‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 7 sur 23 · I.RTTRCS INTIMES l · texte numérisé non relu

I.RTTRCS INTIMES l

MADEMOISELLE RENAN

.1 u châUaa de Chnensow, près Zamosc (Pologne),

Paris, le II juillet i844.

Je veux, avant d'aller embrasser notre bonne mère, ma chère cl excellente Henriette m'enlrctenir encore une fois avec toi. Je pense que quand tu recevras ces lignes, je serai bien près de me réunir à elle, mon départ étant fixé du 20 au 25 de ce mois. Celte pensée depuis longtemps m'occupe tout entier ; elle est le centre naturel oii se portent mes désirs et mes espérances, dans les moments où je les laisse libres de suivre leur pente naturelle. La vie solitaire a sans doute ses douceurs ; mais quand elle est dénuée de ces douces affections qui sont la vie de l'âme, et quand, avec cela, elle est longtemps prolongée, elle devient un cruel supplice. Figure-toi que pendant les dix mois que je viens de passer

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ici, il ne m'a pas été donné une seule fois de voir un visage connu, hors ceux qu'un concours fortuit a amenés ici simultanément avec moi. Trisle amitié que celle qui n'est fondée que sur un rapprochement si étranger au cœur !

Je ne me plains pas de la privation de ces visites indiflerentes, qui peuvent suffire h ceux qui ne cherchent, dans le commerce du dehors, qu'une occasion de sortir d'eux-mêmes et d'étouffer l'ennui inséparahle de la réflexion sur le moi. Celles-là, je me réjouis d'en être privé. Mais celles dont l'ahsence me fait éprouver un vide cruel, ce sont celles de ces personnes qu'une affection si pure et si légitime m'a attachées ; ce sont ces doux entretiens où l'âme peut parler à une autre comme elle se parle h. elle-même, tels, en un mol, que Dieu me les avait accordés, au temps où il voulait m'acclimaler h une vie si nouvelle pour moi, et dont pourtant j'ignorais encore alors toutes les épines. Mais j'ai honte, à ma bonne llenrielte, de te parler des souffrances de l'isolement, quand je songe que c'est toi qui les souffres dans toute leur

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amertume, privée même de ce repos annuel qui vient interrompre pour moi la série accoutumée de ma pauvre vie. La pensée du bonheur dont je vais jouir ne me revient jamais, qu*eUe ne me rappelle que celle h. qui je le devrai en sera elle-même privée, peut-cire encore durant des années. Celte pensée m'est bien pénible, ma bonne Ilenrielte, et je n'y trouve d'adoucissement que par l'espérance et la conscience de cette aOcclion qui est le seul retour par lequel on peut payer le dévouement. Te rappelles-tu qu'il y a cinq ans, quand je te quittai pour aller revoir notre bonne mère, tu pleurais. Je n'y pense jamais sans en faire presque autant. Pauvre Henriette, que dirions-nous maintenant? Oh! que ta pensée nous sera présente durant les doux instants qui s'approchent. L'an dernier, c'était là que se tournaient toutes nos conversations.

Je dois t'apprendre, ma chère Henriette, que depuis ma dernière lettre, j'ai fait un pas de plus dans la carrière ecclésiastique. Mais celui-ci ne m'a pas coûté les soucis et les longues alternatives de doute qui avaient accompagné le premier. Il n'en est, pour ainsi

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dire, que l'annexe, et n*a ajouté aucun lien, aucune obligation à Tétai qui le précède, et qui n'entraîne lui-même aucun lien, ni aucune obligation. Je n'ai donc pas dû beaucoup hésiter. Mais désormais il n'en sera plus de la sorte. Le premier pas qui se présente maintenant h moi, sera définitivement irrévocable * ; heureusement qu'il ne se montre encore h moi que dans un avenir bien éloigné, dont le strict minimum est une année, mais qui, je le pense, s'étendra au delà. Je ne peux y penser sans crainte, et, quand je pense aux angoisses du passé, ô mon Dieu I mon Dieu I m'écrié-je, éloignez de moi ce calice. L'hésitation est si cruelle quand elle a pour objet une démarche qui pèsera sur la vie entière. Cependant que sa volonté soit faite et non la mienne. Tu me soutiendras, n'est-ce pas, mon Henriette, au moins en m'assurant que tu m'aimes ?

Parmi les pensées d'avenir qui nous ont occupés dans nos dernières correspondances, il y en a une, ma bonne Henriette, sur laquelle je sens le besoin de revenir ; car je ne veux

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