‹ Lettres intimesChapitre 11 sur 19 · I.Mfi, 15 arril · texte numérisé non relu

I.Mfi, 15 arril

Mon ami, vous savez aussi bien que nul autre de mes serviteurs, puisque vous m'avez toujours suivi et servi en mes plus grands dangers et âpres difficultés, par quelles peines, travaux et fatigues il m'a fallu passer, quels périls et hasards j'ai courus, et quels obstacles et oppositions j'ai surmontés pour garantir ma vie et ma dignité contre tant de sortes d'ennemis qui se sont, en divers temps, élevés contre moi pour me dépouiller de l'une et de l'autre; et néanmoins je vous jure, et ce avec vérité, que toutes ces traverses ne m'ont point tant affligé ni dépité l'esprit, que je me trouve mam tenant chagrin et ennuyé de me voir en

' Une inscription en son honneur fut eu effet placée sur la porte royale.

* Celte lettre a été évidemment arrangée et allongée par Sully quand il a rédigé ses Mémoires. On y reconnait, surtout au commencement, le style de Sully ; malgré tout, elle est trop intéressante pour ne pas être reproduite dans notre recueil.

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de continuelles contradictions avec mes plus autorisés serviteurs, officiers et conseillers d'Etat, lorsque je veux entreprendre quelque chose digne d'un généreux courage et de ma naissance et qualité, à dessein d'élever mon honneur, ma gloire et ma fortune et celle de toute la France au suprême degré que je me suis toujours proposé, qui est de rétablir ce royaume en sa plus grande amplitude et magnifique splendeur, soulager mes pauvres peuples, que j'aime comme mes chers enfans (Dieu ne m'en ayant point jusques à présent donné d'autres), de tant de tailles, subsides, foules et oppression dont ils me font journellement des plaintes *, et de pratiquer, lorsque je me verrai dominateur pacifique de ce qui m'appartient, une certaine loi dont vous m'avez toujours fait tant de cas, introduite par les Grecs à la fin de leurs grandes guerres et combustions civiles, par laquelle toute offense et publique et privée étoit de toutes parts oubliée.

Or, me trouvé-je maintenant dans l'ennui d'une des plus cuisantes contradictions de ceux qui manient mes affaires que j'aie jamais ressenti sur une telle occasion; c'est qu'ayant voulu faire exécuter par pétard une entreprise que j'avois de longue main sur Arras, toutes choses avoient réussi très-heureusement, comme vous en avez pu ouïr parler, jusques au quatrième pétard, lequel nous donnoit l'entrée absolue dans la ville, que, je ne sais par quel malheur qui ne se pouvoit imaginer, de certaines grosses pierres ruées ou tombées du portail, tant le pétard que le pétardier furent renversés au fond des fossés, lorsque l'on étoit prêt à mettre le feu; et par faute d'avoir porté jusques à six pétards, comme je l'avois expressément commandé (mais quelque opiniâtre s'en voulut faire croire), notre en-

* Le peuple, en effet, était écrasé d'impôts. La guerre et surtout les sommes énormes quïl avait fallu payer pour acheter la soumission des ligueurs étaient la cause des exigences du Roi. Le peuple, qui seul payait l'impôt, était ruiné par la guerre civile, et il est facile de comprendre pourquoi le nouveau gouvernement, malgré ses mérites, certains pour nous, était impopulaire auprès des contemporains.

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treprise à été non-seulement tournée à néant, mais à la retraite avons perdu plusieurs braves gens auxquels j'ai un extrême regret. Et néanmoins parmi tous ces désastres encore nous est-il resté quelque espérance de consolation, en ce que telles approches si près de cette grande ville nous avoient donné le moyen d'y reconnoître des foiblesses et défectuosités qui nous en faisoient tenir la prise infaillible par la vive force, en moins d'un mois ou six semaines, si nous pouvions mettre ensemble une bande de quinze canons de munition pour tirer deux mille coups, et assembler une armée capable de n'être point forcée à lever le siège, comme tout cela m'étoit facile avec de l'argent. Mais ayant écrit à ceux de mon conseil des finances comme j'avois un dessein d'extrême importance en main (duquel je ne leur mandois point les particularités, pour ce que toute la vertu de l'exécution consistoit au secret), où j'avois besoin qu'il me fût fait un fonds de huit cent mille écus, et partant les priois et conjurois, par leurs loyautés et sincères affections envers moi et la France, de travailler en diligence au recouvrement certain de cette somme; mais toutes leurs réponses, après plusieurs remises, excuses et raisons pleines de discours embarrassés, dont les uns détruisoient les autres, n'ont eu finalement autres conclusions que des représentations de difficultés et impossibilités, voire n'ont point craint de me mander que tant s'en falloit qu'ils me pussent fournir une si notable somme, qu'ils se trouvoient bien empêchés à recouvrer des fonds pour faire rouler ma maison; ce qui m'afflige infiniment, voire me porte quasi au désespoir et m'aigrit de sorte l'esprit contre eux, que cela m'a fait absolument jeter les yeux sur vous, sur les assurances que vous m'avez souvent données d'avoir le vouloir et le pouvoir de me bien servir en cette charge', et m'a remis en mémoire ce que vous me dites à Saint- Quentin, lorsque je vous parlai des desseins de plu-

' De membre du conseil des linances.

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sieurs Grands, des grands divertissemcns ' qui avoient été faits, depuis la mort de M. d'O -, de notables sommes de deniers provenues de plusieurs aliénations que Ton avoit faites de mes aides, gabelles et autres revenus, ce qui m'avoit donné envie de m'en éclaircir davantage. J'en ai bien encore appris d'autres plus que de vous, car on m'a donné pour certain, et s'est-on fait fort de le vérifier, que ces huit personnes que j'ai mises dans mes finances (pensant bien faire, pour ce que l'on m'avoit fait croire que la ruine de mes revenus nétoit provenue que de ce qu'vm seul ^ en disposoit avec autorité absolue) ont bien encore pis fait que leurs devanciers, et qu'en l'année dernière et la présente que j'ai eu tant d'affaires sur les bras, faute d'argent, ces Messieurs-là, et cette effrénée quantité d'intendans *, qui se sont fourrés avec eux par compère et par commère, ont bien augmenté les grivelées '•', et mangeant le cochon ensemble, consommé plus de quinze cent mille écus, qui étoit somme suffisante pour chasser l'Espagnol de France, en payant de vieilles dettes par eux prétendues ; voire m'a-t-on assuré qu'aucuns d'entre eux ont acheté à fort vil prix de celles des Suisses, Reitres et Allemands (entre lesquels on m'a nommé un certain Oto-Plote), et me les a-t-on fait payer entièrement, principal et intérêts; ce quejeserois bien aise de pouvoir vérifier.

Mais en quelque sorte que les choses aient passé, je me suis résolu de reconnOître au vrai si les nécessités qui m'accablent proviennent de la malice, mauvais ménage ou ignorance de ceux que j'emploie, ou bien de la diminution de mes revenus et pauvreté de mon peuple, et pour cet

' Déloiirnements.

- Le marquis d'O, surintendant des finances depuis 1578, mort en 1594. Quoique ses concussions et ses prodigalités fussent notoires, Henri IV lui avait laissé sa charge.

' Le surintendant.

* Les intendants des généralités, chargés plus spécialement de la partie des finances jusqu'à Richelieu, qui en lit de grands fonctionnaires politiques, des préfets.

• Voleries.

eflet convoquer les trois ordres de mon royaume, pour en avoir avis et secours, et en attendant établir quelque mien confident et loyal serviteur parmi eux, que j'autoriserai peu à peu, afin qu'il me puisse avertir de ce qui se passe dans mon conseil et m'éclaircir de ce que je désire savoir. Or ai-je, comme je vous ai déjà dit,jeté les yeux sur vous, pour m'en servir en cette charge, ne doutant nullement que, si vous me voulez donner votre foi et votre parole (car je sais que vous en faites cas) de me servir loyalement, d'être aussi bon ménager de mon bien à mon profit que je vous l'ai toujours vu être du vôtre, et de ne désirer de faire vos affaires que de mon su et par ma pure libéralité, qui sera assez ample pour un homme de bien et un esprit réglé comme le vôtre ; je ne doute point, dis-je, que observant toutes ces choses, je ne reçoive contentement et utilité de votre administration. C'est donc maintenant à vous à prendre résolution de suivre absolument mes intentions et m'en parler librement *; et afin de vous y porter avec plus de raison et par conséquent de sincère afTection, je vous veux bien dire l'état où je me trouve réduit, qui est tel que je suis fort proche des ennemis, et n'ai quasi pas un cheval sur lequel je puisse combattre, ni un harnois complet que je puisse endosser. Mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude ^, ma marmite est souvent renversée *, et depuis deux jours je dîne et

1 Rosny accepta la tâche de nettoyer les écuries d'Augias. Muni de pouvoirs illimités, il fit un voyage en France, brisa les résistances des agents des finances, destitua en nloc les prévaricateurs, leur fit rendre gorge et ramena triomphalement, sur 70 charrettes, 500,000 écus qu'il remit au Roi (mai 1596). Alors il entra au conseil, et malgré l'opposition des intéressés, il parvint, à force d'énergie et d'honnêteté, à rétablir l'ordre et la probité dans la manutention des finances.

^ Il n'y a rien d'exagéré dans ce tableau de misère. Legrain dit formellement : « Je confesse bien que jai vu notre Roi assez mal habillé; et entre autres une fois auparavant la trêve (31 juillet 1593), je lui vis un pourpoint de toile blanche unie, étant tout sale de la cuirasse, et déchiré par la manche, et des chausses fort usées et rompues du côté du port' épée. »

' La marmite est renversée, se dit d'une maison où l'on cesse de donner à dîner.

soupe chez les uns et les autres ; mes pourvoyeurs disent n'avoir plus moyen de rien fournir pour ma table, d'autant qu'il y a plus de six mois qu'il n'ont reçu d'argent. Partant jugez si je mérite d'être ainsi traité, et si je dois plus longtemps souffrir que les financiers et trésoriers me fassent mourir de faim, et qu'eux tiennent des tables friandes et bien servies, que ma maison soit pleine de nécessités et les leurs de richesses et d'opulence, si vous n'êtes pas obligé de venir m'assister loyalement, comme je vous en prie. Ne faillez donc pas, mon ami, de venir avec ma maîtresse, à laquelle j'écris, et lui ordonne de vous avertir du temps de son parlement, afin de vous amener avec elle, et de vous envoyer secrètement et sûrement cette lettre que vous brûlerez après l'avoir lue, car vous jugez bien qu'elle me seroit d'importance étant vue par d'autres.

J'ai encore en l'esprit deux ou trois autres affaires de conséquence où je vous veux employer aussitôt que vous serez arrivé ; mais ne parlez de tout ceci à qui que ce soit, non pas même à votre femme. A Dieu, mon ami, que j'aime bien.

D'Amiens, ce 15'^ avril 1396.

Henry.

À mon coni2)ère le connétaUe de France.

596, IS avril.

Pendant que Henri IV assiégeait la Fère, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, s'avança avec 25,000 hommes, comme pour délivrer la ville, mais il se porta rapidement sur Calais, qui était mal approvisionné et capitula, le 17 avril, malgré TaunoDce de l'arrivée du Roi. La citadelle tenait encore et une flotte anglaise croisait dans la Manche; il eût été facile aux Anglais de secourir Calais et d'en chasser lArchiduc, mais Elisabeth fit signifier à Henri IV, le 20 avril, qu'elle ne voulait lui donner du secours qu'à la condition qu'il lui livrerait Calais. Le Roi répondit simplement à l'ambassadeur de la reine dAngleterre: • J'aime autant être mordu par un lion que par une lionne. » Calais resta à l'Espagne jusqu'à la paix de Vervins. — Indigné de la reddition si prompte de Calais, Henri IV écrivit à son compère la lettre suivante :

Mon compère, je vous envoie ce porteur en toute diligence

248 LETTRES DE HENRI IV [\"j%]

pour vous dire comme la ville de Calais se rendit hier. La citadelle tient encore, et le même moyen qu'il y avoit de secourir la ville, nous l'avons de secourir la citadelle. Je m'en vais pour le reconnoître ; et si toutes les villes en font de même, il ne faut plus parler de rien faire : ils n ont pas enduré un assaut, et se sont contentés des brèches. Ce porteur vous en dira les particularités. Bonsoir, mon compère. Ce jeudi, à neuf heures du soir, à Saint-Valery, !8« avril.

Henry.

A Monsieur de Rosny.

1596, 15 m.ii.

Henri IV avait envoyé Rosny auprès de sa sœur pour lui proposer de la marier au duc de Montpensier, Rosny avait refusé cette mission, et ne lavait enfin acceptée que pour obéir au Roi. Sa situation, en effet, était très-délicate vis-à-vis de Madame Catherine. Deux ans auparavant, il s'était fait remettre par Madame et par le comte de Soissons leurs promesses réciproques de mariage, à la condition expresse d'obtenir du Roi son consentement à leur union, et le Roi s'y était absolument refusé, à quoi il était décidé d'avance. Madame était très-mécontente de Rosny, qu'elle croyait, non sans raison, n'avoir pas ignoré la perfidie de sa démarche. 11 faut lire dans les Méinoires de Sully la relation de l'entretien de Rosny et de Madame, les sorties de la princesse, qui était vive et spirituelle, et les discours entortillés du messager de Henri IV. Il en résulta les plaintes les plus amères de Madame contre Rosny et les deux lettres qui suivent.

Monsieur de Rosny, je suis en peine et grandement étonné de n'avoir reçu aucune lettre de vous depuis votre partement, qui me pussent informer de ce que vous avez avancé touchant les affaires dont je vous ai donné charge vers ma sœur, et principalement pour ce que j'ai reçu de ses lettres par lesquelles elle se plaint merveilleusement de vous, disant en avoir été tellement offensée, et en tant de sortes, qu'elle ne vous le sauroit jamais pardonner, et partant me prie de lui en vouloir faire raison et justice. Bien est-il vrai que par sa lettre elle ne spécifie aucunes parti-

[i;i9(ij LETTRES DE HENRI IV 249

cularités ' ; ce qui me fait estimer qu'il n'y a peut-être pas tant de mal qu'elle en fait de bruit; mais en général elle dit que vous lui avez tenu de tantd'insolens langages, que je ne lui en voudrois pas avoir usé de semblables. Vous savez bien qu'une telle procédure - seroit contre votre devoir, mon désir et la forme que je vous ai ordonnée, à votre parlement, de vous comporter envers elle, lui parlant avec le même honneur, respect et déférence que vous feriez à moi-même, lui donnant des assurances de ma bienveillance, lui remontrant en de certaines choses doucement son devoir, les obligations qu'elle m'a, les avantages que je lui veux faire, si elle me sait complaire, et ce qui est de mes intentions sur toutes ces particularités. Partant, pensez à tout ce que vous avez dit et fait; et s'il y a la moindre chose qui l'ait pu justement fâcher, allez la retrouver, lui en faites d'honnêtes excuses, voire la prier devons pardonner, si la chose le mérite : ce qu'elle fera aussitôt, et n'y serez pas mal reçu, car j'y ai pourvu comme il faut. Mais quoiqu'il y ait, donnez-lui satisfaction, car je ne voudrois pas souffrir, étant ce qu'elle m'est, qu'un seul de mes sujets l'offensât, sans le châtier, s'il refusoit à user des soumissions qui lui sont dues. Et sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Rosny, qu'il vous ait en sa garde. D'Amiens, ce 15* de

mai 1596 ^

Henry.

' Par une bonne raison : c'est que c'était Madame Catherine qui avait maltraité Rosnj, qui l'avait appelé ■ petit gentilhomme, » sur quoi Rosny avait failli se fâcher.

- Manière d'agir, de procéder.

' Quand Rosny reçut cette lettre sévère et injuste, il fit éclater son mécontentement de ce qu'on gagnait à servir les princes avec un dévouement comme le sien. • Pardieu, s'écria-t-il, ce n'est pas sans cause si l'on dit qu'il se cueille plus d'épines que de roses au jardin des courtisans^ et que pour un verre cassé auprès des rois, bien souvent vingt unnées de services demeurent bien égarées. » 11 ne crut pas devoir cependant jeter le manche après la cognée : il se résolut au contraire à user de prudence et de patience, et surtout à ne pas obéir tout de suite à cette lettre, une nouvelle visite de lui à Madame devant provoquer nécessairement une nouvelle explosion • d'affronts et d'indignités. ■ Il prit le parti de faire le malade pour avoir le loisir d'attendre une seconde dépêche, qui, en effet, arriva le 17 mai.

A Monsieur de Rosny.

1M6, 17 mai.

Mon ami, je ne doute point que cette lettre ne vous trouve en colère du style de ma précédente que Boesse ' vous aura rendue, laquelle je n'ai faite que par son importunité pour me délivrer de celles de ma sœur et apaiser un peu les premiers bouillons de son courroux. Vous la connoissez aussi bien que moi; nous sommes tous deux prompts et mutins, mais nous revenons aussitôt. Ne prenez donc pas garde à cette première lettre que je vous ai écrite, mais seulement à celle-ci, par laquelle je vous reconfirme les assurances que je vous donnai à votre partement. Je sais bien que vous n'aurez rien fait que suivant mes intentions, et m'assure que vous n'aurez non plus égaré cette lettre qui vous sert de garant - et que je me doutois bien que vous demandiez à cette fin, lors de votre dépêche. N'ayez donc crainte que je vous désavoue ni souffre vous être fait déplaisir; servez-moi toujours à ma mode; aimez-moi comme je vous veux aimer. Venez me trouver au plus tôt pour m'informer encore plus particulièrement de tout ce qui s'est passé en votre voyage, que je ne l'ai été par votre courrier, lequel s'étant démis un pied en courant la poste, comme il me l'a dit, n'a pu

' Maître d'hôtel de Madame Catherine, qui était allé trouver le Roi de la part de sa maîtresse, pour lui faire ses plaintes de Rosny.

2 M. de Rosny, s'attendant à être mal reçu de Madame Catherine, avait exigé du Roi, avant de partir, outre la lettre commune de compliments, servant de prétexte à ce voyage, qu'il lui en donnât encore une autre de sa propre main, dans laquelle était spécifié tout ce que le Roi lui enjoignait de faire et dire, même les formes dont il devait user pour cet effet, quelque colère en laquelle se pût mettre sa sœur. Rosny devait toutefois ne la faire voir qu'à la dernière extrémité. Pendant la visite, Rosny parla à Madame de cette lettre de son frère ; elle lui dit, au milieu de ses emportements, qu'elle n'avait que faire de la lettre ni de lui, et ne voulait voir ni l'un ni l'autre. Rosny garda sa lettre, et quand il fut au bas de l'escalier, une des dames de Madame étant venue la lui demander, il lui répondit qu'il la garderait soigneusement pour témoigner qu'il n'avait fait et dit que ce qui lui avait été ordonné.

m'apporter plus tôt vos lettres; et vous assurez d'être aussi bien reçu de moi que vous l'avez jamais été, quand je devrois prendre la vieille devise de Bourbon: Qui qu'en grogne. A Dieu, mon ami. D'Amiens, ce 17« jour de mai 1596.

Henry.

A Gahf telle d'Esirées.

1590, 27 mai

Mon cœur, j'ai reçu ce matin, à mon réveil, de vos nouvelles. Cela me rendra cette journée plus heureuse; je n'en ai eu nulles du comte de Saint-Paul depuis vous avoir laissée. Je ne manquerai point de me ramentevoir * deux fois le jour aux bonnes grâces de mes chères amours, pour l'amour de qui je me conserverai plus que je n'ai jamais fait. Vous verrez demain César \ de quoi je vous porte bien envie. Aimez toujours votre cher sujet, qui jusques au tombeau n'adorera que vous. Sur cette vérité, je finis, vous baisant aussi tendrement que hier au matin, un million de fois. Ce 27e mai, de Péronne.

A Madame Catherine.

1596, 22 juin.

Par le retour de Rosny, j'ai été éclairci de plusieurs choses dont j'étois en doute, et me suis résolu, tant pour votre bien et repos que pour le mien, de mettre une fin aux affaires qu'il m'a fait entendre de votre part, les établissant par un si bon ordre qu'il n'y ait plus rien qui les puisse altérer ou changer, ni y survenir accident qui autorise les

• Rappeler.

* César de Bourbon, duc de Vendôme, fils de Gabrielle; il avait alors deux ans.

plaintes que vous faites journellement contre moi, mais fasse juger à chacun que le tort aura toujours été vôtre. Pour y parvenir, et afin que la raison et Téquité précèdent toutes choses, il m'a semblé à propos, en attendant notre première vue, d'assembler à Paris ou à Amiens deux personnes de votre côté et deux du mien, qui aient une parfaite connoissance de la valeur des biens de notre maison lorsqu'ils nous échurent, des dettes qu'il y avoit, et de ce que les coutumes nous en donnent à chacun, afin que, selon leur rapport et par leur avis, je vous mette incontinent en l'entière possession et jouissance de votre partage, outre lequel je serai en votre endroit de telle gratification et libéralité qu'elle vous fera preuve suffisante que j 'ai tenu votre amitié beaucoup plus chère que n'avez estimé. Vos discours ordinaires et vos lettres demandent incessamment ces efl'ets, et mon âme est très-désireuse de les produire; si le succès en est différé, que la faute en soit imputée à celui ou celle de nous deux qui en sera cause. Quant à moi, je vous propose la voie la plus douce et la plus facile à mon avis. Si vous eu savez une meilleure, je suis tout prêt à la recevoir, vous priant de faire élection du lieu et des personnes, et m'en rendre certain par ce porteur, afin que je fasse le semblable. Rosny m'a assuré que ces choses étant faites, vous étiez toute résolue à l'accomplissement des autres qu'il vous a proposées de ma part. Continuez en cette volonté, particulièrement touchant votre mariage avec mon cousin de Montpensier ', et vous assurez que je

• 1 Madame Catherine était irritée de ce nouveau projet de mariage, et il y avait de quoi. • Mon frère, dit-elle à Rosny, me proposera toujours à chacun, et ne me livrera jamais à personne, a force d'amour qu'il me porte. Pense-t-il que j'ai oublié tant de partis dont à diverses fois il ma fait parler, desquels je n'en ai pu avoir un seul? • Suit l'énumération des • mariages imagmaires, » c'est-a-dire des princes qu'elle avait dû épouser et des causes de rupture : François, duc d Alençon, frère de Charles IX. dont Henri de Navarre ne voulut pas, — Henri 111, cette t'ois c'est Catherine de Médicis qui empêche le mariage. — le duc de Lorraine, dont Madame Catherine ne voulut pas parce qu'il était trop vieux, — Philippe II, roi d'Espagne, qui se retira parce que le roi de Navarre refusa de s allier avec lui pour faire la guerre à la France, — le duc de Savoie, auquel

serai toujours conforme à vos désirs, le mien étant principalement de vous voir heureuse et contente, et que nous vivions en parfaite amitié ensemble. Voilà le fond de mon intention : ayez-la agréable et m'aimez comme je vous aime. Bonjour, ma sœur, je vous baise mille fois les mains.

Henry.

Harangue du Roi

A l'assemblée des Notables tenue àRonen.

1596, 4 noTembre.

Pour soutenir la guerre contre l'Espagne, il fallait de l'argent, et on a vu dans la lettre adressée par Henri IV à Sully, le 15 avril 1596, quelle était la détresse du Trésor et que, pour y remédier, le Roi avait pensé convoquer les Etats-Généraux. Il se contenta de réunir à Rouen une assemblée de Notables composée de 10 ecclésiastiques, 18 nobles et 54 magistrats, auxquels il adressa le discours suivant :

Si je voulois acquérir le titre d'orateur, j'aurois appris quelque belle et longue harangue, et la vous prononcerois avec assez de gravité ; mais, Messieurs, mon désir me pousse à deux plus glorieux titres, qui sont de m'appeler libérateur et restaurateur de cet Etat. Pour à quoi parvenir, je vous ai assemblés. Vous savez à vos dépens, comme moi aux miens, que lorsque Dieu m'a appelé à cette couronne, j'ai trouvé la France non seulement quasi ruinée, mais presque toute perdue pour les François. Parla grâce divine,

s'opposèrent les cbefs du parti huguenot. — le prince de Condé, parce qu'il était trop pauvre. — le roi d'Ecosse, auquel Catherine « ne voulut point entendre. • — un prince d'Anhalt, chef de Reîtres, qui vint devant Rouen, « auquel, disait-elle, j'estime, si j'eusse voulu y entendre, que Ton ne m'eût pas refusée, afin de payer ses Reitres à mes dépens , ■ — deux simples gentilshommes, qu'elle ne juge pas à propos de nommer, t n'étant point de sa qualité. » enfin « le pauvre comte de Soissons », qu'elle aime et ne peut épouser, à cause de 1 opposition de son frère.

Madame Catherine ne se maria pas avec le duc de Montpensier. Elle devint cependant, en 1599, la femme du duc de Bar; mais elle avait alors 41 ans.

par les prières et bons conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes, par l'épée de ma brave et généreuse noblesse, de laquelle je ne distingue point les princes, pour être notre plus beau titre, foi de gentilhomme, par mes peines et labeurs, je l'ai sauvée de la perte : sauvons la asteure de la ruine. Participez, mes chers sujets, à cette seconde gloire avec moi, comme vous avez fait à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs pour vous faire approuver leursvolontés; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, bref pour me mettre en tutelle * entre vos mains, envie qui ne prend guères aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes sujets et l'extrême envie que j'ai d'ajouter ces deux beaux titres à celui de roi me font trouver tout aisé et honorable. Mon chancelier vous fera entendre plus amplement ma volonté.

A Monsieur de Earambure.

1696, 12 noTembrc.

Borgne, j'ai bien reçu ce que Loménie m'a dit de votre part et vos excuses. Je désire que incontinent que vous aurez mis quelque ordre en vos affaires (lesquelles je recommande à Bysouse par une dépêche que je lui fais), que vous me veniez trouver au plus tôt, assuré que vous serez toujours le très-bien venu et vu de moi qui vous aime. Au demeurant, vous saurez que ma maîtresse accoucha hier d'une fort belle fille *. Venez me trouver, car je veux ne

• « Comme Gabrielle s'étonnait qu'il eût parlé de se mettre en tutelle : I) Ventre-saint- gris, dit-il, il est vrai ; mais je lentends avec mon épée » au côté ! « (P. de Lestoile).

* Catherine-Henriette de Bourbon, mademoiselle de Vendôme, mariée eu 1619 au duc d'ElLeuf.

pas croire que vous soyez jamais autre que mon serviteur. A Dieu. Ce lâ'^ novembre, à Rouen.

Henry.

A mon compère le connétable de France.

159(1, 15 norenibro.

Mon compère, mercredi dernier, nous courûmes le cerf, où j'eus plus de plaisir que je n'en ai eu il y a longtemps, car jamais il ne fut mieux couru; et par malheur il vint mourir aux faubourgs de cette ville et au lieu où je veux faire le jardin de la maison que je veux bâtir : qui me le fait affectionner davantage '. Demain je m'en vais courre auprès de vous : peut-être que la chasse me mènera où vous serez, de quoi je ne serai marri, pour vous voir. Hâtezvous de vous médiciner, car j'ai besoin de vous; et quand vous êtes près de moi, je me trouve plus soulagé. J'ai eu nouvelles d'Italie, que le Turc a pris de force Agria ; de quoi toute la chrétienté doit être bien fâchée, car il n'y a plus rien qui lui résiste jusques à Vienne, qui n'est pas pour lui durer beaucoup. Je me porte bien, comme fait ma maîtresse et la petite mademoiselle de Montmorency -. Assurez- vous que je vous aime bien fort, et que vous ne le pouvez être davantage. Je n'ai aucunes nouvelles du Pays-Bas. A Dieu, mon Cousin. Ce vendredi, 18« novembre, à Rouen.

Henry.

Avec votre permission, je baise les mains de ma commère.

1 Deux des grandes passions du Roi, la chasse et les bâtiments, commencent à se révéler dans cette lettre.

« Catherine-Henriette, qui était née le 11 novembre et que le Roi destinait au fils de son compère, né cette même année.

2o6 LETTRES DE HENRI IV [1j97]

Au même.

1596, 16 novembre.

Mon compère, j'ai pris le cerf en peu de temps, mes chiens ayant le mieux couru que vous vîtes jamais, et y ai eu autant de plaisir que j'eusse su désirer. La pluie seule m'a empêché de pouvoir donner un coup d'éperon jusques à vous, comme j'en avois bonne envie et hier le vous avois écrit. Mandez-moi par ce laquais des nouvelles de votre santé, et prenez peine de vous bien purger, afin que vous reveniez au plus tôt pour me soulager. A Dieu, mon compère. Ce samedi, 17® novembre ', à Rouen.

Henry.

Au même.

1597, 12 mars.

• Le mercredi 12 de ce mois, veille de la mi-carême, dit Lestoile, pendant qu'on s'amusoit à rire et à baller, arrivèrent les piteuses nouvelles de la surprise d'Amiens par l'Espagnol, qui avoit fait des verges de nos ballets pour nous fouetter; de laquelle nouvelle, Paris, la danse et toute la fête furent fort troublés. Et même le Roi, duquel la constance et magnanimité ne s'ébranlent aisément, étant comme étonné de ce coup ^ et regardant cependant à Dieu, comme il fait ordinairement plus en ladversité qu'en la prospérité, dit tout haut ces mots : « Ce coup est du » ciel! ces pauvres gens, pour avoir refusé une petite garnison que je

• leur ai voulu bailler, se sont perdus. • Puis songeant un peu, dit : " C'est assez faire le roi de France ; il est temps de faire le roi de

• Navarre. » Et se tournant vers la marquise (Gabrielle) qui pleuroit, lui dit : « Ma maîtresse, il faut quitter nos armes et monter à cheval pour » faire une autre guerre. » Comme il fit dès le jour même, marchant à la tête des siens et le premier, pour faire paroître que la peur ne logeoit

' Henri I"V se trompe ; le samedi était le IG novembre.

■^ C'est aussi que le coup était grave. Henri Y^ avait rassemblé à Amiens 40 canons et beaucoup de munitions pour la campagne qui allait s ouvrir : tout cela était perdu et difficile à remplacer^ à cause de la pénurie d'argent: de plus l'ennemi était à 30 lieues de Paris, et nulle armée pour lui barrer la route.

[|y97] LETTRES DE HENRI IV 257

point en son âme et ne pouvoit prendre pied en son cœur, lequel il montra fort résolu en cette adversité. Ce qui servit beaucoup au peuple pour l'assurer, et d'aiguillon à toute sa noblesse de bien combattre et de faire ferme sous la conduite d'un si brave et généreux Roi. •

Mon cousin, j'ai rencontré Lierville par les chemins, que le comte de Saint-Pol*m'avoit dépêché pour m'avertir delà perte d'Amiens, qui a été pris par six cens hommes entre huit et neuf heures du matin, sans alarme, ni sang répandu, car personne n'y a résisté ^. Le dit comte n'en fut averti que par un laquais et alla trouver le Mayeur ', duquel il ne put tirer autre assistance et parole, sinon que c'étoit un grand malheur de quoi les ennemis étoient dedans la ville, ne se souvenant plus de la promesse qu'il lui avoit faite souvent que quand il y auroit deux mille Espagnols en leur ville, que les habitans étoient suffisans pour les en faire sortir. Tous les autres n'ont fait plus grand effort, chacun ne pensoit qu'à fermer sa porte; encore dit-on qu'aucuns prenoient plaisir à voir le jeu, duquel ils auront tout loisir de se repentir. Le dit comte a été plus d'une heure et demie en la ville depuis l'entrée , des ennemis,

' Gouverneur de Picardie.

* En effet, les Espagnols avaient pris Amiens par surprise. La garde bourgeoise de cette ville se gardait mal, malgré les recommandations du Roi, qui plus d'une fois l'avait avertie et menacée de ce qui lui venait d'arriver. Porto-Carrero, gouverneur espagnol de DouUens, informé de ce qui se passait par quelques obstinés ligueurs d'Amiens, résolut d'en profiter. Le matin du 11 mars, une vingtaine de soldats espagnols déguisés en paysans, portant des sacs et conduisant une charrette, se présentèrent à la porte de Montescut ; l'un d'eux laissa tomber son sac, d où s'échap-

Eèrent des noix sur lesquelles se jetèrent, pour les ramasser, les bons ourgeois qui étaient de garde à la porte, se jouant entre eux à qui en prendrait le plus; pendant ce temps, la charrette se plaçait sous la herse et s'y arrêtait pour qu'on ne pût fermer la porte. Alors les Espagnols faisant cesser le jeu, dégaînèreut, tuèrent les hommes du poste et livrèrent la porte à 600 des leurs qui étaient embusqués aux environs. La ville fut

!)illée et rançonnée, et elle paya cher en ce jour le refus qu'elle avait ait à Henri IV de recevoir deux compagnies suisses pour garder ses portes, sous prétexte que ses privilèges lui donnaient exemption de garnison. La surprise d'Amiens est un des plus intéressants chapitres de l'histoire de la garde nationale en France, et atteste que ses hallebardes n'étaient pas plus intelligentes autrefois que ses baïonnettes ne le furent plus tard.

' 1*6 maire.

lesquels n'ont fait autre effort que de chasser devant eux de loin (en tirant parfois quelque mousquetade) le dit comte et les autres qui vouloient se rallier. Il est sorti de la ville lui sixième seulement, et s'il eût eu dix ou douze arquebusiers, il eût pu défendre la porte par laquelle il est sorti, assez de temps pour donner loisir au colonel Galaty de le secourir ; lequel s'étoit jà avancé à demi lieue de la ville, en laquelle la comtesse de Saint-Pol est demeurée, son mari ayant pris le chemin d'Abbeville. Mon Cousin, je pense rêver quand j'ouïs raconter cette prise, tant je la trouve étrange. Les ennemis y sont entrés sans faire bruit, ni donner frayeur à personne, comme on a accoutumé de faire en pareilles occasions. Les cloches n'ont aussi sonné l'alarme. Quand j'en saurai davantage, je vous en avertirai; mais je vous prie faire pourvoir promptement au contenu du mémoire que je vous envoie ', et ne laisser point en repos ceux de mon conseil, qu'ils n'y aient satisfait. J'ai toute ma fiance en vous, et faut que vous m'aidiez tous à faire un eff'ort qui puisse relever la réputation de nos affaires, vous priant me mander souvent de vos nouvelles, comme je vous ferai savoir des miennes. Je prie Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. De Pontoise, le 12*^ de mars 1597, au soir.

Henry.

Oe que le Roi a dit à Messieurs du Parlement,

Le 13 avril 1597, à Paris.

Malgré le danger, malgré la nécessité, le Parlement, au lieu d'enregistrer les édits du Roi et d'autoriser la levée des impôts, le Parlempn^ taisait de « belles déclamations • et reprochait au Roi l'argent qu'il eiji-

' Il s'agissait d'avoir de l'argent pour nourrir et payer les troupes, pour la fonte et remontage de l'artillerie, et pour achat de poudre et de boulets, t car sans cela, écrivait le Roi le lendemain, nous ne pouvons endommager nos ennemis que des ongles. •

ployait à ses bâtiments •. Messieurs, en vrais Français, péroraient et faisaient de lopposilion. Henri IV, fatigué de leurs taquineries, quitta Tarmée, vint à Paris et leur dit -.

Messieurs, ce n'est pas seulement le soin de pourvoir à ma santé qui m'a fait revenir de la frontière de Picardie, mais bien pour exciter un chacun de penser aux nécessités qui paroissent; estimant que nul ne pouvoit ni mieux ni avec plus de force représenter le mal et procurer les remèdes. Vous avez par votre piété secouru l'année passée, infinis pauvres souffreteux qui étoient dans votre ville; je vous viens demander l'aumône pour ceux que j'ai laissés sur la frontière. Vous avez secouru des personnes qui étoient dans les rues sur les tabliers, ou accagnardés près du feu ; je vous demande l'aumône pour des gens qui ont servi, qui servent nuitetjour, et emploient leur vie pour vous tenir en repos. Je désire, Messieurs, qu'on tienne une assemblée générale en cette ville mardi prochain, afin que, comme autrefois en pareilles occasions, on a fait un effort pour secourir l'Etat qui n'étoit si foible ni si alangui qu'il est à présent, et, par conséquent, la charité plus aisée, chacun contribue à ce besoin. J'ai été sur la frontière, j'ai fait ce que j'ai pu pour assurer les peuples ; j 'ai trouvé, y arrivant, que ceux de Beauvais s'en venoient en cette ville, ceux des environs d'Amiens àBeauvais. J'ai encouragé ceux du plat pays* ; j'ai fait fortifier leurs clochers, et faut que je vous die, Messieurs, que les oyant crier à mon arrivée Vive le Roi ! ce m'étoit autant de coups de poignard dans le sein, voyant que je serois

• Henri IV écrivait au ConnétaLle, le IS mars, pour se plaindre de Messieurs : t Et vous dirai que j'ai su qu'aucuns me veulent envier et reprocher le peu d'argent que j'emploie à mes bâtimens, comme si la somme étoit si grande qu'elle fît faute à l'Etat... Il n'y a que ce que je prends sur l'impôt de Paris, dont la somme est si petite que, puisque c'est pour employer en chose qui m'apporte tant de contentement, ne me devroit être plainte; car, en vérité, je n'ai autre plaisir et consolation en mes travaux que mes dits bâtimens. lesquels si je faisois cesser maintenant, apporteroit plus de frayeur à mes sujets que de contentement, car ils croiroient que le péril et la nécessité de mes affaires seroit encore plus grand qu'il n'est. »

' De la campagne.

200 LETTRES DE HENRI IV [lu97]

contraint de les abandonner au premier jour. Il n'y fit jamais plus beau sur la frontière : nos gens de guerre pleins de courage et d'ardeur, le peuple même, qui est entre Amiens et Dourlens, plus voisin des ennemis, plus résolu de s'opposer à leurs armes. Nous avons des nécessités, nos ennemis n'en sont pas exempts; c'est chose que nous avons appris par leurs lettres mêmes. Ils n'ont encore eu moyen de jeter des hommes dans Amiens ', et ce m'est un regret incroyable de voir perdre tant de belles occasions. J'ai tenté des entreprises; nous y avons apporté tout ce qui étoit des hommes ; Dieu ne l'a pas voulu ; il a fallu subir son ordonnance ; encore est-ce beaucoup d'avoir essayé à les exécuter, et beaucoup de terreur à nos ennemis de l'avoir osé entreprendre. Messieurs, je ferai ma diète à Saint-Germain, sans qu'elle m'empêche d'entendre les affaires générales, mais bien les particulières, à quoi on n'a que trop songé. Je vous prie, assemblez-vous, car, si on me donne une armée, j'apporterai gaiement ma vie pour vous sauver et relever l'Etat; sinon, il faudra que je recherche des occasions, en me perdant, de donner ma vie avec honneur, aimant mieux faillir à l'Etat que si l'Etat me failloit. J'ai assez de courage et pour l'un et pour l'autre.

Ce que le Roi a dit à Messieurs du Parlement.

Le 21 mai 159".

Le Parlement s'obstinant à refuser renregistrement des édits bursaux. le Roi vint en personne pour l'y forcer, et dit :

Ce m'est un extrême déplaisir, Messieurs, que la prc-

1 Henri IV avait placé toutes ses forces entre Amiens et DouUens, pour empêcher tout secours d'entrer dans la ville. DouUens. sur la route d'Arras et des Pays-Bas à Amiens, était au pouvoir des Espagnols, et c'est de là qu'ils envoyaient leurs renforts à leur nouvelle conquête.

mière fois que je suis venu en mon Parlement, ce soit été pour le sujet qui m'y mène. J'eusse bien plus désiré y venir tenir mon lit de justice, vous ramentevoir vos devoirs, vous recommander, en l'administration d'icelle, vos consciences et la mienne; mais le malheur du temps ne l'a voulu permettre. Je suis donc été poussé de venir ici par vos longueurs, vos opiniâtretés et vos désobéissances, et encore pour le salut de l'Etat, duquel je vous ai fait voir le péril éminent, qui toutefois ne vous a ému. Or je suis poussé de telle façon à la conservation d'icelui, qu'elle me feroit peut-être parler avec plus d'aigreur, non que je devrois, mais que la corruption du siècle ne le requiert. Qui me fait taire et commander à mon chancelier de vous faire entendre plus amplement mes volontés.

A Monsieur de Rosny.

1597, 6 joillct .

Monsieur de Rosny, il se fit dernièrement une fonte, en mon arsenal, de quatre canons, dont La Chevalerie me dit qu'il s'en étoit trouvé un gâté, de sorte que je ne devois faire état de la dite fonte que de trois pour me servir, comme de fait on nen a pas envoyé ici davantage. Toutefois on m'a averti que le quatrième étoit réussi aussi bon que les autres, mais qu'il avoit été détourné et envoyé à Melun, à la poursuite du sieur de la Grange ; ce que je ne puis bonnement croire. Mais si cette faute avoit été faite, je la trouverois fort mauvaise et ne voudrois la passer sous silence. C'est pourquoi je m'en adresse à vous, et vous prie mettre peine de découvrir ce qui en est et m'en avertir fidèlement. Il vous sera facile de le savoir, car le larcin ne se peut pas cacher sous la cape. Les officiers de l'arsenal doivent savoir ce qui en est ; et vous assure que me ferez plaisir de m'en éclaircir. Au reste, j'ai fait écrire à un

nommé la Planche, qui est à Paris, qu'il vous communique linc invention d'un pont dont il a écrit par deçà, afin de voir que c'est, et s'il y a apparence qu'elle puisse réussir, pour y entendre après, suivant ce que vous m'en manderez. Voyez donc que c'est, et m'en mandez votre avis : priant Dieu, Monsieur de Rosny, qu'il Vous ait en sa sainte et digne garde. Ecrit au camp devant Amiens, ce 6'' jour de juillet 1S97.

Henry.

Au même.

1597, a juillet.

Mon ami, je vous fais ce mot par Guichard, l'un de mes valets de chambre, pour vous dire qu'incontinent et au plus tôt qu'il vous sera possible, vous donniez ordre, suivant ce qui avoit été résolu avant mon partement de Paris, que les quatre mille écus destinés pour mon artillerie soient envoyés ici ; car à faute de cela, je prévois beaucoup de trial, s'en étant allé d'aujourd'hui déjà cinq canonniers, et les autres officiers ne voulant servir sans argent. Donnez aussi ordre à ce qu'il faut pour mes écuries ; c'est pitié de voir comme je suis de ce côté-là, comme aussi à ce qui est nécessaire pour mes habillemens, d'autant que je suis tout nu, et il me semble qu'il n'est pas raisonnable que m'employant comme je fais pour le salut de la France, je sois ainsi traité. Je vous recommande ces trois choses-là et vous prie de les affectionner, si vous m'aimez et désirez me faire service agréable. A Dieu. Au camp devant Amiens, ce 8« juillet 1597.

Henry.

[îd97] lettres de HENRI IV 263

A mon cumin le comte de Soissons '.

J5»7, 29 juillet.

Mon cousin, cette ville * s "étant perdue par la faute d'autrui, je n'ai laissé d'y accourir et d'engager ma personne à la réprise, avec les gens de bien qui m'y assistent ; à quoi j'ai donné tel avancement que j'espère que Dieu m'en donnera issue. Ce que je désire autant pour conserver aux François la France en son entier, que pour mon iiitérêt particulier. C'est chose incroyable des ouvrages que noue y avons faits ; nos capitaines et soldats y ont travaillé à l'envi l'un de l'autre, animés de ma présence ou du désir de recou^Ter ce vol fait à leur patrie par le plus grand ennemi d'icelle, lequel de son côté fait toutes sortes d'efforts pour conserver sa proie, depuis laquelle il dévore en espérance l'usurpation ou ruine de ce royaume, lequel sans doute il eût grandement endommagé, si depuis il n'eût été resserré et tenu en bride comme il a été ; en quoi j'ai été si bien servi, sous la conduite de mon cousin le maréchal de Biron, en mon absence, qiie les larrons et occupateurs dïcelle n'ont pu en lever leur butin ni quasi en profiter. Mais maintenant qu'ils nous voient heurter à bon escient à leurs portes, et à la veille d'être maîtres de leur contrescarpe, le Cardinal * assemble ses forces de toutes parts pour me venir combattre ou me contraindre de me retirer. J'ai bien plus grande envie de l'un que de l'autre ; vous savez quelle est mon humeur en cela, mon Cousin, car vous m'avez vu en besogne. Mais d'autant qu'il s'agit du salut d'un État auquel vous êtes, après moi, des plus intéressés,

• Depuis son départ de larmée, en 1393, le comté de Soissons n'y avait pas reparu.

* Amiens, assiégé par Henri IV.

5 Albert d'Autriche, appelé le cardinal d'Avitriche, l'archiduc d'Autriche et encore le cardinal-archiduc. Il était gouverneur des Pays-Bas depuis 1396. En 1398, il renonça à la pourpre romaine et épousa Elisabeth-Claire-Eugénie, fille de Philippe II.

que pour m'être si proche que vous êtes et vous affectionner comme je fais, je veux avoir soin de votre réputation, jai bien voulu vous avertir de cette occasion parce porteur, que je vous envoie exprès, et sur ce vous prier de me venir trouver incontinent que vous aurez reçu la présente, avec le plus grand nombre de vos voisins et serviteurs, mes sujets, que vous pourrez rassembler, pour m'assister et participer à la gloire que j'espère que nous acquerrons tous, favorisés de la grâce de Dieu et de la justice de notre cause, vous assurant que vous serez le très-bien venu. Je vous estime si jaloux de votre honneur et si affectionné à votre patrie, que vous surmonterez toutes sortes d'incommodités et difficultés pour me contenter et servir en cette nécessité ; vous conviant comme je fais, et m'ayant toujours fait dire que quand il s'en présenteroit une d'importance, telle qu'est celle-ci, y étant appelé, vous ne seriez des derniers à vous y présenter pour y servir. Acquittez-vous donc de votre promesse, et vous vous acquitterez de votre devoir, auquel vous ne pouvez défaillir sans défaillir à vous-même, et que je n'en sois très-marri, autant pour votre considération que pour mon service. Je prie Dieu qu'il vous tienne, mon Cousin, en sa sainte et digne garde'.

Henry.

' Le comte de Soissons, mauvais esprit, ne bougea pas. Henri IV lui écrivit une nouvelle lettre, le 28 août, dont voici le commencement :

Mon cousin, vous aurez encore de moi cette recharge sur la venue du cardinal d'Autriche avec son armée, pour secourir cette ville qui est aux abois (dont j'ai avis certain par ses propres lettres et de plusieurs autres endroits), pour de rechef vous prier et conjurer me venir aider, non à prendre ladite ville d'Amiens seulement, mais à défendre toute la France ensemble : le salut de laquelle dépend de l'événement (issue) de ce siège. La nature vous y oblige d'y accourir, vous y ayant donné le beu et rang que vous y tenez. Je vous y appelle aussi comme votre Roi, pour le service que je sais que vous nî'y pouvez faire, et vous y désire comme votre ami, pour le soin que j'ai de votre réputation : car il me semble que vous ne pourriez être ailleurs dignement durant ces occasions. Au contraire, y venant, vous pouvez m'y servir honorablement et utilement, avec votre patrie et vous-même.

[1j97] lettres de HENRI IV 26o

A Monsieur de TartignyK

1397, 20 août.

Monsieur de Tartigny, j'ai reçu hier votre dépêche parle sieur du Mesnil, qui m'est arrivé avec vos bonnes gens de Tartigny. Ceux d'Auvillers sont venus ce matin, tous braves et francs Picards, bien portant et bien voulant, qui nous seront de bonne aide et dont je vous remercie grandement. Ils sont asteure mis à la pioche, où ils font rage, se mêlant volontiers aux soldats. Tâchez de m'en rabattre * de pareils le plus que possible par deçà Montdidier. Secouez un peu cette noblesse pour qu'elle en fasse à votre exemple. Les ennemis nous arrivent grand train, la bataille avec. Hâtez-vous pour y être. Au camp devant Amiens, ce samedi vingt.

Votre plus affectionné ami,

Henry.

A Monsieur de Haramiure.

1597, 29 août.

A celui-ci, un mot suffisait. On était siir, sans longs discours, de le voir venir.

Borgne, j'ai été très-aise de savoir que vous êtes arrivé à Paris. Hâtez-vous, si vous voulez être à la bataille, car les ennemis marchent droit à nous. Je monte à cheval pour les aller reconnoître. Usez de diligence si vous m'aimez, et si par delà il y en a encore, hâtez-les. A Dieu. Ce vendredi matin, à six heures, au camp devant Amiens, 29° août.

Henry.

' Jean de Laval, seigneur de Tartifçny. de la maison de Montmorency. 2 De m'en envoyer.

266 LETTilÈS DE HENRI IV [l597]

A Madame Catherine.

1597, 30 août.

Ma chère sœur, vous aurez les premières nouvelles de l'heureux succès que Dieu m'a donné aujourd'hui. Il étoit venu mille chevaux des ennemis conduits par tous leurs vieux capitaines, pour reconnoitre le logis de leur armée ' et le moyen de secourir Amiens. Avec deux cens chevaux et cent cinquelnte carabins ^ je les ai défaits, n'ayant perdu que deux arquebusiers à cheval. Il y a trois cens des ennemis morts, et pliis, deilx cornettes prises. Les noms des prisonniers ne se peuvent savoir que demain. Il est minuit et ne fais que venir. Faites part à mes bons serviteurs de ces bonnes nouvelles. Je vous baise cent mille fois les mains. Ce trentième d'août 1397.

Prière

adressée au ciel à haute voix par Henri IV, au moment de l'arrivée de r archiduc au secours d'Amiens.

1097, vers le 15 septembre.

Seigneur, si c'est aujourd'hui que tu me veux punir, j'offre ma tête à ta justice ; mais prends pitié de ce pauvre royaume, et né frappe pas le troupeau pour la faute du berger.

' Pour choisir la position que devait occuper leur armée.

- Soldats de cavalerie légère, ainsi appelas, non pas parce qu'ils avaient une carabine, mais parce que cette cavalerie était venue autrefois de Calabre. On les appela d'abord, en effet, les Calabrins, puis par une altération de leur nom. les Carabins.

A Monsieur de Rosny.

1597, 18 septembre.

Il y avait cinq mois que Henri IV assiégeait Amiens et en menait les opérations avec vigueur A force de volonté cl de patriotisme, il avait réuni une armée de 25,000 hommes et une artillerie formidable, 45 pièces ! Français, Hollandais. Anglais. Mayenne, les Guises, la noblesse catholique se trouvaient réunis autour de sa vaillante épée. Seuls, les Huguenots avaient refusé de venir combattre, et presque tous manquaient à l'armée. La garnison d'Amiens, forte de 5.000 hommes, était aux ordres du brave Porto-Carrero, qui se défendit avec une rare énergie : mais toute ville assiégée qui n'est pas secourue est prise, et Henri IV empêcha les secours d arriver. Déjà, le 30 août, il avait battu mille chevaux espagnols qui venaient avec leurs meilleurs capjitaines faire une grande reconnaissance, lorsque, le 3 septembre, Porto-Carrero fut tué d'une mousquetade. Ses troupes eussent rendu la ville, si le cardinal d'Autriche, avec 20,000 hommes, n'eût été en marche sur Amiens, par DouUens. En effet. le 15 septembre, il arriva sur la Somme et occupa Saint-Sauveur et Ailly, à l'Ouest d'Amiens. Le Roi, mélange singulier de sagesse et de folle imprudence, était parti à la chasse le matin, malgré la proximité de l'ennemi. L'attaque commença en son absence, et l'honneur de la victoire revint à Mayenne. Le Cardinal attaqua mollement, et négligea de se jeter sur Longpré, clé de nos lignes, que Biron n"avait pas fortifiée et que Mayenne Occupa avec beaucoup de coup-d'œil ; il ne sut pas profiter de la surprise des Français, qui sont héréditairement en état de surprise, fut battu à AiUy et se replia sur DouUens. Pendant ce temps, les alliés de l'Espagne, Sièrcœur et le duc de Savoie, étaient vaincus. Philippe II, fatigué de ces luttes d'un siècle, qui ont ruiné et épuisé l'Espagne, se décida enfin à déposer les armes, et la reprise d'Amiens amena la paix dé Vervius.

Monsieur de Ëosny, nous n'avons pas combattu le Cardinal, mais nous l'avons empêché de jeter du secours dans cette ville. C'est notre but qui nous est bien succédé, grâce à Dieu ; mais si j'en eusse été cru, il n'en eût été quitte à si bon marché, car nous l'eussions combattu, et, comme je crois, battu. J'ai suivi le conseil des plus sages ', et comme j'espère que ceci me donnera bientôt cette ville, je veux dire avec eux que je n'aurai pas peu fait. Nous y allons travailler à

' Du maréchal de Biron et du Connétable, qui disaient avec beaucoup de raison • qu'il faut faire un pont d'or à l'ennemi qui se retire. »

bon egcient; mais si vous ne m'envoyez bientôt de quoi faire faire montre * et paiement à mon armée, elle se débandera. Toutes les compagnies de cheval et de pied y sont à présent complètes, voire plus fortes que le nombre ne porte ; c'est pourquoi il faut que vous m'envoyiez du moins cent mille écus pour y satisfaire. Tenez la main, je vous prie, que je les reçoive au plus tôt. Souvenez-vous de la fausse retraite que fit le duc de Parme, quand il vint secourir Rouen. Il faut craindre que cestui-ci en fasse de même, connoissant quelle est l'ardeur des François, comme ils se refroidissent et retirent, l'occasion d'une bataille étant passée. J'appréhende cela merveilleusement ; c'est pourquoi il faut contenter ceux qui tirent solde, afin quils tiennent pied-à-boule \ Partant, je vous prie de rechef en avoir soin. Vous avez bien fait d'avoir fait faire la déclaration en faveur des triennaux, dont vous m'avez donné avis, et sais bon gré au trésorier de l'épargne Gobelin de la bonne volonté de continuer tant qu'il lui sera possible les avances qu'il a faites jusques à présent, pour faire aller ma maison et contenter mes gardes. J'approuve aussi le marché que vous avez fait pour les vivres de l'armée ; et si vous avez besoin de quelques lettres tant à ceux du Parlement que à autres pour avancer mes affaires, me le mandant je vous les enverrai. Mais je vous prie de rechef que j'aie tôt de quoi payer l'armée, et aussi que je sois secouru de poudre à canon, car la provision que j'en ai fait commence à diminuer. Ayez soin pareillement du fait des Ligues *, afin que l'argent que nous y avons mis ne soit inutile : priant Dieu, Monsieur de Rosny, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Ecrit du camp devant Amiens, le 18» jour de septembre 1597.

Henry.

' Revue pour compter les hommes avant de payer la solde.

'^ Avec persévérance.

' Les Ligues Grises, canton des Grisons.

[la97] LETTRES DE HENRI IV 2G9

A la reine d' Angleterre.

1597, 19 septembre.

Madame, Dieu et le bonheur de vos armes dont j'ai été assisté m'ont rendu ma ville d'Amiens. J'en ai arrêté la capitulation aujourd'hui, que j'envoie au bon La Fontaine pour vous présenter, avec le discours véritable du succès de l'entreprise faite par le cardinal Albert pour la secourir, pour lequel je m'assure que vous jugerez comme moi que, s'il est venu en soldat, il s'en est retourné en prêtre. Ce fut le quinzième qu'il arriva, et n'attendit le seize pour s'en retourner. J'ai volontiers donné six jours de temps aux assiégés pour l'aller quérir ' ; car je désirerois fort qu'il voulût revenir pour décider en un coup toutes vos querelles et les miennes. Madame, comme vos prospérités seront toujours les miennes, je vous prie aussi être contente que je me réjouisse avec vous de cette victoire, au fruit de laquelle vous aurez toujours telle part que Votre plus humble frère et serviteur, Henry.

Ce 19® septembre, au camp devant Amiens.

A Monsieur de Grillon.

1597, 20 septembre.

Tout le monde connaît la charmante lettre : « Pends-toi, brave Grillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étoispas. A Dieu, brave Grillon, je vous aime à tort et à travers. > Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être absolument fausse et d'avoir été arrangée par Voltaire d'après celle qui suit, et qui est la véritable.

Brave Grillon, pendez-vous de n'avoir été ici près de

1 La garnison capitula le 19, mais elle obtint du Roi de rester encore six jours dans la ville, espérant être secourue par le Cardinal; elle ne sortit d'Amiens que le 25.

876 LETTRES DE HENRI IV [l597]

moi lundi dernier à la plus belle occasion qui se soit jamais vue et qui peut-être se verra jamais. Croyez que je vous y ai bien désiré. Le Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné fort honteusement. J'espère jeudi prochain être dans Amiens, où je ne séjournerai guère, pour aller entreprendre quelque chose ', car j'ai maintenant une des belles armées que l'on sauroit imaginer. Il n'y manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et vu de moi. A Dieu. Ce

20® septembre, au camp devant Amiens.

Henry.

A Madame de Gramont.

1597, 21 septembre.

Madame, j'ai bien reconnu que vous avez été par delà, où vous vous êtes employée pour mon service. Aussi je savois bien que votre présence y étoit très nécessaire. Depuis quinze jours en ça, les forces de France et d'Espagne se sont affrontées, et Dieu a voulu que ces bravaches s'en sont retournés avec honte. Le Cardinal vint pour secourir cette place furieusement, et il s'en est retourné honteusement, sans rien faire. Demain nous entrons dans la place, et incontinent après je m'en remets aux champs avec mon armée pour employer ce reste de mois et le prochain. Si Dieu bénit mon labeur, comme je l'espère et l'en prie, nous aurons de quoi le braver. Je mande à Gramont, puisqu'il n'est plus nécessaire par delà, de venir me trouver, car il peut toujours apprendre près de moi, et mon naturel est de l'aimer. J'ai une extrême envie de faire un tour en Anjou et Bretagne, pour ranger ce duc de Mercœur à la raison. A Dieu, Madame, je vous baise les mains. Ce 21 « septembre, au camp d'Amiens.

Henry.

' Le siège de Doullens. qui échoua.

fl597] LETTRES DB HENRI IV 271

A la même.

1597, 22 septembre.

Madame, j 'ai commandé absolument au comte de Gramont , votre fils, que je veux que le sieur Deschaux, mon conseiller et aumônier ordinaire, soit reçu dans ma ville de Bayonne en qualité d'évèque, et où je l'envoie; m'assurant que le sieur Deschaux s'acquittera bien et dûment de sa charge, et pour votre particulier qu'il vous servira es occasions que vous le voudrez employer, nonobstant toutes les impressions que l'on vous a voulu donner de lui au contraire; lesquelles je vous prie de vouloir effacer pour l'amour de moi : ce que me promettant, Dieu vous ait. Madame, en sa sainte garde. Ce 22* septembre devant Amiens.

Henry.

A Monsieur du Plessis.

1597, 22 septembre.

Monsieur dii Plessis, nous avons recouvert Ainiens, par la grâce de Djeu et l'assistance de tant de gens de bien qui m'y ont seryi. Il faut à présent recquvrer la Bretagne, et tourner de ce côté-là nos vœux, nos forces et tous nos moyens, ayec nos personnes et notre sang. Voilà mon désir, voilà ma délibération, et vou§ assure que ce sera ma résolution, si chacun my veut aider vertueusement, comme je suis assuré que vous ferez volontiers de votre côté ; car le pays se perd et ne peut être sauyé que par ce remède. Je remets le reste à la lettre que j'écris présentement au sieur de Schomberg : et prie Dieu, Monsieur du Plessis, qu'il vous tienne en sa sainte garde. Ecrit du camp devant Amiens, le 22" jour de septembre 1597.

Henry.

A Monsieur de Rosny.

Ii97, 26 septembre.

Mon ami, suivant ce que je vous ai ci-devant écrit, de pourvoir à ce qu'il fût baillé fonds au maître de ma chambre aux deniers pour les dépenses de ma maison durant le mois dernier et notre siège, je vous fais encore ce mot à même fin, ayant donné charge au sieur de Montglat, mon premier maître d'hôtel, de vous en solliciter ; car il m'a assuré que autrement, à faute de cela, ma marmite est prête de donner du nez à terre ' ; et cela me viendroit fort mal à propos. Gette-ci n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. D'Amiens, ce 26« septembre 1597.

Henry.

A Madame Catherine.

1597, 28 eeptembre.

Ma chère sœur, il faut que les déplaisirs talonnent toujours les contentemens. Vous pouvez penser quel je devois avoir du succès d'Amiens, et quel regret j'ai dans l'âme de voir le cours de ma bonne fortune arrêté par un débandement général de mon armée % qui, l'argent à la main, n'a su être empêché, tant la légèreté des François est grande ! Et l'exemple pernicieuse des grands a été suivie. Je ne me plains de personne, mais je me loue de peu. S'ils disent que je leur ai donné congé, me le devoient-ils demander*.

' Le Roi ne pourrait plus donner à dîner chez lui.

' C'étaient les volontaires de la noblesse qui partaient aussitôt la bataille livrée et leurs prouesses faites, laissant le Roi et la France se tirer d'affaire comme ils pourraient. Pour les avoir, il suffisait à Henri IV de leur écrire ces charmantes semonces dont nous avons cité plus d'une, mais pour les conserver à l'armée, après la bataille, le Roi n'avait aucun moyen,

' Au moins auraient-ils dû me le demander.

jr.97] LETTRES DE HENRI IV i73

J'avois jeudi au soir cinq mille gentilshommes; samedi à

midi je n'en ai pas cinq cents. De l'infanterie le débande-

ment est moindre, bien que tres-graud. Le conseil avoit été

bien tenu, les résolutions bien prises*, les sujets de bien

faire très-beaux, les soldats ennemis étonnés, leurs villes

effrayées; mais qui, ainsi que Dieu, peut faire quelque

chose de rien ? Pour avoir la connoissance de tout ce que

dessus plus que nul ^ et pour y être plus intéressé en

l'honneur et au profit que nul, j'en porte plus de regret. Je

monte à cheval et vais faire revue de mes restes, puis

prendre résolution de ce que j'aurai à faire; de quoi je

vous avertirai. Bonjour, ma chère sœur. Ceux qui n'ont

point été à Amiens doivent être bien honteux *. Jugez que

doivent être ceux qui m'y ont laissé. Je vous baise cent

mille fois. Ce 28* septembre.

Henry.

A Monsieur de Rosny.

1597, au commencement d'octobre.

Mon ami, puisque vous pensez continuellement à faire subsister mon armée sur pied , et à plusieurs autres miennes affaires en mon absence , il est bien raisonnable que j'aie quelque soin des vôtres lorsque vous êtes absent de moi. Cette lettre donc est pour vous dire que sur la mort de votre second frère*, que je ne doute point que vous n'ayez su par une autre voie, plusieurs me sont venus demander le gouvernement de Mantes, et votre jeune frère ' plus instamment que nul des autres ; mais à tous j'ai répondu que vous m'en aviez déjà écrit, et ne pouvois,

* D'assiéfrer DouUens ; or cette entreprise manqua. ^ Personne.

^ Allusion au comte de Soissons,

* Salomon de Béthune, mort le 29 septembre, à Beauvais. au retour du siéfre d'Amiens.

5 Philippe de Béthune.

me servant si utilement que vous faisiez, le donner à un autre, vous le désirant. Avisez donc à leur répondre de même, afin que nous ne soyons trouvés en diversité de parole; car je vous veux gratifier en tout ce que jepourrai. Adieu mon ami. Du camp devant Amiens.

Henry

A Gairielle d'Estrées.

1597, 22 octoTjro.

Mes chères amours, il faut dire vrai, nous nous aimons bien ; certes pour femme, il n'en est point de pareille à vous ; pour homme, nul ne m'égale à savoir bien aimer. Ma passion est toute telle que quand je commençois à vous aimer ; mon désir de vous revoir, encore plus violent qu'alors ; bref je vous chéris, adore et honore miraculeusement. Pour Dieu, que toute cette absence se passe comme elle a commencé et bien avancé ! Car dans dix jours j'espère mettre fin à ce mien exil. Préparez-vous, mon tout, de partir dimanche, et lundi être à Compiègne; si vous y pensez être ce jour, il m'arrivera bien des affaires, ou je m'y trouverai. Madame de Vau est ici; je ne l'ai \nie ni ne la verrai si ne me le commandez. Bonsoir, mon cœur, je vous baise un million de fois les mains. Ce 22« octobre. D'Amiens.

A Monsieur du Plessis.

Le 28 octobre, à Angers, le marquis de Saint-Phal, beau-frère du maréchal de Brissac, chercha querelle à M. du Plessis sur un motif futile, et au moment où M. du Plessis lui offrait de lui rendre raison, il le frappa à la tempe d'un bâton qu'il tenait caché et le jeta à terre, le laissant achever par ses gens, qui lui donnèrent en effet plusieurs coups d"épée. M. du Plessis, légèrement blessé, se releva, mit Tépée à la main et dis-

[ir.97l LETTRES DE HENRI IV 275

persa les assaBsins, A la nouvelle de cet odieux guet-à-pens, Henri IV écrivit à son grand serviteur :

Monsieur du Plessis, j'ai un extrême déplaisir de l'outrage que vous avez reçu, auquel je participe et comme Roi et comme votre ami. Comme le premier, je vous en ferai justice et me la ferai aussi*; si je ne portois que le second titre, vous n'en avez nul de qui l'épée fût plus prête à dégainer que la mienne, ni qui vous portât sa vie plus gaiment que moi. Tenez cela pour constant, qu'en effet je vous rendrai office de roi, de maître et d'ami : et sur cette vérité, je finis, priant Dieu vous tenir en sa garde. De Fontainebleau, ce 8« novembre.

Henry.

Je serai le 6^ du prochain à Blois, sans faillir, bien résolu d'apprendre les passe-pieds de Bretagne ^

A la Reine d'Angleterre.

159", 15 noyembre.

Madame, nos justes armes, assistées de la grâce de Dieu, ont enfin humilié notre ennemi, car il demande paix et déclare qu'il se mettra à la raison pour l'obtenir. Vous savez ce que je vous ai promis quand cela arriveroit; je sais aussi l'obligation que je vous ai, de laquelle je ne serai jamais méconnoissant ; davantage, Madame ma trèschère sœur, je connois qu'il est plus nécessaire que jamais pour notre conservation que nous soyons bien amis en toutes choses. C'est pourquoi j'envoie présentement devers

• Ce ne fut pas chose facile à Henri IV do faire justice de cet assassinat. La puissante l'amille du coupable fut plus forte que la justice ; elle annula son action et lit tramer Taifaire en longueur. Enfin, en 1599, M. de Saint-Phal fut mis à la Bastille pour la forme, et en sortit pour, en présence du Roi et de la Cour, faire ses excuses à M. du Plessis, ce dont il lui fut donné acte par écrit. M. de Saint-Phal fut aussi obligé de prendre des lettres de rémission, comme de guet-à-pens.

* Danse à trois temps et d'un mouvement très-rapide.

i76 LETTRES DE HENKI IV [1597]

VOUS le sieur de Maisse, mon conseiller d'Etat, en qui je me fie grandement pour sa probité et fidélité ; il vous dira la vérité de ce qui se passe et de mon intention ; et je vous prie lui confier la vôtre. Pour moi, je ne me lasserai jamais de combattre pour une si juste cause qui est la nôtre ; je suis né et élevé dedans les travaux et périls de la guerre : là aussi se cueille la gloire, vraie pâture de toute âme vraiment royale, comme la rose dedans les épines. Mais je me puis bien lasser des calamités et misères que mon peuple endure par icelle ; c'est ce qui peut m'émouvoir en cette occasion, avec vos bons conseils. Madame ; résolu toutefois de préférer notre commun bien à toute considération particulière, ainsi que vous dira le dit sieur de Maisse, auquel donc je vous prie ajouter pareille foi que à la personne même de

Votre bien humble frère et serviteur,

Henry.

Ce 13^ novembre, à Monceaux.

A mon compère le connétaile de France.

1597, 2.') novembre.

Mon compère, j'ai trouvé à mon arrivée ici ma maîtresse encore mal; toutefois depuis l'on y reconnoît quelque amendement. Je m'en retournerai demain sans faute par delà. Je vous prie de le dire à tous ceux qui y sont, et à Frontenac, que vendredi je veux courre ces loups au parc qu'il sait ; et qu'il y pourvoie, afin que nous y ayons du plaisir. A Dieu, mon compère. Ce mercredi, à deux heures après midi, 25« novembre, à Paris.

Henry.

[lo98, LETTRES DE HENRI IV 277

A Monsieur de Grillon.

I59S, 2S janvier.

Brave Grillon, ce seroit trop de n'avoir été au siège d'Amiens et faillir à celui de Nantes '. Le sieur de Pilles, qui a vu le premier, vous témoignera ce qui s'y est fait et comme je vous y ai désiré ; que si vous manquez au second, il n'y a plus d'amis. Quant à de mes nouvelles, ce seroit faire trop de tort à la suffisance du porteur ; si bien que je remettrai le surplus à lui, et finirai par vous assurer que l'occasion de vous témoigner que je vous aime ne se présentera jamais que je ne l'embrasse avec toute l'affection que vous sauriez désirer de moi. A Dieu, brave Grillon. Ce 28" janvier, à Paris.

Henry.

A mon compère le connétable de France.

I59«, 21 mars.

Henri IV se disposait à attaquer le duc de Mercœur qui, à l'aide des Espagnols, continuait à résister à l'autorité royale et à faire le souverain dans son gouvernement de Bretagne. Mais la province était lasse do l'anarchie, et les grandes villes manifestaient hautement leur volonté de se soumettre. Mercœur dut céder. Il envoya la duchesse, sa femme, audevant de Henri IV pour traiter de la paix qui fut signée, le 20 mars, à Angers. Le duc de Mercœur n'avait qu'une fille à laquelle revenait un immense héritage ; il sut obtenir de bonnes conditions en la proposant au Roi pour son fils César, qui, en effet, épousa mademoiselle de Mercœur en 1609. Le traité dAngers mettait fin à la Ligue et laissait l'Espagnol sans allié ni appui en France.

Mon compère, je vous envoie Le Mytaut et les articles du traité général que j'ai fait avec mon cousin le duc de Mercure. Il vous dira de mes nouvelles, et comme j'ai traité aussi du mariage de sa fille avec César, qui étoit si avan-

' Henri IV se préparait à pousser vivement la guerre en Bretagne contre le duc de Mercœur.

tageux pour lui, que le refuser c'eût été lui faire un extrême tort ; et je m'assure que raimant comme vous faites, si vous eussiez été près de moi, vous me l'eussiez conseillé, comme ont fait tous ceux qui y étoient. Vous savez que c'est le naturel [d'un père de procurer le bien de ses enfans ; vous l'êtes, et je m'assure que vous avouerez que je ne pouvois mieux faire pour lui, comme étant le plus grand mariage qui soit en mon royaume. Toutefois, les choses n'en sont tellement faites que je n'en puisse bien prendre votre avis, sur l'assurance que j'ai que vous me le baillerez comme vous le verrez pour le mieux pour le bien de cet Etat ; et, remettant le surplus à la suffisance de Mytaut, je ne vous en dirai davantage que pour vous prier le croire, et Dieu vous avoir, mon compère, en sa garde. Ce 21® mars, à Angers.

Henry.

Préambule de Védit de Nantes.

1598, IS avril.

Henry, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre : à tous présent et à venir, salut. Entre les grâces infinies qu'il a plu à Dieu nous départir, celle-ci est bien des plus insignes et remarquables, de nous avoir donné la vertu et la force de ne céder aux effroyables troubles, confusions et désordres, qui se trouvèrent à notre avènement à ce royaume, qui étoit divisé en tant de partis et de factions que la plus légitime en étoit quasi la moindre, et de nous être néanmoins tellement roidis contre cette tourmente, que nous l'ayons enfin surmontée, et touchions maintenant le port de salut et repos de cet Etat ; de quoi à lui seul en soit la gloire tout entière, et à nous la grâce et l'obligation qu'il se soit voulu servir de notre labeur pour parfaire ce bon œuvre, auquel il a été visible à tous si nous avons porté ce qui étoit non-seulement de notre devoir et

pouvoir, mais quelque chose de plus qui n'eût peut-être pas été en autre temps bien convenable à la dignité que nous tenons, que nous n'avons plus eu crainte d'y exposer, puisque nous y avons tant de fois et si librement exposé notre propre vie. Et en cette grande occurence de si grands et périlleux affaires ne se pouvant tous composer tout à la fois et en même temps, il nous a fallu tenir cet ordre d'entreprendre premièrement ceux qui ne se pouvoient terminer que par la force, et plutôt remettre et suspendre pour quelque temps les autres qui se pouvoient et dévoient traiter par la raison et la justice, comme les différends généraux d'entre nos bons sujets et les maux particuliers des plus saines parties de l'Etat, que nous estimions pouvoir bien plus aisément guérir après en avoir ôté la cause principale, qui étoit en la continuation de la guerre civile. En quoi nous étant, par la grâce de Dieu, bien et heureusement succédé, et les armes et hostilités étant du tout cessées en tout le dedans du royaume, nous espérons qu'il nous succédera ' aussi bien aux autres affaires qui restent à y composer, et que par ce moyen nous parviendrons à l'établissement d'une bonne paix et tranquille repos, qui a toujours été le but de tous nos vœux et intentions, et le prix que nous désirons de tant de peines et travaux auxquels nous avons passé ce cours de notre âge.

Entre les dits affaires auxquels il a fallu donner patience, et l'un des principaux, ont été les plaintes que nous avons reçues de plusieurs de nos provinces et villes catholiques, de ce que l'exercice de la religion catholique n'étoit pas universellement rétabli, comme il est porté par les édits ci-devant faits pour la pacification des troubles à l'occasion de la Religion ^ Gomme aussi les supplications et remon-

' Que nous aurons le même succès.

* Le culte catholique n'était pas encore rétabli dans le Béarn, à la Rochelle, àMontauban, à Nîmes, c'est-à-dire dans les principaux centres du calvinisme. Il n'est pas inutile de faire remarquer avec quelle finesse le Béarnais motive 1 edit de Nantes sur la nécessité d'assurer le rétablissement du culte catholique, de façon que les catholiques n'aient pas trop à se plaindre.

280 LETTRES DR 11 UN RI IV [iMS]

trances qui nous ont été faites par nos sujets de la Religion Prétendue Réformée, tant sur l'inexécution de ce qui leur est accordé par les dits édits, que sur ce qu'ils désireroient y être ajouté pour l'exercice de leur dite religion, la liberté de leur conscience et la sûreté de leurs personnes et fortunes, présumant avoir juste sujet d'en avoir nouvelles et plus grandes appréhensions, à cause de ces derniers troubles et mouvemens, dont le principal prétexte et fondement a été sur leur ruine.

A quoi pour ne nous charger de trop d'affaires tout à la fois, et aussi que la fureur des armes ne compatit point à l'établissement des lois, pour bonnes qu'elles puissent être, nous avons toujours différé de temps en temps de pourvoir ; mais maintenant qu'il plaît à Dieu commencer à nous faire jouir de quelqvie meilleur repos, nous avons estimé ne le pouvoir mieux employer qu'à vaquer à ce qui peut concerner la gloire de son saint nom et service, et à pourvoir qu'il puisse être adoré et prié par tous nos sujets ; et s'il ne lui a plu permettre que ce soit pour encore en une même forme de religion, que ce soit au moins d'une même intention et avec telle règle, qu'il n'y ait point pour cela de trouble ni de tumulte entre eux, et que nous et ce royaume puissions toujours mériter et conserver le titre glorieux de Très-Chrétien, qui a été par tant de mérites et dès si long temps acquis, et par même moyen ôter la cause du mal et trouble qui peut advenir sur le fait de la Religion, qui est toujours le plus glissant et pénétrant de tous les autres.

Pour cette occasion, ayant reconnu cet affaire de trèsgrande importance et digne de très-bonne considération, après avoir repris les cahiers des plaintes de nos sujets catholiques, ayant aussi permis à nos dits sujets de la dite Religion Prétendue Réformée de s'assembler par députés pour dresser les leurs et mettre ensemble toutes leurs dites remontrances, et sur ce fait conféré avec eux par diverses fois et revu les édits précédens, nous avons jugé néces-

jlS'JSl LETTRES DE HENRI IV 281

saire de donner maintenant sur le tout à tous nos dits sujets une loi générale, claire, nette et absolue, par laquelle ils soient réglés sur tous les différends qui sont ci-devant sur ce survenus entre eux et y pourront encore survenir ci-après, et dont les uns et les autres aient sujet de se contenter, selon que la qualité du temps le peut porter, n'étant pour notre regard entré en cette délibération que pour le seul zèle que nous avons au service de Dieu, et qu'il se puisse dorénavant faire et rendre par tous nos dits sujets, et établir entre eux une bonne et perdurable paix. Sur quoi, nous implorons et attendons de sa divine bonté la même protection et faveur qu'il a toujours visiblement départie à ce royaume depuis sa naissance et pendant tout ce long âge qu'il a atteint, et qu'elle fasse la grâce à nos dits sujets de bien comprendre qu'en l'observation de cette notre ordonnance consiste, après ce qui est de leur devoir envers Dieu et envers nous, le principal fondement de leur union, concorde, tranquillité et repos, et du rétablissement de tout cet Etat en sa première splendeur, opulence et force, comme de notre part nous promettons de la faire exactement observer, sans souffrir qu'il y soit aucunement contrevenu.

Pour ces causes, ayant avec l'avis des princes de notre sang, autres princes et officiers de la Couronne, et autres grands et notables personnages de notre conseil d'Etat près de nous, bien et diligemment pesé et considéré tout cet affaire, avons, par cet édit perpétuel et irrévocable, dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons :

Suivent les 92 articles de ledit, qui accordait la liberté de conscience et la liberté du culte aux Protestants, et de plus leur donnait certains priviléf^es politiques et militaires dont ils ne surent pas user avec la sagesse que leur recommandait Henri IV, et dont il fallut que le cardinal de Richelieu les dépouillât à la paix d'Alais (1629).

A Gairielle d'Estrées.

1598, 8 mal.

Mon vrai cœur, La Varenne vient d'arriver, qui m'a apporté de vos lettres, par où vous me mandez que vous m'aimez mille fois plus que moi à vous : vous en avez menti, et le vous soutiendrai avec les armes que vous avez hoisies. Soudain que j'ai eu résolu ce que je deviendrai, je vous ai dépêché ce courrier pour vous dire que jeudi, pour le plus tard, je partirai de Rennes pour nous acheminer vers la grande cité, et serai lundi dix-huitième à La Flèche. Mesurez votre voyage à vous y trouver ce jour là. Je suis bien marri que vous n'êtes pas venue à Rennes, car aujourd'hui Mesdames de Laval et de Thorigny y sont venues. Demain je les verrai, et vous en manderai des nouvelles. Envoyez par ce courrier les lettres du gouvernement de notre fils *, afin que je les fasse vérifier à la cour de parlement ^ Mon menon, je ne vous verrai de dix jours ; c'est pour mourir. Je ne vous mande point mon déplaisir, vous seriez trop glorieuse. Jamais je ne vous aimai tant que je fais ; c'est vous en dire trop. Je vous donne le bonsoir et des baisers par millions. Ce huitième mai, de Fontaine.

Alt pajic Clément VIIL

1S9S, U mai.

Henri IV venait de signer la paix avec TEspagne, le 2 mai ; il avait donné l'édit de Nantes aux Huguenots, le 15 avril, et obtenu la soumission du duc de Mercœur, le 20 mars. La guerre étrangère, les guerres de religion et la Ligue étaient enfin terminées; l'œuvre de pacification était accomplie, et la France encore une fois sauvée de la ruine. Par la paix de Vervins, Philippe II rendait Calais, DouUens, Blavel (aujourd'hui Port-Louis), et se soumettait ù la • precédencc » du roi de France, c'est-

' César, auquel Mercœur avait cédé le gouvernement de Bretagne. '-' De Rennes.

[lo98] LETTRES DE HENRI IV 283

à-dire qu'il consentait à ce que partout, dans le traité, on nommât le roi de France avant le roi d'Espagne, — La cour de Rome, alors très-bienveillante pour Henri IV, avait aidé de toute son influence les négociateurs français; aussi, le Roi reconnaissant écrivit-il au Pape la lettre suivante:

Très Saint Père, puisque Dieu nous a donné la paix, par le moyen de Votre Sainteté, il est bien raisonnable qu'après en avoir loué sa divine majesté, comme j'ai fait de tout mon cœur, je ne diffère davantage d'en remercier Votre Sainteté, et me conjouir avec elle de la gloire que ce bon œuvre ajoutera aux précédentes de son heureux pontificat, qui ne rendra la mémoire de son saint nom moins recommandable à la postérité que ses vertueuses et saintes actions nous obligent tous à l'honorer, servir et aimer. Je supplie donc Votre Sainteté trouver bon que mon ambassadeur s'acquitte de ce devoir envers Votre Sainteté pour errhes ^ de ma gratitude, et attendant que j'y satisfasse publiquement, comme je ferai avec la grâce de Dieu, quand il sera permis de manifester le traité qui s'en est ensuivi, qui est dû après Dieu à Votre Sainteté, à la prudence de son très-fidèle et affectionné légat ^, mon cher cousin et ami, et à la diligence du Père général de l'ordre de Saint- François ^. Très Saint Père, c'est un témoignage que nous devons tous ensemble à leur vertu et mérite, mais auquel je reconnois être en mon particulier plus attenu que nul autre, pour la bienveillance qu'ils ont fait paroitre me porter et au bien de mon Etat, en tout ce qui s'est passé. Et comme je sais qu'ils l'ont fait principalement par le commandement de Votre Sainteté, je lui en rends grâces trèshumbles et la supplie aussi avoir agréable que je la requière faire savoir et connoitre à tout le monde le gré que Votre Sainteté leur en sait et le contentement qui lui en demeure* ; et je participerai à la reconnoissance et grati-

' Forme ancienne de arrhes, gage.

* Le cardinal Alexandre de ^lédicis.

^ Le Père Calatagirone.

* Henri IV tient à compléter sa victoire sur l'Espagne, en montrant que la cour de Rome a cessé d'être dominée par l'Espagne.

284 LETTRES DE HENRI IV [loOS]

ficatiou ' que Votre Sainteté leur départira, non moins que à l'obligation quïls lui en auront, comme dira plus amplement à Votre dite Sainteté le duc de Piney, mon ambassadeur.

De Votre Sainteté,

Le très dévot et affectionné fils,

Henry.

A Gabrielle d'Estrées.

\b9*, 14 mai.

Mes chers amours, le pouvoir de mon fils - a été vérifié avec un extrême applaudissement. Un conseiller qui en a été le rapporteur a triomphé, comme aussi l'avocat ^ qui a déclamé en sa faveur. Je vous en dirai des particularités qui ne vous déplairont pas. Guichart est venu qui m'a apporté des nouvelles de mes ouvrages, tant charnels que de pierre. Tout s'y porte bien, Dieu merci. Il faut que je vous die que jamais roi n'eut les cœurs des Bretons comme moi, et vous assure que je les laisserai bien acquis au capitaine Vendôme. M. de Sourdeac vous a mené une très-belle hacquenée * et m'en donne une qui sera aussi pour vous. Je m'en vais dire adieu à ces dames, car il me faut partir demain grand matin. Quelle joie de penser vous voir dans trois jours, et, mon menon, que je chérirai vous. L'on me veut faire peur du chemin que je trouverai d'ici à Laval ; mais ils sont bien trompés, car pour aller à vous, je ne cours pas, je vole. Vous n'aurez plus de moi qu'une lettre ; bon jour, mon tout. Je baise vous un million de fois. Ce 14* mai, de Rennes.

Henry.

' Action d'être agréable, récompense.

- César, auquel le Roi donnait le gouvernement de Bretagne. Le pelil duc de Vendôme avait alors quatre ans.

' L avocat général.

"* Cheval ou jument docile, marchant l'amble.

[ir.98] LETTRES DE HENRI IV 28o

A la, même.

1598, 21 mai.

Ces vers vous représenteront mieux ma condition et plus agréablement que ne feroit la prose. Je les ai dictés, non arrangés '. Nous primes arsoir force connils * au parc, avec beaucoup de plaisir. Je m'en vais aux promenoirs voir les lieux qui seront dignes de vous y souhaiter, je dis spécialement, car généralement je vous souhaite partout où le devoir et le destin me mènent. Soyez de retour demain, je vous supplie, et croyez que je mangerai plus volontiers des connils que vous rapporterez de Bene que de ceux de ce lieu. Faites mes recommandations à votre tante. Aimez votre sujet, qui n'adorera jamais que vous, je vous le jure, mes chères amours. Je reçus votre lettre arsoir, et attends Sauveterre en bonne dévotion. Bonjour, mon tout. Tenant vos promesses, vous êtes la plus heureuse femme du monde. Je baise vos beaux yeux un million de fois. Ce 21® mai.

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