‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 15 sur 23 · I.BTTIU.> l \ I I Ml · texte numérisé non relu

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demande la marche progro>sivo (jue j ai adoptée. Tu trouveras peut-être, bonne amie, dans plusieurs points de ma conduite, et spécialement dans celui-ci, quelque faiblesse. Avoue au moins que, si jamais elle fut pardonnable, c'est dans les circonstances où je me suis trouvé. Mais je n'en suis point à demander pardon pour elle : je l'aime et je m'en fais honneur. Saint Paul était certes une âme énergique, et n'a-t-il pas dit : Je me fflorijle dans mes faiblesses? Oui, il y a* une faiblesse sainte et vertueuse, nécessaire pour compléter la parfaite harmonie de la nature humaine. Lhomme parfait semit, ce me semble, un peu faible, et le Christ ne Ta-t-il pas été? Il n'y a que les barres de fer qui ne fléchissent jamais.

Quant à mon état intérieur, clière Henriette, il est beaucoup plus calme que je n'aurais pu l'espérer, et à toutes ces révolutions extérieures n'a correspondu aucune révolution intérieure. J'ai appris plusieurs choses, mais je n'ai changé en rien sur le système général de vie intellectuelle et morale. Ma tente s'est élargie, mais elle est toujours posée sur le

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liu iiic luiiiiiii. Mon éloignement de Torlhodoxie, qui aura exercé rinfluence la plus décisive sur ma vie extérieure, en aura eu fort peu sur tout mon système intérieur. Je Tapprécie comme un changement d'opinion sur un point historique important, changement qui n'empcche pas de vivre sur les mômes bases qu'auparavant. J'accepte et je conserve toutes les traditions pratiques et spéculatives de mon passé, me réservant de les contrôler avec les résultats ultérieurs de mes études et de mes pensées. Mais j'espère que désormais, ces résultats ne m'obligeront plus à les traduire au dehors par des ruptures extérieures aussi pénibles que celles auxquelles je me suis vu condamné.

Adieu, bonne et chère amie. Écris-moi de Vienne, et donne-moi les instructions nécessaires, pour que je sache où l'adresser mes lettres. — Je n'ai pas encore songé h. te dire combien j'ai été enchanté de voir s'efTectuer ton voyage d'Italie. Puisse-t-il t'adoucir un peu les tourments de l'exil. Et la Frani chère amie. Qui peut savoir l'avenir ?/\imonsnous et espérons, et puis laissons couler le

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fleuve dc8 choses. Il nous mènera quelque pcnri.

Tu connais ma tendresse.

B. RENAN

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A MADEMOISFT r F: RFNAN

Paris, 5 novembre i845.

Quoiqu'il y ail bien peu de jours que je l'ai écrit, chère amie, j'éprouve encore le besoin de le faire, et pour l'annoncer les nouveaux événements qui ont fixé dcfînilivemenl ma position, et pour le communiquer les mille réflexions qui m'occupent. Jamais circonstances n'avaient été plus propres à en susciter de sérieuses.

Oui, chère Henrielle, j'ai accepté définitivement l'une des deux places dont je te parlais dans ma dernière lettre, et c'est précisément celle pour laquelle je témoignais dès lors une certaine préférence. De nouvelles

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modifications apportées à nos premiers arrangements me Font fait encore envisager comme plus avantageuse. J*en!re donc chez M. Crouzet, à titre de pensionnaire libre et de répétiteur. Mais il a désiré qu'au lieu de me charger uniquement de la répétition des classes supérieures, j'acceptasse aussi celle des classe» inférieures, pour la partie des études grecques, dans laquelle le second répétiteur n'est pas fort exercé. De plus, il y a ajouté une leçon de mathématiques trois fois par semaine à un seul élève; et, à raison de ces additions, il m'a mis au pair. Toutes ces occupations ne pourront jamais me prendre plus de deux heures et demie ou trois heures par jour. Encore aucune mesure de temps ne m'est-elle imposée: si je peux men acquitter en moins de temps, lant mieux pour moi. Or, ayant commencé hier h remplir mes fonctions, j'ai pu juger que je n'aurais jamais besoin d'atteindre ce maximum, et qu'une heure et demie par jour me suffirait pour les ré|)é(itions du soir, indépendamment de la leçon de mathématiques.

Je ne suis chargé en tout que de 8eplél^^"^

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Je n*ai donc aucune crainte, chère amie, que ces ionctions m'enlèvent le temps qui m*e8t actuellement si nécessaire. Du reste, je le répèle, nulle 8ur>eillance, nulle pari à tout ce qui se fait dans la maison, ce dont je ne suis pas fôché ; car, il faut l'avouer, celle pension est sur un pied fort médiocre. Les élèves sont d'une extrême faiblesse, le maître de pension n'est rien moins qu'un homme supérieur. Mais tout cela m'importe assez peu, je ne suis pas chargé de leur donner de l'esprit. Le matériel de la vie, qui est presque le seul à considérer j>our moi, puisque c'est le seul par lequel je ferai partie de la maison, y est du reste fort honnête. Je l'avoue que quand je songe qu'aux mêmes conditions pécuniaires, on me demandait, chez M. Palaud, quatre et quelquefois six heures de sai-veillance par jour, et avec cela de coucher au dortoir, de n'avoir pas de chambre à moi, je ne puis regarder ce que je >4ens d'accepter que comme fort avantageux, et mademoiselle Ulliac en porte le même jugement. Du reste, je laisse à l'avenir à décider la question.

Quand nos afiaires, chère amie, s'aplanis-

sent d'un c6lé, il semble qu'elles doivent se compliquer de Taulre. L'afTaii'e du baccalauréal devient maintenant très sérieuse. Avant de tenler des démarches près du ministre, M. Gratry a voulu en parler h M. i\endu, membre du conseil roval et prolecteur spécial de la maison. Or M. Rendu Ta fortement dissuadé d'employer cette voie. Une exception positive serait, d'après lui, très diflicilement accordée, ([uels que fussent les motifs de la ('oiuandc. On veut bien ne pas se rendre difficile sur la vérification des pièces, mais il faut au moins les apparences de la légalité ; autrement les lois n'auraient, disait-il, aucun effet. En outre, une telle démarche ne pourrait être tentée qu'avec la certitude absolue de la réussite, car ce serait se fermer pour l'avenir toute autre issue, supposé que celle-ci ne menât point au but. Que dirait-on par exemple en voyant paraître au ministère le certificat d'études domestiques de M. R... qui, il y a quelques semaines demandait une dispense sans restriction, laquelle dispense supposait évidemment qu'il n'avait à présenter ni études domestiques, ni études universitaires ? On m'a

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cité dans ce genre des fails elTrayants. M. l\endu déclarait donc, que, si je ne |>ouvais ou ne voulais me procurer un certiiicat d'éludés domeslicpies, ce que j'avais de plus courl à faire, élail de me faire inscrire dans un collège pour deux années, et de me hûler de le faire, afin que celle-ci pût compter. Quelle infamie, chère Henriette I Quelle absurdité de rendre un jeune homme responsable du lieu où la fatalité Ta placé, sans tenir compte de ce qu'il a pu faire pour lutter contre elle. Enfin, chère amie, il ne s'agit pas de raisonner ; nous avons affaire à des foits malheureusement trop réels. Que faire donc? Le certificat d'études domestiques me répugnait d'abord outre mesure, surtout par la position difficile oij je mettais notre Alain : tu sais en effet qu'il faut que ce certificat soit légalisé par le maire de la commune. Et puis cette démarche me paraissait peu droite et vraie. Des personnes d'une probité très exacte ont cherche à lever mes scrupules sur ce point. Il est de fait que tout le monde sait fort bien à quoi s'en tenir sur ces certificats, et 8*il y a mensonge [sic], il n'est que dans

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les termes. Nul ne s'y laisse tromper, et ceux qui les reçoivent savent fort bien que les trois quarts sont faux quant h la forme. C'est une issue échappatoire que la loi a ménagée, pour diminuer l'odieux d'une exclusion aussi brutale, et cela est si vrai que le texte littéral de la loi dénote évidemment l'intention de se laisser tromper, toutes les fois que le bon sens l'exigera. Aussi, toutes les fois que j*ai parlé de mes scrupules sur ce point, tout le monde en a ri ; car on cesse de tromper du moment oh l'on se sert d'une formule qui, quoique fausse en elle-même, est réduite par tous à sa juste valeur. Or ces études domestiques sont devenues, dans l'usage, synonymes de toute élude faite avec l'assentiment des parents hors de l'université. Qu'importe, en effet, que mon père ou frère m'ait fait enseigner la philosophie sous ses yeux par tel ou tel, ou qu'il m'ait envoyé h telle maison qu'il lui plaisait pour prendre des leçons? D'ailleurs, le cas était si pressant et l'injustice si manifeste, que je n'ai pas cru devoir me priver d'une faculté que tous les autres s'accordent, et qui semble môme concédée par

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l'inlcnlion tacite du législateur. J'ai donc écrit à notre Alain. Mais juge de mon embarras, chère amie ; quelle demande à faire à ce pauvre ami I Je l'ai supplié, au cas où il prévît le moindre désagrément pour lui, de me le dire franchement, et de ne faire aucune démarche. Il est certain que toutes les autorités sensées ne font jamais la moindre difficulté ; et d'ailleurs, la signature du maire est sans contrôle; on n'informe jamais pour vérifier l'exactitude de son assertion, surtout quand l'examen se passe dans une académie différente de celle oii les études domestiques sont censées avoir été faites. J'ai craint, il est vrai, longtemps d'être obligé d'avoir recours à Hennés, en vertu de mes éludes faites à Saint-Malo; mais des informations plus exactes, prises au secrétariat de la Faculté des lettres, m'ont appris que cela n'était pas nécessaire, et que tout pouvait se passer entre la Sorbonne et le ministère, sur une pétition présentée au ministère, par le doyen de la Faculté. Ceci n'est plus qu'une formalité, qui ne souffre jamais de difficulté, mais qui entraîne malheureusement bien des longueurs. Je

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m'eslimerais fort heureux, si je pouvais passer mon examen dans un mois, ce qui lasse lerriblenient ma patience : ces ennuyeuses formalités m'auront coûté dix fois plus de peine et d'inquiétude que la préparation scientifique de l'examen. Encore si j'étais sûr au bout de mes peines d'arriver au terme I J'attends avec une grande anxiété la lettre de notre frère.

A toutes ces inquiétudes de tetc s'en est jointe une autre, chère Henriette, bien plus pénible encore, parce qu'elle m'attaquait au cœur, et que toi-même en étais l'objet. Un mot d'un petit billet de mademoiselle UUiac me parlait de la santé /or/ altérée. J'ai été surle-chump demander l'explication de cette terrible réticence, et il m'a été révélé des mystères. Quoi! Henriette, mon amie, tu as souffert, et nous n'avons rien su; moi surtout, devais-tu me le cacher? Je conçois notre mère. . . mais moi? Écoute, chère amie; ce que je vais te dire est sérieux, c'est ma résolution intime, c'est le résultat d'une longue conversation que nous avons eue, mademoiselle UUiac et moi, d'une %ue, comme elle dit^cpie

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