I.'i93, 19 avril
Arsoir, tout tard, im de mes laquais revint, par lequel vous m'assurez de ne manquer point à votre venue, comme vous me l'avez promis. Ce m'a été une extrême consolation aux travaux que j'ai ici, mais le porteur m'a dit depuis de bouche, que ne partiriez que mardi. Cela me tua, craignant vos longueurs. Excusez ma passion, si je crains tout de vous, mon bel ange. La dépêche de la Varenne vous aura fait hâter, à mon avis. Jésus ! je vous verrai après demain. Quelle joie ! Certes mes discours sont bien coupés ; aussi l'est mon âme, ne l'ayant (hormis mon amour), jamais eue plus traversée. Madame de Guise et sa fille viennent voir ma sœur un de ces jours ' ? Madame de la Roche revient aussi, que je ne verrai que ne soyez venue. Croyez, ma chère maîtresse, qu'en ce qui dépendra de l'obéissance de vos commandemens, vous me trouverez sans reproche. Cette lettre vous trouvera vers Chambly . Le bruit court ici que M. de Montmorency s'est ma-
' Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conty, a raconté dans « Les Amours du Grand-Alcandre • les détails de cette entrevue,
gendant laquelle Bellegarde, amoureux fou de la belle mademoiselle de ruise, est observé par Gabrielle, qui, constatant que son amant aime mademoiselle de Guise, est outrée de dépit et de colère. La colère de Gabrielle ravit Henri IV, qui savait que Gabrielle aimait Bellegarde : le Roi était jaloux de ce dernier, au point d'avoir voulu plusieurs fois le faire tuer, et se réjouissait, hélas bien à tort, en pensant que dorénavant Gabrielle serait à lui seul.
rié à une demoiselle de Languedoc '. Je n'en ai point eu de nouvelles. Si cela est, il y en aura bien de fâchées en ce pays ; vous m'entendez bien. Dormez bien , mes belles amours, afin d'être grasse et fraîche à votre arrivée. Pour moi, j'en fais provision. Bonjour, mon tout. Je baise un million de fois vos beaux yeux. Ce 19° avril, à Mantes.
A la même.
1S93, 20 avril.
Mes belles amours, ce sera demain que je baiserai ces belles mains par millions de fois; je ressens déjà du soulagement en mes peines par l'approche d'un tel heur, que je tiens cher comme ma vie; mais si vous me le retardez d'un jour seulement, je mourrai. Envoyez-moi anhuy La Varenne, instruit de vos commandemens. J'ai recouvert un cœur de diamant qui vous fera mourir d'envie. Si les anges portoient des bagues *, il vous seroit extrêmement propre. Jamais absence ne m'a tant ennuyé que cette-ci. Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas. Vous recevrez deux lettres anhuy de moi, et moi deux baisers demain de vous. Bonjour, ma chère maîtresse ; je baise un million de fois vos pieds. De Mantes, ce 20" avril.
A la même.
\yn, 21 avril.
Je n'eus point hier de vos nouvelles; je ne sais à quoi il
' En effet, le duc de Montmorency venait d'époupcr, le 29 mars, Louise de Budos, veuve à dix-sept ans de Jacques de Gramont, seigneur de Vachères. La nouvelle duchesse de Montmorency était jeune et belle, et quand elle vint à la Cour, en 1593, elle y causa beaucoup de sensation. Elle mourut en 1598.
^ On disait alors recouvert pour recouvré.
' Bijoux, joyaux.
a tenu. Si vous respectâtes le jour de Pâques *, je ne l'ai pas fait; si c'est paresse, vous avez tort. Il est midi et je n'en ai point encore : c'est bien loin de l'assurance que vos paroles m'avoient donnée de vous voir anhuy. Quand apprendrez-vous à tenir chère votre foi? Je n'en fais pas ainsi de mes promesses. La voisine ^ est venue ce matin devant mon réveil. Soudain, sans besoin, j'ai pris médecine; de quoi je me trouve si mal que je n'en puis plus : qui me fait finir, vous jurant que je vous veux bien mal, et ne baisant que votre belle bouche, encore m'en ferai prier. Ce 21° avril.
A Monsieur Benoît,
Curé de Saint-Eustache ^.
1593, 9 juin.
La prolongation de la guerre civile prouva à Henri IV combien Henri HI avait eu raison de lui dire : « Soj'ez certain que vous ne serez jamais roi, si vous ne vous faites catholique. » 11 se décida, au commencement de 1.^93, à se convertir, et c'est alors que s'ouvrirent les conférences do Suresnes. Dès lors, sûrs de Henri IV, les catholiques modérés, qu'on appelait les Politiques, finirent par l'emporter sur les Ligueurs, les Guise et les agents de l'Espagne, qui voulaient faire aLolir par les Etats généraux la loi salique, et donner la couronne à la fille de Philippe II, petite-fille de Henri II, Les Etats déclarèrent qu'ils n'aboliraient pas la loi salique ; le Parlement rendit un arrêt célèbre pour maintenir la loi et déclarer nul l'avènement d'une princesse ou d'un prince étrangers ; Mayenne eut le patriotisme de soutenir cet arrêt. Il devenait certain que le jour où il serait catholique, Henri IV serait reconnu roi. Pendant ce temps, les évêques et les curés mandés par Henri IV se réunissaient à
1 Pâques tomba cette année-là le 18 avril.
2 La tièvre.
^ René Benoît, docteur de Sorbonne, mort en 1608. Il est auteur d'un ouvrage intitulé : « Eoramen panliqxK de la doctrine, des Huguenots, où l'on montre contre les catholiques rigides de ce siècle que nous, qui sommes membres de l'Eglise catholique, ne devons point condamner les Huguenots comme des hérétiques avant qu'on l'ait prouvé de nouveau. ■ L'esprit de tolérance ou le défaut d'orthodoxie du curé Benoît le fit expulser de la Sorbonne. et quand Henri IV le nomma évêque de Troj'es, en 1594, Rome lui refusa ses bulles.
[I593j LETTRES DE HENRI IV 183
Mantes et instruisaient le Roi, qui, le 23 juillet, se déclara convaincu et signa, le lendemain, sa profession de foi.
Monsieur Benoît, dès l'heure que j'ai eu la volonté de penser à ma conversion, j'ai jeté l'œil sur vous pour être l'un de ceux desquels j'aurai l'assistance fort agréable à cette occasion. La réputation de votre doctrine, laquelle est suivie d'une vie non moins louable, me fait espérer de recevoir beaucoup de service et de contentement de vous, si j'en suis assisté. Qui est cause que je vous fais ce mot pour vous faire connoître combien je l'aurai agréable; même que vous prépariez, à cet efTet, aucun de votre collège, que vous connoitrez avoir la crainte de Dieu et être accompagné d'esprit doux, et aimant le bien et repos de mes sujets. Avisez donc des moyens que vous tiendrez pour me venir trouver, et m'en donnez avis afin que j'y apporte ce qui dépendra de mon autorité. Ce pendant, que j'aie part en vos prières, et vous assurez de ma bonne volonté en votre endroit; et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait. Monsieur Benoit, en sa sainte garde. Ecrit à Mantes, ce neuvième
jour de juin 1593.
Henry.
A Gahrielle d'Estrées.
1593, 15 juin.
Je viens de revenir des tranchées ', où nous avons triomphé de travailler, nous étant logés dans tout le bastion, jusques au tapecu ^ de la porte, fortement et sûrement. J'espère jeudi diner dans la ville, avec l'aide de Dieu. La compagnie de M. d'Estrées étoit en garde au bastion ; certes le lieutenant et l'enseigne sont de pauvres prêtres * et ne
1 Henri IV assiégeait Dreux et prit la ville le 9 juillet. Les conférences de Mantes s'ouvrirent aussitôt après cette victoire.
* Bascule qui s'abaisse par un contre-poids pour fermer l'entrée d'une porte ou d'une barrière.
' Ce sont de mauvais soldats.
sont point de ceux qui mènent bien arquebusiers. Les ennemis ont tant perdu de gens, qu'ils nous ont laissé faire au pays tout ce que nous avons voulu. Il est mardi; il n'y a plus que huit jours à avoir l'honneur de vous voir. Je ne le désirai jamais tant, n'ayant jamais éprouvé mon amour si violente que je fais. Je vous jure, mes chères amours, que si vous voyiez ce que j'ai en l'âme pour vous, vous partiriez dès samedi. Je m'en vais dormir, y ayant deux ibis vingt et quatre heures que je n'ai clos l'œil. Je finis, vous baisant un million de fois les mains. L'enseigne de Grandmaison n'est guère blessé. Je l'ai vu. Bonjour, mon menon. Ce 15'' juin.
A la même.
J'ai patienté un jour de n'avoir point de vos nouvelles; car, mesurant le temps, cela devoit être. Mais le second, je n'en vois raison que la paresse de mes laquais, ou que les ennemis les aient pris; car devons en attribuer la coulpe ', jà n'advienne, mon bel ange; j'ai trop de certitude de votre affection, qui m'est certes bien due, car jamais mon amour ne fut plus grande, ni ma passion plus violente; qui me fait user de cette redite par toutes mes lettres. Venez, venez, venez, mes chères amours, honorer de votre présence celui qui, s'il étoit libre, iroit de mille lieues se jeter à vos pieds pour n'en bouger. Quant à nos affaires d'ici, nous avons ôté l'eau du fossé, mais notre batterie ne peut être prête que vendredi, que je souperai, s'il plaît à Dieu, dans la ville. Le lendemain que vous arriverez à Mantes, ma sœur viendra à Anet, où j'aurai l'honneur de vous voir tous les jours. Je vous envoie un bouquet d'oranger, que l'on me vient d'envoyer. Je baise les mains à la vicomtesse, si elle y
' Faute.
est, et à ma vraie amie, et à vous, mes chères amours, un million de fois les pieds. Ce IG" juin.
A la même.
1593, 23 juin.
Mes belles amours, vous avez cuidé ' perdre votre serviteur, depuis le parlement d'Esternay, d'un coup de faucon *. Je n'estimois ces pièces dangereuses qu'à Vernon *. Vraiment Dieu m'a bien aidé. J'ai trouvé, il n'y a qu'une heure, un moyen de faire achever votre vaisselle. Voilà comme je suis soigneux de vous, ce pendant que la moindre chose me distrait de votre mémoire. Si je n'avois fait serment de ne me plaindre jamais, je sais que je crierois justement. Je viens d'avoir nouvelles de Dauphiné : que M. de Lesdiguières a défait les Espagnols et Italiens de M. de Savoie, tué le général des Espagnols et le maréchal de camp, et six cens demeurés à terre, et six vingts prisonniers, dont il y a quinze capitaines*. Vous direz cette nouvelle à ma sœur, et que je la baise cent mille fois, et à vous les pieds un million. Ce SS^' juin.
A Monsieur du Plessis^.
1M3, 25 juin.
Monsieur du Plessis, la conférence est rompue, et les
' Cru, failli.
» Petit canon. — C"est le château de Dreux qui avait envoyé ce boulet sur un groupe composé du Roi, de sa sœur, de madame de îlohan et de plusieurs autres dames et demoiselles qui s'étaient très-approchés du château ; quelques officiers de leurs maisons furent blessés.
^ Pour ce que, dit Lestoile, le cardinal de Bourbon, ainsi qu'on disoit, en avoit rapporté une incommodité qui lui avoit duré jusques à la mort. »
'* Il s'agit du combat d'Oulx, livré le 7 juin,
^ Philippe du Plessis-Mornay, mort en 1623. Zélé calviniste, duPlessis- Mornay fut le chef véritable des Protestants en France ; il était surjommé
Espagnols ont fait des offres si grandes, qtie les ennemis * ont prêté l'oreille. Ils ne demandent seulement, sinon que Ton élise le duc de Guise * et qu'il épouse la fille d'Espagne, de quoi le duc de Mayenne semble avoir quelque jalousie. Nous avons pris assez heureusement cette ville ^ ; mais le château tient encore. J'espère toutefois, avec l'aide de Dieu, que dans cinq ou six jours il sera en mon obéissance, car de trois puits qu'il y a, nous en avons gâté deux, et un homme qui en vient de sortir tout présentement m'a assuré que nous leur avons rompu un seul moulin qu'ils avoient, ce que je crois fort aisément; car d'une cave qui est sous ledit château et de laquelle nous l'oyions moudre, nous ne l'entendons plus. Il y a plus de quatre mille personnes retirées au dit château; ce qui m'en fait avoir bonne espérance. Ce pendant le duc de Mayenne assemble tout ce qu'il peut pour nous faire lever le siège, ou nous donner la bataille; et le comte Charles a passé la rivière de Somme avec son armée et vient droit à moi. Pour ce, incontinent la présente reçue, montez à cheval avec votre compagnie et le plus de vos amis que vous pourrez, et venez eu diligence; autrement vous serez des derniers, et je m'assure que vous auriez trop de regret d'y manquer. Souvenez-vous qu'à la bataille d'Ivry vous n'arrivâtes que fort à propos '' ; et quel ennui ce vous eût été si, à
le pape des Huguenots; C'était un savant théologien, un brave capitaine et un habile négociateur. Il fut un des plus dévoués serviteurs de Henri IV jusqu'à l'abjuration du Roi, à laquelle il s"opposa énergiquement, et hnit par se faire disgracier à cause de son zèle excessif pour le calvinisme. ' Les Ligueurs.
2 Le duc de Feria, ambassadeur d'Espagne, voulait d'abord que la fille de Philii^pe II, héritière la plus directe du trône de France, épousât l'archiduc Ernest. A cette proposition, les Etats généraux comprirent que la Ligue, poussée à l'extrême, livrait la France à la domination étrangère. Il lut obligé de diminuer ses prétentions : Philippe II fit déclarer que si les Etats donnaient la couronne au duc de Guise, il était disposé à lui donner sa fdle en mariage. Cette proposition venait trop tard ; elle ne put détruire l'effet produit par la première sur l'opinion publique ; la jalousie de Mayenne ou son patriotisme fit le reste,
3 Dreux.
"* La veille.
quatre lieues de là, vous eussiez appris des nouvelles de la bataille gagnée sans vous! Aussi, j'ai affaire de vous et de votre avis sur ce qui se présente'. Pour ce, sans plus d'excuse ou de remise, venez et usez de diligence. A Dieu, ce 25^ juin, à Dreux.
Henry.
A Gairielle d'Estrées.
J593, 26 juin.
J'ai reçu la lettre qu'il vous a plu m'écrire, du 23° de ce mois. Je vous cuidois à Saint-Denis. Mais le commandement de votre père vous a retenue. Je suis très-aise que vous soyez bien avec lui; vous ne me reprocherez plus qu'il vous veuille mal à mon occasion. Nous combattons ici à la barrière, mais elle est plus dangereuse que celle de Gompiègne. Nous ne laissons pas dy avoir des dames. Vous dites que si aucune de vos lettres m'a dû apporter du déplaisir, que c'aura été cette dernière. Vous savez bien la résolution que j'ai prise de ne me plaindre plus; j'en prends une autre : de ne me fâcher plus. La première me fait n'importuner plus personne ; la seconde soulagera fort mon esprit. J'arrivai au point du jour à Mantes, dormis trois heures l'après-dinée, et en repartis à cinq heures du matin. Ce n'est pas pour y avoir perdu beaucoup de temps; je ne pris point un jour pour l'autre; mais l'entreprise de Meulan me fait avancer une autre chose. J'ai été toute cette nuit en garde et y serai encore anhuy. Je m'en vais dormir, accablé de sommeil. Je baise un million de fois vos mains. Ce 26° juin.
' L'affaire de la conversion.
188 LETTRES DE HENRI IV [lb93]
A Monsieur V archevêque de Bourges ' .
1593, 8 juiUet.
Monsieur de Bourges , sur Topinion que j 'a vois eue d'avoir à faire ici quelque plus long séjour, j 'a vois résolu de vous mander que vous me vinssiez trouver pour commencer à conférer avec vous sur le fait de mon instruction à la religion catholique, étant assez informé que je ne puis être à cela préparé par la communication de personne qui ait plus d'intelligence des saintes lettres, ni qui pénètre plus avant aux secrets de cette doctrine, que vous ; mais ce dessein est intermis - par l'avis que j'ai eu que les ennemis ont assiégé la ville de Rue ', qu'il faut de nécessité que j'aille secourir. Ce voyage ne peut être long, car je ferai très-grande diligence pour y aller ; et y étant, nous combattrons bien promptement, ou ils se reculeront ; et m'assure que cela ne m'empêchera point que je ne me rende à Saint- Denis dans la fin de ce mois au plus tard, pour commencer l'assemblée que j'ai assignée, sur cette espérance, à laquelle ne j)uis faillir. Je m'y fusse rendu dans bien peu de jours, car mon intention seroit plutôt de la devancer que de la reculer, tant j'en désire les effets, espérant bien que ceux qui publient que ce que je propose faire est à fard et à feintise, auront toute occasion de s'en dédire, et les effets contraires à leurs opinions se reconnoîtront si près d'eux que, s'ils n'en veulent être les témoins, ils en pourront au moins avoir souvent de bien certaines nouvelles. Je vous prie ce pendant vous préparer de bonne heure et tout ce que vous jugerez être à cela propre et nécessaire, comme de ma part j'espère que Dieu m'y fera
' Renaud de Beaunc. Il reçut l'abjuration du Roi, le 25 juillet, à la jjorte de Téglisc de Saint-Denis, et lui donna l'absolution provisoire. Le Roi ayant été excommunié par le Pape, le Pape seul pouvait donner l'absolution. ■
''■ Interrompu.
' Petite ville de Picardie.
la grâce dy porter Tesprit vide de toute autre passion que de ce qui est de sa gloire, de mon salut et du bien de cet Etat. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Bourges, vous conserver en sa sainte et digne garde. Ecrit au camp de Dreux, ce 8« juillet 1593.
Henry.
A Gabrielle d'Estrées.
1593, 12 juillet.
Ma maîtresse, je suis arrivé à trois heures en ce lieu, n'y ayant appris nulles nouvelles de celui que je venois chercher. Givry est allé pour en apprendre. L'on ne parle ici que de cette beauté nouvelle. Ma présence étoit fort nécessaire en ce lieu. Je m'en vais dîner, puis dormir ; mais je vous paye premier ' ce tribut, car vous marchez la première en toutes mes passions. Certes, mes chères amours, vous devez plutôt craindre que je vous aime trop que trop peu. Cette faute vous est agréable, et à moi aussi, puisqu'elle le vous est. Voilà comme je me transforme en toutes vos volontés. N'est-ce pas pour être aimé ? Aussi crois-je que vous le faites ; et l'âme contente de ce côté là, je finis vous baisant un million de fois les mains. Ce 12° juillet, à Saint-Denis.
A la même.
1593, 23 juillet.
J'arrivai arsoir de bonne heure et fut importuné de Dieu-gards jusques à mon coucher. Nous croyons la trêve et qu'elle se doit conclure ce jour d'hui. Pour moi je suis, à l'endroit des Ligueurs, de Tordre de Saint-Thomas. Je
' D'abord.
190 LETTRES DE HENRI IV [l593]
commence ce matin à parler aux évêques. Outre ceux que je vous mandai hier pour escorte, je vous envoie cinquante arquebusiers qui valent bien des cuirasses. L'espérance que j'ai de vous voir demain retient ma main de vous faire plus long discours. Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux *. A l'heure que je vous écris j'ai cent importuns sur les épaules, qui me feront haïr Saint-Denis comme vous faites Mantes. Bonjour, mon cœur, venez demain de bonne heure, car il me semble déjà qu'il y a un an que je ne vous ai vue. Je baise un million de fois les belles mains de mon ange et la bouche de ma chère maîtresse. Ce 23« juillet.
A certains gentilshommes de la Religion.
1593, 25 juillet.
Monsieur... je fais présentement une dépêche générale pour vous donner à tous avis de la résolution que j'ai faite de faire dorénavant profession de la religion catholique, apostolique et romaine ; de laquelle, combien que je m"acsure que vous aurez communication, j'ai bien voulu vous faire encore particulièrement cette-ci, pour vous prier de ne recevoir cette nouvelle avec une appréhension que ce changement, qui est mon particulier, en apporte aucun en ce qui est porté et permis par les édits précédons pour le
' C'est en effet le 25 juillet qu'après l'abjuration, Henri IV entendit la messe dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis. Saut périlleux eu effet, que cet acte de haute politique. La concession que le Roi avait la sagesse de faire à ses sujets en acceptant leur religion, allait-elle les satisfaire? Quelques prélats gallicans sont avec lui, mais ils 'sont peu nombreux, ainsi que les Politiques, sur lesquels il s'appuie ; mais Rome, mais les évêques engagés avec la Ligue et lEspague, le reconnaîtront-ils ? Et s'il gagne une partie des catholiques, ne va- t-il pas perdre les protestants ? 11 y a de quoi réfléchir et être anxieux ; l'expression saut périlleux n'est pas exagérée, et je ne comprends pas qu'on ait pu dire que : faire le saut périlleux, dans ces graves circonstances, était un propos de baladin. Henri IV baladin ! Où l'esprit de parti et de secte conduit-il nos pauvres cervelles françaises ? — Les deux pièces qui suivent sont le commentaire de la conduite et du mot de Henri IV.
fait de votre religion, ni aussi peu en l'affection que j'ai toujours portée à ceux qui en sont : ce que j'en ai fait n'ayant été qu'à fort bonne intention, et principalement pour la sûre assurance que j'ai d'y pouvoir faire mon salut, et pour n'être en ce point différent des rois mes prédécesseurs, qui ont heureusement et pacifiquement régné sur leurs sujets, espérant que Dieu me fera la même grâce, et que par ce moyen seroient ôtés non-seulement les prétextes, mais aussi les causes des divisions et révoltes qui minent aujourd'hui cet Etat ; étant pour cela mon intention qu'il ne soit fait aucune force ni violence aux consciences de mes sujets. Ce que je ne vous prie pas seulement de croire en votre particulier, mais de veiller et vous employer à ce que les autres n'en prennent aucune opinion, comme il leur sera justifié par tous mes déportemens ', qu'ils n'en auront occasion d'en douter, et qu'ainsi qu'il a plu à Dieu m'ordonner roi de tous mes sujets, que je les aimerai et aurai tous en égale considération. Prenez en bien cette créance ^ pour vous-même, et ne départez, je vous prie, de cette affection particulière que j'ai reconnue en vous, comme vous verrez toujours accroître la mienne en votre endroit. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur... qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit à Saint-Denis en France *, le 25*^ jour de juillet 1593.
Henry.
Aux villes de la ligue.
1593, 25 juillet.
Chers et bien amés, nous savons assez par expérience combien peut en âmes consciencieuses le désir de conserver
' Actes.
* Prenez bien d'après ma lettre cette conviction. ' La France, petit pays, au nord du Parisis, dans lequel se trouvaient Saint-Denis, Gonesse, Montmorency et Ecouen.
192 LETTRES DE HENRI IV [l593]
la religion et la crainte de la perdre. C'est pourquoi nous excusons aucunement • la difficulté et refus que plusieurs de nos sujets ont fait jusques ici de nous reconnoître, pour la différence de la religion que nous tenions lors, avec la leur, et pour l'occasion qu'ils avoient de redouter que nous n'y voulussions apporter quelque changement. Mais maintenant qu'il a plu à Dieu nous inspirer à nous réduire au giron de l'église catholique, apostolique et romaine, où nous protestons de vivre et mourir, à l'imitation des rois très-chrétiens, nos ancêtres, tous ceux de nos dits sujets qui persévéreront à nous dénier l'obéissance que naturellement ils nous doivent, ne pourront plus alléguer pour leur justification que ce soit la religion qui le leur fasse faire; ains faudra qu'ils avouent que c'est une pure obstination qui les possède et un désespéré dessein qu'ils ont de se perdre, ce qu'il ne leur pourra fuir en bref -, s'ils n'y pourvoient par un dessein contraire de se soumettre à nous, de qui la domination légitime leur sera aussi douce et profitable que l'état où ils sont à présent réduits leur est ruineux et insupportable : et parce que vous êtes de ceux dont nous désirons particulièrement la conservation, nous vous avons bien voulu écrire cette lettre pour vous exciter et semondre ' de penser à vous et prendre là-dessus une bonne et sainte résolution, vous assurant que, comme vous vous disposerez à nous reconnoître et obéir, vous nous trouverez tout de même disposés à vous recevoir et embrasser avec toute l'affection qu'un bon prince doit à ses bons sujets, sans que rien de ce qui s'est passé jusques à maintenant vous puisse être imputé ni tourner à préjudice. Donné * à Saint-Denis en France, ce 25e jour de juillet 1593.
* Jusqu'à un certain point.
* Ce qu'ils ne pourront éviter bientôt. ' Convier.
■* Ici Henri IV parle en roi bon ft pénéreux, mais en roi ; l'acte qu'il
[l39:<] LETTRES DE HENRI IV 193
A Monsieur du Plessis-Mornay .
1593, 5 aoat.
Monsieur du Plessis, je vous ai par tant de fois écrit que vous me veniez trouver, et vous n'en avez rien fait; je ne vous le veux plus écrire que cette fois, pour voir si je serai obéi. Venez donc incontinent, après avoir donné ordre à la sûreté de votre place ' durant votre absence. Vous entendrez de mes nouvelles par Meninville, que vous croirez comme moi-même. Venez, venez; vous ne séjournerez. Venez ici -. Ce 5« août, à Saint-Denis.
Henry.
Au même.
Monsieur du Plessis, je trouve fort étrange ce que plusieurs qui vous ont vu m'ont rapporté de vous, que vous [vous] plaignez de moi ; et plus de vous que de nul autre ; car outre que je ne vous ai jamais donné sujet, et que je vous ai plus aimé que gentilhomme de mon royaume, j'ai toujours parlé avec vous si librement, que si vous aviez quelque sujet de plainte, vous me le deviez mander ou venir dire vous-même, sans le dire à autrui. Je vous ai
donne à Saint-Denis émane de son autorité royale. La lettre qu'il écrit aux gentilshommes de la Religion est un souvenir de leurs anciennes relations, une excuse d'avoir changé de religion et une promesse personnelle de leur maintenir la liberté de conscience. Le ton différent de ces deux pièces écrites le même jour, le saut périlleux accompli, fait parfaitement connaître la pensée de Henri IV et admirer la politique intelligente qu'il avait adoptée et qui, après quarante ans de guerres civiles, rendait la paix à la France, établissait un principe nouveau, la tolérance, et sauvait l'indépendance nationale, sérieusement menacée par lambition de l'Espagne.
' Du Plessis était gouverneur de Saumur.
* Du Plessis-Mornay était mécontent de la prochaine abjuration de Henri IV : aussi n'eut-il garde de venir.
194 LETTRES DE HENRI IV [ly<J3]
écrit plusieurs fois de me venir trouver, mais en vain; et je vois bien que c'est : vous aimez mieux le général que moi'. Si serai-je toujours et votre bon maître et votre Roi. Donnez-moi ce contentement que je vous voie, soit en poste ou autrement, et ne cherchez plus d'excuse pour cela ; car outre que j'ai à vous dire chose que je ne vous puis écrire, je veux aviser avec vous à mon bien de Navarre. Ma sœur se plaint de ce qu'à Saumur on ne prie point Dieu pour elle; mandez-moi ce qui en est, car je ne le veux croire. Hespérien vous dira comme il a porté à Blois la déclaration nécessaire pour faire assoupir ce qui s'y est passé, ensemble de mes nouvelles. En attendant votre venue, s'il se passe par delà chose qui importe à mon service, que j'en sois promptement averti, et par le retour du dit Hespérien. A Dieu, Monsieur du Plessis, lequel je prie vous avoir en sa garde. Le 7° août, à Monceaux.
Henry.
A Monsieur le m.arquis de Pisany,
Conseiller d'Etat, ambassadeu}' du Roi à Rome.
Monsieur le marquis, j'ai enfin satisfait au désir commun de tous mes bons amis et serviteurs catholiques, mais premièrement à moi-même, touchant l'expectation à laquelle ils étoient de me voir uni avec eux en l'église catholique, apostolique et romaine. Vous avez été averti de la convocation que j'avois faite d'un bon nombre de prélats et docteurs en la faculté de théologie, pour entendre - à mon instruction que j'avois de long temps désirée et qui m'a été jusqu'à présent empêchée par les arti-
• Je crois que le Roi veut dire : vous aimez mieux le chef protestant qui défend les intérêts de votre parti que moi qui ait à sauvegarder les intérêts de mon royaume et les miens.
^ Etre occupés.
fices et continuels efforts de mes ennemis. En faisant la dite convocation, j'avois par même moyen mandé les princes, officiers de la couronne et grand nombre d'autres seigneurs et noblesse, ensemble des principaux officiers de mes parlemens pour intervenir en cette sainte action, afin de la rendre plus célèbre et témoignée à un chacun, et pour prendre aussi avis avec eux sur les affaires de mon royaume. J'avois premièrement assigné cette assemblée à Mantes, au 13'' juillet, auquel temps une partie tant des dits prélats que des autres qui étoient mandés s'y rendit; mais j'avisai depuis de la transférer en cette ville * ou je m'en vins, et dans le 20" la dite assemblée se trouva complète. J'avois déjà auparavant commencé de vaquer ^ à ma dite instruction, laquelle je poursuivis ici de façon que, me sentant satisfait en ma conscience des points sur lesquels j'avois désiré d'être éclairci et reconnoissant par ce moyen, par l'inspiration qu'il a plu à Dieu me donner, l'église catholique, apostolique et romaine être la vraie église, je m'y suis joint et uni le dimanche 23^ du dit mois avec les formes et solennités que les dits prélats et docteurs ont jugé être nécessaires, entre lesquels se sont trouvés les curés de Saint-Eustache, de Saint-Médéric et de Saint- Sulpice, que j'avois mandés et qui sont sortis exprès de Paris, et pour commencement de la profession que je désire continuer toute ma vie de la dite religion catholique, après avoir reçu l'absolution et être introduit dans l'église de cette ville de Saint-Denis, j'y ouis la messe qui y fut solennellement célébrée par l'évèque de Nantes, assistant les autres prélats jusqu'au nombre de dix, avec plusieurs docteurs et autres personnes ayant dignités en l'Eglise, où se trouvoient aussi mon cousin le cardinal de Bourbon, quelques autres princes, grand nombre d'autres seigneurs et noblesse et multitude de peuple, même de Paris, qui
• Saint-Danis, où l'abjuration eut lieu le 25 juillet lo93.
* Vaquer, s'occuper de.
196 LETTRES DE HENRI IV [l593]
s'étoient dérobés pour y venir'. Je ne vous saurois exprimer la grande réjouissance qui fut vue en toute l'assemblée, mais je vous puis dire que nul ne l'a sentie plus grande que moi, et que, comme ce que j'ai fait est de ma franche volonté, aussi j'ai bien délibéré d'en rendre telle preuve par mes actions, que l'on connoitra que je n'ai rien plus à cœur que l'honneur de Dieu et la manutention de sa sainte église, dont je rendrai aussi bientôt le témoignage que je dois à notre Très-Saint-Père le Pape, qui connoitra l'observance en laquelle je désire vivre envers Sa' Sainteté et le Saint-Siège, faisant état de dépêcher à cette fin dans peu de jours personnage de grande et bonne qualité *, et de vous joindre en ce voyage avec lui pour y aller prendre la charge de mon ambassadeur ordinaire, et pour ce faire, vous prie d'attendre les dépêches que je vous enverrai sur ce par même moyen; etc.... Ecrit à Saint-Denis, ce 7« jour d'août 1.^93.
Henry.
A la reine Marguerite.
1593, vers le mois de septembre.
Henri IV désirait obtenir la dissolution de son mariage avec Marguerite, pour épouser soit Gabrielle, soit une princesse. Avant tout, il i'allait avoir le consentement de sa femme, qui ne le donna définitivement qu'en 1599, après de longues négociations auxquelles prit une part importante M. Erard, maître des requêtes de la reine Marguerite.
M'amie, où va le sieur Erard, la mienne doit être plus courte. J'estime que par ma dernière vous aurez vu le contentement que j'ai reçu de ce qu'il m'avoit rapporté de votre part; suivant laquelle j'ai avisé de le vous renvoyer
' Les Ligueurs et les Espagnols qui tenaient Paris, s'étaient opposés à ce que le peuple allât à Saint-Denis assister à la cérémonie qui allait détruire la Ligue.
^ Maintien.
' Le duc de Nevers.
pour VOUS porter toutes les provisions ' et expéditions nécessaires dont vous lui aviez parlé. Croyez, je vous supplie, que je m'omettrai rien de ce que je penserai être de votre contentement, tant pour le présent que pour l'avenir, et que vous me connoîtrez en toutes choses très-affectionné à vous satisfaire en tout ce que vous voudrez de mon amitié, de quoi vous devez faire toujours état, et que je ne serai moins soigneux de votre conservation que de la mienne propre. Et de peur de faire tort à la suffisance * de ce porteur, je ferai fin, après vous avoir humblement baisé les mains, pour vous prier de le croire de ce qu'il vous dira comme moi-même, qui prie Dieu vous avoir, M'amie, en sa très-sainte et digne garde.
A la même.
1593, 27 décembre.
M'amie, aussitôt que le sieur Erard a été de retour *, et que tant par lui que par celles que vous m'avez écrites, j'ai connu la continuation de votre bonne volonté en mon endroit, j'ai fait dépêcher les expéditions de ce que je vous avois accordé et dont il vous avoit porté le brevet ; lui ayant donné charge, et au sieur du Plessis, qui s'en va à Tours ^, en poursuivre promptement les vérifications. Ce pendant je n'ai laissé de faire employer sur les états qui ont été envoyés aux receveurs généraux de mon royaume la pension de S0,000 livres que je vous ai accordée, ensemble la somme de 200,000 écus. Et pour les S0,000 j'ai fait expédier une commission pour vendre de mon ancien
' Lettres ou brevets, par lesquels Henri IV assurait à Marguerite la continuation des biens et privilèges qu'elle tenait des rois ses frères, une pension de oO.OOO livres et le don de 250,000 écus pour le payement de ses dettes.
- Capacité.
' Du château d'Usson, où résidait Marguerite.
* Où était le Parlement.
•198 LETTRES DE HENRI IV [l594]
domaine jusques à la dite somme. Je vous prie, M'amie, que le plus tôt que vous pourrez, vous m'envoyiez la procuration que vous savez ', et y ajoutez les mots que j'ai donné charge audit Erard de vous mander, pour ce qu'ils sont nécessaires pour faciliter la poursuite de ce que vous savez, selon que le désirez et que vous en avez fait le choix; vous assurant qu'elle ne sera point changée, et l'envie que j'ai que le tout se passe selon que vous le pouvez désirer pour votre honneur, grandeur et contentement ; ajoutant foi à ce que ledit Erard vous mandera comme à moi-même, qui aurai toute ma vie autant ou plus de soin de votre conservation que de la mienne propre, et de vous faire paroitre à toutes occasions combien je tiens cher l'honneur de votre amitié, de laquelle vous m'avez su si bien témoigner les effets, qu'il ne sera jour de ma vie que je ne la reconnoisse comme je dois : et sur cette immortelle vérité, après vous avoir humblement baisé les mains, je prierai Dieu qu'il vous ait, M'amie, en sa très-sainte et digne garde. 27^ décembre 1593, à Mantes.
Henry.
A Monsieur de Beauvoir -.
1594, 28 février.
Monsieur de Beauvoir, par mes précédentes, en vous donnant les bonnes nouvelles, premièrement de ma ville de Lyon *, puis de celle d'Orléans et de Bourges avec le sieur de la Châtre, je vous ai aussi fait entendre que j'étois ici * venu exprès pour prendre mon sacre et couronnement *, lequel comme j'ai eu ci-devant des occasions
' Pour la dissolution du mariage, pour le « démariage, • comme l'on disait alors.
^ Ambassadeur de Henri IV auprès d'Elisabeth.
3 Qui avait fait sa soumission le 19 août 1593.
* A Chartres.
^ Le sacre était alors la marque religieuse de la légitimité. La cérémonie eut lieu le 27 février.
[\m] LETTRES DE HENRI IV 199
de différer, aussi en ai-je eu d'autres à présent de ne le tenir plus en longueur. Partant ayant été toutes choses préparées pour cet effet, cette cérémonie fut hier faite et accomplie en l'église de cette ville, où se trouvoient mes Cousins le prince de Conty, comte de Soissons, duc de Montpensier et deLongueville, et comte de Saint-Paul, sept archevêques ou évoques ', sans celui de Châlons ', l'un des pairs clercs, qui étant venu pour faire son office, a été empêché par maladie qui lui est survenue, de s'y pouvoir trouver. Il y a eu, outre ce, grand nombre d'autres seigneurs et gentilshommes, de princesses et de dames, et toute l'église pleine de peuple, qui a montré, par trois signes d'allégresse, toute l'affection qui se peut témoigner envers son prince. L'ambassadeur de Venise, qui est ici résidant, y a aussi été, comme pareillement le sieur de Sidney, non toutefois en son rang, à cause de la religion.
Cette action étant en soi sainte comme elle est, et où le peuple constitue beaucoup d'efficace, j'espère que Dieu me fera la grâce de la faire valoir à accroître de plus en plus la dévotion dicelui en mon endroit, ainsi que de jour à autre il s'en voit de nouveaux indices et effets qui sont les fruits de ma conversion à la religion catholique, avec l'affermissement que j'en reconnus tout incontinent de la fidéUté de mes sujets, tant ecclésiastiques que de la noblesse et autres, qui me rendoient auparavant obéissance; mais elle a apporté aussi effet tout contraire à mes ennemis, et autant plus de précipitation de leurs desseins et efforts, pour essayer d'étouffer à sa naissance cette bonne inclination, de laquelle ils ont craint que le progrès qu'ils en
1 Les évêques de Chartres, de Nantes, de Diprne, de Maillezais, d'Orléans et d'Angers, représentèrent les six pairs ecclésiastiques absents : le prince do Conty, le comte de Soissons, le duc de Montpensier, le duc de Piney-Luxembourg, le duc de Retz et le duc de ^'entadou^ représentèrent les six pairs laïques, et le maréchal de Matignon porta l'épée de connétable, a la place du connétable de Montmorency, retenu dans le Lyonna s.
* L'évèque-comte de Châlons se trouvant le seul des pairs présents, se déclara malade.
•200 LETTRES DR HENRI IV [lliO'i]
prévoient par le temps leur feroit échapper roccasiou qu'ils se promettoient toute formée de pouvoir engloutir et usurper ce royaume. Si la Reine, ma bonne sœur, n'étoit avertie de la grande "animosité avec laquelle le roi d'Espagne s'y est résolu plus que jamais, qui ne laisse banque ni bourse à rechercher, ni invention de tirer argent de ses sujets, et qu'il vide presque toutes ses provinces de forces pour faire ce grand effort contre moi, je vous représenterois particulièrement les avis que j'en ai; mais c'est chose si notoire qu'elle n'est inconnue qu'à ceux qui en la voyant ne le veulent connoitre. Ces forces sont partie déjà entrées en ce royaume, essayant de s'introduire dans les villes où par le moyen de leurs partisans ils peuvent avoir entrée, comme elle a été donnée, depuis six à sept jours, dans la ville de Beauvais à un nombre d'Espagnols qui travaillent à cette heure pour y en faire recevoir d'autres et se rendre du tout maîtres de cette place. Le reste est sur la frontière avec grande quantité d'artillerie, munitions, conduites en villes plus voisines, pour faire au premier jour un grand et prompt effet sur quelques-unes des places qui sont en mon obéissance, et même pour celle de Meaux, qu'ils pensent les emporter avant que j'y puisse arriver pour les secourir, ou si je m'avance plus foible qu'eux, ils font état de poursuivre en même temps leur conquête de Bretagne'; et l'un et l'autre adviendront sitôt que la bonne volonté seule que la Reine montre avoir à me secourir ne m'aidera pas à y donner le remède nécessaire -. Et avant que l'effet n'en arrive, y usant des circonspections que vous me mandez, c'est laisser le champ bien libre aux ennemis de faire beaucoup de mal, qui ne se pourra si facilement réparer qu'il seroit aisé de l'empêcher si j'étois assisté de sa part à temps et à propos; ne voulant aussi
' Déjà maîtres de quelques places de la Bretagne, les Espagnols cherchaient à conquérir toute la province.
5 Elisaheth chercliait à se faire céder Brest par Henri IV ; à ce prix, elle promettait son secours contre l'Espagne.
[i;i9i] LETTRES DE HENRI IV 201
sur ce omettre de vous ramentevoir ce que par plusieurs de mes dépêches je vous ai touché de l'importance dont cela est, et la bonne disposition où sont maintenant les peuples d'avoir de quoi les y pouvoir conforter, afin que du tout vous vous serviez, au moins pour ne laisser aucun sujet d'excuse, à faute d'en avoir été Lien averti. Si les bons services que vous pourrez rendre pour ce sujet no peuvent en autre chose profiter, je vous prie me donner avis au plus tôt.
J'ajouterai encore que, si le roi d'Espagne continue sa mauvaise volonté contre moi, son pouvoir et crédit ne s'est [pas] moins manifesté à Rome, où les volontés sont tellement préoccupées et tyrannisées de sa part, que rien ne s'y fait qu'à l'appétit et désir de ses ministres. Mon cousin le duc de Nevers * en est parti très-mal satisfait dès le 14« de janvier, en sorte que je l'attends de retour dans peu de jours. Je crois qne cette rigueur du Pape ne fera que confirmer davantage envers moi l'affection de mes sujets catholiques qui me reconnoissent, et d'autres qui sont en bonne disposition, tous étant bien éclaircis qu'il demeure en son tort; mais les moyens qu'il pourra ajouter d'hommes et deniers pour me faire la guerre ne pourront que rendre mes affaires plus difficiles, et crains bien aussi que la crainte de ses fulmiuations ne retienne les bonnes volontés ailleurs de produire leurs effets : qui est tout ce que je puis dire du voyage de mon 'dit cousin, attendant son retour.
Et pour le surplus de mes affaires et de l'état auquel ils * sont présentement, j'en ai devisé si particulièrement avec le sieur de Sidney et le sieur Edmonds, qui s'en va par delà et est si bien informé de longue main, que je ne saurois qu'y ajouter, joint que j'ai telle confiance d'eux, qu'ils en informeront dignement et fidèlement leur maîtresse :
' Le duc de Nevers avait été envoyé en ambassade auprès du paps Clément VIII. pour obtenir l'absolution du Roi. * Affaire est alors un substantif masculin.
202 LETTRES DE HENRI IV [l594]
et à VOUS particulièrement je m'assure que le dit sieur Edmonds vous en éclaircira, comme je ne lui en ai rien celé. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Beauvoir, vous avoir en sa sainte garde. Ecrit à Chartres, le dernier jour de février
Henry.
A Monsieur de Rosny.
l.W-l, 8 mars.
M. de Villars-Brancas tenait Rouen, le Havre et la Haute-Normandie pour la Ligue. Henri IV, suivant le système qu'il expose à Sully dans la lettre suivante, était résolu d'acheter la soumission de Villars et des autres chefs de la Ligue, et de rétablir ainsi, à prix d'argent, la paix et l'ordre dans la France épuisée et ruinée par quarante ans de guerres civiles. Il chargea son fidèle Rosny de négocier la soumission de Villars, qui demanda la charge d'amiral, le gouvernement de Rouen et du Havre, 1,200,000 livres (12 millions de francs) pour payer ses dettes, 60,000 livres (000,000 francs) de pension et le revenu de six abbayes. Rosny, effrayé de ces exigences et des dépenses qu'elles entraîneraient, écrivit au Roi, qui lui répondit :
Mon ami, vous êtes une bête d'user de tant de remises et apporter tant de difficultés et de ménage en une affaire de laquelle la conclusion m'est de si grande importance pour l'établissement de mon autorité et le soulagement de mes peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que vous m'avez tant de fois donnés, m'alléguant pour exemple celui d'un certain duc de Milan ' au roi Louis onzième, au temps de la guerre nommée du Bien public, qui étoit de séparer par intérêts particuliers tous ceux qui étoient ligués contre lui sous des prétextes généraux; qui est ce que je veux essayer de faire maintenant, aimant beaucoup mieux qu'il m'en coûte deux fois autant - en traitant sépa-
• François Sforce.
'^ Henri IV acheta en effet, à prix d'or, les seigneurs qui s'obstinèrent à rester dans la Ligue. Il lui en coûta 32 millions de livres, qui font environ 320 millions de francs de nos jours.
[la94] LETTRES DE HENRI IV 203
rément avec chaque particulier, que de parvenir à mêmes effets par le moyen d'un traité général fait avec un seul chef (comme vous saviez bien des gens qui me le vouloient ainsi persuader), qui pût par ce moyen entretenir toujours un parti formé dans mon Etat. Partant, ne vous amusez plus à faire tant le respectueux pour ceux dont il est question, lesquels nous contenterons d'ailleurs, ni le bon ménager, ne vous arrêtant à de l'argent; car nous paierons tout des mêmes choses que l'on nous livrera, lesquelles s'il falloit prendre par la force, nous coùteroient dix fois autant. Gomme donc je me fie du tout en vous et vous aime comme un bon serviteur, ne doutez plus à user absolument et hardiment de votre pouvoir, que j'autorise encore par cette lettre en tant qu'il en pourroit avoir besoin, et concluez au plus tôt avec M. de Villars. Mais assurez si bien les choses qu'il n'y puisse arriver d'altération, et m'en mandez promptement des nouvelles, car je serai toujours en doute et en impatience jusqu'à ce que j'en aie reçu; puis, lorsque je serai roi paisible, nous userons des bons ménages ' dont vous m'avez tant parlé ; et pouvez vous assurer que je n'épargnerai travail, ni ne craindrai péril pour élever ma gloire et mon Etat en leur plus grande splendeur. A Dieu, mon ami. De Senlis, ce 8^ de mars 1594.
Au même.
159), 17 murs.
Mon ami, j'ai vu tant par votre dernière lettre que par vos précédentes, les signalés services que vous m'avez rendus pour la réduction entière de la Normandie en mon obéissance, lesquels j'appellerois volontiers des miracles, si je ne savois bien que l'on ne donne point ce titre aux
* Ménage, ordre, dépenses réglées économiquement.
204 LETTRES DE HENRI IV [l39',J
choses taiit journalières et ordinaires que me sont les preuves par effet de votre loyale affection, laquelle aussi je n'oublierai jamais. Je serois très-aise de pouvoir faire promptement le voyage auquel vous me conviez, car la personne et l'ouvrage le méritent; mais une autre [entreprise] de non moindre importance ' me retient ici attaché, à laquelle même je serai bien aise que vous participiez. Partant, je vous prie (après néanmoins que vous aurez si bien affermi votre traité, que votre absence n'y puisse apporter d'altération), venez me trouver vers le ao*" de ce mois à Senlis, ou le 21 « à Saint-Denis, afin que vous aidiez à crier Vive le Roi dans Paris, et puis nous en irons faire autant à Rouen. Montrez cette lettre au nouveau serviteur que vous m'avez acquis, afin qu'il voie que je me recommande à lui, sache que je l'aime et que je sais priser et chérir les braves hommes comme lui. A Dieu, mon ami. De Senlis, le 17« mars 1594.
A Monsieur le marquis de Pisany -.
1594, 22 mars.
Paris était fatigué de la guerre ; la Ligue n'en restait maîtresse que grâce à la garnison espagnole. Mayenne, voyant son pouvoir chanceler, crut devoir aller à Soissons presser le départ des troupes que le . comte de Mansfeld y rassemblait, par les ordres de Philippe II, pour renforcer la garnison de Paris. Avant de partir, il donna le gouvernement de Paris au comte de Brissac, l'un des ligueurs les plus compromis. Dès que Mayenne fut parti, Brissac songea à se vendre, « pendant qu'il méritait encore d'être acheté, » entra en négociation avec Henri IV et conclut son traité, aux conditions suivantes : il aurait le bâton de maréchal, le gouvernement de Mantes et de Corbeil, 2U0,000 écus et une pension de 20,000 livres. Il obtint pour son parti : l'amnistie, l'interdiction du culte calviniste à Paris, la liberté de se retirer pour le Légat, l'ambassadeur
' La soumission de Paris.
- Jean de Vivonne, man^uis de Pisani. « grand homme de bien, • dit Lestoile, capitaine et diplomate très-distingué : son caractère chevaleresque était en grand renom.
(l'Espagne et les troupes étrangères. Le marché conclu, Henri IV partit de Senlis avec son armée, arriva devant la porte Neuve, le 21 mars, à quatre heures du matin et entra dans Paris.
Monsieur le marquis, le long temps qu'il y a que j'ai eu avis de votre parlement d'Italie ' pour vous en venir me retrouver, et l'incertitude où j'étois que mes lettres ne vous rencontrassent en chemin, est cause que je ne vous en ai fait aucune depuis quelque temps; mais à présent je n'ai voulu, pour cette difficulté, laisser de vous faire cette-ci, au hasard, pour vous donner avis que, après le parlement du duc de Mayenne de cette ville ^, m'en étant approché pour exécuter une entreprise que j'y avois par l'intelligence du sieur comte de Brissac, de la cour de Parlement, échevins et autres chefs de ladite ville, Dieu m'y a tellement favorisé, par sa sainte grâce, que ce jour d'huy matin j'y suis entré par la porte Neuve \ qui m'a été livrée sans effusion de sang, sinon de quelques Lansquenets, qui étoient en un corps de garde près de la dite porte Neuve, qui voulurent empêcher ceux qui favorisoient l'entrée des miens *, car pour le reste de la ville, la plupart des habitans prirent les armes pour moi; les autres, desquels on se défioit, avoient eu commandement de ne bouger de leurs maisons. Quant aux Espagnols, ils se sont retirés en une maison, et leur ayant envoyé faire offrir, par des héraults, de les laisser aller avec leurs armes et bagage, comme j'ai aussi fait au duc de Feria et à don Diego ^, qui étoit chose désirée et réservée par ceux qui ont dressé et conduit la pratique , ils l'ont accepté, et sont sortis de cette ville, après dinée ^,
• Le marquis de Pisani avait été envoyé en ambassade à Rome. - Paris.
3 Sur le quai, entre le Louvre et les Tuileries, à peu près à la hauteur de la rue de Beaune.
* Ces Lansquenets furent battus et jetés à la Seine. ^ Ambassadeurs de Philippe II.
•' La négociation.
'' Les Espagnols sortirent par la porte Saint-Denis, située où est aujourd'hui l'arc de triomphe élevé à Louis XIV, et qui est encore appelée la porte Saint-Denis. Henri IV se mit à une fenêtre et les vit défiler :
206 LETTRES DE HENRI IV [l894]
les faisant conduire jusques sur ma frontière; de sorte que sur les huit heures, après m'ètre promené partout, et voyant que rien ne se remuoit en nul endroit, je suis allé en la grande église Notre-Dame, faire chanter le Te Deum, où il y eut tant de peuple que la dite église n'étoit assez grande, témoignant une si grande allégresse de me voir que je n'ai occasion de douter à présent de leur affection *. Aussi n'ont-ils reçu aucun déplaisir, car pas un des soldats ne s'est débandé pour piller; à quoi j'avois donné bon ordre. Il ne reste que la Bastille , laquelle j'espère avoir bientôt, s'il Dieu plait 2. Je m'assure que vous serez bien aise de cette bonne nouvelle, qui est de telle importance à mon service qu'il y a apparence que l'exemple apportera quant et soi ^ plusieurs autres bons succès en mes affaires; et sur ce, je prie Dieu, monsieur le marquis, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Ecrit à Paris, le 22« mars 1394.
Henry.
A la reine Marguerite.
1594, H septembre.
La reine Margupritc était résolue à ne donner son consentement définitif à la dissolution de son mariage, que si le Roi épousait une princesse. Tant que vécut GabricUe et qu'elle vit que le Roi ne se voulait démarier que pour épouser sa maîtresse, elle négocia, gagna du temps, tira de son mari le plus d'argent qu'elle put, et soutenue par du Plessis- Mornay et Sully, elle refusa « de faire planche • au mariage avec Gabrielle. Elle écrivait à Sully : « Qu'étant née fille de France, ayant été fille, sœur et femme de rois, et seule restée de toute la royale race des Valois qui respirât Tair de cette vie, elle aimoit si chèrement sa patrie,
lorsque le duc de Feria et don Diego passèrent, ils saluèrent le Roi qui leur dit : ■ Recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus. »
' Si le peuple était content, le Roi n'était pas moins heureux : « Je suis si enivré d'aise, disait-il, de me voir où je suis, que je ne sais ni ce qu'on me dit, ni ce que je dis. Il n'y a rien de rhomme en ceci : c'est une œuvre de Dieu. »
* La Bastille et Vincennes capitulèrent le 26, faute de munitions.
' Avec lui.
[ly94] LETTRES DE HENRI IV 207
affectionnoit tellement la personne et les contentemens du Roi, et désiroit si ardemment de lui voir des enfans légitimes, qui pussent succéder sans dispute à cette couronne, que n'étant pas en élal de lui pouvoir faire trouver ce bonheur en sa personne, elle le désiroit et le souhailoit en une autre qui fût digne de lui, et que pour ce même effet étoit-elle résolue de contribuer tout ce qui seroit en sa puissance pour faciliter et accélérer la dissolution de son mariage : mais que si c'étoit pour mettre en sa place une femme de si basse extraction et qui avoit démené une vie si sale et si vilaine, comme étoit celle dont on faisoit co urir le bruit, elle feroit tout le contraire, et ne quitteroit rien du sien, pour le voir si mal coUoquer. • En effet, Gabrielle morte, et dès qu'il fut question de Marie de Médicis, Marguerite consentit à la dissolution de son mariage.
M'amie, je n'ai jamais cru de vous autre chose que ce que vous m'avez mandé par celle qu'Erard m'a apportée de votre part, duquel j'ai entendu bien au long ce qu'il a traité avec vous. Ce m'a été un extrême contentement de la résolution que vous avez prise d'apporter au bien de mes affaires (la prospérité desquelles nous sera toujours commune) tout ce qui dépend de vous; en quoi je reconnois que vous n'avez pas moins de moyen de m'obliger à vous, que vous y aviez d'affection et de pouvoir; de quoi je vous remercie, et vous prie de continuer et vous assurer aussi que je n'en serai jamais ingrat, ainsi que vous le connoitrez par les effets, en tout ce qui dépendra de moi et qui concernera la conservation de A'otre personne, dignité et biens, que j'aurai en pareil soin et recommandation que les miens mêmes. Quant à ce que le dit Erard nous a dit touchant votre main-levée ', pension, paiement de vos dettes et autres choses, dont il m'a montré un mémoire que vous lui en aviez fait donner, je vous en ferai bailler telles et si sûres expéditions et assignations que vous les sauriez désirer; mon intention étant devons faire paroi tre qu'il n'y a personne en ce monde qui désire plus votre bien et contentement que moi, comme plus amplement vous l'apprendrez par celles que le dit Erard vous en écrira ; auxquelles je m'en remettrai pour vous dire, touchant les
• Acte qui ôte rempêchement résultant d'une saisie ou d'une opposition.
208 LETTRES DE HENRI IV [IjO',]
propos que vous aviez eus ensemble, pour ce qui me concerne en particulier et le bien général de mon royaume, dont il m'a fait ouverture de votre part : que, comme je ne désire en avoir l'obligation à personne qu'à vous, aussi je le remets du tout à votre bonne volonté et jugement, assuré que, si vous y mettez la main, je n'en dois attendre que toute bonne issue; de quoi je me saurai très-bien revancher et vous témoigner à toutes occasions combien je me sentirai votre redevable : et sur cette vérité, je finirai par vous baiser humblement les mains, et prier Dieu vous avoir, M'amie, en sa sainte et digne garde. Ce U^'de septembre, à Fontainebleau.
Henry.
A Monsieur de Montsolem '.
Monsieur de Montsolens, encore que vous ayez jusqu'ici suivi le parti de mes ennemis, si est-ce que je ne laisse pas de priser et estimer les bonnes qualités que j'entends être en vous, et ai grand regret de les voir employées ailleurs qu'à mon service. C'est pourquoi je vous veux bien exhorter de vous reconnoître désormais, suivant l'exemple de tous les plus gens de bien de la Ligue, qui se sont réduits à leur devoir. Vous n'avez plus de raison de vous opiniâtrer au contraire *, étant le prétexte de la religion, dont on vous a si longtemps abusé, maintenant du tout ôté; et ne pensez pas que votre réduction et reconnoissance, pour être tardive, laisse de m'être bien agréable. Pourvu qu'elle soit vraie et sincère, cela suffira pour vous rendre capable de ma bonne volonté, dont les effets vous
' François de Saint-Jean, baron de Montsolens ou Moussoulens, suivant l'orthographe moderne, un des plus violents ligueurs du Languedoc,, et l'un des principaux officiers du duc de Joyeuse.
2 Du devoir, à la continuation delà lutte.
[i'm] LETTRES DE HEXRI IV 209
seront communs et faciles, indifféremment comme à mes autres bons serviteurs. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Montsolens, vous avoir en sa sainte garde. Ecrit de Paris, le 18® jour d'octobre 1594.
lÎEXRY.
A Gabrielle d'Eslrces.
J594, 18 décembre.
Comme j ai pensé vous renvoyer Bidet, j'ai trouvé que Loménie et toutes mes bardes étoient parties, de façon que je n'ai su trouver un morceau de papier. Gela est vrai, mes chères amours, certes ce ne m'est point une excuse. Je faillis de ne vous laisser un laquais, non faute de m'en souvenir, mais ils étoient tretous devant avec nos chevaux. Vous avez suppléé à ce défaut en m'obligeant extrêmement. Je vous paierai d'une plaisante récompense : c'est que je mènerai à Péquigny une assez bonne bande de violons pour vous réjouir et votre sujet qui chérira vous extrêmement. J'ai reçu un plaisant tour à l'église; une vieille femme, âgée de quatre-vingts ans, m'est venu prendre par la tête, et m'a baisé; je n'en ai pas ri le premier. Demain vous dépolluerez ma bouche. Le laquais que j'avois envoyé à Paris est venu, je vous envoie la lettre de Guérin. Roquelaure est borgne*, ce me mande-t-il. Bonsoir, mes chères et très-chères amours. Je baise un million de fois vos pieds. Ce 18® décembre.
Circulaire sur Vattentat de Jean Châtel.
1594, 2? décembre.
Vous aurez ici la nouvelle d'un malheureux accident
' M. fie Roquelaure perdit un œil, • d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il étoit à la portière du carrosse, • en allant voir l'abbesse de Maubuisson, sœur de Gabrielle d'Estréos.
210 LETTRES DE HENRI IV [l594]
qui m'est pensé arriver, et comme il a plu à Dieu, par sa miséricorde, miraculeusement me préserver. II n'y avoit pas plus de deux heures que j'étois arrivé en cette ville, de retour de mon voyage de Picardie, et étois encore tout botté, ayant autour de moi mes cousins le prince de Conty et comte de Soissons et comte de Saint-Paul, et plus de trente ou quarante gentilshommes de cette Cour, comme je recevois les sieurs de Ragny et de Montigny, qui ne m'avoient point encore salué, un jeune garçon, nommé Pierre Châtel \ fort petit, et qui ne peut avoir plus de dix-huit à dix-neuf ans, fils d'un marchand drapier de cette ville, lequel s'étoit glissé avec la troupe * dans cette chambre ^, s'avança sans être quasi aperçu de personne, me pensant donner d'un couteau qu'il avoit, dans le corps. Le coup, parce que je m'étois baissé pour relever * les dits sieurs de Montigny et de Ragny qui me saluoient, ne m'a porté que dans la face sur la lèvre haute du côté droit, et coupé une dent. A l'instant, ce misérable a été pris, et après avoir voulu un peu désavouer le fait, incontinent après l'a confessé sans nulle force. Il ne s'est encore pu rien tirer de lui, sinon qu'il a été nourri ^ trois ans au collège des Jésuites, où l'on présume qu'il a reçu cette bonne instruction. Ce dont je me suis premièrement souvenu a été de rendre grâces à Dieu de cette particulière grâce qu'il m'a faite de me garantir de cet assassinat, et incontinent en a été chanté le Te Deum en toutes les églises de cette ville, à quoi les habitans d'icelle ont ajouté des feux de joie dans toutes les rues. Il y a, Dieu merci, si peu de mal, que pour cela je ne m.'en mettrai pas au lit de meilleure heure, et espère que je n'en perdrai point la bonne occasion pour laquelle j'ai avancé mon retour, qui
* Il s'appelait Jean ; on ne le sut qu'un peu plus tard.
* Avec la foule.
3 Qui était celle de Gabrielle .
* Ou saluait en faisant une génuflexion. ' Elevé.
est pour faire la fête de FOrdre et cérémonie du Saint- Esprit •. Je n'ai voulu tarder davantage à vous donner cet avis, afin que vous et mes autres serviteurs étant prévenus de quelque autre, n'en soyez en peine; mais c'est principalement à ce que vous et eux en fassiez rendre grâces publiques à Dieu, et bonnes prières, qu'il lui plaise me conserver toujours en sa sainte protection contre tels assassinats, auxquels, puisque mes ennemis ont recours si souvent, c'est bien une preuve manifeste de leurs malheureuses intentions, et comme se sentant abandonnés de Dieu, ils s'abandonnent aux résolutions les plus exécrables, lesquelles j'espère qu'il confondra toujours à leur ruine et confusion. Je désire que vous rendiez ces nouvelles entre mes dits serviteurs les plus communes et le plus promptement que vous pourrez. De Paris, ce %V jour de
décembre 1594.
Le Parlement, rUuiversité et la Sorbonne profitèrent de l'occasion pour chasser les Jésuites de Paris et de la France, comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du Roi et de l'Etat. L'église gallicane se débarrassait ainsi de ses principaux adversaires. Jean Châtel fut écartelé, sa famille bannie. Un jésuite, le P. Guignard, chez lequel on avait trouvé des écrits injurieux et diffamatoires contre Henri III et Henri IV, mais composés pendant la guerre et avant Tamnistie, fut pendu ; plusieurs prêtres furent mis à la torture et d'autres exécutés en effigie. Les Jésuites ne rentrèrent en France qu'en 1604.
A Gabrielle d'Estrées.
1591, vers la fin de l'année.
Le duc de Bellegarde espérait épouser Gabrielle, dont il était aimé, lorsqu'il commit l'imprudence de montrer sa belle maîtresse à Henri IV, qui la prit pour lui. Bellegarde et Gabrielle continuèrent à se voir en secret, mais le Roi découvrit leur manège. Il arriva une fois chez Gabrielle sans être attendu, et M. de Bellegarde n'eut que le temps de se cacher dans un cabinet, et de là sauter par la fenêtre, le Roi voulant enfoncer
1 Elle se fit en effet le 7 janvier suivant.
la porte. Une autre fois, un de ses valets de chambre lui remit une lettre de Bellegarde à Gabrielle qu'il avait prise sur la toilette de la favorite. Un soir que Bellegarde était chez Gabrielle, Henri IV donna l'ordre à son capitaine des gardes, M. de Praslin, d'aller tuer son rival. M. de Praslin y alla avec des archers, mais mena un si grand bruit, que M. de Bellegarde put se sauver encore, et qu'à l'arrivée de M. de Praslin, Gabrielle était seule. A ces historiettes tirées des Amours du Grand Alcandre, on peut encore ajouter celle dont parle, dans ses Mémoires, M. de Pontis, alors cadet au régiment des Gardes. Le Roi, étant à Fontainebleau, eut quelques soupçons contre un des principaux seigneurs de sa Cour, « sur le sujet d'une dame qui étoit dans le château, et se douta qu'il l'alloit voir en secret ; » mais comme il le faisait si adroitement qu'on ne pouvait le découvrir, il le fit épier, et M. de Beringhen. premier valet de chambre, plaça M. de Pontis en sentinelle dans une galerie Le jeune cadet suivit et poursuivit même le galant qui arriva en effet, et le força à rentrer chez lui au lieu d'aller à son rendez-vous. Ajoutons enfin que Sully dit formellement que César de "\''endôme était le fils de Bellegarde, mais que Henri I"V se laissa persuader qu'il était de lui. C'est à la suite ou pendant ces querelles domestiques, occasionnées parla passion de Bellegarde, que le Roi écrivit à sa maîtresse la lettre suivante. Qu'on nous permette de dire, en terminant, qu'on regrette de voir le grand Henri aux pieds d'une pareille femme.
Il n'y a rien qui me continue plus mes soupçons, ni qui me les puisse plus augmenter que la façon dont vous procédez en mon endroit. Puisqu'il vous plaît me commander de les bannir du tout, je le veux ; mais vous ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens, puisque quelques attaques que je vous aie données assez découvertement, vous avez fait semblant de ne les point entendre; ainsi l'ai-je jugé par les réponses. C'est pourquoi hier je commencois ma lettre par : Il n'y a pire sourd que qui ne veut ouïr. Je protesterai, pour commencement, devant vous, ma chère maîtresse, que ce que j'alléguerai les offenses que j'ai reçues n'est pour en avoir nul reste d'aigreur dans l'âme, me sentant trop satisfait de la peine qu'avez prise de m'en contenter, mais seulement pour vous montrer mes justes occasions de soupçon. Vous savez combien j'arrivai offensé en votre présence du voyage de mon compétiteur '. La force que vos yeux eurent sur moi
* M. de Bellegarde.
[i;;95] LETTRES DE HENRI IV 213
VOUS sauva la moitié de mes plaintes, vous me satisfîtes de bouche, non de cœur, comme il y parut ; mais si j'eusse su ce que j'ai appris, depuis être à Saint-Denis, du dit voyage, je ne vous eusse vue et eusse rompu tout à plat. Je brùlerois plutôt ma main qu'elle l'écrivit, et couperois plutôt ma langue qu'elle le dît jamais qu'à vous. Depuis vous avoir vue, vous savez ce que m'avez fait. Tout rassemblé, jugez si je ne vous en vois point bannir la cause, ce que je dois espérer. Que me pouvez-vous promettre que ce que vous aviez fait ? Quelle foi me pouvez-vous jurer, que celle que vous avez faussée deux fois ? Il faut donc des effets. Vous vous douiez ' de mes soupçons, et ne vpus offensez point des infidélités et perfidies des autres ; l'inégalité est trop grande. Vous me mandez que vous me tiendrez les promesses que vous me fîtes dernièrement. Gomme le Vieux-Testament a été aboli par la venue de Notre-Seigneur, aussi vos promesses l'ont été par la lettre que vous écrivîtes à Compiègne. Il ne faut plus parler de je ferais il faut dire je fais. Résolvez-vous donc, ma maitresse, de n'avoir qu'un serviteur. Il est en vous de me changer, il est en vous de m'obliger ; vous me feriez tort si vous croyiez que rien qui soit au monde vous puisse servir avec tant d'amour que moi. Nul ne peut aussi peu égaler ma fidélité. Si j'ai commis quelque indiscrétion, quelle folie ne fait commettre la jalousie ? Prenez-vous en donc à vous. Jamais maîtresse ne m'en avoit donné ; c'est pourquoi je ne connoissois rien de si discret que moi. Feuillemorte - a bien fait connoître, en craignant les Ligueurs, qu'il n'étoit ni amoureux, ni à moi. J'ai telle envie de vous voir, que je voudrois, pour l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire aussitôt que cette lettre, que je finis par vous baiser un million de fois les mains. lié bien ! vous ne m'estimez pas digne de votre peinture !
• > Plaifrnez.
^ Peut-être Bellegarde, dont le teint était très-jaune, si l'on en croit le portrait qu'on voit de lui au musée de Versailles.
214 LETTRES DE HENRI IV [la04]
A la même.
15!)-J, vers la fin de l'acn^'C.
je vous écris, mes chers amours, des pieds de votre peinture, que j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon âme, dans mon cœur, dans mes yeux ^
A la reine d'Angleterre.
Lorsque Henri IV écrivit cette lettre à Elisabeth, la reine d'Angleterre avait soixante ans. Elle avait toujours eu la manie de se croire belle, et sa croyance en sa rare beauté était alors aussi iorlc qu'autrefois. Elle avait l'ait faire un portrait officiel de sa ro3'ale personne, qui servait de type immuable aux peintres et graveurs chargés d'en faire des copies • des-
1 Les portraits de Gabrielle ne donnent pas l'idée d'une femme aussi jolie que l'on serait tenté de le croire en lisant cette lettre si charmante ; mais les poètes l'ont peinte de manière à nous prouver que le Roi n'était pas seul a la trouver belle. Voici le portrait de Gabrielle par Guillaume du Sable, poète de la Cour :
Mon deil est tout ravi quand il voit et contemple
Ses beaux cheveux orins qui ornent chaque temple ;
Son beau et large front et sourcils ébénius ;
Son beau nez décorant et l'une et l'autre joue.
Sur lesquelles Amour à toute heure se joue :
Et ses doux brillants yeux, deux beaux astres bénins.
Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine.
Ses lèvres de corail, sa denture ivoirine.
Son beau double menton, l'une des sept beautés;
Le tout accompagné d'un petit ris folâtre ;
Une gorge de lis sur un beau sciu d'albâtre,
Où deux fermes têtins sont assis et plantés ...
Mon Dieu ! qu'il fait beau voir sa main blanche et polie !
Ses beaux doigts longs, perleux, et qui plus embellie
De riches diamants et rubis précieux
Sa belle taille aussi ne doit être oubliée,
Avec la bonne grâce à icelle alliée
Ces petits pieds ouverts rendent bon témoignage Quel est le demourant du rare personnage.
tinées aux sujets de tout rang et de toute condition ayant le désir naturel de posséder le portrait de Sa Majesté. • Mais, dit une ordonnance de lo63, rendue par Elisabeth, il avait été reconnu qu'aucua artiste n'était parvenu à rendre dans leur exactitude les beautés et les grâces de Sa Slajesté, ce qui excitait journellement les regrets et les plaintes de ses sujets bien aimés ; on nomma donc une c commission du portrait, • dont les membres étaient chargés de juger la fidélité des copies et ne devaient en tolérer aucune qui conservât « quelques défauts ou difformités, dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté était exempte. » II était établi officiellement en Angleterre que la Reine était la plus belle des femmes. Henri IV, dit l'historien Lingard, demanda un jour à Unton, ambassadeur d'Angleterre, ce qu'il pensait de la Belle Gabrielle. Unton lui donna des éloges et ajouta : ■ J'ai le portrait d'une maîtresse bien plus parfaite. A ces mots, il tira le portrait de la reine Elisabeth. Henri ÏV regarda ce portrait avec admiration, trouva que l'ambassadeur avait raison et s'écria : • Je me rends 1 ■ Il protesta qu'il n'avait jamais rien vu de semblable. « Cette muette peinture, dit Unton dans une lettre à la Reine, fit plus d'effet sur son esprit et son cœur que n'eussent pu faire tous mes arguments et toute mon éloquence. » C'est probablement à la suite de la lettre d'Unton qu'Elisabeth envoya son portrait à la sœur de Henri IV ; mais le Roi fut averti par Lord Sheffield qu'il devait garder ce portrait pour lui-même. C'est ce qu'il fit, et il écrivit à Elisabeth la gasconnade qu'on va lire et qui dut considérablement flatter et réjouir la vieille coquette qui se faisait appeler • la reine-vierge. •
Madame, je ne sais si je me dois excuser envers vous et vous demander pardon comme d'un péché commis contre votre volonté, d'avoir retenu le beau portrait que l'on m'a voulu faire croire que vous envoyiez à ma sœur, ou vous remercier comme d'une faveur particulière qui m'étoit destinée en votre cœur. Si j'ai fait faute, je me promets que vous en êtes la principale cause; car la représentation d'une si grande beauté est une trop forte tentation à qui en aime et révère le sujet, pour préférer le plaisir d'autrui au sien; ce que aussi j'eusse d'autant moins pu permettre, que nul ne pouvant égaler Taffection avec laquelle je vous honore et sers en mon âme, nul aussi ne pouvoit mériter cette grâce comme moi. Mais je laisserai ces excuses, pour la persuasion que je me suis faite en la contemplation de ce que l'art s'est voulu efforcer de rendre admirable à ceux qui n'ont eu l'heur d'en voir le naturel (en quoi je confesse avoir aussi commis ce péché d'envie contre le peintre qui
21G LETTRES DR IIEXRI IV [lo9o]
l'a portrait), que le portrait, comme ayant quelque esprit divinement infus, a consenti à mon désir de n'en permettre la possession à un autre ; et m'assure que vous n'en dédirez mon opinion.
Sur cette espérance. Madame, je vous remercie bien humblement d'une si singulière faveur qu'il vous a plu me départir, que je tiendrai pour un gage bien cher, et objet continuel de l'amitié que je me persuade que vous me faites l'honneur de me porter ; et qui m'excitera d'autant plus à tâcher par tous les moyens qu'il me sera possible, de la pouvoir mériter, comme en vous baisant très-humblement les mains, je reconnoîtrai à jamais d'être. Madame, votre affectionné et humble frère et serviteur,
Henry.
Réponse du Roi
A Monsieur de Nicolai, premier président de la Cour des Comptes.
1595, en février.
Messieurs, je reçois de bonne part vos remontrances *. Je sais bien que tous édits nouveaux sont toujours odieux. Je l'ai fait avec autant de regret que vous en avez ; et sans la nécessité de mes affaires, vous ne seriez en peine de m'en venir faire remontrances, que je reçois bien. Mais quand vous avez su ma volonté, vous deviez passer outre, et ne vous arrêter aux formalités que pouviez faire en autre temps. J'ai depuis quelques années fait vivre ma gendarmerie presque miraculeusement sans argent, à la ruine toutefois de mon peuple, qui n'a plus aucun moyen. Il faut donc que j'aie recours aux moyens qui me restent. Cet édit a été vu en mon conseil et par moi, qui avons
' Au sujet de la création des trésoriers provinciaux des parties casueiles.
[\Wj] lettres de IIENUI IV 'il7
assez de jugement pour conuoitre ce qui est pour le bien de cet Etat. Nous trouvons qu'il se doit faire et que j'en tirerai un grand secours, sans lequel je ne puis m'acheminer en mon voyage de Lyon, où il est nécessaire que j'aille promptement pour faire tète à mes ennemis, sur lesquels j'espère remporter la victoire, et après établir meilleur ordre en mes affaires que par le passé. Vous m'avez dit la charge qu'a porté cet édit en mes finances et que vous connoissez ma nécessité ; mais vous ne m'apportez point de remède pour m'en tirer, et moins pour faire vivre mes armées. Si vous me faisiez offre de deux ou trois mille écus chacun, ou me donniez avis de prendre vos gages ou ceux des trésoriers de France, ce seroit un moyen pour ne point faire des édits ; mais vous voulez être bien payés, et pensez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait des remontrances pleines de beaux discours et de belles paroles ; et puis vous allez chauffer et faire tout à votre commodité. Car si seulement il y a vacation, vous ne la voulez perdre, quelque affaire pressante que ce soit.
Réponse du Roi
Au premier président du Parlement de Paris.
Le Roi allant partir pour prendre le commandement de son armée de Bourgogne, le Parlement était venu prendre congé de Sa Majesté.
Je pensois que ne fussiez venu que pour prendre congé de moi, comme vous m'avez dit; c'est pourquoi je ne suis préparé à vous répondre, ce que j'eusse fait en aussi bons termes que ceux que vous avez dits. Je serai toujours bien aise que recherchiez avec Messieurs qui sont de mon conseil les moyens de soulager mes sujets par le paiement des rentes; c'a toujours été mon intention d'y satisfaire ; je.l'ai toujours aussi dit, je ne pense point autre chose; ce que
218 LETTRES DE HENRI IV [l59o]
j'ai à la bouche, je Tai au cœur. Je m'en vais dans mon armée le plus mal accommodé que peut être prince. Vous m'avez par vos longueurs tenu ici trois mois ; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires, quatre mois vous le feront voir. J'ai trois armées dans le royaume ', je les irai trouver, j'espère en avoir la raison; j'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu ne me délaissera point; il m'a miraculeusement appelé à la couronne et m'a assisté jusques ici; il m'assistera toujours; ses œuvres ne seront point imparfaites. Je vous ai remis en vos maisons; vous n'étiez que dans des sales et petites chambres; je vous ai remis dans mon palais. Je vous recommande le devoir de vos charges; soyez aussi soigneux de ce qui est du public que de tout ce qui vous touche en particulier. Gardez que le venin de la passion n'entre dans le cœur. Je vous aime autant que roi peut aimer; mes paroles ne sont point de deux couleurs : ce que j'ai à la bouche, je l'ai au cœur. Le naturel des François est de n'aimer point ce qu'ils voient : ne me voyant plus, vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu, vous me regretterez. Je vous recommande encore le devoir de vos charges, et empêchez que le poison n'arrive jusques au cœur. La France est l'homme, Paris est le cœur. J'ai trois armées étrangères dans mon royaume; Dieu me fera la grâce de les chasser, et lors j'irai tenir mon lit de justice.
A Madame Catherine.
1595, 7 juin.
Depuis la prise de Paris, la Ligue était vaincue, sinon entièrement détruite ; le moment était venu de ciiasser enfin de France les Espagnols qui, sous prétexte d'alliance avec les Ligueurs, entretenaient les troubles et achevaient la ruine de la France. Malgré la puissance de Philippe II et la supériorité incontestable de son infanterie et de ses généraux,
1 II y a trois armées étrangères dans le royaume.
[1d95] lettres de HENRI IV 210
Henri IV n'hésita pas à lui déclarer la guerre (17 janvier 1S9S) et à condamner ainsi les Ligueurs, qui ne s'étaient pas encore soumis, à n'être plus que des traîtres qui combattaient pour les ennemis de la France. Philippe II ayant donné l'ordre à Don Velasco, gouverneur du Milanais et connétable de Castille, d'entrer eu Franche-Comté avec 10,000 hommes pour se joindre à Mayenne en Bourgogne, le tloi et Biron se portèrent de ce côté, prirent Dijon et assiégèrent le château de cette ville et le fort de Talant. Velasco passa la Saône, se proposant de délivrer le château de Dijon ; mais Henri IV alla au-devant de lui avec 800 chevaux, attaqua sans hésitation Don Velasco à Fontaine-Française (4 juin) et le battit. Don Velasco repassa la Saône, rentra dans la Franche- Comté et, par sa prudence et ses soupçons, indigna ilajenne à tel point, que celui-ci entama aussitôt des négociations pour faire sa soumission.
Ma chère sœur, tant plus je vais en avant, tant plus j'admire la grâce que Dieu me fit au combat de lundi dernier, où je pensois n'avoir défait que douze cens chevaux, mais il en faut compter deux mille. Le connétable de Castille y étoit en personne avec le duc de Mayenne, qui m'y virent et m'y connurent toujours fort bien ' : ce que je sais de leurs trompettes et prisonniers. Ils m'ont envoyé demander tout plein de leurs capitaines italiens et espagnols, lesquels n'étoient point prisonniers: faut qu'ils soient des morts qu'on a enterrés, car je commandois le lendemain qu'ils le fussent. Beaucoup de mes jeunes gentilshommes, me voyant partout avec eux, ont fait feu en cette rencontre et y ont montré de la valeur beaucoup et du courage-; entre lesquels j'ai remarqué Gramont, Termes, Boissy, La Curée * et le marquis de Mirebeau, qui fortuitement s'y ^^rouvèrent sans autres armes que leur hausse-col et gaillarde!, et si firent merveille. Aussi y en eut et d'autres
1 Mayenne dit au connétable de Castille que s'il lui voulait donner qnatre cents chevaux, il irait à Henri IV et le prendrait. Le connétahle ne pouvant croire que le roi de France fût venu sans toutes ses forces, crut qu'on voulait le trahir et se retira.
^ Les deux mots ont à peu près le même sens, mais valeur exprime surtout l'idée de force.
' Le Roi lui sauva la vie dans ce combat : • Voyant, dit Pierre Mathieu, partir de la main un gendarme, il jugea que le coup alloit sur La Curée, et cria : Garde, Curée ! •
220 LETTRES DE HENRI IV [i:;9a]
qui ne firent pas si bien, et beaucoup qui firent très-mal. Ceux qui ne s'y sont pas trouvés y doivent avoir du regret S car j'y ai eu afi^aire de tous mes bons amis et vous ai vue bien près d'être mon héritière. Je suis, à cette heure, devant le château^ que les ennemis, après avoir joint leurs forces, font état de secourir encore une fois ; mais Dieu leur en a ôté un grand moyen et m'a donné im si grand pied sur eux, qu'ils auront tous besoin de se défendre et non de m'assaillir, quand j'aurai passé vers eux, comme je me délibère. Je me porte bien, Dieu merci, vous aimant comme moi-même.
Henry.
Aîi connétable de Montmorency.
Mon Cousin, je vous écrivis par Maries mon partement de Troyes et l'occasion d'icelui, vous priant de vous avancer à Mâcon. Depuis, je me suis rendu en cette ville ^ en quatre jours, où le lendemain que je fus arrivé, qui fut dimanche dernier, je fus averti que le connétable de Castille, accompagné du duc de Mayenne et renforcé de son frère, passoit la rivière de Saône * avec son armée, pour venir secourir le château de cette ville : qui fut cause que je montai à cheval le jour d"après, suivi de mon cousin le maréchal de Biron et de sept à huit cens chevaux, pour aller sur les lieux reconnoître son dessein et si je pouvois faire quelque efi"et. Dont est advenu que, voulant prendre un même logis ^ sans avoir avis certain l'un de l'autre '',
1 Allusion au comte de Soissons.
- De Dijon.
5 Dijon.
" A Gray.
^ Occuper une même position.
>> Il paraît qu'on ne s'éclairait pas plus du temps de Henri IV qu on ne la t'ait plus tard.
[Vm] LETTRES DE HENRI IV 221
nous nous sommes rencontrés plus tôt que nousn'espérions et de si près, que mon dit cousin le Maréchal, qui menoit la première troupe, a été contraint de charger ceux qui s"étoient avancés, et moi de le soutenir. Mais notre désavantage a été que toutes mes troupes nétoient encore arrivées et jointes à moi; car je n'avois que deux à trois cens chevaux, au lieu que les ennemis avoient toute leur cavalerie ensemble, qui en faisoit plus de mille à douze cens, dressés par escadrons avec leurs carabins ' devant et à leurs ailes, en ordre de combattre. Toutefois mon dit cousin ne les marchanda point, et les ayant chargés, voyant qu'ils le renversoient, pour être la partie trop mal faite. j'en voulus être et m'y mêlai si avant, et heureusement grâce à Dieu, avec ce qui me suivoit, que nous les avons mis en route. Mais je vous assure que ce n'a été de la première charge, car nous en avons fait plusieurs, et si j'eusse eu avec moi le reste de mes forces j'eusse sans doute défait toute leur cavalerie, et peut-être leurs gens de pied qui étoient en bataille derrière les autres, ayant à leur tête le dit connétable de Castille. Mais nos forces étant si inégales, je ne pus faire autre chose que de faire fuir ceux qui ne vouloient combattre, après avoir taillé en pièces les autres, comme nous avons fait; où je vous puis dire, mon Cousin, que mon dit cousin le maréchal de Biron et moi avons bien mené les mains. Il y a été blessé à la tête d'un coup de coutelas -, à la seconde charge, car lui et moi n'avions rien que nos cuirasses, pour n'avoir eu loisir de nous armer davantage, tant nous fûmes surpris et pressés. Toutefois mon dit cousin ne laissa pas, après sa blessure, de retourner à la charge encore par deux ou trois fois, comme je fis de mon côté. Enfin, nous avons si bien fait que le champ et leurs morts nous sont demeurés jusques au nombre de cent ou six vingts et autant de pri-
' Cavaliers légers armés d'une escopette ou d'un pistolet, servant d éelaireurs et de llanqucurs.
* Epée courte, large et tranchante d'un seul côté.
222 LETTRES DE HENRI IV [\Wj]
sonniers de toute qualité, dont le dit Connétable a pris tel effroi qu'il a aussitôt repassé la Saône, et m'a-t-on rapporté que ce n'a été sans reprocher au duc de Mayenne qu'il l'avoit abusé, parce qu'il ne lui avoit dit ma venue en ce pays. Le dit duc a vu renverser et battre ses gens, accompagnés de quatre à cinq cens chevaux frais, outre les autres troupes qui les soutenoient, sans jamais s'ébranler aucunement que pour se retirer.
Ce combat s'est fait entre Fontaine et Saint-Seine sur la rivière de Vigenne ' ; et véritablement le dit Connétable ne s'attendoit pas de me rencontrer, mais seulement le dit maréchal de Biron, lequel il espéroit chasser de la ville facilement, à la faveur de leur château et du fort de Talant, que tient encore le vicomte de Tavannes, assisté d'aucuns habitans de la ville qu'ils estiment leur être encore affectionnés, comme peut-être il leur fût succédé ^ si je n'y fusse arrivé si à propos que j'ai fait. Mon Cousin, en vérité. Dieu nous y a assisté et favorisé extraordinairement. Et ayant bien le lendemain reconnu et vérifié leur retraite, je suis revenu aujourd'hui en cette ville pour donner ordre au dit château qui s'opiniâtre ; où j'ai reçu votre lettre du 28« du mois passé, par laquelle j'ai vu l'avis qui vous a été donné très-mal à propos et faussement sur ce qui s'est dit et passé entre ma cousine de Rohan et Desportes ; car c'est chose en laquelle je n'ai su que vous ayez été mêlé, et vous assure que je vous en eusse averti le premier, s'il en eût été parlé ; car je veux vivre dorénavant avec vous de façon, mon Cousin, que les flatteurs et les méchans ne nous puissent brouiller, comme ont voulu faire les auteurs du dit avis, qui doivent être remarqués de vous, comme ils sont tenus de moi, pour nos ennemis. C'est pourquoi je serois très-aise vous avoir bientôt auprès de moi ; car
' La Vingenne est un petit affluent de la Saône. - De Dijon, occupée par les troupes de Biron. ' Il leur aurait réussi.
[159j] lettres de HENRI IV 223
quand nous serons ensemble, nous ferons bien taire et châtier tels causeurs et donneurs d'avis. Soyez donc en repos d'esprit pour ce regard, et quand vous serez arrivé à Mûcon, avertissez-m'en incontinent, afin que je vous fasse savoir où vous me pourrez trouver. Mais je vous prie amener avec vous le canon qui est à Lyon, s'il est du calibre de France, et la plus grande quantité de poudre et de balles que vous pourrez trouver, afin de nous en secourir et servir à la reprise de ce château, s'il s'opiniâtre et se défend jusques à votre venue. Le vicomte de Tavannes, qui commande à Talant, fait bien contenance de vouloir traiter, et ai envoyé parler à lui pour en sortir, si je le puis faire dignement et sûrement ; mais Francesque, qui commande au château, ne s'est point encore laissé entendre. Ceci pourra bien durer encore quelques jours, et partant me garde d'aller à Lyon sitôt que je désire ; car la prise du dit château et la délivrance et sûreté de cette ville m'importent tant, que je ne puis laisser l'œuvre imparfaite ; au moyen de quoi je voudrois, mon Cousin, que mon cousin le duc d'Epernon ' fût content de prolonger la trêve de Provence que le sieur de Fresnes a accordée avec lui jusques à la fin du mois de juillet, afin de me donner plus de loisir de conférer avec vous des affaires du dit pays et résoudre ce qui se fera. Mon Cousin, je vous prie de lui en écrire de bonne heure, et, en cas qu'il refuse cette prolongation, me donner avis de ce qu'il vous semble que je dois faire pour le bien de mon service au dit pays, car je ne vous veux celer que le dit duc d'Epernon a encore envoyé au dit duc de Mayenne le capitaine Cadet, pour l'assurer qu'il se déclarera pour lui à la fin de ce mois, comme m'a môme fait dire le dit duc de Mayenne. Le dit Cadet s'est trouvé
' Le duc d'Epernon, sous le titre de gouverneur de Provence, en était réellement le souverain. Il possédait plus de quarante villes fortifiées en Provence et en Dauphiné : Metz, Boulogne, Angoulème, etc. Il combattaitleRoi et la Ligue, et négociait directement avec Philippe II. Henri IV lui opposa le duc de Guise, et la province, qui le détestait, finit par se soumettre à l'autorité royale ; Marseille seule persista dans la rébellion.
224 LETTRES DE HENRI IV [lD95j
aussi à ce dernier combat avec mes ennemis et y a combattu avec eux; par où vous pourrez juger ce qu'il faut que j'en attende. Toutefois je ne veux rien précipiter ni résoudre sans bon conseil, et le vôtre sur tout autre. Partant, si vous connoissez que le temps nous presse et que je ne doive attendre votre venue auprès de moi pour ordonner au dit pays, je vous prie m'en écrire votre avis par vos premières. Nos gens ont cuidé prendre le dit Cadet, quand il est passé, et me semble avoir juste occasion de me plaindre du dit duc, voyant que d'un côté il s'offre à mes ennemis et de l'autre qu'il montre vouloir s'accommoder à mes volontés. Toutefois, mon Cousin, je soumets le tout à votre jugement, car je ne suis point emporté d'animosité; mais je vous prie vous rendre promptement avec des gens de guerre au dit Mâcon, ensemble avec le canon et les munitions que je vous ai mandé. J'écris au dit sieur de Fresnes qu'il vous rementoive ' la dite prolongation et qu'il s'y emploie aussi de sa part, comme pour chose qui est très-nécessaire, voire forcée, si nous voulons en faire résoudre une qui soit bonne et utile pour tous. Je prie Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit à Dijon, le 8' jour de juin '159o.
Henry,
Au même.
1595, 8 juin.
Mon Compère -, vous aurez encore ces trois lignes de ma
' Rappelle.
2 Henri IV était le parrain du fils du Connétable, né le 30 avril 1593; dès ce moment, il appela le connétable « mon compère. • Il aimait beaucoup son filleul et l'appelait • mon fils Montmorency. • Il dit un jour à SCS ministres, MM. de Ville roy et Jeannin : « Voyez mon fils, Messieurs, comme il est bien fait: si jamais la maison de Bourbon venoit à manquer, il n'y a pas de famille dans l'Europe qui méritât si bien la couronne de France que la sienne, dont les p-rands hommes l'ont tou-
propre main avec mon autre lettre, pour vous prier de croire que notre combat a été plus forcé que prémédité ; car encore que je fusse parti en espérance et intention de me battre, toutefois je ne m'attendois pas de le faire avec tant de désavantage ; mais il a fallu en prendre le hasard, ou choisir une retraite qui eût été honteuse et peutêtre plus périlleuse que notre combat, et eût autant enflé l'orgeuil de ces Castillans que leur fuite les a éloignés de leur dessein ; car nous fûmes si surpris, que je n'eus pas seulement le loisir de prendre mes armes, et ai combattu à la tête de la noblesse qui m'a suivi, avec une cuirasse, comme fit du commencement mon cousin le maréchal de Biron, qui a reçu un coup d'épée à la tête, dont j'espère qu'il sera bientôt guéri. C'est Dieu et la justice de notre cause qui ont combattu et vaincu pour nous ; dont je vous prie le louer de votre côté comme j'ai fait du mien, car ce coup hasardeux véritablement a rechassé les ennemis en leur comté, avec tel effroi que je crois qu'ils ne rentreront pas en France si légèrement qu'ils ont fait, et les a fait tomber en tel mépris de nos gens, que j'espère qu'ils ne marchanderont jamais leurs gros escadrons, quand ils les rencontreront, quelque foibles qu'ils soient. Je vous prie aussi, mon Compère, venir le plus tôt que vous pourrez, car nous aurons dorénavant besoin de votre assistance. Mais ne croyez pas que vous ayez été mêlé en ce propos de ma cousine de Rohan ; ceux qui vous ont donné avis l'ont fait malicieusement pour nous mettre en peine et en doute l'un de l'autre. Venez seulement et nous ferons cesser, quand nous serons ensemble, tous ces artifices-là. Je veux vivre avec vous de façon que nous les rendrons inutiles; vous m'êtes trop affectionné et avez trop vécu pour faire compte de telles inventions, j'en suis très-assuré.
jours soutenue et même aupçmentée au prix de leur sanjr. » Le filleul de Henri IV fut Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, décapité à Toulouse en 1632, victime de sa rébellion et de linflexible nfrueur du cardinal de Richelieu,
226 LETTRES DE HENRI IV [l595]
Venez donc et soyez assuré que je vous aime et suis trop bien informé de vos intentions pour m'arrêter à telles causeries, quand on vous y auroit entremêlé, comme vous connoitrez par effet quand nous serons ensemble : ce qu'attendant, je prie Dieu, mon Compère, qu'il vous ait en sa garde. Ce 8= juin 1595, à Dijon.
Henry.
A Monsieur de Rosny.
1595, 12 juin.
Mon ami, vous savez mieux que nul autre, car vous y avez été souvent employé, si je n'ai pas fait tout ce qui m'a été possible pour vivre en bonne intelligence avec mon cousin le comte de Soissons, et s'il m'a jamais été possible de tenir, deux mois durant, cet esprit-là en bonne humeur K Je ne doute pas qu'il n'ait du courage, car il en est de race, ni même qu'il n'ait de bonnes intentions : mais il les ménage si mal et prend son temps si mal à propos, qu'il se fait plus de tort qu'à nul autre : de quoi, en l'occasion qui se présente, le jugement n'en sera pas fort difficile à faire à tous ceux qui sauront que le lendemain de la réception des lettres de mes cousins le Connétable et maréchal de Biron, par lesquelles ils me donnoient avis que le connétable de Castille assembloit de grandes forces en Lombardie, avec dessein de descendre au Lyonnois et en la Bourgogne, et me prioient de me vouloir avancer, pour ce qu'il y avoit des coups à donner et par conséquent de l'honneur à gagner, de quoi, comme j'eus commencé à parler tout haut et à convier ma noblesse à se préparer et montrer courageuse selon sa coutume, mon dit cousin le comte de Soissons fit mettre en avant une question suffisante pour diviser, voire dissiper mon armée, consistant à savoir si
* Disposition d'esprit.
[lo9o] LETTRES DE HENRI IV 227
ce n'étoit pas mon intention que, comme grand-maître de France ' il commandât après moi à toutes mes armées, et surtout en celle que j'étois prêt de former, par préférence à mes dits cousins le Connétable et Maréchal, lesqpiels ont les meilleures troupes dont je me puisse servir ; et vous qui les connoissez, pouvez juger si ce sont gens pour souffrir ce passe-droit. Sur quoi j'ai fait dire et remontrer tout ce qu'il m'a été possible à mon dit cousin le comte de Soissons, voire lui ai usé des mêmes prières que s'il eût été mon fils ou mon frère ; mais tout cela n'a pu empêcher qu'il m'ait quitté et emmené tout ce qu'il a pu de sa compagnie, quasi, ainsi se peut-il dire, à la veille d'une bataille ou apparence de quelque signalé combat. Car vous, qui me connoissez de longue main, et vous êtes trouvé près de moi en tant de combats et de fortunes de guerre, ne douterez nullement, je m'en assure, que si les ennemis s'approchent, que je ne reculerai pas, surtout si ce sont Espagnols, n'y ayant rien de plus doux aux vertueux que d'élever les humbles et abaisser les orgueilleux. De toutes lesquelles choses j'ai bien voulu donner avis à mon conseil, qui est à Paris, et encore à vous en particulier, afin que vous fassiez bien comprendre ce qui se passe à mon cousin le prince de Conty *, l'assurant de ma bienveillance, et sollicitiez les autres de prendre garde aux comportemens de ceux qui témoigneront quelque mécontentemens : priant Dieu, mon ami, qu'il vous ait en sa garde. Du camp près
Auxerre, ce 12® juin 1393.
Henry.
A Monsieur de Earamlure.
1595, 13 joia.
Harambure, pendez-vous de ne vous être point trouvé
1 Henri FV avait donné cette charcre au comte de Soissons en novembre 1589.
s Frère du comte de Soissons,
près de moi en un combat que nous avons eu contre les ennemis *, où nous avons fait rage ; mais non pas tous ceux qui étoient avec moi ^ Je vous en dirai les particularités quand je vous verrai. Loménie m'a fait entendre ce que vous avez prié Viçose de me dire, ce qu'il n'a fait. Assurezvous que, puisqu'on ce fait-là il y va de votre contentement, je vous témoignerai que je l'affectionne et que je n'y manquerai nullement, et vous en donne ma parole ; et me venez trouver au plus tôt, et vous hâtez, car j'ai besoin de vous. A Dieu, Borgne. Ce 13« juin, à Dijon.
Henry.
Aîc comte de Soissotis.
1595, 17 juin.
Mon cousin, la liberté de votre lettre ' m'oblige à pareille réponse, pour prouver ce qui ne l'est déjà que trop par nos communs comportemens en toutes choses : c'est que vous êtes vous-même la cause de vos plaintes, et que je n'en suis que la butte, dont je reçois les atteintes avec autant de regret qu'il me semble que vous prenez du plaisir à les continuer ; car non seulement vous interprétez à faute d'affection ou à art ce qui procède d'abondance de bonne volonté et de la rencontre et nature des choses, mais aussi vous voulez que vous et moi payions l'amende de ce que aucuns des vôtres, empruntant votre nom, ont osé entreprendre contre votre honneur et mon service. Je vous le dis à Fontainebleau, et le vous eusse vérifié à Troyes, si
* A Fontaine-Française, le 4 juin.
2 Déjà dans sa lettre du 7 juin, adressée à madame Catherine, Henri IV se plaint de « beaucoup qui tirent très-mal. •
■* Le comte de Soissons avait écrit au Roi, à Troyes, le 14 juin, pour lui demander la cause qu'il avait de se défier de lui et lui protester de sa fidélité. En attendant, il cabalait, boudait et, sous prétexte de maladie, il ne vint pas faire la campajine de Bourgogne. L'origine de cette brouille entre le Roi et son cousin est dans 1 empêchement apporté au mariage du comte de Soissons avec madame Catherine.
[I59b] LETTRES DE HENRI IV 229
VOS affaires ou votre indisposition ', qui ne paroissoit point quand je vous laissai à Paris, vous eussent permis de vous y rendre au jour que vous m'aviez promis, ou si le besoin (que l'on a bientôt après connu au péril de ma vie, en combattant les ennemis de cette Couronne) que les bons habitans de cette ville et mes serviteurs qui y a voient été reçus par eux avoient de mon service, m'eût donné plus de loisir de séjourner en la dite ville. Car j'avois en main autant de moyen que de volonté d'y satisfaire, ainsi que eussiez connu par effet ici ^ si vous y fussiez venu, comme vous m'assurâtes lors que vous feriez, et de vous y faire plutôt apporter en litière ou sur un brancard que d'y faillir ; de quoi je vous ai depuis semond assez souvent, autant pour m'acquitter de ma promesse et me contenter moimême que pour vous faire participer à la gloire due à ceux qui m'y assistent, de laquelle vous eussiez reçu plus de consolation que vous n'en trouverez en votre retraite, qui m'a été aussi désagréable qu'elle est mal fondée, vous ayant donné les moyens, non sans incommoder mes affaires, d'accommoder les vôtres, pour vous acquitter de ce devoir auquel je ne puis que je ne me plaigne que vous ayez voulu manquer, contre l'espérance, voire assurance, que vous men aviez donnée plus par opinion que par raison, pour fuir ce que vous dites que vous cherchez ' . Qui est l'éclaircissement des choses passées et complaire aux auteurs des premières fautes, au lieu d'en rechercher la punition ''. Or ce château^ traite, et je vois mes affaires en cette province s'accheminer si helireusement par la bonté de Dieu, que j'aurai bientôt achevé ce qui m'y doit retenir. Cela fait, je ferai un tour à Paris pour donner bon ordre à ce que les occasions *^
' Le comte de Soissons se disait atteint d'une fièvre double tierce.
2 A Dijon.
^ Rendre au Roi le service qu'il lui doit.
* Tel est réclaircissemeut des choses passées, et je suis disposé à être agréable à vous, qui êtes l'auleur des premières fautes, au lieu de chercher à vous en punir.
5 Le château de Dijon qui commençait à parler de se rendre.
'' Evénements.
830 LETTRES DE HENKI IV [|;i95]
qui sont survenues ne m'ont permis faire pour mon service et votre regard '■ ; en quoi vous connoitrez par effet, si vous m'avez autrefois assisté en ma mauvaise fortune *, comme vous me ramentevez par votre lettre, que je vous ai en tout temps plus aimé et mieux traité que ne vous conseillent de publier ceux qui par leurs artifices vous éloignent de moi et des lieux où votre réputation vous oblige, pour s'en prévaloir à votre dommage et au mien. Mais si par faute de me croire, ils obtiennent l'un, j'espère pourvoir à ce qui me concerne, que je les ferai déchoir de l'autre, à leur confusion. Cependant je me promets que vous me donnerez occasion par vos actions de vous continuer l'affection que je vous ai toujours portée, chose que je' souhaite autant que j'ai toujours fait votre bien, dont les bienfaits et pensions que ma tante, votre mère, et vous, avez reçus et tirez encore journellement de moi, qui surpassent tous ceux de mes prédécesseurs, rendent si clair témoignage, que vous n'en pouvez douter sans vous faire tort, ni les autres sans malice, non plus que de la bonne volonté de
Henry.
Ce 17« jour de juin 1595, à Dijon.
Au maréchal d'Aumont.
1595, 21 juillet.
Le maréchal d'Aumont avait eu le bras cassé d'un coup d'arquebuse, le 2 juillet lb95, au siège du château de Compar, en Bretagne. Il mourut, le 19 août, des suites de sa blessure.
Mon Cousin, il ne me pouvoit arriver nouvelles plus fâcheuses que celle que j'ai ouïe de votre blessure, encore que l'on m'assure qu'il n'y aura nul péril et que bientôt vous en serez guéri. Ce sont toujours de nouveaux témoignages
' Ce qui vous regarde.
* A Arques particulièrement.
[lu9o] LETTRES DE HENKI IV 231
comme vous continuez d'avoir plus de soin de mou service que de votre personne ; mais vous [vous] en êtes de si longtemps acquis tant d'autres, par où vous avez justilié qu'il y a plutôt excès de valeur et de courage qu'autrement, qu'il suffiroit désormais que vous commandassiez aux autres d'aller aux périls et de combattre de la tête sans plus y mettre les mains. J'avois bien résolu de vous envoyer visiter par un gentilhomme que je voulois dépêcher exprès, sans que le sieur de Chappes, votre fils, m'ayant fait entendre qu'il avoit commandement de vous aller trouver, je l'ai chargé de faire pour moi cet office que je n'eusse su commettre à personne qui s'en acquitte mieux que lui. Je vous prie donc, mon Cousin, ne pensez qu'à vous guérir et vous reposer sur moi de l'avancement et fortune des vôtres, à qm vous ne laisserez jamais héritage plus certain que l'obligation que j'ai à vos mérites et services, dont je m'acquitterai envers eux, si je n'ai moyen de le faire envers vous, à qui je prie Dieu de tout mon cœur de vouloir donner bientôt entière guérison et conserver en sa sainte garde.
Ecrit à Auxonne, le 21^ juillet 1595 '.
Henry.
A Monsieur de la Force.