‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 14 sur 23 · I.ETTHrS I N I I M · texte numérisé non relu

I.ETTHrS I N I I M

Je fus grandement surpris quand, lors de mon entrée au collège, le proviseur me fit observer que je devais garder Thabit ecclésiastique dans mes fonctions intérieures. Je n'avais, je l'avoue, nul motif de le soupçonner, et des exemples positifs m'autorisaient à n'avoir là-dessus nulle inquiétude. Je combattis vivement cetle singulière injonction, je rappelai l'exposition franche et nette que j'avais faite de mes ^dispositions actuelles, lorsque nous en étions aux premières ouverture; j'opposai nominativement des exemples. Il me fut répondu à tout cela d'une de ces manières, qui ne laissent plus à l'inférieur possibilité de réplique |)our le moment. Fallait-il rompre subitement au point où i i étaient les choses, ou fallail-il entrer provirement, afin de garder quelques apparences? Je pris ce dernier parti. Fis-je bien ou mal? Je serais encore embarrassé pour le décider. Au moins, si je fis mal, ce fut une maladresse, mais non une faute morale; car j'étais fermement décidé à tout rompre au bout de queh|ues jours, si je ne })ouvais obtenir raison sur le (>oint diiïicultucux; et même si ce fut

LETTIir.^ .'»'|l

une maladresse, clic «mira eu peu de rMÎ)nn«n« conséquences.

L'exporience de quelques jours me prouva, on efTel, qu'il n*y avait pas de milieu pour moi entre sortir de la maison et conserver toute r apparence ecclésiastique. D'où je concluais avec une inflexible nclleté que je ne pouvais y rester. Quelques jours après, je le déclarai positivement au proviseur ; et dès lors commença, ou plutôt se continua entre lui et moi une suite de rapports fort singuliers, et où j'ai trouvé l'occasion de faire des remarques psychologiques fort importantes. Je sens que mes raisons ne peuvent rien sur lui; car il est persuadé et me proteste qu'au bout de quelques mois de rapports intellectuels avec lui, j'aurai changé d'idée. Mais moi qui sais ce qu'il en est, je ne puis davantage appuyer sur de pareilles raisons. Cela nous met tous les deux dans une position unique, où il nous est aussi impossible de nous entendre qu'à deux hommes qui parlent une langue différente. El pourtant cet homme est fort distingué ; c'est un docteur es lettres, ancien élève de lÉcolc polytechnique, etc.

342 LETTUBS I.\ 1 1 Mi.>

Pour conclusion pratique, il a exigé de moi un séjour cxpeclalif de quelques mois ; mais j*ai à peine promis quelques jours. Du reste, il m'a promis de faire'pour moi les démarches nécessaires pour le baccalauréat, soit que je reste, soit que je ne reste pas, et il m*a rendu un vrai service en me faisant faire la connaissance de M. Lenormant et de M. Ozanau. Celui-ci sera, dans quelques jours, mon examinateur pour le baccalauréat.

En vérité, ma bonne Henriette, quand je réfléchis sur ce singulier épisode, je n'en reviens pas. 11 faut toujours qu'il m'arrive des aventures uniques au monde. On dirait une ronce qui me poursuit. Du reste c'est Ih. je t'assure, la seule raison qui m'oblige II sortir de ce collège; car j'y étais parfaitement bien sous tous les rapports, et je fais un vrai sacrifice en abandonnant une position parfaitement appropriée à ma situation actuelle, pour me rejeter dans des embarras iju m'avaient été si pénibles, et dont la réussite paraissait si incertaine. Mais c'est un devoir, et après avoir embrassé un grand sacrifice, je ne dois point n^Milcr dtMnnf un moindre.

LBTTRE.s I N I I M ! ^

— Dès lors, j'ai dû recommciuoi les déniarche« que j'avais inlerrompucs, pour me procurer dans Paris une position convenable pour l'exécution de nos plans actuels. Je ne puis te donner encore rien de définitif sur ce point; mais je suis sans aucune inquiétude, parce que j'ai l'option entre deux places également avantageuses, et qui ne peuvent me manquer à la fois.

La première serait chez M. Crouzet (inie des Deux-Eglises), dont je t'ai déjà parlé, et avec qui j'ai renoué les rapports que mon entrée h Stanislas m'avait fait rompre. Il ne me propose plus la même place qu'auparavant, mais une autre qui, à mon sens, est bien préférable, quoique pécuniairement plus onéreuse. Je serais dans sa maison comme pensionnaire entièrement libre. Seulement, le soir, je donnerais une heure et demie de répétition aux élèves très peu nombreux de rhétorique et de seconde qui sont dans sa pension ; moyennant quoi, il me donnerait ma pension à trente francs par mois. Et même, il promet encore quelques répétitions à moi particulières d e mathématiques, qui me mettraient, comme

3/|4 LKTTRE.S nriMES

Ton dit, au pair. Remarque bien que je ne suis pas fonctionnaire, mais bien pensionnaire de la maison, que, par conséquent, je n*ai aucune des charges des fonctionnaires même enseignants, teUcs que surveiller, coucher au dortoir, etc. J'y suis absolument comme dans un hôlel garni, libre de suivre tous les cours qu'il me plaira, etc. Seulement, une heure et demie par jour, je suis occupé.

Encore ce travail sera-l-il loin de m'ètre inutile, et quand même je n'en devrais retirer aucun avantage pécuniaire, il me semble que je le désirerais pour la simple utilité scientifique. La vie d'étude et de pensée demande, pour être agréable et fructueuse, une occupation peu onéreuse et intellectuelle, qui vienne de temps en temps couper la vie. 11 est vrai que cet homme me plait pou, mais après tout j'aurai peu de contact avec lui, et que m'importe? J'ai d'ailleurs pu remarquer qu'il me traitait comme les maîtres de pension traitent non pas leurs employés, mais leurs pensionnaires. Or tu sais pour qui sont les égards. Je crois qu'il prétend y trouver un avantage pécuniaire. Tant mieux pour lui et pour moi.

I ! I I in - I N I IMES 3'!.')

Le second paili, (|iii ne saiirnil me iiiauq'uer, au cas que le premier Ht défaut, scrail d'accepter une place analogue chez M. et madame Pataud, à qui mademoiselle Ulliac a eu la lx)ntë de m'adresser. J'y serais occupe quatre heures par jour, et, deux jours par «cmaine au moins, cela irait à six heures. Ht ce serait une surveillance, peu pénible il est vrai, sur dix jeunes gens, tous en rhétorique ou en philosophie. Pour les arrangements pécuniaires, je serais au pair. Mais considère, je te prie, la différence du temps et de la nature des occupations, et lu tomberas d'accord que la première place est plus avantageuse. Ici en effet, je suis employé, obligé de coucher au dortoir, ayant à peine une chambre à moi.

Il est vrai que M. et madame Pataud ont l'air d'excellentes gens. Ils m'ont témoigné beaucoup d'amitié, sitôt qu'ils ont su que j'étais ton frère, et m'ont parlé de toi avec les marques d'un grand intérêt. Je suis persuadé que ma vie y serait fort douce, et c'est ce dont m'assurait mademoiselle Ulliac qui, avec sa simplicité si délicate et si fine, m'a dit là-

dessus des choses inénarrables, prétendant qu'il était absolument nécessaire pour moi de me trouver en rapport avec une femme bonne et aimable. J'en ris, mais non pas pour m'en moquer. Je me sens plus facilement vertueux cl bon auprès de maman, et puis, sais-tu bien que tu me seras un jour nécessaire pour compléter ma vie morale et intellectuelle ! 11 n'est pas bon h l'homme d'être seul ; mais est-il seul quand il a une sœur? Sais-tu bien, bonne amie, que quand nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons h. peine, je dis en esprit? Nous n'avons réellement fait connaissance que dans nos lettres. Observe beaucoup, et tu me diras ce que tu auras vu et senti ; moi je te dirai ce que j'aurai pensé, et cela fera une belle et douce vie.

Revenons au présent, bonne amie. Tu vois qu'il s'ouvre assez favorablement; car les avantages des deux places dont je t'ai parlé se compensent si bien que, quelle que soit celle qui manque, je n'aurai aucun regret : je préfère pourtant, je te l'avoue, la première. Peut-être demain tout sera-t-il décidé ; peutêtre, dans quelques jours, seraî-je installé dans

LETTRES INT1MB5 ^i'J

ma nouvelle |>osi(ion. Les provisoires me sont dé\cnus insupportables.

Je travaille très activement à ma préparation immédiate au baccalauréat. Je suis surpris de la facilité que j'y trouve ; je serais prêt dès à présent à passer mon examen ; mais je n'ai pas encore mes papiers ; j'espère n'être point retardé au delà de la mi-novembre. Je t'exposerai dans ma prochaine tout mon plan d'études, pour les grades ultérieurs.

Je veux me borner cette fois, bonne Henriette, à te parler de ce qui a trait à la solution de la première question que nous avons dû nous poser: Quelle est la position temporaire que je dois prendre dans Paris pour pouvoir exécuter nos projets ultérieurs ? Maintenant, quelle sera pour l'avenir la carrière spéciale (le genre n'est pas douteux) à laquelle je devrai m'atlacher : autre question bien plus grave dont la solution n'est pas encore possible et, après tout, n'est pas urgente ; car, ce que je fais, il faudrait le faire en toute hypothèse. Du reste, j'ai déjà sur ce point des données très précieuses, recueillies de mes relations avec MM. Stanislas Julien, Quatre-

mcrc, cl plusieurs membres de l'uni. ^i^iic que j'ai consultés. Mais, je le le répèle, je réserve tout cela pour la prochaine, où je traiterai la question dans toute son étendue. El notre pauvre mère ! Ah I ma chère amie, voici le point désolant, et où je n'entrevois pas de remède. Je m'applaudissais surtout pour elle de mon entrée à Stanislas ; que va-t-elle dire, quand elle saura que j'en suis sorti ? Néanmoins, le séjour que j'y aurai fait aura bien contribué à lui adoucir le passage. Voici comme je compte lui arranger la chose. J'attendrai à lui en parler que je sois reçu bachelier ; alors, je lui ferai entendre que ce qui a suiTi pour le baccalauréat ne suffit pas pour la licence, qu'il faut, pour celle-ci, des études spéciales, qu'il est même requis d'avoir assisté pendant un an aux cours de la Sorbonne, etc., et que tout cela ne peut se faire commodément à Stanislas ; toutes choses qui sont vraies dans une certaine limite. Je saurai ensuite colorer convenablement ma nouvelle situation ; mais, au nom du ciel I laisse-moi toujours marcher en avant, et crains de dire un mot qui soit plus avancé que ne le

Page 1