r), 13 septembre
Monsieur de la Force, je n'ai reçu que aujourd'hui seulement la vôtre par Vallon, car il a été pris prisonnier par ceux de Montpensier, et n'en est de retour que ce matin. De mes serviteurs m'avoient bien mandé que ma sœur étoit malade, mais qu'elle avoit défendu à tous les siens de me l'écrire; si bien que je croyois que l'envoyant visiter je ne lui ferois pas plaisir, et que cela lui feroit redoubler son
' C'est au maréchal d'Aumont que Henri IV, le soir de la bataille d'Ivry, dit ce mot flatteur, eu le faisant placer à table à ses côtés : • Il est bien juste que vous soyez du festin, après mavoir si bien servi le jour de mes noces. »
232 LETTRES DE HENRI IV [l595]
mal, c'est ce qui m'a empêché de le faire. Cependant je ne vous cèlerai point que je trouve fort mauvais que Madame de la Barre, quelque défense qu'elle eût de sa maîtresse, ne me l'ait écrit : ce que je lui ferai connoître lorsque je la verrai, qui sera bientôt, Dieu aidant. Je vous dirai que j'ai reçu ces jours passés une lettre de ma sœur * par un des
' M. Jung, dans son livre : Henri IV, écrivain, p. 162, publie la plus grande partie de cette lettre que nous reproduisons d'après lui.
« Je reconnois bien, Monsieur, que votre dessein est de ne me
marier jamais, ne molTrant que ce que vous avez su de certain que je ne pouvois aimer (Voir p. 168). Eli bien! s'il ne vous reste que cette dernière preuve à tirer de mon obéissance, je ne vous demande plus de mari, et ne vous nommerai plus ce nom de mariage qui vous est si désagréable ; mais je vous requiers les mains jointes et de tout mon cœur de me permettre et donner congé de me retirer en quelque lieu le plus éloigné de la Cour, et choisir laquelle de vos maisons il vous plaira que ce soit.... Accordez-moi, Monsieur, cette demeure qui me sera agréable en ce que je ne vous importunerai plus de ma vue, qui ne vous est, comme je reconnois par vos actions, qu'une charge.... Ne croyez pas. Monsieur, que le congé que je demande soit désiré depuis peu : car je vous jure qu'il y a déjà longtemps que je vous l'eusse requis, si je ne me fusse repue de vos belles paroles, et aussi que je croyois que mes obéissance et soumission vous pourroient rendre plus doux ; mais reconnoissant que l'absolu pouvoir que je vous ai donné sur mes volontés ne vous peut faire changer, et que, n'ayant mis rien en réserve pour vous plaire, soit aux dépens de mon âme et de mon contentement, soit au péril de ma vie; vous suivant par toutes sortes de temps, pressée de maladies, qui eussent été à une plus fortunée que moi, mortelles, comme celle avec laquelle je partis de Paris, chacun me représentant la mort, et moi votre volonté qui me guidoit. Bref, Monsieur, tout ce que j'ai pu imaginer ou savoir de vos serviteurs les plus privés qui me pouvoit rendre aimée et agréable à vous, je l'ai fait, et en appelle Dieu à témoin et votre conscience, ayant la mienne fort déchargée devant Dieu et les hommes du devoir que je vous ai rendu, et fort contente d'avoir souifert tous mes ennuis sans sujet et avec toute sorte de patience, n'ayant, pour désespoir où vous m ayez pu mettre depuis trois ans que je vous suis venu trouver, jamais manqué à l'honneur et au respect que je vous dois comme à mon roi, ni à l'amitié à quoi le nom de sœur m'obligeoit. Cette lettre vous sera, n'ai-je peur, ennuyeuse à lire : ce m'est un extrême déplaisir. Monsieur, de vous être importune, ne désirant partir en votre mauvaise grâce ; mais ma juste douleur et un cœur que j'avois et aurai toute ma vie plus disposé à vous servir fidèlement qu'à recevoir des rigueurs et des dédains, m'a guidé la main, que j'arrêterai vous suppliant très-humblement de croire que mon malheur m'arrache de votre vue avec tant de regret que la mort me seroit plus douce que cet éloignement; mais. Monsieur, il le faut, puisque je ne puis, avec votre honneur et le mien, être toujours vue en l'état où vous avez agréable que je demeure. Faites-moi 1 honneur de me mander bientôt si vous m'accordez mon congé et un lieu à faire une vie de religieuse, puisque désormais celle du monde me sera si désagréable. Quant à ma volonté, elle sera jusques au tombeau guidée de la révérence et obéissance que je veux vous rendre|éternellement.
siens, qui m'offense fort, où, après une grande quantité d'injures fort hunxbles, elle me fait connoitre son mauvais naturel ; car elle se plaint de moi le plus cruellement qu'il est possible, avec douces paroles en apparence, mais toutes autres, comme je vous ferai voir par sa lettre, que je vous montrerai. Avec tant de déplaisirs qui me traversent maintenant, je n'en ai senti un plus sensible que, désirant son bien, m'en savoir si peu de gré. Les ingratitudes seront punies du ciel, et là je la remets. Quoiqu'elle fasse et dise, je ne laisserai d'être son père, son frère et son roi, et de faire mon devoir, encore qu'elle ne fasse le sien; ce que tout le monde ne fait pas aussi à cette heure ; mais Dieu me fera la grâce que je ferai le mien. Croyez que cela m'offense fort. J'enverrai demain Roquelaure ' vers elle, instruit fort particulièrement de mes volontés et intentions, lesquelles il vous communiquera. Il ne sera de huit jours par delà, pour ce que ceux de Montpensier courent sur le chemin de la poste et prennent tout le monde; même encore ce jour d'hui ils ont pris deux courriers, si bien qu'il n'ira prendre la poste qu'à Nevers. Dites à Antoine Ferez que je suis trèsaise de son retour, et le serai encore plus de le voir ici. Les affaires ne vont guère bien; j'y apporte ce que je puis, mais non ce que je veux. Vous me verrez tout amaigri, non de maladie, car je ne me portai jamais mieux, mais de fâcherie et de voir que tout le monde fait si mal son devoir. Je vous en dirai davantage lorsque je vous verrai, qui sera bientôt. A Dieu, Monsieur de la Force. Ce 13' septembre, à Lyon.
Harangue de Henri IV au Parlement.
1595, 1" octobre.
J'ai fait un long voyage, mais non pas si long que j'eusse
' Antoine de Roquelaure, maréchal de France en 1615. C'était un Gascon plein desprit et de gaieté, que toute la famille royale aimait beaucoup.
désiré; car si j'eusse pu être encore six semaines par delà, j'eusse nettoyé toutes mes affaires qui sont grandes; mais Dieu m'aidera comme il a toujours fait. Je suis venu en poste, sur l'avis de mes meilleurs serviteurs que ma présence étoit nécessaire. J'ai eu de l'avantage sur mes ennemis, mais la force ne vient point de moi, mais de Dieu seul. Vous dites que là où je suis tout se porte bien. Il est vrai, j'en loue Dieu, le connétable de Castille n'a rien emporté sur moi. Je ne puis pas être partout, vous savez ce qui s'est passé en Picardie * ; je voudrois ne m'en point souvenir. Je ne veux accuser personne de faute de courage ; au contraire il y en a eu qui n'en avoient que trop. Si j'y eusse été, cela ne fût pas advenu, ni si l'on eût gardé l'ordre que j'y a vois donné. Vous m'avez dit que je me hasarde trop ; je ne le fais volontiers, mais j'y suis contraint parce que, si je n'y vais, les autres n'y iront point. Ce sont tous volontaires, que je ne puis pas forcer. Si j'avois de quoi payer les gens de guerre, j'aurois des personnes assurées, que j'enverrois aux hasards, et je n'irois point; mais je n'ai personne. Force troupes me viennent trouver, mais quand je les ai tenues quinze jours, je ne sais qu'elles deviennent. J'espère dans ce temps-là ^ voir les ennemis et ne laisser point deux mille chevaux, qui y sont, sans rien faire. Si je fais mal, je ne vous en apporterai point de nouvelles, car j'y demeurerai; si je fais bien, vous m'en aimerez davantage. Mais il me faut de l'argent, et n'en peux avoir de plus clair que des édits que vous avez à passer dès demain ; et dites à ceux qui y apportent des difficultés % qu'ils sont cause de faire hasarder ma personne. Si vous les passez, je vous en aurai
' La prise du Câtelet (25 juin) par le comte de Fuentès, la défaite de Villars à DouUens (24 juillet) et la prise de cette ville (31 juillet). Nos défaites en Picardie allaient s'augmenter de la perte de Cambrai, le 9 octobre.
^ Dici à quinze jours, voir les ennemis en Picardie. — En effet, Henri IV quitta Paris après avoir parlé à Messieurs, mais la prise de Cambrai donna aux Espagnols tout l'avantage de la campagne sur notre frontière de Picardie.
' Le Roi ne parle qu'aux députés du Parlement, venus pour l'écouter.
[I59ii] LETTRES DE HENRI IV 235
double obligation : l'une, que vous aurez fait quelque chose pour mes prières, l'autre, que je n'irai pas tant aux hasards; car quand j'aurai de quoi donner à mes gens de guerre, ils iront, et je les laisserai faire. Mes Suisses m'ont promis de venir jusques à la rivière de Marne, mais ils ne passeront point sans argent. Faites donc cela pour moi ; faisant pour moi, vous faites pour vous autres. Je m'en vais mercredi. Je me porte bien; je suis venu au pas, et retourne au galop. Il ne me faut rien que de l'argent. J'ai perdu mes meilleurs chevaux; il faut que j'en achète d'autres ici pour mon voyage. Ce n'est point pour faire des masques et des ballets, c'est pour chasser les ennemis en leur pays; j'espère les y mener battant, ayant mes forces. J'ai six mille François; Sancy m'amène trois mille Lansquenets ; les Etats '■ m'envoient des gens de guerre, et j'aurai quelque secours d'Angleterre. Tout ira bien si j'ai de l'argent. Aidez-moi, et vous connoitrez que vous ne pouvez avoir un meilleur Roi, qui vous aime plus et qui doute moins hasarder sa vie.
^ mon cousin le cardinal Toleto.
1595, 17 novembre.
Labsolution avait été donnée à Henri IV, à Saint-Denis, par Tarchevêque de Bourges, sans le consentement du Pape, qui ne reconnaissait pas ce droit à TArchevêque. De longues négociations s'ouvrirent avec la cour de Rome pour obtenir la réconciliation du Saint-Siège avec le roi de France. Les cardinaux d'Ossat, du Perron et de Joyeuse, envoyés par Henri IV, soutenus par le cardinal Toleto et le savant P. Baronius, arrivèrent enfin à vaincre l'opposition de la faction espagnole, toute puissante à Rome et dans le Sacré-CoUége. Un schisme était à craindre et l'église gallicane pouvait s'affranchir de Rome ; aussi, Clément VIII dit-il un jour que Clément VII avait perdu l'Angleterre par trop de vivacité, mais que Clément VIII ne perdrait pas la France par
1 Les Provinces-Unies, la Hollande.
2 Le cardinal Toleto, jésuite espagnol et savant théologien, avait reçu le chapeau en 1593. Il mourut eu 1596. Quoique espagnol, il soutint vivement le Pape da-»»ses efforts contre la l'action de I^ilippe II et contribua plus que personne à la réconciliation du Saint-Siège avec le roi de France.
2156 LETTRES DE HENRI IV [lS9r)]
trop de lenteur. Les conditions de l'absolution du Roi furent enfin réglées le 30 août 1595, et il fut convenu que : le culte catholique serait rétabli dans le Béarn, que le jeune prince de Condé serait élevé dans la religion catholique, que les biens enlevés à l'Eglise lui seraient rendus, que les décrets du concile de Trente seraient reçus en France, sauf ce qui ne se pourrait exécuter sans troubler le royaume (c'est-à-dire sauf ce qui était contraire aux principes de l'église gallicane), que le Roi favoriserait de préférence les catholiques dans la distribution des charges et dignités, la cour de Rome renonçant ainsi à exiger l'exclusion absolue des protestants et l'abolition des édits de tolérance, enfin que l'absolution donnée au Roi à Saint-Denis serait annulée .
En conséquence, le 17 septembre, le Pape étant assis sur un trône spleudide élevé devant le portique de Saint-Pierre, les deux procureurs ou représentants du roi de France, les cardinaux d'Ossat et du Perron, s'agenouillèrent devant le Saint-Père, abjurèrent l'hérésie au nom du Roi et demandèrent l'absolution en son nom. Le Pape l'accorda et déclara qu'il recevait le Roi Très-Chrétien dans le giron de l'Eglise. La cour de Rome frappait la Ligue du dernier coup.
Mon Cousin, je sais que, après Dieu et Notre-Saint-Père, je dois à Tintégrité de votre conscience l'absolution qu'il a plu à Sa Sainteté m'octroyer, laquelle, outre que trèsjuste, voire nécessaire pour la propagation de l'Eglise de Dieu, la conservation de l'autorité du Saint-Siège et le salut du présent royaume et paix de la Chrétienté, avoit besoin toutefois d'être protégée d'une âme non moins vertueuse que forte, telle qu'est la vôtre, pour résister aux assauts trop violens et passionnés de ceux qui s'y sont opposés. J'en ai su les particularités et jouis maintenant du fruit de votre gloire, grâce à Dieu et à la bonté de Sa Béatitude, dont je vous remercie de tout mon cœur. Et comme je sais que vous n'avez eu autre but en ce combat que l'honneur deDieu et la justice de ma poursuite, je mettrai peine aussi de rapporter toutes mes actions à cette fin, pour autoriser davantage votre jugement, le faisant fructifier selon votre réputation. En quoi je vous prie me vouloir encore départir vos bons et salutaires conseils, aux occasions qui se présenteront pour rendre votre ouvrage parfait, en obligeant à jamais un prince que éprouverez abonder en gratitude et volonté de le reconnoitre autant que
VOUS pouvez le désirer, comme vous connoitrez par effet, et vous exposeront plus particulièrement de ma part les sieurs du Perron et d'Ossat, si la présente trouve encore le premier par delà ; si non, vous ajouterez, s'il vous plaît, pareille foi au dernier, tant sur ce sujet que sur tous autres dont il vous parlera ci-après de ma part, comme si c'étoit moi-même : priant Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit au camp de Traversy, près la Fère ', le 17' jour de novembre lo9o.
Henry.
A Gabrielle d'Estrées.
1596, 21 janvier.
Mes chères amours, ce courrier est arrivé ce soir. Je le vous ai soudain redépêché pour ce qu'il m'a dit que vous lui aviez commandé d'être demain de retour auprès de vous, et qu'il vous rapportât de mes nouvelles. Je me porte bien. Dieu merci, accompagné d'un désir violent de vous voir. L'on m'a écrit de Paris que les dames y disent que j'emploie trois ou quatre heures le soir à médire d'elles. Vous pouvez leur témoigner que mes affaires ne me donnent pas une heure de relâche, laquelle j'ai toujours employée auprès de vous : où étant, mes yeux ni ma langue ne pensent pas en eux. Bien ai-je un registre des mauvais contes qu'ils font ; et vous me ferez plaisir de leur dire que je saurai bien rendre la pareille en temps et lieu. Notre fils ^ se porte fort bien. Demain je vais à la Fère au soir. Je vous en manderai des nouvelles. Je baise un million de fois vos belles mains. Faites mes recommandations à votre tante de Sour-
dis. Ce 21" janvier.
Henry,
' Les Espagnols avaient pris cette \-ille et en avaient fait leur grande place de dépôt. Henri IV était venu Tassiéger le 8 novembre, - César, duc de Vendôme.
238 LETTRES DE HENRI IV [l596]
Soumission de Mayenne.
Après l'absolution donnée au Roi par le Pape, les seigneurs encore révoltés au nom de la Ligue, se soumirent promptement. Mayenne traita le premier. Le préambule du traité le félicitait de son attachement à la religion et de son zèle à s'être opposé au démembrement du royaume. On lui rendait ses biens, charges et dignités ; il obtenait le gouvernement de Bourgogne, trois villes de sûreté pour six ans et 350,000 écus pour payer ses dettes. En même temps, les princes de la maison de Lorraine étaient déclarés innocents de l'assassinat du feu Roi, ce qui amena aussitôt une protestation de la Reine, sa veuve. Les ducs de Joyeuse et de Nemours accédèrent au traité de Mayenne, et le premier reçut le bâton de maréchal. D'Epernon se soumit peu de temps après. Seul, le duc de Mercœur, appuyé par les Espagnols, continua à se maintenir indépendant en Bretagne et ne lit sa soumission qu'après la paix de Vervins (1598).
Après avoir signé son traité avec Henri I"\', le duc de Mayenne eut avec le Roi, au château de Monceaux •, une entrevue dont nous reproduisons le récit daprès les mémoires de Sully.
Le Roi s'en alla coucher à Monceaux, où M. du Maine le vint trouver, ainsi qu'il se promenoit en l'étoile du parc, et s'étant avancé vers lui, l'embrassa par trois fois, l'assurant qu'il étoit le bien venu, et embrassé d'aussi bon cœur que si jamais rien ne se fût passé entre eux. M. du Maine mit un genou en terre, lui embrassa la cuisse, l'assura de sa très-humble servitude et sujétion, disant qu'il se reconnoissoit grandement son obligé, tant pour l'avoir remis avec tant de douceur, de bonté et de gratifications particulières dans son devoir, que pour l'avoir délivré de l'arrogance espagnole et des cautèles et ruses italiennes ; puis le Roi l'ayant fait lever et embrassé encore une fois, lui dit qu'il ne doutoit nullement de sa foi ni de sa parole, pour ce qu'un homme de bien et d'un brave courage n'avoit rien tant cher que l'observation d'icelle, le prit par la main, se mit à le promener à fort grands pas, lui montrant ses allées
' Ce château, situé dans la Brie, appartenait à Gabrielle,
et contant tous ses desseins, et les beautés et accommodemens de cette maison. M. du Maine, qui étoit incommodé d'une sciatique, le suivoit au mieux qu'il pouvoit, mais d'assez loin, traînant une cuisse après, fort pesamment ; ce que voyant le Roi, et qu'il étoit grandement rouge, échauffé, et souffloit à la grosse haleine, il se tourna vers moi, qu'il tenoit par l'autre main, et me dit à l'oreille : « Si je pro- » mène encore longtemps ce gros corps ici, me voilà vengé » sans grande peine de tous les maux qu'il nous a faits, car i> c'est un homme mort. » Et là dessus s'étant arrêté, il lui dit « Dites le vrai, mon Cousin, je vais un peu vite pour » vous et vous ai par trop travaillé. — Par ma foi, Sire, ré- « pondit M. du Maine, en frappant de sa main sur son ven- » tre, il est vrai, et vous jure que je suis si las et si hors » d'haleine, que je n'en puis plus ; que si vous eussiez con- » tinué à me promener ainsi vite, car l'honneur et la civi- » lité ne me permettoient pas de vous dire c'est trop, eten- » core moins de vous quitter, je crois que vous m'eussiez !> tué sans y penser. « Lors le Roi l'embrassa, lui frappa de la main sur l'épaule, et lui dit avec une face riante, un visage ouvert et lui tendant la main : « Allez, touchez là, '> mon Cousin, car pardieu voilà tout le mal et le déplaisir » que vous recevrez jamais de moi, et de cela vous en » donné-je ma foi et ma parole de bon cœur, lesquelles je » ne violai ni violerai jamais, — Pardieu, Sire, réponditM. » du Maine en lui baisant la main, et faisant ce qu'il pou- ^> voit pour mettre un genou en terre, je le crois ainsi, et » toutes les autres choses généreuses qui se peuvent espé- /) rer du meilleur et plus brave prince de notre siècle; aussi » m'avez-vous dit cela d'un si franc courage et avec une si » bonne grâce que mes ressentimens ' et mes obligations » en sont redoublés de moitié ; et partant vous juré-je de » rechef. Sire, par le Dieu vivant, sur ma foi, mon hon- » neur et mon salut, queje vous serai toute ma vie loyal
* Sentiments de reconnaissance.
» sujet et fidèle serviteur (1), ne VOUS manquerai ni aban- » donnerai jamais, ni n'aurai de vie, ni désirs, ni desseins )) d'importance qu'ils ne me soient suggérés par Votre Ma- » jesté même, ni n'en reconnoîtrai jamais en d'autres, fus- )) sent-ils mes propres enfans, que je ne m'y oppose formel- » lement et ne vous en donne avis aussitôt. — Or sus, mon » Cousin, répartit le Roi, je le crois-, et afin que vous me '> puissiez aimer et servir longuement, allez-vous en repo- » ser, rafraîchir et boire un coup au château, car vous en » avez bon besoin; j'ai du vin d'Arbois en mes offices, dont » je vous en enverrai deux bouteilles, car je sais bien que » vous ne le bayez pas ; et voilà Rosny que je vous baille » pour vous accompagner, faire l'honneur de la maison et » vous mener en votre chambre : c'est un de mes plus an- )) ciens serviteurs et l'un de ceux qui a reçu le plus de joie » de voir que vous me vouliez aimer et servir de bon » cœur. » Et sur cela s'en retourna vers le profond du parc.
A mon compère le connétaile de France.
1596, 29 février.
La Provence, où régnait le duc d'Epernon, s'était soumise peu à peu au duc de Guise, auquel le Roi en avait donné le gouvernement. Il ne restait plus que Marseille à la Ligue. Le consul Casaux et le viguier Louis d'Aix, ardents ligueurs, appuyés sur une populace fanatique et toujours amie du désordre, faisaient peser une odieuse tyrannie sur la ville ; ils appelèrent à leur secours les Espagnols, et Philippe II leur envoya vaisseaux et soldats. Enfin, la population honnête de Marseille se décida à secouer ce joug honteux et ouvrit les portes au duc de Guise, le 17 février. La soumission de Marseille entraîna celle du duc d'Epernon, et Henri IV put dire : ■ Cest maintenant que je suis Roi. •
Mon Compère, hier au soir, Lamanon % que mon neveu,
1 Mayenne tint sa parole et fut dès lors un des meilleurs serviteurs de Henri IV.
* Ou d'AUamanon, un des officiers du duc de Guise.
le duc de Guise m'a dépêché depuis la prise de Marseille, arriva avec les particularités que vous entendrez par Monsieur le Grand ',. qui a voulu lui-même être le porteur de cette bonne nouvelle, pour l'assurance qu'il a qu'elle vous sera très-agréable. Casaux et son fils ont été tués sur la place, et le viguier pris, se voulant sauver, qui devoit être le lendemain mis sur la roue -. Soixante espagnols tués sur la place, et les deux galères de Casaux et du viguier prises. Les Espagnols, avec le secours qui venoit, étoient aux îles ^ Je vous prie incontinent de faire rendre grâces à Dieu de cette bonne nouvelle, et en faire faire des feux de joie et tirer le canon sur les cinq heures du soir : et remettant le surplus à la créance de Monsieur le Grand, je ne vous en dirai davantage pour prier Dieu vous avoir, mon compère, en sa garde. Ce jeudi matin, 29"= février, à Compiègne.
Henry.
A Monsieur de Liiertat '*.
1596, 6 mar3.
Cher et bien amé, vous avez fait un acte si généreux pour la liberté de votre patrie et de vos concitoyens, que quand nous n'y aurions aucun intérêt, nous ne laisserions de louer votre vertu, par où vous pouvez croire ce que vous devez espérer du service que vous nous avez fait en cette occasion, qui est le plus grand et singulier que nous pouvions recevoir non-seulement de vous, mais aussi de nul autre nos serviteurs et sujets : au moyen de quoi nous vous
1 Le duc de Bellegarde, grand écuyer.
- Ces divers renseignements donnés à la hâte n'étaient pas exacts : les fils de Casaux et le viguier parvinrent à se sauver.
' Les îles de Ratoneau et de Pomègue, qui sont devant le port de Marseille, et où la flotte espagnole était mouillée.
* Pierre Libertat, Corse établi à Marseille, en avait ouvert les portes au duc de Guise. Henri IV lui donna des lettres d'anoblissement, 50,000 écus, le bâton de viçuier et les principales charges de la ville pour ses parents et amis. M. de Libertat mourut en 1597.
242 LETTRES DE HENRI IV [l596]
assurons premièrement que nous vous en saurons bon gré à jamais, et le reconnoitrons envers vous et les vôtres éternellement; secondement que nous vous ferons jouir de tout ce que notre très-cher neveu le duc de Guise, gouverneur et notre lieutenant général en notre comté et pays de Provence, vous a promis et accordé en notre nom; dont nous vous en ferons dépêcher les lettres et provisions nécessaires, comme nous ferons pour la confirmation et conservation des libertés et privilèges de notre ville de Marseille : et finalement que nous vous ferons servir d'exemple à un chacun, et de mémoire à la postérité, de notre gratitude ' . comme de votre fidélité, en laquelle nous vous prions de persévérer. Donné au camp de Rouy, le 6^ mars 1596.
Henrv.
A Monsieur de Rosny ^