus de la moitié (quatre années), j'ay vécu à mes dépens, sans en faire jamais aucune plainte. Vous ne devez point douter que je ne coure vostre fortune avec joye et que je ne sois à vous sans réserve. Et pour vous faire connoistre si je m'en puis départir, je mets au compte des obligations que je vous ay : i° une lieutenance au régiment de Navarre, que la Reyne a donnée à un mien frère, qui estoit mousquetaire, après avoir reçu huit coups de mousquets, de fusils et de grenades, sur la brèche de Chatel ; ti° le bénéfice que je vous ay demandé pour un mien frère, si vous m'en gratifiez; 3°l'employ du tiers des prises

1 On \u;ul voir, en se reportant aux louché précédemment diverses gralilica- |»ag« m» cl ILI, que Colbert avail lions.

xuv INTRODUCTION

où j'auray un de mes cousins; non que j'aye eu dessein, eu vous le proposant, de le gratifier, estant très-assuré qu'il vous y servira utilement et qu'il gagnera bien ses appointemens, mais parce que cela luy donnera de l'employ et de quoy espargner son revenu; 6° la gratification que vous voulez me faire, qui est très-considérable et plus que je ne mérite de beaucoup; et de plus la considération en laquelle vostre nom me met auprès de la Reyne, outre une infinité d'autres obligations que je vous avois, avant que vous m'eussiez conlié vos affaires. Et encore, le grand travail que vos affaires dm donnent me tient lieu d'obligation, parce que mon esprit estant actif, s'il n'avoit de quoy s'occuper, il tourneroit son activité contre luymesme, ce qui ne pourroit se faire qu'au détriment de ma santé. •»

Le 20 août 1 65s, Colbert demande l'abbaye de Notre-Damela-Grande, de Poitiers, valant 1,800 livres de revenu, pour son frère qui a obtenu récemment un bénéfice de 800 livres. Puis il ajoute : a Comme je ne suis pas d'humeur à diminuer les grâces que Vostre Eminence a eu la bonté de me faire, je fay publié de la valeur de i,5oo livres. J'espère que Vostre Eminence m'accordera cette grâce, puisqu'il n'y a pas d'apparence que ce bénéfice soit fort couru, et qu'elle n'a point de créature plus Gdèle et plus passionnée pour tout ce qui regarde ses intérests. *

(22 novembre î6oû.) «Le bénéûce de Saint-Ligeairc dépendant de Saint-Médard de Soissons vaque à présent par la mort du nommé Vallois. Je vois beaucoup de personnes qui s'empressent pour l'obtenir de Vostre Éminence; je la supplie de me l'accorder. Celuy-là avec les deux autres que Vostre Eminence m'a desjà accordés feront un revenu de 11,700 livres. Au cas que Vostre Eminence trouve que ce soit trop, je luy demande au moins la préférence de l'un des deux derniers qui ont vaqué K%

Un an après, le capitaine de la volière des Tuileries étant mort, M. Le Camus, surintendant des bâtiments, avait prié Colbert de demander cette charge, dont il offrait 20,000 livres, payables en billets de l'Epargne, alors fort décriés, a Comme je n'estime pas,

' Arch. de» AIT. dtr. France, vol. pièce ai. (Lellre non publiée.)

INTRODUCTION

ajoute Colbert, que celle proposition puisse réussir, si Vostre Eminence avoît la bonté de m'en gratifier, elle m'obligcroit infiniment; et mesme, si elle désiroit que j'en donnasse quelque chose, ses volontés seroient exécutées. « Le Cardinal lui répondit : <r J'avois demandé cette charge pour d'Arlagnan, mais je ne scavois pas qu'elle valustplus de 6,000 livres. Si je pouvois faire quelque chose pour vous, je le ferois; mais vous voyez l'engagement dans lequel je suis, a Revenant sur le même sujet, Colbert écrivait encore le 5 novembre 1 653 : «Le capitaine de la volière des Tuileries est mort à Perpignan. Je considère cette place pour le logement qu'elle me donoeroit proche le Louvre. . . i> r

(jg juin i65ù.) n H a couru icy un bruit de la mort de M. l'évesque de Nantes, qui a deux petites abbayes et deux prieurés, dont l'un dépend d'Aunay, qui vaut 6,000 livres de rentes. Je supplie trèshumblement Vostre Eminence, si ce bruit se trouvait vray, ou en cas pareil, de me gratifier de quelque bénéfice à peu près de cette valeur l. a

(i8 juillet i65ù.) «L'on m'a donné avis de la maladie de l'abbé de SaintrMartin de Nevers, qui est fort âgé. Son abbaye vaut 3,ooo livres de rentes. Dans le dessein que Vostre Éminence a de prendre ce duché, cette abbaye seroit fort à ma bienséance. Je supplie Vostre Eminence d'avoir la bonté de l'accorder à mon frère, au cas qu'elle vienne à vaquer. »

Cent fois encore, depuis cette époque, Colbert demanda au Cardinal des bénéfices, des prieurés, des charges à la cour et dans les provinces, pour lui et les siens. La plus considérable de ces charges, celle de secrétaire des commandements de la reine à venir, comme on disait, au moment où la maison de Marie-Thérèse fut formée, lui fut accordée gratuitement, comme preuve de faveur et de confiance tout à la fois. Or, Colbert, après des sollicitations réi- ■ térées, obtint l'autorisation de la vendre et en retira 5oo,ooo livres, près de deux millions et demi d'aujourd'hui.

1 RiU. Imp. Mw. Baluze, Papier* des Armoires, vol. 1 76, fol. h*. (Lettre non publiée.)

xlïi INTRODUCTION.

Une seule chose, après l'insatiable convoitise de celui qu'il servait, pouvait l'excuser : c'était le zèle extraordinaire avec lequel il s'occupait des intérêts de Mazarin. « Autant de lumières que Dieu m'a données, lui écrivait-il le 20 juin 1 65 1 , je les employé à déterrer, pour ainsy dire, la connoissance de vos affaires, et cela sans aucune assistance de qui que ce soit, t Dans la même lettre, il engage le Cardinal à renvoyer un ancien intendant qui ne veut pas rendre ses comptes, et il ajoute : <rEn écrivant cecy, je scais bien que Vostre Éminence peut attribuer ce que je luy écris sur ce sujet pressamment à quelque mauvaise cause; mais comme je « sens ma conscience nette et incapable de se détourner du droit

chemin de probité, je laisse agir mon esprit, qui ne se peut meslcr d'aucune affaire à demy dans sa pente naturelle. Je sçais bien qu'il y a quelque risque, et mesme qu'il est grand, de trancher ainsy dans les intérests de Vostre Éminence; mais je sçais bien aussy que toutes ses affaires, de quelque nature qu'elles puissent estre, et de bénéûces et de Gnances, sont presque toutes péries jusqu'à présent, faute d'une personne qui ayt esté assez hardie pour passer par-dessus cette considération et qui ayt eu assez de force d'esprit pour prendre sur luy toutes les mauvaises satisfactions que Vostre Eminence peut tesmoigner, et aller toujours au bien de ses affaires. *

Sept jours après, il lui écrit encore : w D'autant plus je perce le fond de vos affaires, d'autant plus j'y trouve quelque jour de les liquider, pourvu que vous approuviez ma maxime, qui est de sortir généralement de toutes celles qui seront mauvaises au fond , de n'en entreprendre point d'injustes, et d'avoir toujours pour but. dans l'esprit, de rendre vostre bien net et liquide.» Après avoir fait luire ces espérances et donné ces sages conseils, Colbert continue, en mêlant avec une habileté profonde, à des reproches plus apparents que rée.ls, un grain de flatterie qui dut aller au cœur du Cardinal : cr Je vous avoue franchement que si vous m'aviez chargé de vos affaires dans le commencement, ou dans le cours de vostre ministère, vous n'auriez pas souffert guère de temps que je m'en fusse meslé , parce qu'il ne m'auroit pas esté possible de souffrir

l'horrible dissipation que vous avez faite de vostre bien, soit en donnant vos meilleurs bénéfices, soit en créant de grandes pensions sur ce qui vous en restoit, soit en empruntant de tous costés pour le Roy et vous incommodant au point où vous estes présentement. Ceux qui s'en sont meslés ont eu autant d'intelligence et de probité que moy, mais pas tant de hardiesse que j'aurois eue et qui estoit nécessaire pour vostre service. Tous vos amis et serviteurs de deçà conviennent de deux choses : Qu'il falloit à Vostre Eminence une personne qui eust la hardiesse de luy résister dans l'envie immodérée qu'elle avoit de dissiper son bien, et remontrer qu'elle pouvoit bien tesmoigner son zèle et sa passion pour l'Estat sans se ruiner comme elle a fait; et de plus qui, sur un fondement de probité et de connoissance, eust achevé toutes les affaires de Vostre

Eminence en prenant promptement son party quand il falloit perdre quelque chose, à quoy Vostre Eminence n'a jamais pu se résoudre; et personne aussy n'a eu la hardiesse de l'entreprendre, crainte d'estre soupçonné, tj

Un peu plus tard, le 28 «mût 1 65 1 , Colbert se plaint à Mazarin, dans les termes les plus vifs , des obstacles sans cesse renaissants qu'il rencontre pour la mise en ordre de ses affaires. « Tous vos bénéfices, dit-il, périssent par une confusion de chicaneries et de procès dont le nombre augmente tous les jours; à quoy je ne puis remédier faute des papiers que M. Euzenat a en ses mains. Au nom de Dieu, prenez résolution, ou de faire en sorte qu'il vous les remette, ou de luy remettre toutes vos affaires et m'en décharger, vous assurant que je suis dans une inquiétude et un chagrin, que je ne puis supporter sans péril de ma santé, de voir périr toutes vos affaires, faute d'ordre et d'un bon establissciuent. «

En6n, le 2 septembre suivant, préoccupé des intrigues organisées pour perdre le Cardinal , il lui conseille fortement de s'en remettre absolument à quelqu'un de ses amis de Paris. Au mois de mars 1 65 1 , la noblesse et le clergé avaient obtenu de la Reine quelle réunirait les états généraux au mois de septembre suivant. Ce moment venu, on discutait sur le choix de la ville où ils se

xLviti INTRODUCTION.

tiendraient. Colbert, qui était pour l'ajournement indéfini des états, rend compte de ces discussions au Cardinal, et il ajoute : cr Voilà bien des maux, qui sont d'autant plus grands, que ces gens-là [Gaston d'Orléans et ses partisans] sont dans le chemin de se rendre maistres de l'esprit de la Reyne, par leurs flatteries continuelles, et que le crédit que vous conservez toujours sur son esprit (qui est, sans vous flatter, aussy grand que jamais, et la seule chose qui les en puisse empescher) se trouve partagé en autant de parcelles que vostre conGance. Tout le monde s'écrie contre cela , et l'on vous impute la faute de tout le désordre qui pourra arriver en vos affaires. Il faut qu'en cette matière, comme en celle de vos affaires domestiques, vous choisissiez, et que vous examiniez bien pour faire un bon choix; mais, après que vous l'aurez fait, il faut que vostre confiance soit assemblée en ce seul canal ; que tous ceux qui sont dans vos intérests se rejoignent à luy, et que vous vous défassiez, pour ainsy dire, à son profit, de tout le crédit que vous avez sur l'esprit de la Reyne, afin qu'il puisse luy donner les lumières nécessaires pour démesler les diverses intentions d'un chacun, de quoy vous sçavez bien qu'elle n'est pas capable. Voilà ce que M. de Senneterre m'a chargé de vous mander; et il vous prie de ne point croire qu'il y ayt aucune pensée d'intérest meslée dans ce conseil. «

Si le cardinal Mazarin avait, comme le disait Colbert dans sa lettre du 27 juin 1 65 1 , compromis sa fortune pour le service de l'Etat, son désir de la rétablir était bien arrêté. Au mois de juillet suivant, le président de Maisons, surintendant des finances, fui remplacé par M. de La Vieuville. A ce sujet, Colbert écrivait au Cardinal, le 2 k juillet, comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus naturelle : g Le changement en la surintendance est tout public, et l'on y ajoute que M. de La Vieuville vous donne 600,000 livres... Le dessein de changer le surintendant est fort bon

INTRODUCTION. xi.ix

pour vous, pour la Reyne, parce que, effectivement, il ne fait rien pour vous que par force... n Ce changement ne pouvait fore, en effet, que trè9-avantageux à Mazarin, puisque, indépendamment iies/»oo,ooo livres données par M. de La VieuviHe, on devait trouver en lui Un ministre dévoué et prêt à tout. Le st8 juillet, Colberl écrivait encore : cr M. le Surintendant tesmoigne de grandes chaleurs pour vostre service et fait de grands sermens qu'il veut quitter les ûnances après qu'il aura accommodé vos affaires... S'il demeure longtemps dans cette bonne disposition, vous en recevrez beaucoup d'avantages : il faut voir les effets. *^

Ces effets, il faut le dire , ne répondirent pas d'abord aux espérances de Colbert. Prévenu contre lui, le surintendant de La VieuviHe ne voulait pas même le voir et prétendait traiter les affaires du Cardinal par l'intermédiaire de Bartet, intrigant habile, qui s'était poussé, disait-on, auprès de Mazarin en portant sa correspondance secrète avec la Reine, ff II est de la dernière importance, lui écrivait à ce sujet Colbert, le 2 3 septembre t65i, que vous leviez les difficultés que M. de La VieuviHe fait de travailler avec raoy; vos affaires ne peuvent se traiter par une tierce personne, comme le prétend M. Bartet. * Le but de La VieuviHe et de ses amis était d'ôter à Colbert la gestion des affaires du Cardinal. Blessé de leurs menées, il s'en plaignit à ce dernier, qui le rassura sans doute en termes affectueux, car il lui répondit, le i3 octobre : <r Je suis fasché que vous ayez pris pour des craintes de défiance ce que je vous ay cy-devant écrit touchant M. de La VieuviHe. J'avoue que la bonté avec laquelle vous agissez avec moy est si grande que j'en suis confus et que je désespère de la mériter par une continuité de services de toute ma vie. -n On sut enfin que M. de La VieuviHe reprochait à Colbert son attachement à Le Tellier et au dernier surintendant, le président de Maisons.

Le icr novembre i65i, Colbert s'expliqua sur ce point avec Mazarin, dans une lettre pleine de dignité.

«Pour le premier, dit-il, il a raison, j'ay esté à M. Le Tellier, et suis tout à fait dans ses intéreste, et ne m'en départira) jamais,

,. INTRODUCTION

parce que je sçais bien qu'il est trop homme d'honneur pour pouvoir désirer de moy des choses qui aillent contre l'attachement que j'ay pris avec vous, à quoy luy-mesme m'a porté. Et ainsy, dans les conférences avec M. de La Vieuville, s'il estoit question de faire quelque chose contre M. Le Tellier, il ne seroit pas bien conseillé de me le communiquer; mais comme il n'est question que de mettre quelque ordre à vos alïaires,cela cadrera aux intérests et aux inclinations de M. Le Tellier, qui n'a point d'autres intérests que les vostres, et qui conservera toujours la fidélité à laquelle sa reconnoissance l'oblige envers vous. Quant à M. de Maisons, quand il seroit vray que j'aurois quelque amitié particulière avec luy, la conduite que M. de La Vieuv ille tesmoigne appréhender est si contraire à mon humeur et si fort éloignée de ce qu'un homme d'honneur doit faire, que, s'il estoit question de mon salut, je ne trahirois pas un secret de cette nature que mon ennemy mesme m'a u roi t confié : et après m'estre donné à vous et m'estre chargé du soin de toutes vos all'aires, ce seroit une estrange infidélité de vous trahir en la personne d'un de vos amis qui travailleroit utilement à votre soulagement... Quant à ce que vous m'ordonnez de faire mon possible pour lier amitié avec M. Bartet, je vous diray que je ne crois pas qu'il se plaigne de moy; au moins ne luy en ay-je donné aucun sujet, soit par mes actions, soit par mes discours. Je ne le connoissois point du tout et l'estimois parce que j'entendois dire que vous aviez estime pour luy. 11 vint à mon logis, comme je vous en ay rendu compte; j'ay esté chez luy, en suite d'une lettre que je reçus de vous, où je luy tesmoignay que je ferois toutes choses pour mériter son amitié. Depuis, je n'en ay ouy parler que par une infinité de discours assez impolis qu'il a faits contre moy; nonobstant cela, puisque vous jugez nécessaire, pour vos intérests , que je vive bien avec luy, vous pouvez ordonner tout ce qu'il vous plaira; j'y obéiray ponctuellement, pourvu que vous ne m'obligiez pas à rien faire de bas à son égard, et que vous considériez que, s'il y a quelqu'un do maltraité, c'est moy, par les discours qu'il a laits à toutes sortes d«* personnes. Je vous puis assurer néanmoins que, quelque aigre qui»

INTRODUCTION. u

soit mon esprit et attaché a sa manière d'agir, qui peut-estre n'est pas si souple qu i! seroit nécessaire , je ne manqueray point de l'aire tout ce qu'un homme d'honneur doit faire, pour bien vivre avec ledit sieur Bartet; et que, pourvu qu'il ayt la mesme disposition de spneosté, vous aurez toute satisfaction. Comme je ne cherche point à me faire de fortune et que je n'ay d'autre passion ni «l'autre ambition que celle de mettre vos affaires en bon estât, je ne fera y jamais difficulté de luy laisser tout ce qu'il y aura à négocier avec la Revue, et tiendray toute une correspondance avec luy pour cela.r

Malgré ces concessions et ces avances, les difficultés avec le Surintendant ne s'arrangeaient pas. Colbert lui avait pou liant écrit pour complaire à Mazarin, mais La Vieuville ne lui répondit mémo pas. tCeluy qui porta la lettre à un de ses valets de chambre, écrivit Colbert au Cardinal le 8 novembre 1 65 1 , s'estant présenté le lendemain, pour voir s'il y avoit quelque réponse, ce mesme valet luy dit que M. de La Vieuville l'avoit querellé la veille et qu'il luy avoit défendu de se charger jamais de quelque chose qui vinst de cette part.» La lutte entre les amis de Mazarin n'avait pas encore été aussi animée. Dénoncé par La Vieuville et par Bartet, Colbert aurait infailliblement succombé, si déjà Mazarin n'avait apprécié son intelligence et son zèle. Le i5 novembre, le Cardinal écrivit à Bartet, à la suite d'une nouvelle dénonciation : trJe réponds que Colbert est à moy, et qu'il noyeroit toutes les personnes qu'il aime, pour mes intérests, sans excepter Le Tel lier. 11 fait profession d'honneur, et est à mes gages, et prétend faire ses affaires en avançant les miennes. Je ne sçais donc pas comme on peut soupçonner que, pour obliger Le Tellier, il taschera de préjudiciel* à La Vieuville, puisqu'il ne le peut pas faire sans ruiner mes intérests. Colbert ne se mesle d'autre chose imaginable que des affaires que vous sçavez; et si vous aviez la moindre jalousie de luy, vous auriez î^rand tort et n'auriez pas reconnu quelle est l'amitié que j'ay pour vous. *w Enfin, toutes ces querelles funestes aux intérêts de Mazarin furent apaisées, et le iCT décembre i65i, après plusieurs mois de tracasseries, qui durent laisser dans l'esprit de Colbert un res-

m INTRODUCTION.

sentiment profond, il écrivit au Cardinal : k Les soupçons de M. de La Vieuville sont levés, et je suis présentement fort bien avec luy, au moins à ce qu'il me semble, »

Mais cette difficulté n'était pas la seule de ce genre. Le Cardinal s'en créait d'autres, chemin faisant, par ingratitude et grâce à cette triste disposition qu'il eut toujours a n'accorder que contraint et forcé la plus légère faveur à ceux mêmes qui le servaient le mieux. On a vu comment Fouquet, alors protégé par Colbert, apparut sur la scène politique, et son vif désir de prendre quelque engagement avec le secrétaire d'État Le Tellier, qui s'en soucia médiocrement. Depuis, Fouquet avait acheté la charge de procureur général au parlement de Paris, où il rendait, malgré Broussel et ses amis, de véritables services au Cardinal. D'un autre côté, l'abbé Fouquet, son frère, s'était jeté à corps perdu dans le parti de Mazarin , dont il s'était fait l'âme damnée. Désireux, on s'en doute bien, d'avoir des preuves effectives de sa reconnaissance, il sollicitait depuis quelque temps une abbaye; mais on le payait cren belles paroles, suivant le style accoutumé.*» Le Procureur Général prit fait et cause pour son frère avec une vivacité extraordinaire, et écrivit à Colbert à ce sujet, le 8 novembre 1 65 1 , une lettre dont celui-ci envoya la copie à Mazarin. * Je vous avoue, disait Fouquet, que je suis étonné que Son Eminence ne change point de méthode, après s'estre si mal trouvé de ses maximes ordinaires : l'une de ne rien faire pour ceux qu'il croit attachés avec honneur et fidélité a son service; et l'autre, de croire qu'en tenant les personnes en suspens longtemps, il les conserve dans la volonté de faire toujours quelque action nouvelle pour mieux mériter les grâces qu'on demande de luy. Il me semble que, quand les services qu'on luy a rendus jusqu'à présent ne le toucheroient point, ce que je puis et pour et contre son intérest icy devroit estre de quelque considération, et c'est ce qui m'oblige de vous écrire celle-cy, afin que vous me fassiez la grâce de luy faire sçavoir que je suis horriblement surpris de ce procédé, et qu'il n'y a rien qui me puisse offenser si sensiblement que de traiter mon frère du commun, luy qui n'a point »

INTRODUCTION. lui

fait d'action du commun quand il s'est agy de son service et dans sa disgrâce. Ce quejen'ay que faire d'exagérer, parce qu'il le sçait encore mieux que nioy.* Fouquet terminait en priant Golbert t( écrire de bonne encre, et demandait avant tout de savoir à quoi s'en tenir trpour ce que, disait-il, vous scavez qu'il ne faut point faire estât que des affaires achevées, n

La situation était délicate, mais Golbert n'était pas homme à compromettre sa fortune par une démarche inconsidérée; quoi qu'il en soit, Fouquet était alors de ses amis, et sa plainte, au fond, lui semblait juste. Que faire? Il blâma ses prétentions tout en ayant soin d'ajouter que le Gardinal avait encore grand besoin de lui pour le rétablissement de ses propres affaires : <r Je vous envoyé la copie d'une lettre que je reçus hier de M. le Procureur Général qui m'a extraordinairement surpris, parce que je ne l'avois jamais entendu parler de cette sorte. Je ne vous puis dire autre chose, sinon qu'il faut que son esprit se soit aigry par quelque rapport; et quand je considère que, dans les remerciemens que vous m'avez ordonné de faire sur l'arrest qui a esté donné, vous ne m'avez point parlé de luy, j'appréhende fort qu'il n'y ayt quelque fondement. Je vous plains d'autant plus que la mauvaise conduite que l'on a tenue en vos affaires vous a réduit à ce point de nécessité que vous avez besoin de tous ces gens-là, et que, plus vous en avez besoin, plus ils vous tiennent le pied sur la gorge, pour exiger de vous des choses que vous ' n'estes en estât ni en pouvoir de leur accorder. Il est de mes amis, et je suis obligé de vous dire qu'il vous a très-bien servy depuis que j ay la direction de vos affaires. Je ne puis toutefois ni'empescher de blasmer son procédé et de le trouver tout à fait extraordinaire. Et soyez sur cela persuadé qu'il n'y aura jamais d'intérest ni d'amitié qui me puisse empescher de vous rendre ingénument la vérité, comme je la connoistray. Ce mauvais rencontre est d'autant plus important que, d'abord que le Procureur Général ne concourra pas, par ses conclusions favorables, à remettre l'ordre dans vos affaires, il les faut abandonner absolument : c'est à vous à y aviser. r> tat-iJ nécessaire d'ajouter que l'abbé Fouquet obtint l'abbaye qu'il

liv INTRODUCTION.

sollicitait? La faveur dont lui et son frère jouirent longtemps encore auprès du Cardinal , et qui n'atteignit son apogée que trois ou quatre ans plus tard, le prouve surabondamment.

On n'a pas oublié ce que le Cardinal écrivait à Bartet le 1 5 novembre 1 65 1 : « Je réponds que Colbert est à moy, et qu'il noyeroil toutes les personnes qu'il aime, pour mes intérests, sans excepter Le Tellier. n Si habile qu'il fût; Mazarin se trompait, et Colbert, malgré ses protestations fréquentes, lui était moins dévoué qu'à Le Tellier. Un mois après, le 2 3 décembre i65i, il défendait ainsi ce dernier auprès du Cardinal : cr Quoy que l'on vous écrive de deçà, il fera son devoir. Quand l'expérience de sa vie passée ne vous feroit point connoistre qu'il ne manquera jamais à la gratitude qu'il doit avoir pour vous, ses intérests vous doivent persuader que, ne pouvant subsister que par vous, il ne se départira point de ce qu'il vous doit. « A la même époque (i5 décembre iG5i), Colbert se plaignait du silence de Mazarin. Quelques lettres de lui à Le Tellier, du commencement de janvier l65a , nous font pénétrer dans sa pensée intime, et découvrent un coin fort curieux des intrigues de la cour. «Du * janvier. — M. le Cardinal est ce soir à Épernay, où il passe la Marne. Je l'ay trouvé assez mal disposé à vostre égard, et néanmoins fort réservé sur ce sentiment. Et la manière dont il a traité les matières tesmoignoit beaucoup plus de venin dans le cœur qu'il n'en paroissoit par les discours, t» Le Cardinal reprochait alors à Le Tellier d'avoir de l'amitié pour madame d'Aiguillon, son ennemie irréconciliable, qu'il accusait de lui faire la guerre avec des armes plus dangereuses que le parlement, et qui, liguée avec le père Vincent de Paul, le curé de Saint-Sulpice, le confesseur de la Reine, rralloit près d'elle à l'assaut, d'une adroite mais furieuse manière, en sorte que-c'estoit merveille que l'esprit de la Reyne eust résisté comme il avoit fait, n Deux jours après: «Nostre homme, dit Colbert, n'est pas toujours le mesme; mais il est encore pis qu il n'estoit : il ne pensoit jamais au lendemain; à présent il ne pense j>as du matin à midy et raisonne toujours sur de faux fondemens. Ses patrons sont le

INTRODUCTION. lv

comte Broglio et l'Ondedei (l'évèque de Fréjus), qui s'entre-prestent la main : celuy-là pour la guerre, celuy-cy pour le conseil, qui, seachant le dedans du royaume comme vous sçavez , fait des raisonnemens sur toutes choses qui excitent ma compassion. H a si bien travaillé que ce n'est plus qu'un seul esprit qui anime ces ileux corps. •»>

Pour quel motif le Cardinal se méfiait-il ainsi de Le Tellier? Une lettre de Colbert à ce dernier, du îs janvier i65îî, nous l'apprend. -La Reyne, écrit-il, luy a fait dire (à Mazarin), par le dernier courrier de M. de Mercœur, que tous ceux qui sont à la cour ne souhaitent point son retour : plusieurs, parce qu'ils ne sont pas de ses amis, et les autres par l'appréhension qu'ils ont des mauvaises suites. Vous estes du nombre de ces derniers, n Les lettres de Colbert confirment ici pleinement ce que, trente-cinq ans plus tard, Bossuet dit de Mazarin dans l'oraison funèbre de Le Tellier. > -Deux fois, suivant Bossuet, ce judicieux favori sut céder au temps et s'éloigner de la cour. Mais, il le faut avouer, toujours il y veut revenir trop tôt. Le Tellier s'opposoit à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect; et, sans craindre ni les envieux, ni les méfiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il ifloit, d'un pas intrépide, où la raison le déterminoit.* L'idée fixe de Mazarin était donc, en ce moment, de revenir à la cour, et il considérait comme ennemis tous ceux qui n'entraient pas «lans ses vues. Une autre lettre autographe de Colbert, du 16 novembre 1 65 1, à un destinataire resté inconnu, porte ce qui suit: 1 Nous sommes icy en toutes les peines du monde de sçavoir de quelle manière nostre homme (le Cardinal) veut venir. Cela, nous le m avons affirmativement; la manière, nous l'ignorons. Nous voyons beaucoup d'apparence que c'est à main armée. D'un autre «osté, j'y vois tant de périls et un si grand éloigne m ont de la tour, que j'ay peine à croire qu'il prenne ce party. . . En vérité, «'est une chose pitoyable que de voir la France en mains si peu judicieuses et si prévenues de leur amour-propre. *

Cette regrettable dissonance est la dernière que l'on remarque

m INTRODUCTION.

dans la correspondance de Colbert. A partir de cette époque, si fidélité n'est plus mise à l'épreuve. A ce moment, d'ailleurs, bien d'autres hésitaient encore et cherchaient leur chemin. « Vos ennemis, écrivait-il au Cardinal le 22 février t65a, demeurent vos ennemis, les indifférons cherchent d'autres attachemens, et les amis se mesnagent fort. Je demande pardon à Vostre Eminence si je me suis laissé glisser dans ce discours. Je reconnois mon ignorance sur des raisonnemens de si haute volée. Ce sera pour la dernière fois.* Or, le lendemain même, trouvant sans doute, comme il fit toujours, que Mazarin s'effaçait trop et manquait d'énergie, Colbert lui écrivait encore : r Au nom de Dieu, envoyez-moi une déclaration pour la faire imprimer, et donnez ordre qu'elle soit envoyée à tous les procureurs généraux- des parlemens. n On voit déjà le caractère se faire jour, les oppositions se montrer. Mais la situation s'est enfin dégagée, et Mazarin est redevenu le maître absolu. 11 s'agit maintenant de reconstituer sa fortune que les troubles des années précédentes avaient anéantie. C'est ici surtout que Colbert va lui prodiguer les conseils. Le i3 octobre i65a, il lui soumet, pour arriver à ce but, plusieurs moyens qui ont été concertés avec des négociants de Marseille. Le premier consisterait à fonder une compagnie au capital de 200,000 livres pour le trafic du Levant. «Le profit, dit Colbert, est de s5 ou 3o pour cent par voyage, qui dure six mois, et deux mois de vente. En faisant assurer, ce profit est réduit à 1 5 pour cent. * L'autre proposition , tr beaucoup meilleure, plus faisable et plus avantageuse,* avait pour objet le commerce avec la côte d'Afrique. Colbert évaluait le profit à 5o pour cent par an, outre une pension considérable que ferait la compagnie. D'après ces avis, Mazarin se fit, en effet, le commanditaire de plusieurs compagnies; mais leurs opérations ne réussirent pas, et il résulte d'un état de ses biens en 1 658 , qu'il y perdit (100,000 livres.

A vrai dire, il avait sous la main des moyens moins chanceux «pie le commerce maritime pour rétablir sa fortune, et nous verrons plus loin qu'il ne s'en lit pas faute. On trouve, à ce sujet

INTRODUCTION. lvii

même, un curieux et fâcheux détail dans une lettre du 16 octobre t65a, par laquelle Colbert envoyait au Cardinal un mémoire destiné à être rendu public, «pour servir de réponse aux reproches qui luy estaient faits de l 'enlèvement des trésors. Je le réduisis, ajoute Colbert, l'augmentant et le tournant, en la forme que je jugea y la plus convenable pour estre reçu du public, ce qui le rendra pcut-estre, en beaucoup d'articles, peu intelligible à Vostre Erninence ... t La fin 3e la lettre répond au début et prouve que l'art de grouper les chiffres n'est pas une invention moderne. Vaudraitil mieux taire ces complaisances et ces faiblesses? Mais quel prix auraient les éloges si l'histoire, comme un témoin devant la justice, ne disait toute la vérité?

Cependant la Fronde s'était enfin complètement perdue par ses fautes accumulées, et l'on parlait beaucoup, au commencement de novembre i 65a, du retour de Mazarin à Paris. Au mois de janvier précédent, Colbert trouvait ce projet intempestif; la situation étant changée, il écrivit le 1" novembre au Cardinal, que tout le monde se réjouissait de son retour, et qu'il n'y avait très -certainement rien à craindre des Parisiens. H lui conseillait en même temps, au lieu d'aller retrouver le Roi à Saint-Germain, d'entrer dans Paris, accompagné des chevau-légers et des gendarmes de la garde, par la porte Saint-Martin, et d'aller droit au Louvre. «Cette entrée, ajoutait Colbert, seroit bien plus ferme, plus intrépide, et feroit bien mieux connoistre aux estrangers et à toutes les provinces du royaume combien le Roy est maistre de cette ville; et je serois facilement caution qu'elle se peut entreprendre sans aucun péril. Je sçais que Vostre Eminence n'entreprendra pas cette action sur mon cautionnement, mais elle y fera telle réflexion qu'il luy plaira. Surtout, que Vostre Eminence ne se laisse point persuader par sa bonté naturelle au rappel des exilés (MM. de Châteauneuf, Chavigny, madame de Longueville, etc.). Au contraire, qu'elle prenne résolution d'en exiler de nouveaux aux premières propositions qui Seront faites contre l'autorité du roy dans le parlement. Vostre Eminence sçait que je ne m'ingère guère des affaires d'Estat. Je luy

uni INTRODUCTION.

demande excuse pour cette fois : mon zèle m'a emporté; je reviens à mes affaires. •■ On lit quelques lignes plus bas : n Je fais sortir toutes les personnes que M. Tubeuf avoit logées dans le palais de Vostre Éminence, et feray nettoyer partout. 1 Trois mois après, le 3 février i G53 , Mazarin , suivant à moitié le conseil de Colbert, rentrait dans Paris accompagné de Louis XIV et d'Anne d'Autriche, qui étaient allés à sa rencontre jusqu'au Bourget, et le soir, une fête des plus brillantes avait lieu à la cour. Le cardinal de Retz , la duchesse de Longuevillc et leurs adhérents étaient vaincus, dispersés, et l'adroit Mazarin allait régner sans partage pendant huit ans.

Les lettres que Colbert lui écrivait se distinguent, on la déjà vu, par un cachet de variété tout particulier. Les sujets les plus différents s'y coudoient et s'y heurtent. Après des pages d'un intérêt capital sur la conduite des princes, du parlement et de la noblesse, des détails infimes. On aura plus loin d'autres exemples de ces disparates, qui peignent d'ailleurs Golbert et Mazarin. Une affaire imprévue vint tout à coup préoccuper ce dernier. Le surintendant de La Vicuville était mort subitement, et il s'agissait de le remplacer. Une scène piquante se passa à cette occasion à la cour. Anne d'Autriche demanda à Colbert si M. de La Vieuville avait fait pour le Cardinal des aiïaires d'une nature telle qu'il fallût en dérober la connaissance à son successeur, t Je fis réponse à Sa Majesté, écrit Colbert le U janvier 1 653, qu'il ne s'estoit passé aucune affaire dont je ne luy fisse le rapport en présence de deux mille personnes. Elle me dit qu'elle le croyoit, mais que M. Ondcdei, avec la princesse Palatine, luy avoient voulu persuader le contraire. r> Favori particulier et tout à fait intime de Mazarin, Ondedei n'était pas aimé de Colbert, qui ne manquait jamais l'occasion de le desservir. Naturellement, Aune d'Autriche s'en rapporta aux assurances de Colbert. Il n'y avait donc plus qu'à remplacer M. de La Vieuville. Les candidats et les donneurs d'avis ne manquaient pas. Après avoir dit à plusieurs reprises qu'il voulait rester étranger à toutes les brigues, Colbert s'était chargé d'écrire au Cardinal qu'un intendant des finances très-bien en cour, M. de Bordeaux, serait à sa

INTRODUCTION. ux

dévotion et offrait de faire rr tout ce que Son Erainence désirerait. — Ce que je puis ajouter à Vostre Eminence, continuait Colbert, est que cet homme-là a un merveilleux talent pour embarquer l'homme d'affaires, et qu'on luy est obligé de tous les édits qui ont esté vérifiés ces jours passés, tant pour les avoir concertés que pour les avoir soutenus contre tous les ministres qu'il a rangés de son avis. Et je crois de plus qu'il y aurait quelque seureté à sa parole. Je ne discuteray pas plus avant s'il serait bon ou mauvais, tant pour les intérests de Vostre Éminence que pour sa réputation, de luy accorder une grâce de cette condition. Elle jugera néanmoins facilement, par tout ce qui s'est passé jusqu'à présent, que je ne suis porté d'aucun autre motif que de luy en faire un discours pur et simple, n Revenant encore sur ce sujet, Colbert écrivait au Cardinal, le U janvier 1 653 : a Je ne puis m'empescher de dire à Vostre Eminence qu'elle se donne garde de ceux qui sont d'esprit à sacrifier et à donner beaucoup aux subalternes pour avoir plus de facilité de tromper le principal. C'est en deux mots le désordre du temps passé, qui est ecluy de tous qui peut apporter le plus de préjudice aux affaires de Vostre Éminence et à l'Estat. * Le cardinal Mazarin ne se soucia-t-il pas d'accorder une charge aussi considérable au père de madame de Pomereu, l'ancienne maîtresse et l'agent toujours actif et dévoué du cardinal de Retz? Préféra-t-il , pour diminuer les influences et rester le maître en tout, partager entre deux personnes, comme cela s'était fait déjà plusieurs fois, les attributions de la surintendance? Le 7 février i653, Abel Servien, ancien ambassadeur, qui avait représenté la France avec honneur lors de la conclusion du traité de Munster, et Nicolas Fouquet, déjà procureur général au parlement de Paris, furent uommés surintendants, le premier ayant dans ses attributions la dépense, et le second, chargé (travail bien plusdillicile!) de lui fournir les moyens d'y pourvoir. Quoi qu'il en soit, le protégé de Colbert avait été écarté. Qui peut dire si Fouquet n'eut pas à lutter, pendant tout le temps de sa surintendance , contre ce fâcheux souvenir?

u INTRODUCTION.

Malgré ses soumissions et ses déférences, Colbert s était fait, dès le début, auprès de Mazarin, une position indépendante, grâce surtout a l'insistance avec laquelle il avait réclamé une confiance sans limites. Connaissant à fond le caractère méfiant du Cardinal, il ne laissait passer aucune occasion sans prendre ses mesures à cet égard, allant, quand il le croyait utile, au-devant des explications. « Si j ay toutes les qualités nécessaires pour servir Vostre Ëminence , comme le choix qu'elle a fait de moy doit le faire croire , lui écrivait le i8 novembre t65a, la créance et confiance qu'elle doit avoir en moy ne doit estre ni partagée, ni disputée, ni contestée par aucune personne. Je n'envie à personne son employ et ne me pique que de me bien acquitter du mien. Ces grands esprits qui embrassent toutes choses sont rares. Pour moy, je m'avoue des médiocres, qui ne s'estiment capables que d'une nature d'affaires, mais qui, dans l'application tout entière et la passion pour s'en bien acquitter, ne peuvent souffrir de traverses qui touchent à l'honneur et sont fort délicats sur cette matière.* Six mois après, le 8 mai 1 653, à l'occasion d'un agent à désigner pour diriger les affaires du Cardinal dans son gouvernement de Brouage, Colbert écrivait encore : tr Ce choix doit estre fait promptement , et Vostre Eminence n'y doit point agir par recommandation, mais par connoissance prise par elle-mesme de la fidélité et capacité du sujet sur qui elle jettera les yeux. Et au cas que Vostre Éminence se décharge de ce choix sur quelqu'un, ce doit estre apparemment sur moy, puisque, dans l'honneur qu'elle m'a fait de me confier toutes ses affaires, je puis et je dois mieux connoistre les qualités et talens nécessaires pour la bien servir; et pour la fidélité, je n'aurois garde de luy proposer aucune personne dont je ne luy répondisse comme de moymesme. D Quelque temps après, Colbert fit nommer à ce poste Colbert de Tenon, son cousin, dont nous parlerons plus loin, et qui justifia, dans une longue carrière administrative , la préférence dont

INTRODUCTION. lu

il avait été l'objet. L'extrait suivant d'une lettre du i h juin i05/i mérite aussi d'être noté. <r Quand j'ay proposé à Vostre Eminence do faire réponse en marge de mes lettres , ça esté dans la pensée que cela luy seroit plus commode, comme elle l'avait trouvé ellemême au précédent voyage. Elle en usera comme il luy plaira; et, pour mes lettres, je la supplie de croire que je n'ny aucun scrupule qu'elles demeurent en ses mains Kn

11 faut renoncer à indiquer, même en passant, dans cette rapide esquisse, les sujets innombrables sur lesquels roule la correspondance de Colbcrt et de Mazarin. On l'a déjà vu , toutes les questions du temps, les plus grandes comme les plus vulgaires, y sont abordées, quelquefois dans la même lettre. Le a a juin 1 653 , Colberl prévient Son Eminence qu'on réclame 3oo livres pour les frais d'impression du Ministre victorieux de l'envie, et lui demande quelles gratifications il doit donner à plusieurs auteurs qui ont écrit pour elle dans les derniers temps. crCes personnes, dit-il, paroissant assez incommodées, le bien qu'elle leur fera sera double, si elle le leur fait promptement. D Un peu plus tard (3 mars i65/i) Colbert, qui avait déjà le goût des beaux livres , écrit au Cardinal une longue lettre où il explique les soins qu'il prend pour faire rentrer quelques volumes de sa bibliothèque, vendue par ordre du parlement. Une lettre du 7 juillet suivant contient des détails d'un autre ordre : <rLa mesnagerie est establie; nous avons trois veaux qui sont nourris par six vaches, avec force œufs frais. Le premier seroit excellent à présent. Je fais apporter toute industrie pour les conserver jusqu'à ce que le Roy vienne à Compiègne, afin que l'on en puisse envoyer trois en trois semaines consécutives. J'ay écrit à M. de Broglio pour avoir encore des vaches de Flandre, et M. de Bourges m'en fait venir d'Auvergne. Nous avons six douzaines de poulets d'Inde, autant de poules et poulets qui sont fort bien nourris et qui seront excellens, cent moutons ou brebis, pour avoir des agneaux de bonne heure. La petite truie d'Inde a fait six cochons, dont trois sont morts, et les trois autres auront peine à

1 Bibl.lmp. Mss.Baluze, Papiers de, Armoire* , vol. t76,fol. 33.(Lettr* non publiée.)

un INTRODUCTION.

en échapper, parce qu elle n'a point de lait. J'establis à présent deux volières de gros pigeons. J'auray soin que le faisandier vienne s'y establir au mois d'aoust. Les collines circonvoisines sont fort bien gardées, et il y a force gibier dans le parc. Je fais aussy travailler dans le petit parc à rendre toutes les allées fort belles et fort propres. 11 y aura toute sorte de légumages. u Charmé de ces détails, le Cardinal répond : <r J'ay pris grand plaisir à lire tout ce que vous me mandez de Vincennes, et je vois bien que je dois ce contentement à vos soins, n On a pu remarquer que ce contentement n'était pas stérde. Dans maintes occasions, Colbcrt avait utilisé, à son profit et au profit des siens , la bonne volonté toute-puissante du maître. A chaque faveur nouvelle , ses protestations de dévouement prenaient un caractère plus marqué. <r Vostre Éminence peut estre assurée, écrivaitil le 21 novembre 1 653, à l'occasion d'une grâce accordée à son cousin de Terron , qu'elle trouvera beaucoup de fidélité et d'honneur en tous ceux qui me touchent, et de plus une passion aveugle pour Vostre Eminence. 11 est inutile de lu y répéter tant de fois qu'il faudroit que je fusse le plus meschant de tous les hommes si je ne souhaitois d'avoir mille vies et mille fois plus d'industrie que je n'en ay pour les employer au service de Vostre Éminence , après toutes les bontés qu'elle a pour moy, en toute sorte d'occasions, qui surpassent infiniment toutes celles que personne de sa condition ay t jamais eues pour un domestique K Aussy puis-je assurer Vostre Éminence que ma passion et mon zèle surpassent tous ceux que jamais domestique ayt eus pour son maistre et pour son bienfaiteur. *

De son côté, le Cardinal appréciait chaque jour davantage les services que lui rendait Colbert. A propos d'une liquidation trèsembarrassée que celui-ci venait de terminer, il lui écrivait de Péronne, le a5 août i656 : «Sans vous flatter, je crois que tout autre que vous n'en seroit jamais venu à bout. * Deux jours après, en

1 On voit par la combien la signification tilhomme du roi , l'intention de l'épouser,

de ce mot a changé depuis deux siècles. Lauzun lui répondit : rrSeroil-il possible

Autre exemple: d'après madame de Motte- que vous voulussiez épouser un dômes -

ville, quand la Grande Mademoiselle ex- fi mie de votre cousin germain?'» prima à Lau/.un . qui était premier gen-

INTRODUCTION. lum

apprenant la levée du siège d'Arras, événement îles pins heureux, sans lequel la fortune du Cardinal était de nouveau gravement eomproirtise, Colbert lui écrit que les mescliam sont frappés d'étonnenient; et, saisi d'une belle ardeur, craignant que le Cardinal n'incline encore à la clémence, il ajoute : <r Au nom de Dieu, que Vostre Krainence demeure ferme dans la résolution qu elle a prise de chastier, et qu'elle ne se laisse pas aller aux raisons de beaucoup de personnes qui, les unes plus et les autres moins, et toutes assez ouvertement, ne voudroient pas que l'autorité du Roy demeurast libre et sans estre contre-balancée par des autorités illégitimes, comme celle du parlement et autres. Je supplie Vostre Eminence de pardonner ce petit discours à mon zèle. r> Et le Cardinal de répondre : crJe suis bien ayse de voir les bons sentimcns que vous avez. n

Cependant le calme était peu à peu revenu dans les esprits; l'autorité, si longtemps ébranlée et méconnue, avait repris son empire, et, si les malintentionnés et les meschans ne se tenaient pas pour battus, le pouvoir s'exerçait dans tout le royaume pacifié, d'une manière à peu près absolue. Vers cette époque, soit reconnaissance, soit pour mieux faire sa cour au Cardinal, Colbert eut l'étrange idée de lui adresser et de rendre publique une longue lettre dans laquelle il énuméra avec complaisance tous les bienfaits que lui et les siens en avaient reçus. « Toutes ces grâces, disait Colbert en terminant, et une infinité d'autres que Vostre Éminence a répandues sur toute sorte de sujets, à proportion de leur mérite et mesme beaucoup au delà, devroient bien étouffer la malice de ceux qui ont osé publier quelquefois que les grâces et les bienfaits ne sortoient qu'avec peine de ses mains. Et quelques-uns de ceux mesmes qui en ont esté comblés ont esté de ce nombre, comme si dans le mesme temps qu'ils recevoient ses bienfaits, ils clierchoient des couleurs pour les diminuer, afin de se décharger du blasme de { ingratitude qu'ils méditoient. C'est une matière dont personne ne peut mieux parler que moy : la meilleure partie de ces grâces ont passé devant mes yeux, et je n'en ay vu aucunes, pour peu de mérite

lkiv INTRODUCTION.

qu'ayl eu la personne qui les a reçues, donl le prix n'ayt esté redoublé par la manière obligeante de les faire. - Allons au fond des choses. Les contemporains de Mazarin étaient unanimes à lui reprocher le peu de sûreté de ses engagements et la mauvaise grâce à donner ce qu'il avait promis. La lettre de Colbert, imprimée avec l'autorisation du Cardinal et distribuée à profusion en France et à l'étranger, avait pour but de répondre à cette accusation, et de détacher ceux qui hésitaient encore, en étalant pompeusement les récompenses dont il avait été l'objet. Que pensèrent pourtant de cette manifestation singulière les contemporains désintéressés?

La lettre du 9 avril 1 655 était bien, au surplus, une tactique de la part de Colbert; et ce qui le prouve, c'est qu'à l'époque même* où elle fut écrite, Mazarin, malgré l'autorité reconquise, rencontrait encore des velléités de résistance dans le parlement de Paris. C'était à l'occasion de quelques nouveaux édits que le Gouvernement voulait soustraire à son examen, ce qui occasionnait dans la Compagnie des plaintes vives et persistantes. On a déjà vu l'opinion de Colbert sur cette prétention des parlements. L'extrait suivant d'une lettre du 16 avril 1 655 est des plus explicites. «Tous les bien intentionnés ont horreur de la malice de ces gens-là et se plaignent avec raison et justice que Vostre Éminence ne veut pas forcer sa bonté naturelle pour imprimer des marques de crainte dans leurs esprits, ce qui est la seule voye de les retenir dans le devoir. On croit que le remède présent seroit de faire venir dimanche les doyens des chambres, de leur parler sobrement de la satisfaction que le Roy a du parlement, et de leur oster toute espérance de s'assembler, par des termes forts et énergiques. r> L'année d'après, la querelle s'étant envenimée, Colbert écrivait le 19 février à Mazarin, que les Chambres du parlement voulaient s'assembler à tout prix, et que les malintentionnés poussaient les marchands à faire cause commune avec lui. Le bruit courait en outre que des officiers mécontents étaient venus lui offrir leurs services. Le parlement ayant refusé d'expédier les affaires courantes, Colbert était d'avis qu'il fallait chasser deux conseillers de chaque chambre et

INTRODUCTION. m

les exiler à Thionvillc. *r Et s'ils ne rhangeoient point leur mauvaise conduite, ajoutait Colbert, il faudroit supprimer et chasser tout hors Paris. Si Vostre Emincnce prend quelque résolution plus forte et plus rigoureuse, elle sera encore meilleure; mais surtout qu'elle en prenne quelqu'une et l'exécute sans retardement, n'y avant assurément plus de temps à perdre dans cette affaire, v Les choses n'en vinrent pas à l'extrémité que Golbert semblait en quelque sorte désirer. Cependant les dissentiments continuèrent, et le i 8 août i656 le parlement rendit un arrêt qui mit le ministère en émoi. H avait pour objet de limiter le droit d'évocation dont le Koi jouissait, et qui consistait à retirer une cause à ses juges naturels, pour la déférer exceptionnellement à un autre tribunal. Subsidiairement, H prétendait obliger les maîtres des requêtes a rendre compte en parlement, les chambres assemblées, des arrêts intervenus dans le Conseil du roi. Enfin, le parlement, pour assurer l'exécution de son arrêt, défendait , sous peine d'interdiction , aux avocats et procureurs delà cour, de plaider dorénavant devant les maîtres des requêtes, pour être jugé souverainement.

On se figure l'effet produit par un pareil acte. Le 2 3 août, Colbert écrit à Mazarin que tous les ministres en sont fort scandalisés. Dès le 27, le Cardinal lui répond : a On vient de me dire qu'à Paris on tenoit pour constant que ceux qui pressoient les affaires dans le parlement estoient dans l'intelligence du prince de Condé , et luy faisoient espérer de luy donner beau champ de faire des progrès, moyennant le trouble qu'ils exciteroient dans le parlement. » Trois jours après, le 3o août, Colbert offrait à Mazarin de lui faire, «sur cette matière des évocations, au sujet de laquelle le parlement s'échauffoit toujours, v ce mémoire dont nous avons parlé en commençant.

Vivement encouragé dans cette résolution par Mazarin, il lui

adressa bientôt son travail, dont la minute originale existe encore.

Dans ce mémoire, que nous publions, Colbert reconnaissait bien

que Henri III et Louis XIV avaient renoncé au droit d'évocation;

mais il soutenait que c'était contraints et forcés par le malheur 1. ■

uvi INTRODUCTION.

des temps, et que ces prétendues renonciations tr extorquées par la violence des peuples estoient nulles, de toute nullité. Les précédents étaient donc, dans son opinion, beaucoup plus contraires que favorables au parlement, Vers le même temps, les maîtres des requêtes, qui avaient pris feu à leur tour, envoyèrent auprès du Roi, alors à la Fère, une députation dont Gilbert Gaumain, doyen de leur Compagnie, fut l'orateur. Sûr d'être approuvé, il dit à la Reine que la France n'aurait jamais de tranquillité tant que les princes ne seraient pas sans pouvoir, les réformés sans places, et les parlements réduits au silence, «r Toute la cour, observe un historien contemporain, applaudit à ces invectives, la Reine surtout, qui ne pouvoit oublier les dangers auxquels elle s'étoit vue exposée1. * Anne d'Autriche ayant exigé que le parlement vînt lui faire des excuses à Compiègne, où elle était, Mazarin remarqua que l'avocat général Talon, dont Colbert lui faisait souvent l'éloge, chamoit de race, et semblait plus inflexible encore que son père sur l'infaillibilité du parlement, <rOu je suis bien trompé, écrivit-il à Colbert, ou M. Talon ne cherche qu'à s'acquérir du crédit dans sa Compagnie; ce qui ne peut estre fait qu'à nos dépens. «

Colbert, cependant, s'occupait avec une ardeur infatigable des affaires du Cardinal, auxquelles il consacrait tout son temps. »r n'ayant, lui assurait-il le 9 juin t655, rien à se reprocher, grâce à Dieu , sur le sujet d'aucunes débauches, divertissemens, promenades ou autres affaires, v II lui dira plus tard (1 G juin 1669), sur le même sujet : cr J'ajouteray à cela le peu de disposition naturelle que j'ay à laire ma cour auprès des dames, après avoir passé toute ma vie dans un travail presque continuel... * Non content, d'à illeurs, de donner tous ses soins aux intérêts matériels de Mazarin, il signalait souvent à son attention des questions d'un ordre plus élevé. Après avoir rappelé (s3 novembre 1 655 ) que Richelieu lui-même avait vainement tenté de réformer l'ordre de Cluny. il le prie

' HMre de Um XIV, par Hiwii de La Marlininv. Il , 3în .

INTRODUCTION. , lxvii

d'entreprendre cette réforme devenue indispensable. « Dans toutes ta maisons, dit-il, que les anciens de l'Ordre occupent, tout ce <|ue la chicane, la mauvaise vie, la dilapidation du bien des maisous et le défaut d'obéissance peuvent produire, paroist, au grand scandale de toutes les villes où ces maisons sont assises et de tous les pays circonvoisins. Quelques maisons , dites de l'Observance ou réformées, mènent une vie moins irrégulière; mais là-mesme les religieux sortent impunément de leurs monastères.^ Pour assurer le succès de cette réforme, Golbert avait composé un Conseil provisoire qu'il soumettait à l'approbation du Cardinal. <r J'approuve toutee que vous me proposez, lui répondit celui-ci, et je loue extrêmement le zèle des personnes qui vous ont parlé de la matière. t> Mais la réforme des abus n'est pas moins difficile dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel, et, le 20 juin 1 656, Colbert écrivait encore : «Les religieux de l'abbaye de Cluny et de tous les autres monastères de la prétendue Observance se sont jetés dans une rébellion tout ouverte contre les ordres de Vostre Eminence et de son Conseil, et commettent des désordres qui font horreur à toutes les provinces dans lesquelles ces monastères sont situés. *

Un événement dont l'effet moral fut considérable jeta à cette

époque l'alarme parmi les amis de Mazarin. Le 1G juillet ib'5G,

Condé et don Juan d'Autriche forcèrent Turenne à lever le siège

de Valenciennes. Étourdi du coup, comme tout le monde, Colbert

écrivit deux jours après à Mazarin, «pour le conjurer de soutenir

fortement cette mauvaise aventure et d'empescher les cabales des

malintentionnés. - Joignant l'action aux conseils, il ajoutait :

• Comme il est bien juste que toutes les créatures de Vostre Emi-

nence contribuent, chacune selon sa condition et son pouvoir, à la

sortir glorieusement d'un accident si fascheux, je la supplie d'agréer

les h ,000 louis d'or que je luy envoyé, que j'avois destinés pour

commencer à payer la terre dont je suis en traité et dont je rompray

aujourd'huy le marché. De plus, ma femme se trouvant majeure

depuis un mois, je commence, dès ce matin, à chercher de Tarit.

Utni INTRODUCTION.

gent sous son obligation cl. la mienne, pour pouvoir envoyer dans quelques jours encore jusqu'à 60.000 livres, pour faire en tout 100,000 livres, m estimant fort heureux si je puis par ce moyen contribuer quelque chose à la satisfaction de Vostre Eminence et au bien du service du roy, estant d'ailleurs bien juste que s estant montré envers moy maistre sans réserve, je luy fasse connoistrc que je puis estre sa créature au mesme degré. Je fais cet effort avec d'autant plus de joye que je sçais qu'il n'y a que l'argent qui puisse restablir la perte que le Roy a faite en cette occasion, et que Vostre Éminence en sera peu assistée du costé des finances. »

Un des effets de la levée du siège de Valenciennes fut d'inspirer au cardinal de Re4z, alors à Rome, la pensée de recommencer ses détestables intrigues. Le 10 septembre 1 656 , Colbcrt écrit à Mazarin qu'il lait surveiller madame dePomereu, toujours d'intelligence avec Retz. crJ'ay mis aujourd'huy, disait-il, un homme qui la suivra partout, qui remarquera tous les logis où elle ira, combien elle y demeurera et ceux qui entreront après elle; en sorte que j'espère en rendre bon compte a Vostre Eminence. n Quelques jours après, le l5 septembre, il annonçait le résultat de ses démarches pour découvrir la retraite de Retz. A son avis (et c'était aussi celui du procureur général Fouquet), il fallait, dans cette conjoncture, éviter l'éclat, afin que les malintentionnés ne s'en prévalussent pas trop. Ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'envoyer en Provence un maître des requêtes habile, avec ordre de suivre la piste de sm débarquement. <rll faut, ajoutait-il, mettre des espions dans toutes les maisons suspectes des provinces, et, à Paris, faire suivre tous ceux que l'on connoist estre de ses amis, et avoir des espions dans le Cloistre (Notre-Dame), pour sçavoir tout ce qui s'y fera.* Mais, pendant qu'on le croyait en Provence, Retz cherchait sa route vers Paris par la frontière de la Franche- Comté. C'est ce que Colbert sut, trois jours après, par la plus grande intrigante de son temps, la duchesse de Chcvrcuse, qui trahissait tour à tour les deux Eminences, suivant le caprice ou les intérêts du moment : elle insinuait qu'au surplus le cardinal de

INTRODUCTION. lxu

Ketz ne demandant que la restitution de l'archevêché de Paris, avec les droits temporels qui y étaient attachés, il fallait lui donner cette satisfaction. Tel n'était point, on le pense bien, l'avis de Coibert, qui conseillait au contraire à Mazarin de faire choix d'un homme habile pour l'arrêter, et Je crois bien, ajoutait- il, en se mettant en avant d'une manière suffisamment transparente , que Vostre Eminence ne devroit pas donner cet ordre de sa bouche; mais de bous ordres du roy et l'entremise de quelqu'un des serviteurs de Vostre Eminence y peuvent suffire. « A la même époque, le cardinal de Retz menaçait de mettre l'archevêché de Paris en interdit, et l'assemblée du clergé, si bien disposée qu'elle fut, ne croyait pas avoir le droit de l'en empêcher. Sur ce point encore, lavis de Golbert était qu'il fallait consulter les docteurs, et engager les curés de Paris qui ne seraient pas dans les cabales à interjeter appel comme d'abus de cet interdit, si le cardinal de Retz osait le lancer. «Je travailleray à toutes ces choses, ajoutait-il , avec tout le soin et l'application dont je sera y capable, n

Un procès que de Lionne, alors premier commis aux Affaires étrangères, intenta à Golbert, fit éclater une fois de plus l'intérêt réel que le Cardinal lui portait. D'après Golbert, non-seulement Servien et Fouquet sollicitaient pour de Lionne, mais ils distribuaient de l'argent à quelques-uns des juges et promettaient à d'autres des emplois plus élevés. Outré de colère, hors de lui, il écrivit à Mazarin, le a 3 mai 1657 : «J'avois espéré que si Vostre Eminence avoit eu la bonté de s'en informer à quelqu'un, l'infamie d'une si noire friponnerie luy auroit frappé l'esprit, de sorte qu'elle auroit interposé son autorité, ou pour imposer silence, ou pour accommoder. 7) Le Cardinal lui répondit qu'il prenait part à tout ce qui le regardait, comme si cela le touchait directement, et qu'il ferait de tout son cœur ce qui serait possible pour lui faire obtenir satisfaction. Quant aux récompenses promises aux juges, il ne consentirait pas à ce qu'elles fussent données. «Mais il faut prendre ftarde, continuait-il, que l'on peut en donner d'une sorte que ni moy ni personne n'en aura connoissanec. Cependant je songe à

lu INTRODUCTION.

faire dire quelque chose à M. de Lionne, pour voir si on pourroit accommoder l'affaire. * Elle fut en effet accommodée; et en remerciant, le 1 1 juin 1657, le Cardinal de son intervention, Colbert lui dit que ce nouveau service ne rattacherait pas à lui plus qu'un million d'autres bienfaits qu'il avait déjà reçus de sa bonté.

Cependant le cardinal de Retz rôdait toujours sur la frontière de la Franche-Comté , et ses manœuvres continuaient à inquiéter la cour. Plus habile que les agents de Colbert, servi par des amis dévoués, il échappait à toutes les recherches. On assurait même qu'il était venu à Paris. Ce qui est certain , c'est que la distribution des libelles contre Mazarin devenait chaque jour plus active, et cela annonçait que le conspirateur par excellence n'était pas loin, ta iw juillet 1657, Colbert avait écrit à Mazarin qu'assurément il était urgent d'arrêter les écrits publiés contre lui depuis quelque temps, cr Je vous prie, répondit le Cardinal, de parler fortement à toutes les personnes qu'il faudra pour faire la guerre aux imprimeurs et pour tascher de punir quelqu'un de ces faiseurs de libelles; car autrement cette escarmouche durera longtemps, et il n'y a rien «I m débauche tant les esprits que ces écrits factieux. On m'assure que le dessein du cardinal de Retz, de ses adhérens et particulièrement des Jansénistes, est d'en jeter toutes les semaines, et qu'ils ont résolu de les envoyer tout imprimés, par les ordinaires, à Paris. C'est pourquoy il faut que vous en donniez avis à M. de Nouveau (le surintendant des postes), et luy disiez de ma part de faire UW exacte diligence pour se saisir de ces libelles quand ils viendront, estant aysé de connoistre les paquets qui seront chargés. 11 fan! s'appliquer à cela et n'espargner rien pour découvrir et chastier h*s écrivains, les imprimeur* et ceux qui débitent les pièces. Pariez-en à M. le Chancelier et au Procureur Général , en sorte qu'ils reeonnoissent qu'il y faut travailler de la bonne manière. 1 L'instruction était nette et précise. Colbert vit immédiatement le lieutenant civil. Or, celui-ci se plaignit que le Procureur Général et son frèn\ l'abbé Fouquet, eussent, depuis i65-j, usurpé cette recherche sur ses attributions, et promit de la faire de nouveau très-exactement

INTRODUCTION. ..xx.

pourvu qu'il en lût seul chargé et qu'il pût disposer tous les ans de 3,ooo livres, qui seraient distribuées sur ses billets.

Une autre affaire non moins délicate, et qui aurait pu avoir îles suites fâcheuses, préoccupa, en 1667, Mazarin et Colbert. Le comte dlnsequin (ou d'Isenghien), gentilhomme catholique, avait eu de sa femme, protestante, un fils qu'elle avait enlevé et mis sous la protection de l'ambassadeur d'Angleterre, dans son hôtel même. Contrairement aux instructions du chancelier Séguier, à qui il s'était d'abord adressé, le père chargea le principal du collège des Grassins de faire suivre cet enfant, de s'en emparer, et de le garder dans son collège, situé au quartier Saint-Jacques. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Lockart, se plaignit et réclama l'enfant, que Coibert fut chargé de redemander au principal du collège des Grassms; mais celui-ci répondit qu'il l'avait envoyé à la campagne pour les vacances, que, d'ailleurs, il n'avait rien fait que de trèslégitime, ayant une procuration du père, et étant chargé par un arrêt du parlement de la garde de cet enfant. Ce principal, d'après Colbert, était <run homme opiniastre et qui estoit parent de beaucoup de bouchers et autres gens de mestier de la montagne Sainte- Geneviève , dont il seroit assez emporté pour se servir à empescher l'exécution des ordres du roy.* Mazarin vit le danger, et, le 9 septembre, il répondit à Colbert : «Je ne suis pas surpris de ce que vous me mandez de ce principal, car je sçavois d'ailleurs que c'est un homme fort opiniastre et disposé à faire une sédition; à quoy il est aussy poussé par des dévots et des mcschans avec des principes différens , qui tendent néanmoins à la mesme On. C'est pourquoy il faut conduire cette affaire avec prudence et adresse, car, d'une chose de rien, sa malice en pourroit faire une de grand éclat, qui donnast de la peine. *

On sait à quel point fut obséquieuse et humble, pour ne rien dire de plus, la politique de Mazarin à l'égard de Cromweil, sur les ordres duquel, après avoir chassé du sol français Charles II d'Angleterre, il voulut même reléguer à Moulins son jeune frère et leur mère, fille de Henri IV et veuve de Charles Ier. Ces extrémités, qui

Lixii INTRODUCTION.

révoltaient à bon droit les contemporains, étaient-elles indispensables pour empêcher l'alliance de l'Espagne avec l'Angleterre, que Mazarin redoutait par-dessus toutes choses? Dans tous les cas, elles étaient une des dernières conséquences de la Fronde et de la défection de Condé. Chargé par Mazarin d'aller voir lord Lockart, pour l'informer qu'on avait formé une cabale dans le but d'émouvoir les esprits en exploitant l'enlèvement de cet enfant, Colbert lui offrit en môme temps, de la part du Cardinal, le bois de Vincennes, pour y chasser, s'il voulait tuer quelques daims. Une longue lettre du i3 septembre 165^ fait connaître l'insuccès de cette mission. Vainement Colbert exposa à lord Lockart, de la part de Mazarin, même en exagérant un peu, que les dévots, les malintentionnés et les méchants, les Jansénistes et quelques évèques voulaient se servir de cette affaire contre le premier ministre; l'ambassadeur répondit que, tout en étant disposé à entrer, autant que le devoir et l'obéissance aux ordres de son maître le permettraient, dans les raisons qui regardaient le bien et le repos de la France, et malgré son vif désir de maintenir et de fortifier l'union des deux royaumes, il lui était impossible de se rendre aux vœux du Cardinal; qu'il avait reçu ordre de se retirer si on ne lui donnait satisfaction; que son maître voulait être obéi; qu'il était bien fâché que l'affaire pût causer quelque bruit dans Paris en l'absence du Roi, mais qu'il ne pouvait se rendre à cette considération et qu'il devrait se retirer de lui-même, s'il ne voulait être rappelé quinze jours plus tard, t Ledit sieur ambassadeur ajouta , continue Colbert, que la dernière fois qu'il avoit vu son maistre, ii lu y a voit dit qu'il ne devoit pas tenir en France plus de deux années un mesme ministre, parce que Vostre Eminence l'attireroit à elle, de telle sorte qu'il seroit capable de ne pas obéir à son maistre comme il devoit. » Reconnaissant toutefois que «t cette affaire estoit bien plulost poussée par les ennemis du Cardinal que par des motifs de religion,» lord Lockart prit sur lui d'accorder un délai de quelques jours. Un incideut diplomatique, sur lequel la correspondance ne s'explique pas, rejeta cette difficulté au second rang. Le i (> septembre, au matin, Colbert s'é-

INTRODUCTION. LM

tant rendu chez l'ambassadeur d'Angleterre , il le trouva tout botté, prêt à monter à cheval pour aller voir le Cardinal, alors à Metz, et l'entretenir d une affaire très-pressante, n'ayant rien de commun avec celle dont il attendait une satisfaction. « J'avoue à Vostre Érninence, dit Colbert, que je fus fort ayse de ce discours, parce que, assurément, nous aurions eu beaucoup de peine à nous saisir de la personne du fds de M. le comte d'Insequin; et quand nous en aurions esté maistres, il y auroit eu à craindre quelque sédition. A présent, Vostre Eminence pourra trouver quelque expédient à cette affaire, de laquelle elle doit faire estât certain que l'exécution sera bien difficile, s'il y a nécessité de satisfaire l'ambassadeur dans la forme qu'il demande. » Quel fut l'expédient imaginé par Mazarin? La correspondance n'en dit rien; mais on y voit que et les malintentionnés et les dévots v ne renoncèrent pas à faire de l'opposition, «r Ils font courir des bruits, écrivait Colbert le ao octobre 1667, préjudiciables au service du roy et contraires à la vérité, entre autres que l'on a mis entre les mains des Anglois la ville de Bourbourg, qu'ils ont chassé les prestres et les religieuses, et abattu les églises et les couvens. Quoyque les bien intentionnés s'efforcent de faire connoistre la fausseté de ces bruits, il seroit toutefois bien important d'estre un peu informé du détail de ce qui se passe pour le faire mettre dans les gazettes et rendre la vérité plus publique et plus connue... •» La réponse de Mazarin à ces doléances peint à merveille son humeur accommodante et facile. « 11 seroit à souhaiter, dit-il , qu'il n'y eust ni malintentionnés ni de ceux qui , sous prétexte de dévotion, sont pires que les autres; mais ce sont des gens qu'on ne déracinera jamais. Il se faut mettre l'esprit en repos de toutes leurs extravagances, taschant de punir ceux que l'on pourra...!»

Nous rencontrons à cette date un nouveau correspondant de Colbert, ce Colbert deTerron, son cousin germain, qu'il avait fait intendant de Mazarin , dans son gouvernement de Brouage , et qui

ujuv INTRODUCTION.

devint [Aua lard intendant de marine à Rocheforl. Il était de la race des administrateurs actifs, habiles, pleins de ressources, cl Golbert, dont il était la créature, s'ouvrait pleinement à lui et l'initiait à ses vues. Grâce aux désordres des années précédentes, tous les impôts étaient en retard; le point capital était donc de les faire rentrer. crVous devez bien faire connoistre aux peuples, écrivait Golbert à son protégé, le 16 mars i658, que, tous les ans, ils auront en punition un quartier d'hyver, s'ils ne se mettent en devoir de payer ponctuellement leurs tailles. * Quelques jours après, la levée des tailles donnait lieu à une mutinerie dans laquelle les paysans tuèrent un sergent et trois soldats. <r H me semble que vous pourriez facilement, et dans l'ordre et justice, écrivit Golbert à cette nouvelle (27 mars), faire faire le procès aux paysans qui sont vos prisonniers, puisqu'ils ont esté pris les armes à la main; et si vous pouviez en faire pendre quelqu'un, assurément, cela feroit beaucoup plus d'effet que toute vostre guerre. Je m'étonne fort que vous n'ayez pas pris vos mesures pour cela, estimant que c'est le plus important de toute cette expédition. * Un mois après, Golbert de Terron rend compte à son cousin d'une ruse qui a été employée pour s'emparer du château de Beauvoir-sur-Mer, jugé indispensable pour intimider et tenir en échec les paysans de la contrée. Dans son opinion, le maréchal de La Meilleraye et les autres nobles de la province voyaient avec un vif déplaisir que le roi s'y fortifiât ainsi, cr Tous ces gens-là, ajoutait-il, qui n'ont d'autre application qu'à se mettre dans l'indépendance, seront très-faschés que l'autorité du roy s'establisse parmy eux par le moyen d'une bonne place.* Ge coup de main fit à Golbert un plaisir extrême. «Je suis bien ayse, répondit-il à son parent, que le chasteau de Beauvoir soit entre les mains du roy. Je n'ay point encore entendu parler du marquis de Ghastel (c'était le propriétaire). Je ne sçais s'il sera allé à la cour. J'ay écrit aujourd'huy à Son Eminence et à M. Le Tellier pour leur faire sçavoir ce qui s'est passé et empescher que luy ou ses amis ne les préviennent; mais quoy qu'il ayt pu faire, je doute bien que l'on prenue résolution sur cette affaire sans m'en-

INTRODUCTION. uxv

lendre. Je feray connoistre à Son Eminence toutes les réflexions qoe vous faites sur ce chasteau, qui sont fort importantes; mais elles sont trop délicates pour estre écrites; c'est pourquoy il faut attendre que je fasse un voyage à la cour pour cela. 7» Dix fois encore, Colbert revient sur la nécessité de garder le plus longtemps possible le château de Beauvoir; et grâce à lui, plus de huit mois s'écoulèrent avant que, malgré ses plaintes légitimes, le marquis de Chaste! , à qui l'on n'avait rien à reprocher, en pût reprendre possession.

Au mois de juillet 1657, Colhert avait écrit à Mazarin: <rLe lils aisné de M. Le Tellier fit hier une action aux Jésuites, pour la conclusion de sa philosophie, qui donna de l'admiration à tous ceux qui y assistèrent. H est impossible de mieux posséder cette science et d'en discourir avec plus de grâce, de force et de jugement qu'il lit; et enfin, je puis assurer Vostre Eminence que toutes les personnes les plus qualifiées du royaume jugèrent qu'il se rendoit digne fils de succéder à son père et très-capable de bien servir le roy. 1» Ce (ils aîné de Le Tellier, si digne de succéder à son père, devint avec le temps l'absolu, le despotique, le terrible Louvois qui, environ quinze ans plus tard, remplaça Colbert dans les bonnes grâces de Louis XIV et remplit d'amertume les dix dernières années de sa vie. Un mois après ce triomphe, le jeune Louvois tomba dangereusement malade, et Colbert écrivit à Mazarin : a Cette nuit, grâce à Dieu, la petite vérole a paru en abondance, ce qui fait beaucoup mieux espérer; et, en ellet, les médecins l'estiment hors de péril. Cette maladie a esté cachée jusqu'à présent à M. Le Tellier.. . r> Que se passa-t-il plus tard? Colbert donna -t-il de l'ombrage? Le mol d'ingratitude fut-il prononcé? La lettre suivante, du 1 8 juin i6f>8, qu'il faut transcrire en entier, à cause des nuances qui s'y trouvent, et que Colbert écrivit de sa main à Le Tellier, contient tout ce que I on sait jusqu'à présent de certain à cet égard.

<r Monseigneur, il y avoit si longtemps que je n'avois reçu aucun de vos comniandemens que j'en avois conçu une appréhension, qui me donnoit beaucoup d'inquiétude , d'estre tombé par inadvertance

lixv. INTRODUCTION.

dans quelque taule qui eust diminué dans votre esprit l'opinion de ma gratitude et de nia reconnoissance. Le petit ordre que vous m avez fait donner par la bouche de M. Darbon m'a relevé de cette inquiétude. Je me serviray de cette occasion pour vous protester, Monseigneur, et pour vous conjurer de croire que je connois fort bien et que je fais tous les jours la différence de ce que je suis à ce que je devrois estre par le peu d avantage des biens de fortune que la naissance ma donnés, et que cette différence n'a pour cause et pour principe que vostre protection et vostre bonté. Je souhaite avec toute la passion dont je suis capable que vous n'ayez jamais besoin d'aucun de vos serviteurs, et que la connoissance de voslre vertu et de vostre mérite vous mette toujours à couvert des coups de la fortune; mais si cela arrivoit, je prétends, Monseigneur, et j'en suis bien assuré, que de tous ceux à qui vous avez fait du bien, il n'y en a point qui me pust égaler dans les marques de reconnoissance que je m'efforcerois de vous donner, v

Fragilité des promesses humaines! On sait ce que devinrent dans la suite ces beaux projets; mais ce que l'on ignore encore, ce sont les causes véritables qui s'opposèrent à leur réalisation, c'est le point de départ précis de l'antipathie des deux familles et de quel côté fut le premier tort.

La grave maladie que fit Louis XIV au mois de juillet i658, et qui mit sa vie en danger dans les murs de Calais, montra une fois de plus les espérances que nourrissaient encore les anciens factieux de la Fronde. Déjà, d'après Colbert, le parlement prenait feu, et h* président de Ncsmond lui avait dit qu'il tr reconnoissoit, depuis celte campagne, plus de mauvaises dispositions qu'il n'en avoit jamais vu. v Le même jour, 7 juillet i658, Colbert récrivait à Mazarin, pour le supplier de lui donner fréquemment des nouvelles du Roi. (rSi elles sont bonnes, ajoutait-il, nous travaillerons à les rendre publiques; et si elles sont mauvaises, nous les tournerons comme il nous paroistra plus avantageux pour le service du Roy et de Vostre Éminence.fl Trois jours plus tard, il croyait pouvoir l'assurer que <r quand il plairoit à Dieu d'aflliger le royaume jusqu'au point de

INTRODUCTION. Utrn

retirer le Roy, il n'arrive mit rien dans Paris, r Une autre lettre du n juillet fait voir à nu les préoccupations du moment. <r Toutes choses paroissent assez tranquilles en cette ville. Je donne ordre à loutce qui peut regarder les affaires de Vostre Éminence, dont elle doit estre, s'il luy plaist, en repos et cstre assurée que toutes les précautions qui se peuvent prendre pour le dedans de la ville, pour ses places de Brisach, Brouage, Vincennes, sont prises. Je vois aussy presque tous les jours tous les amis de Vostre Eminence, et j'espère que chacun fera son devoir. Je dois dire à Vostre Éminence que je n'en vois point de plus échauffé que le duc d'Epernon, qui me vient voir tous les jours pour m'offrir biens, vie, amis et toutes choses pour le service de Vostre Eminence. M. le Chancelier et Messieurs les Surintendans n'en font pas moins. Je fais augmenter la garnison de Vincennes. . Enfin, le i s juillet, Colbert apprend que le Roi est sauvé, et il ne doute pas que le Cardinal n'envoie bientôt des ordres pour chanter le Te Deum dans tout le royaume. Quant à lui, son inquiétude a été telle qu'il ne s'est plus occupé d'affaires depuis huit jours, mais il va s'y remettre avec toute l'application possible. La lettre du 1 h juillet, la dernière qu'il écrivit sur ce sujet à Mazarin, est des plus instructives, «t Le duc de Brissac, Jarzé et tous les auteurs de la cabale, disait Colbert, ont fait icy des réjouissances presque publiques de la maladie du Roy. L'on dit niesme qu'ils ont fait venir Chandenier, et qu'ils ont envoyé au cardinal de Retz, en toute diligence, pour le faire venir. Toutes les dames qui se prétendent belles ont joué le mesme personnage. . . M. le mareschal de L'Hôpital vint, hier au soir, me dire qu'il sçavoit de bonne part que le président Perrault avoit envoyé des courriers en divers endroits dans le royaume porter des nouvelles de la mort du Roy. Enfin, Vostre Éminence doit estre persuadée que tous les amis de M. le Prince, du cardinal de Retz, tous les malintentionnés et les dévots ont bien fait connoistre en cette occasion leurs mauvaises intentions. . . r La réponse du Cardinal est pleine de sens et empreinte d'un patriotisme qui manquait compléteraentanx jaloux et aux ambitieux que l'intérêt personnel seul avait

lxxvih INTRODUCTION.

faits ses ennemis : s Je suis persuadé de ce que le maréchal de L'Hôpital vous a dit de Perrault, et je donneray bon ordre afin qu'à l'avenir ni luy ni les malintentionnés ne profitent des mauvaises conjonctures qui peuvent arriver, car je ne dispose pas de la volonté de Dieu pour assurer de bons succès à la France. ■»

Le crédit de Golbert était devenu peu à peu considérable, on en a vu des marques nombreuses, et il reposait sur une base très-solide, le besoin que le Cardinal avait désormais de lui. Mais cela ne lui suffisait pas, et il attendait sans doute l'occasion d'en donner au public une preuve éclatante. Il avait un frère abbé déjà pourvu, grâce aux bontés du Cardinal, de sept à huit mille livres de revenu en bonnes abbayes. 11 songea, tant dans son propre intérêt, à cause de la considération qui lui en reviendrait, que pour le bien de son frère, à le faire nommer évèque, et jeta ses vues sur l'évêché de Luçon , qui valait 18,000 livres de revenu. Le titulaire de cet évôché, Pierre Nivelle, ancien abbé de Saint-Sulpice, avait soixante et douze ans. On l'avait déjà pressenti pour savoir si, à raison de son âge et de ses infirmités, il ne serait pas bien aise d avoir un coadjuteur, et il avait répondu qu'il en accepterait un , si cela plaisait au Roi, mais que, pour lui, il n'en demanderait jamais. Sur les ordres de son cousin, Colbert de Terron fit la même démarche en faveur de l'abbé Colbert et trouva les dispositions meilleures, tr J'estime , sur diverses apparences, manda-t-il à Colbert le 3o septembre 1 658 , que le bonhomme a autant d'envie d'avoir M. l'abbé pour coadjuteur que vous en sçauriez avoir de le luy donner. * Le Cardinal ne voulut pas, on ne sait pour quels motifs, nommer en ce moment l'abbé Colbert coadjuteur; mais celui-ci crut, à ce qu'il semble, avec son frère, pouvoir compter sur l'évêché de Luçon dont la vacance ne paraissait pas devoir se faire attendre. Sur ces entrefaites, Colbert apprit que la coadjutorerie allait être donnée à un autre. A cette nouvelle, un cri de douleur lui échappe et il écrit au Cardinal, sous le coup d'un découragement profond, la lettre suivante datée du 26 mai 1 65g : <t J'ay résisté quatre ou cinq jours; mais j'avoue à Vostre Eminence que je suis presque abattu et que j a y

INTRODUCTION. ton

besoin de me retirer pour un jour ou deux et de me mettre dans quelque remède pour empescher la suite du déplaisir que me donne la lia ire de l'évesché de Luçon. Je déclare à Vostre Éminence, avec vérité, que depuis le jour que je luy en parlay à Abbeville, je n'ay prétendu ni la coadjutorerie, ni 1 evesché, quand mesme il aurait vaqué depuis ce temps-là; mais il est vray que l'évesque ayant travaillé l'espace de dix-huit mois entiers à s'informer de mon frère à tous les docteurs de la faculté de Paris, à nostre insçu et sans nostre participation (Golbert avait-il donc complètement oublié la lettre de son cousin dont nous venons de parler ?), et nous ayant ensuite offert sa coadjutorerie publiquement et au sçu de presque toute la faculté de Paris, j'eus assez de peine de me tirer avec honneur de ce mauvais pas lorsque Vostre Eminence me dit qu'elle ne pouvoit m'accorder cette coadjutorerie à cause des conséquences. Néanmoins cette raison me servit à remettre ledit sieur évesque; mais à présent que Vostre Eminence l'accorde à la première prière qu'un autre luy en fait, je ne puis trouver de remède au mauvais effet que cette disgrâce causera dans l'esprit de tous les hommes contre nous.»

A l'époque où nous sommes arrivés, le Cardinal ne refusait plus rien à Golbert; il donna donc la coadjutorerie de Luçon à son frère, qui n'attendit pas trop longtemps son évèché. Mazarin aurait bien voulu, au moment de la vacance, imposer au nouveau titulaire quelques pensions viagères; mais Golbert réclama, et obtint gain de cause. D'autres faveurs, plus grandes encore, suivirent bientôt, notamment l'autorisation de vendre cette charge de secrétaire des commandements de la Reine, dont nous avons déjà dit que Golbert retira 5oo,ooo livres. Le cadeau était royal, et Colbert dut I apprécier d'autant mieux que Mazarin savait ce qu'il donnait, lui qui vendait souvent des charges bien moins importantes. On voudrait ne pas croire à ce trafic, que les contemporains lui ont vivement reproché; la correspondance de Golbert ne laisse, à ce sujet, aucun doute. Le 10 novembre i6fil, il prévient Mazarin qu'il ne doit faire état que de 100,000 livres pour la charge

t\\\ t INTRODUCTION.

de concierge de Fontainebleau , et qu'il faut renoncer à en retirer t n,ooo pistoles. aPour vos charges d'intendant, lui écrit-il le iw décembre suivant, je n'ay trouvé encore aucun marchand qui ayt voulu conclure à 12,000 écus. Je les fais annoncer partout et ne perds aucun temps à chercher la satisfaction que vous en attendez. * Le 11 du même mois, il lui annonce que personne ne veut passer 3o,ooo livres pour la charge d'intendant de Monsieur, et qu'il faut se donner un peu de patience. Enfin, beaucoup plus lard, le 10 septembre i65ij, ce qui prouve que ce singulier commerce était avantageux et que Mazarin ne l'avait pas abandonné, Colbert lui mandait que la maréchale de L'Hôpital offrait, cpour la charge de dame d'honneur de la Reyne future, son beau collier de perles et telle autre somme qu'il plairoit à Son Eminence d'arbitrer. n Le 8 mars suivant, il écrivait encore : «L'avis que je donnay à Vostre Eminence des cent procureurs postulans au parlement de Paris, outre les quatre cens créés cy-devant, s'est trouvé fort bon. J'espère que Vostre Eminence en pourra toucher près de 3oo,ooo livres. Je luy en diray-le détail lorsque j'auray l'honneur d'estre auprès d'elle, v Mazarin s'était adjugé, en outre, le tiers de prises faites sur mer aux dépens des nations avec lesquelles la France était en guerre. Nous ne parlons ici , bien entendu , que des faits constatés dans sa correspondance avec Colbert. Il n'est donc pas étonnant que tout en prêtant à l'État, dans les circonstances urgentes, des sommes considérables dont il savait bien d'ailleurs qu'il serait remboursé avec bénéfice1, il ait trouvé moyen de se faire un revenu s'élevant, en i658, d'après un relevé authentique dressé par Colbert, y compris ses traitements2 et déduction faite de toutes charges, à 800,000 livres, qui s'accrurent, en 1659, d'environ 3oo,ooo livres de rentes provenant de terres qu'il se fit donner en Alsace par Louis XIV.

Au surplus, si Mazarin , gorgé de millions, ministre tout-puissant

1 Voir Appendice, p. 5oa, note 3. -2o4,ooo livres; mais il resuite de Pétai

* Les pensions, traitements et ap- lui-même qu'ils n'y sont pas tous porte, pointements figurent dans cet état pour

INTRODUCTION. uxxx.

d'un roi absolu, enrichissait Colbcrt qui, se réglant sur l'exemple <lu maître, demandait sans cesse pour lui, pour les siens, dans la crainte que la source de tant de biens ne tarît d'un moment à l'autre, Colbert, de son côté, ne cessait de rendre à Mazarin et à l'État, dans de très-grandes affaires, des services signalés. Une de ces affaires exigeant de la vigueur, et où l'autorité de la loi fut jugée insuffisante pour conjurer un danger qui parut sérieux au Gouvernement, se présenta en 1 65g, et Colbert y déploya son ardeur accoutumée. On se souvient que , pendant les troubles de la Fronde, Gaston d'Orléans et la Régente elle-même avaient leurré la noblesse d une convocation des états généraux. Il va sans dire que la cour, une fois le péril passé, oublia sa promesse et ne voulut mAme plus en entendre parier. Mais dans plusieurs provinces, notamment dans le Poitou , l'Anjou , la Normandie , cette idée avait survécu aux circonstances qui l'avaient fait naître, et les anciens frondeurs, les amis du cardinal de Retz, tous les nobles enfin que la Fronde avait en partie ruinés, se plaignaient des refus de la cour de les réunir. Dans la Normandie surtout, l'irritation était très-vive. En i 655, la cour mécontente, avec raison, du rôle de fa noblesse et du parlement dans la Fronde, avait arbitrairement supprimé les états de la province. Louis XIV avait bien promis, il est vrai, de les réunir de nouveau quand il le jugerait à propos, mais ses paroles n'avaient trompé personne, et la suite du règne justifia cette méfiance. En même temps, on établissait plusieurs impôts nouveaux, qui n'étaient plus discutés comme autrefois, et en particulier celui du papier timbré. En fallait-il davantage pour susciter des plaintes ? Battue dans la Fronde, la noblesse les exploita à son profit. Des émissaires parcoururent les provinces, provoquant des assemblées partielles, dans le but de forcer la cour à réunir les états généraux. La première lettre de Colbert où il est question de ces velléités d'assemblée remonte au 7 août 1 658. r Vostre Eminence, écrit-il, a grand' raison de dire qu il faut apporter un remède solide pour empescher la démangeaison que la noblesse a de s'assembler dans toutes les provinces. J'envoye à Vostre Eminence un mémoire de tout ce que le sieur de

uuii INTRODUCTION.

Fontenay a fait pour l'empescher dans sa généralité... 11 est certain que les provinces de Normandie , Anjou et Poitou , sont dans une fort mauvaise disposition, et qu'il faut quelque chastiment exemplaire pour les contenir dans le devoir1, n

L'année suivante, Mazarin apprend que la noblesse des trois provinces se réunit secrètement. Toujours porté aux mesures vigoureuses, Colbert propose aussitôt (lettre du 17 août 1659) <r d'envoyer en Normandie un bon régiment de cavalerie et un d'infanterie, commandés par un lieutenant général, pour empescher le mal que ces gentilshommes veulent faire. * Mais Mazarin trouva ce grand déploiement de forces inutile. A partir de ce moment, toutes les lettres de Colbert n'ont d'autre objet, pendant plusieurs mois, après les préparatifs pour le mariage du Roi, que la révolte des gentilshommes. «Pour moy, je ne puis pas me dispenser de dire à Vostre Eminence, écrit-il le 20 août, que si j'avois un frère intendant, je ne pourrois pas m'empescher de demander sa révocation, s'il avoit esté si peu zélé que de ne pas découvrir une affaire de cette importance. * On peut juger, par ces simples mots, de la passion avec laquelle servait Colbert. 11 ne tarda pas à savoir le nom des nobles les plus compromis. «Pour ce qui est des affaires de Normandie, écrivit^il au Cardinal le 1er septembre, nous suivons toujours Bonncsson, et j'espère que nous le pourrons arrester en cette ville où le gentilhomme que Vostre Eminence sçait nous dit qu'il est. J'échauffe cette affaire autant que je le puis de tous côtés. r> Puis, à la fin de la même lettre : <r J'ay travaillé jusqu'à minuit à donner des ordres et prendre les mesures justes pour arrester Bonnesson. En signant cette dépesche, à cinq heures du matin, l'on me donne avis qu'il vient d'estre arresté avec Laubarderie et Lézan ville. .. Je ressens beaucoup de joye d'avoir réussy en cela, par la satisfaction que Vostre Eminence en aura.* 11 s'agissait désormais de juger les coupables. Le parlement serait-il assez sûr? Dans le doute, on les traduisit, exceptionnellement,

1 Un arrêt du Conseil du 0 3 juin autres de faire aucune assemblée, sous t658 défendit a tous gentilshommes et |M»ine de vie. sans permission du Roi.

•INTRODUCTION. umn

devant le Grand Conseil, composé de maîtres des requêtes. <rll est important de sçavoir, dit Coibert à Le Tellier, dans une lettre du s septembre, que Bonnesson estant pris a dit que son emprisonnement estoit l'affaire de la noblesse, et que Ion en entendrait parler. n Quelques grands personnages, les comtes d'Harcourl, de Matignon et de Saint-Aignan furent aussi compromis; mais on ne voulut pas donner trop de gravité à l'affaire eu les y impliquant; et, quant au dernier, Mazarin écrivit qu'il n'avait rien fait que <r par le commandement très-exprès de Sa Majesté. * Que cela fût vrai ou non, le comte de Saint-Aignan, pour un gentilhomme, faisait bon marché de son honneur. Malgré l'impatience de Coibert, le procès dura plusieurs mois. Les accusés contumaces ayant été condamnés à mort, on les exécuta en effigie à la Croix du Trahoir, suivant la coutume du temps, et l'on fit raser immédiatement leurs châteaux et leurs bois. H aurait fallu, pour se conformer à la loi, attendre cinq ans; mais Coibert trouva qu'un ordre du roi suffisait. L'accusé le plus compromis, Bonnesson, après avoir fait traîner l'affaire en longueur et porté ses prétentions jusqu'à demander un avocat, fut condamné à mort par le Grand Conseil et exécuté le 1 3 décembre i65g. aJ'ay pris toutes les précautions nécessaires pour rendre cette exécution seure, écrivit Coibert, qui suivait cette affaire depuis le commencement jusque dans ses moindres détails. On travaille à présent au rasement du chasteau de Cléry, et les deux autres maisons suivront aussy. Le Grand Conseil a fort bien agy, et je commence à croire que l'on s'en peut servir en des occasions de l iraportance de celle-cy. Je n'ay pas laissé de faire agir la crainte du voyage à la suite de la cour. * De son côté, M. de Pomereu, qui avait présidé le Grand Conseil dans cette affaire, écrivit à Le Tellier : <r II a esté assez Ger en mourant et n'a jamais voulu se convertir. C'est une affaire faite, qui auroit pu desjà finir il y a quinze jours; mais Messieurs du Grand Conseil ont gardé toutes les formalités imaginables, lesquelles enfin ne doivent point estre condamnées, puisque l'événement fait si bien paroislre l'intention droite des juges. On cherche en vain dans les journaux du temps un mot sur cette

txxitv INTRODUCTION.*

affaire et sur cette exécution, dont la cour défendit probablement de parler, afin d'éviter l'éclat. D'autres accusés étaient encore sons les verrous. Une victime parut sans doute suffisante pour un crime aussi peu dangereux, et Mazarin donna ordre de les relâcher. La peine appliquée à Bonnesson, et nux contumaces dont les bois et les châteaux avaient été rasés arbitrairement, n'élait-elle pas trop rigoureuse? Golbert loi-même reconnaissait (lettre du a3 novembre 1 659) que «les assemblées de noblesse donnoient des scrupules à quelques-uns des juges, à cause de la promesse de Son Altesse royale en i65i, confirmée par le Roy. y> Mais la tendance était aux rigueurs, et Golbert y inclinait fortement en toute occasion, er Si Vostre Éminence veut sçavoir en peu de mots la véritable cause de toutes les non-valeurs des tailles et de tous les désordres des finances dans les provinces, écrivait-il le 3i août i65g, il n'y en a point d'autres que les gouverneurs et les personnes de qualité. Ceux-là donnent leur protection à une infinité de communautés [de communes] qui leur donnent des gratifications de toute nature; cellescy empeschent que leurs habitans ne payent et mesme, quelquefois, ne fassent de rôles. . . Et puisque je me suis engagé si avant dans ce discours, je ne puis m'empescher de dire à Vostre Éminence une chose qu'elle scait beaucoup mieux que moy, que les finances en gros ont grand besoin d'une Chambre de justice, sévère et rigoureuse, et dont les officiers qui la composeront n'ayent aucun attachement, ni par alliance, ni par intérest, aux partisans, et c'est ce qu'elle ne trouvera point dans Paris; et les provinces ont grand besoin de Chambres de grands jours pour punir toutes les indues vexations faites aux peuples. *

Vî.

En conseillant la création d'une Chambre de justice sévère et rigoureuse, Golbert ne pensait-il pas déjà à faire traduire devant elle celui-là même qu'il avait, neuf ans auparavant, si vivement recommandé à Le Tellier? Il est permis de le croire en voyant

INTRODUCTION. uni

comment la lutte Rengagea entre lui et Fouquet quelques mois après. On sait que le cardinal Mazarin passa dans le Languedoc et dans la Provence les derniers mois de 1669 c^ 'e commencenient de l'année suivante. Colbert, qui (Hait resté à Paris, pour activer les préparatifs du mariage de Louis XIV, lui écrivit le tCT octobre : er Vostre Eminence trouvera cy-joint un mémoire qui m'est échappé des mains, quoyque je sçache bien qu'il ne contient que les ombres d'une connoissance dont elle a toutes les lumières. S'il y a quelque chose qui ne luy plaise pas, je la supplie de le jeter au feu dès la première page. Au surplus, Vostre Éminence verra combien il est important qu'il demeure secret. '« Veut-on savoir comment ce secret fut gardé? Le mémoire de Colbert, arrêté à la poste par le surintendant Nouveau, créature et pensionnaire de Fouquet, était envoyé eu copie à celui-ci par le courrier même qui portait l'original. L'intention de Mazarin ne pouvait être de briser Fouquet en ce moment; il mit donc tous ses soins à calmer ses appréhensions. Le 20 oclobre i65g, il fit part à Colbert d'une conversation qu'il venait d'avoir avec le Surintendant, rr II m'a ajouté, disait Mazarin, que vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le moyen de vous connoistre un peu, et qu'il ne doutoit pas que vous n'aviez plus pour luy la tnesmc affection que par le passé , s'estant aperçu que , depuis quelque temps, vous luy parliez froidement, quoy qu'il ne vous eut pas donné sujet à cela, ayant pour vous la dernière estime et ayant toujours souhaité avec la dernière passion d'avoir vostre amitié. ..r Colbert répondit au Cardinal (28 octobre i65q) qu'il

avait entretenu dès i65o r une amitié assez étroite avec le Surin-

tendant et qu'il l'avoit continuée depuis, ayant toujours eu beaucoup d'estime pour luy et l'ayant trouvé un des hommes du inonde les plus capables de bien servir.* A partir de i655, ayant acquis la preuve qu'il abusait de sa charge pour acquérir des amis de toute sorte, se rendre nécessaire, et qu'il rr administrait les finances avec une profusion sans exemple, * Colbert s'était retiré de lui. Vainement avait-il essayé, notamment depuis i65y, de le faire changer Reconduite, <me souhaitant rien tant qu'il pust quitter ses deux

uuvi INTRODUCTION.

mauvaises qualités, l'une de l'intrigue, l'autre de l'horrible corruption dans laquelle il s'estoit plongé ;* toujours il lavait vu retomber plus fortement dans les mêmes désordres.

Arrivée à ce point, la lutte ne pouvait cesser que par la retraite de l'un des deux antagonistes. A quelque temps de là, le Cardinal exigea de Colbert qu'il ne rompît pas ses relations avec le Surintendant, et Colbert s'y résigna, mais de mauvaise grâce, et non sans protester : «J'avoue, écrivait-il le 21 décembre t6f)o,, que voyant en luy un dessein formé de me nuire, niesme par des faussetés grossières, et nulle pensée de vouloir bien vivre avec moy, comme il me sembloit qu'il en avoit donné tant de paroles à Vostrc Éminence, il me sera difficile de luy faire de grands éclaircissemens.fl Cependant Fouquet avait écrit de son côté à Mazarin, le 18 décembre: «Je ne manqueray pas, à mon arrivée, de parler à M. Colbert et d'agir avec luy de la manière que m'a prescrit Vostre Éminence; et je puis l'assurer dès à présent que, pour peu qu'il veuille y contribuer de sa part, elle en sera très-satisfaite.* Le 6 janvier suivant, il écrit encore à Mazarin: « J'ay vu M. Colbert, qui a pris la peine de me venir voir au logis, et luy ay dit que j'avois cru devoir estre obligé de me défendre auprès de Vostre Eminence de beaucoup de choses que j'avois connoissance qu'il m'imputoit, et que je suis assuré qu'à ma place il n'auroit pas moins pu faire, mais que cela n'empeschoit pas que je n'eusse beaucoup d'estime pour luy, et que je ne luy eusse mesme eu obligation en beaucoup d'autres rencontres. .. Il m'a parlé fort amicalement, et j'espère que Vostre Éminence sera satisfaite de ma conduite, puisque je n'ay dessein que de luy plaire. r> Enfin, le 19 janvier 1G60, il écrivait au Cardinal : « J'ay reru la lettre que Vostre Eminence m'a fait l'honneur de m'écrire du 8 de ce mois, toute pleine de sa bonté ordinaire pour ce qui me regarde. Aussy la puis-je assurer de ma passion et de mon dévouement entier à ses seules volontés. M. Colbert est party content de moy. J'ose supplier Vostre Eminence, puisqu'il y va de son service, de ne luy rien renouveler des plaintes passées qui puisse altérer ce sentiment. «

INTRODUCTION. lxxxmi

On a pu voir, au ton des lettres de Colbert à Mazarin, s'il était parti content du Surintendant. Il faut convenir que Fouquet était bien coupable. 11 enfouissait dans sa terre de Vaux des sommes énormes volées à l'Etat. Ses déprédations, niées vainement, résultent de sa propre correspondance, dont les originaux existent encore. Le 8 juin 1 609, il écrivait à l'un de ses agents, à Vaux : tr Le Roy doit aller dans peu de temps à Fontainebleau, environ le 1 8 ou 20 ; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en faut point parler et débarrasser pendant ce temps toutes choses, pour qu'il y paroisse le moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire. « Plus d'un an après, il écrivait encore : t J'ay appris que le Roy et toute la cour doivent aller à Fontainebleau dès le printemps; et dans ce temps-là, le grand nombre d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent pas paroistre sans me faire bien de la peine; et comme je veux maintenant les finir, je vous prie, en cette saison que peu de gens vont à Vaux, de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous enverray autant d'argent qu'il vous en faudra. * Dans d'autres lettres, également de sa main, Fouquet recommandait diverses précautions pour cacher à Mazarin et à Colbert l'importance des travaux exécutés à Vaux1. Les pensions qu'il accordait pour se faire des créatures sont attestées par ses écrits mêmes2, et plusieurs volumes de lettres3, qu'il recevait de vingt femmes chargées de pourvoir à ses plaisirs, prouvent 1 horrible corruption que lui reprochait Colbert. Comment put-il donc croire à la sincérité de ce dernier et s'endormir sur quelques protestations banales? Cette inexplicable confiance le perdit. Le 31 décembre 1609, Colbert disait à Mazarin : «• Assurément, il y a quelque dessein formé contre moy par le Procureur Général

s Projet de révolte de Fouquet, écrit par lui-même, et qui fut la pièce capitale dans son procès. Nous l'avons publié d'après un fac-similé du temps, dans notre Histoire de Colbert, p. ht à 47.

J Bibl. Imp. Mss. Baluie, Papiers des Armoires, vol. i '19 et i5o.

1 Bibl. Imp. Mss. B. B. 3,i84. Procèt-terbal de la levée du scellé apposé par MM. Payai et Dalbertas, conseillers du Roy en tes conseils f sur un coffre trouve dans k maison de Vaux , avec l'inventaire et des-

À. Poncent Dclnfossc. commission h ce députés.

Ulivm INTRODUCTION.

depuis longtemps. J'espère l'éviter en bien servant, sans intrigues, sans cabales, sans liaisons.* Convaincu de ces mauvaises dispositions, Colbert régla sa conduite en conséquence. Cachant son ressentiment avec une dissimulation profonde dont Fouquet fut dupe, il attendit, près de deux ans, l'occasion favorable pour le frapper à coup sûr. Celui-ci, d'ailleurs, accumulait comme à plaisir fautes sur fautes. Méprisant les conseils de ses amis, sourd aux avertissements qui lui venaient de tous côtés, plus présomptueux et plus vain à mesure que le danger approchait, enfin, enivré d'honneurs, d'encens et de plaisirs, on eût dit qu'il s'appliquait à rendre sa chute aussi éclatante qu'inévitable.

Un singulier incident sembla un instant , vers cette époque , de nature à compromettre la fortune et les destinées de Colbert. La véracité de madame de Motteville est connue; mais on sait aussi qu'elle n'aimait pas Mazarin. Est-il vrai, comme elle l'en accuse, que celui-ci ait songé sérieusement à donner pour femme à Louis XIV Marie Mancini, et qu'il n'ait renoncé à ce projet que par suite de l'opposition énergique qu'il rencontra dans Anne d'Autriche? La correspondance de Colbert renferme, sur ce curieux problème de l'histoire, une indication qui semblerait confirmer l'opinion de madame de Motteville. Le 9 juillet 1659, Colbert écrivit à Mazarin : tr J'adresse au sieur de Terron toutes les lettres que le Roy m'a envoyées aujourd'huy pour mademoiselle Mancini; j'en useray à l'avenir ainsy que Vostre Eminence me l'ordonne. 11 Le cardinal Mazarin aurait donc favorisé, à cette date, la correspondance de sa nièce et du Roi. Tout à coup, c'est-à-dire trois jours après, il écrit à Louis XIV une lettre des plus fortes pour l'engager à ne plus songer à ce mariage. Que s'était-il passé dans l'intervalle? Serait-ce alors que la Reine mère aurait signifié son refus à Mazarin? Celui-ci, dans tous les cas, s'empressa loyalement, à partir de ce jour, d'apporter obstacles sur obstacles aux amours de sa nièce et de Louis XIV. Colbert de Terron, qui avait d'abord servi d'intermédiaire pour leur correspondance, fut invité à ne plus remettre aucune lettre du Roi. Cependant, ayant reçu de lui deux billets et un petit

INTRODUCTION. uxxix

chien «avec ordre exprès de les rendre dans le dernier secret, * il ne crut pas devoir refuser ce service. Puis, sachant que Mazarin en avait été informé, il lui adressa des excuses. A cette occasion, Mazarin écrivit à Golbert, le qo octobre 1659 : «Je n'ay pas sujet d'estre satisfait du sieur de Terron sur le sujet de ma nièce; car, après que j'ay fait rompre tout le commerce, il n'a pas laissé de le faire de fait. . . Je sçais en outre que, après mon retour de La Rochelle, il a fait entretenir ma nièce, mal à propos, car il faut ayder à éteindre le feu et non pas porter matière pour allumer, n Le surlendemain, il revenait sur le même sujet, qui lui causait en ce moment les préoccupations les plus vives, r Ainsy, disait-il à Colbert, un commerce qui estoit tout à fait cessé, après les efforts (pie j'avois faits pour cela (jusqu'à demander mon congé au Roy, en résolution de quitter tout et me mettre en un vaisseau avec nies nièces pour m'en aller où je pourrois, s'il ne se rompoit), est sur le point de se renouer plus que jamais par les soins dudit Terron , lequel en un mot a prétendu faire une grande fortune par ce moyen... Et de quoy je vous conjure présentement, c'est de n'en rien tesmoigner audit Terron, pour quelque raison que ce puisse estre, car vous me mettriez en d'estranges embarras, vous protestant que cette affaire est peut-estre la plus délicate que j'aye eue de ma vie et qui m'a donné plus d'inquiétude. . . »

Cette révélation fut pour Colbert comme un coup de foudre; consterné à l'idée du mal que pouvait lui faire la trahison de son cousin, il répondit immédiatement : rj'ay l'esprit tellement reniply de chagrin et de désespoir que je ne sçais que dire à Vostre Éminence. Je suis comblé de ses bienfaits; toute ma famille a reçu el reçoit continuellement des marques de sa bonté. La conOance que \ ostre Eminence a bien voulu avoir en tous ceux qui portent mon nom est connue de tout le monde, et néanmoins il s'en trouve un qui a esté capable de la trahir. Il n'est pas juste que Vostre Eminence en punisse l'auteur seul; ses grâces n'ont point esté personnelles; elles ont regardé toute ma famille; il est juste que Vostre Kminence la punisse tout entière. Et pour moy, Monseigneur, sans

xc INTRODUCTION.

les ordres exprès de Vostrc Eminence qui me retiennent, je m'en serois allé en poste la trouver avec tous mes frères, pour la supplier de nous punir comme le mérite un crime de cette nature... -n

Tant d'humilité n'était pas nécessaire, sans doute, car Colbert de Terron lui-même ne fut pas disgracié. Cependant, quinze jours après, Colbert écrit encore au Cardinal : a Je vois, par la lettre de Vostrc Eminence du 7 de ce mois, la continuation de ses bontés pour moy touchant l'affaire de La Rochelle. Je la supplie de croire que je n'ay jamais ressenty une si rude affliction; mais quelque en-

vie que j'aye eue de la faire éclater, les ordres de Vostre Eminence estoient trop précis pour oser le faire. Je me suis contenté de ruminer seul sur mon déplaisir et sur mon malheur. C'est un grand avantage que cette affaire ayt réussy comme Vostre Éminence le désiroit; quand je pense que la malice ou la mauvaise conduite de la personne qui s'en est meslée a pensé donner un autre tour à cette affaire, et qu'en un mot, j'ay esté capable de donner un déplaisir de cette qualité à Vostre Éminence, cela me met au désespoir... Au lieu de laisser au moins Vostre Éminence dans le doute de quelle sorte nous agirions si le bonheur nous arrivoit qu'elle eust besoin de nos vies, de nos fortunes, de nos enfans et de tout, la moindre petite occasion qui s'est présentée de luy donner des preuves contraires, nous n'avons pas manqué de nous y jeter à corps perdu, et nous avons besoin de toute la bonté de Vostre Eminence pour expliquer bénignement nos mauvaises intentions. 11 n'y a rien au monde d'outrageant et de criminel comme cela. Quoyque Vostre Eminence veuille bien oublier tout ce qui s'est passé, je boiray à longs traits une si sensible douleur. v

D'autres complaisants favorisèrent-ils encore la correspondance de Louis XIV avec Marie Mancini? On peut le supposer. En effet, quatre mois après la lettre qu'on vient de lire, le 27 février 1660, Colbert ayant demandé à Mazarin s'il fallait préparer le logement de ses nièces au Louvre, le Cardinal lui répondit : «Pour le logement, je voudrois bien qu'elles le prissent chez moy, car il y aura peine d'en trouver un dans le Louvre; outre que je vous diray con-

INTRODUCTION. xci

fidentiellement qu'il ne seroit pas bien que le Roy y trouvast ma nièce, en retournant à Paris avec la nouvelle Reyne. Et je ne dis pas cela sans beaucoup de raisons. ■>»

Les préparatifs du mariage du Roi avaient eu lieu vers la même époque, et Colbert, sur qui la responsabilité de l'exécution porta tout entière, avait dû faire faire les livrées, les carrosses, les harnais et les couvertures des chevaux, les devises et jetons, les montres et les bijoux, tout enfin, jusqu'aux habits du Cardinal. Chargé d'expédier ces divers objets à Mazarin, qui modifiait ses ordres à chaque courrier, pressé par le temps, Colbert se désolait en voyant que, malgré tous ses efforts, il était exposé à ne contenter ni Mazarin, ni le Roi. - J'ai abandonné généralement toutes autres affaires pour ne vaquer qu'à celle-là, écrivait-il le 5 mars 1660, et quoyque je ne fasse autre chose depuis cinq heures du matin jusqu'à onze heures du soir, j'ay le déplaisir devoir que toutes les choses n'avancent pas assez... Je puis assurer Vostre Éminence que je feray le mieux que je pourray; mais je suis obligé de le dire : soit que je manque d'industrie, soit que je manque d'ordre, soit que je sois chargé de trop d'affaires, assurément j'ay le regret de voir que le Roy et Vostre Éminence ne sont pas servis en ce rencontre comme ils devroient l'estre. w Puis il ajoutait, au sujet d'un carrosse que Mazarin demandait, après avoir écrit qu'il lui était inutile : rr J'avoue à Vostre Eminence que cela m'estourdit de telle sorte que je ne sçais plus ce que je fais.* Moins impressionnable, on le pense bien, Mazarin lui répondit : ail faut faire ce qui se peut et ne se pas tourmenter du reste. Le Roy est fort persuadé que vous n'oublierez rien de ce qui sera possible afin qu'il soit bien servy en ce rencontre, et cela doit vous suffire, quelque chose qui arrive des couvertures...!) Répondant, quelques jours après, à une longue lettre par laquelle Colbert se justifiait d'avoir envoyé à la Reine de mauvaises oranges, Mazarin lui disait : > Vous avez eu grand tort de me faire cet éclaircissement, et je suis fasché de vous en avoir écrit ; mais je croyois qu'en exécution de vos ordres, les oranges eussent esté envoyées de La Rochelle et qu'on n'eust pas pris bien le temps et les pré-

xcii INTRODUCTION.

cautions pour le faire à propos; niais enfin, je me plains de vous que vous vous arrestiez à cette sorte de bagatelles, estant satisfait au dernier point de tout ce que vous faites incessamment pour mon service et pour l'avantager en tous rencontres, d

Ces soins minutieux, cette préoccupation extrême des détails furent, en effet, un trait persistant du caractère de Colbert. Il savait au reste que Mazarin lui-même ne les dédaignait pas toujours, et cent fois, dans ses lettres, il lui parle des veaux, des faisans et des melons de Vincennes. ffJ'ay envoyé deux fois consécutives des fruits de Vincennes au Roy et à la Reyne, lui écrit-il le 7 août 1 658. Nous y avons un veau qui a trois mois passés et qui diminuera plus qu'il n'augmentera à l'avenir, et nous en avons un autre qui sera bon dans quinze jours ou trois semaines. Si Vostre Éminence l'estimoit à propos, on pourrait envoyer le premier à Gompiègne et garder l'autre pour le retour de Vostre Eminence... * Puis, par la même lettre, il signale, dans une phrase que nous avons citée plus haut, tf la démangeaison que la noblesse a de s'assembler dans toutes les provinces... n Le Cardinal répond, sur ce dernier point, que Ton verra à son retour tout ce qui se pourra faire. Sur le chapitre des deux veaux dont Colbert l'a entretenu, sa réponse, où se glisse un léger reproche, le seul peut-être qui perce dans sa correspondance, est curieuse à plus d'un titre : trVous avez toujours oublié Monsieur (Gaston d'Orléans, oncle de Louis XIV), et cependant je vous en ay écrit plusieurs fois. Vous luy pourriez faire présent du veau de ma part, le priant d'en faire part à Leurs Majestés; et peut-eslre sera-t-il plus a propos de le luy apporter mort et bien accommodé entre deux draps. »

Page 1