‹ Lettres, instructions et mémoires de ColbertChapitre 84 sur 108 · XVI. DERNIERES PAROLES DE M. LE CARDINAL MAZARIN · texte numérisé non relu

XVI. DERNIERES PAROLES DE M. LE CARDINAL MAZARIN

Kn Tannée 16G1 , environ six semaines avant la mort de feu M. le cardinal Mazarin, M. le mareschal duc de Gramont vint prier M. Joly'2, alors cure' d<» - Saint-Nicolas-des-Champs à Paris, et depuis évesque d'Agen , de la part do Son Éminence, de vouloir luy rendre visite au chasteau de Vincennes, où elle estoit malade depuis quelque temps. Et à la mesme heure, entrant dans le carrosse dudit sieur mareschal, ils se rendirent à Vincennes, où estant arriver, et M** le Cardinal estant averty, il les lit entreï dans sa chamhre. M. le mareschal de (iramont l'ayant salué et luy ayant présenté M. Joly : «Vous voyez, ■ dit-il, une personne qui souffre beaucoup; il ne tient qu'à Dieu de me mettre ten estât de salut. Priez-le pour moy, et que les douleurs qu'il m'envoye nie «soyent utiles.»»

Après une heure de conversation, M. le mareschal de Gramont et M. Jol\ se retirèrent, et Son Eminence dit à ce dernier: rJe vous prie, Monsieur, de r me vouloir assister à la mort : je vous ay choisy pour me rendre ce bon et ^ dernier office. Ne me refusez pas vos assistances lorsqu'il sera temps, *

Le lundy, dernier jour de février de la mesme année, M8* le Cardinal envoya chercher M. Joly, qui se rendit aussylost au bois de Vincennes. Estant dans la chambre de Son Eminence, dont la maladie estoit considérablement augmenteV , après quelques entretiens spirituels, elle luy dit: t° qu'elle n'avoit point de regret de quitter le monde; q° qu'elle avoit un grand mépris des choses de la terre; 3° qu'encore que quelques-unes de ses actions n'eussent pas esté dans une approbation générale, Dieu estoit tesmoin qu'il avoit toujours eu de bonnes intentions.

Le dimanche, 6 mars, il envoya un billet à M. Joly, par lequel il le prioit de le venir voir et l'assuroit qu'il vouloit mourir entre ses mains; et le mesme jour, il luy dit : «Je ne suis point content, je voudrais bien sentir une plus « grande douleur de mes péchés. Je suis un grand criminel, je n'ay d'espérance * qu'en la miséricorde de Dieu.*

Le lundy, 7 mars, il pria M. Joly de luy dire les choses nécessaires à son salut, et de le traiter comme un simple particulier: escachant bien qu'il n'y cr avoit qu'un Evangile pour les grands et pour les petits. 1»

Environ les dix heures du matin, avant de recevoir l'Extréme-Onction , il se

1 Nous croyons celle relation inédile. Elle a été faile évidemment par quelqu'un de la cour, peut-être même par Rose , secrétaire du Roi. La dernière phrase indique que ce document «1 élé écrit peu de temps «près la mort

de Maiarin, et, à coup sur, avant la disgrâce de Kouquet.

1 Claude Joly, euro de Saint-Nicolas-des- Champ en i63i., nommé évéqne d'Aijen ltaf> avril «666.

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réconcilia au père théatin, son confesseur ordinaire; nuis il pria M. Jolv de luy dire les effets de ce sacrement, et les dispositions nécessaires pour le recevoir utilement. Ce sacrement luy fut administré par le trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, en présence d'un grand nombre d'archevesques, d'évesques, d'autres personnes de première qualité, et d'une partie de son domestique. A toutes les onctions qui se faisoient sur son corps, il produisoit des actes de contrition avec toutes les marques extérieures d'une grande piété. A la fin de la cérémonie, il récita le symbole des Apostres et produisit dévotement tous les actes de religion que l'on fait d'ordinaire produire aux malades dans cette extrémité. Le mesme jour, le Roy vint le voir, et M. Joly se retira dans un cabinet à costé; mais Son Éminence, ne le voyant pas, le fil aussylosl appeler, et Sa Majesté luy dit de rester présent, qu'il n'estoit pas de trop. Elle demeura environ une heure à costé de son lit, après lequel temps le Roy sortit de la chambre de Son Eminence en pleurant. (Selon toutes les apparences, Son Éminence, avant de mourir, laissa à Sa Majesté plusieurs avis importans, avec son sentiment sur toutes choses concernant l'Estat, dont ou verra la substance cy-après.)

Le mesme jour, sur les deux heures et demie , trois heures , après midy, il reçut les derniers adieux de partie de la cour et de quelques personnes de la première condition : comme de M. le cardinal Piccolomini (auquel il fit donner un billet de »oo,ooo écus pour continuer la guerre contre le Turc), de M. Séguier, chancelier de France , et de M. de Turenne. Il pria M. Joly de ne le point quitter, et de toujours luy parler de Dieu, s estant remis du soin de ses affaires temporelles sur ses domestiques, auxquels il donna sa bénédiction.

Cette action l'ayant un peu fatigué, il se fit porter de son fauteuil, où iFnvoit reçu l'Extrôme-Onction , sur son lit; et, tout le reste du jour, il fit plusieurs actes de foy, d'espérance, de contrition de ses péchés, et de confiance en la miséricorde de Dieu. 11 prononça des passages des plus tendres et des plus affectifs des psaumes, et ordonna des aumosnes considérables pour estre distribuées aux prisonniers et aux pauvres des paroisses de Paris, dont il chargea M. Joly, et ordonna qu'on luy remist les fonds nécessaires pour cette distribution. I) luy dit de retenir préférablement pour les pauvres de sa paroisse et pour les prisonniers de l'estendue d'icelle ia,ooo livres, et pour tesmoignage de la confiance que Son Éminence avoit en ce digne pasteur, il le pria de vouloir bien accepter sa montre1, et luy fit présent aussy d'un tableau de Carrache2, d'un grand prix, représentant un saint.

Il récita plusieurs fois le psaume Miserere met, Deus, ayant la leste nue, quelquefois les bras estendus, et puis joignant les mains, entre lesquelles il tenoit un crucifix, et levant les yeux vers le ciel avec beaucoup de sentiment de piété. Toute la nuit du lundy au mardy se passa de la sorte.

Le mardy, huit mars, à six heures du matin, il désira que l'on dist la

1 Elle estoit magnifique , à double boisted'or, enrichie d'un diamant. Elle valoit bien 4,ooo livres. — » Il «toit estimé io à ia,ooo livres. (Note* du manu*cr,t.)

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sainte messe dans sa chambre, et pria M. Joly de luy dire les effets de ce sacrifice, ajoutant que pciit-estre il n'avoit pas ouy la messe, une seule fois en toute sa vie, suivant les intentions de l'Eglise. A quoy M. Joiy ayant obéy, il entendit la messe avec une grande application d'esprit.

M. Joly luy ayant demandé s'il ne vouloit pas faire quelque satisfaction publique pour tous les mauvais exemples et scandales qu'il pouvoit avoir donné* pendant le cours de sa vie, « Très- volontiers, luy dit-il. * Et ayant pris le cierge bénit a la main, teste nue, et par forme d'amende honorable et de réparation publique, il demanda à Dieu pardon de tous ses péchés, et pria ceux qu'il pouvoit avoir offensés de les luy vouloir pardonner. Il renouvela ensuite les protestations et les vœux de son baptesme. Depuis ce temps jusqu'à sa mort, il demeura dans une grande langueur et dans une espèce d'agonie. Il souffroil extrêmement, sans se plaindre, s'excitant soy-mesme à se conformer à la volonté de Dieu, disant qu'il estoit un grand pécheur et qu'il méritoit de plus grands supplices. Il regarda la mort avec beaucoup de fermeté; et, dans I l'ardeur de son mal, il se disoit souvent : « Courage ! il faut souffrir. Courage ! il faut souffrir. w II dit deux fois: «Je me réjouis que Dieu me veuille bien me conserver mon jugement, afin de sentir mes douleurs, et de faire un peu de pénitence. »

Une autre fois> il dit à M. Joly : «Parlex-moy, Monsieur, toujours de Dieu. Bien que je ne réponde pas, je ne laisseray pas d'entendre, et je vous serreray la main pour vous le tesmoigner. n M. Joly le portant à la douleur de ses péchés et à la confiance de Dieu par Jésus-Christ, il luy répondit: <r J'éprouve desjà sa miséricorde.» Souvent il prononçoil avec grand respect le saint nom de Jésus, disant qu'il estoit toute son espérance.

Il avoit sans cesse en bouche quelques paroles de la Sainte Écriture; il tenoit toujours en mains un crucifix qu'il baisoit et adoroit par fréquentes reprises.

Environ la minuit, il dit à M. Joly : tt Je vais bientost finir. . . Mon jugement se trouble. . . J'espère en Jésus-Christ, »

Environ deux heures après minuit, M. Joly, tenant son crucifix en mains, le luy fit baiser et adorer; et s'estant mis en devoir de prononcer plusieurs fois le très-saint nom de Jésus, sans autre signe extérieur que d'entrouvrir un peu la bouche, M. Joly luy dit les prières des agonisans. Et environ au milieu, entrouvrant un peu la bouche et prest h passer, M. Joly luy donna sa bénédiction, et nussytost il remit son esprit entre les mains de Dieu1.

Il nomma M. Le Tellier comme ayant une parfaite connoissanec des affaires du dedans, M. de L***a de celles du dehors, et M. Fouquet comme ayant de très-grandes lumières et ressources pour les finances, suivant qu'il seroit estime bon ou mauvais de la part du Conseil.

(Bibl. de Sainte-Geneviève. Mm. Lettres de Louu XIV, I, L. F. 17 , p. ««* »

1 La lardinal Jules Mauirin mourut \c 9 mars HiGi, ;\j;é seulement île cinquante-neuf * M. «le Lionne.

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