‹ Lettres intimesChapitre 13 sur 19 · S, vers le milieu d'octobre · texte numérisé non relu

S, vers le milieu d'octobre

Madame, nous avons été ces jours passés en une ex-

' Les présidiaux étaient des tribunaux intermédiaires entre les bailliages et les parlements.

trême peine de la maladie du Roi, non tant pour y voir, Dieu merci, nul péril, que parce que ceux qui comme moi ne désirent salut qu'en sa vie, ne lui sauroient voir nulle incommodité, que l'appréhension qu'elle augmente ne leur fasse souhaiter la fin de la leur. Nous sommes. Dieu merci, hors de ces inquiétudes, ayant depuis cinq ou six jours recouvert son entière santé. Je n'ai point manqué à lui représenter le déplaisir que vous et monsieur votre fils en aviez ressenti; ce qu'il a cru bien facilement, ayant tout sujet d'être assuré de l'entière aff"ection de l'un et de l'autre, que je vous puis bien assurer, Madame, sans flatterie ni rougir, personne de vos qualités [n'être] en son roj'^aume de qui ait pareille satisfaction. Il sera bien aise que monsieur votre fils, après sa diète, le vienne trouver, et qu'il soit auprès de lui le plus souvent que sa santé et ses affaires le lui pourront permettre. Quant à moi. Madame, je vous jure que je ne désire rien avec pareille passion que de pouvoir témoigner l'extrême affection que j'ai à votre très-humble service, par laquelle j'ai été conviée d'oser vous parler, avec peut-être trop de franchise, en ce que je croyois y être important. Mais je vous supplie, Madame, croyez que tout ce qui vous sera agréable m'apportera toujours du contentement, et que je n'aurai jamais autres lois que celles de vos commandemens, que je vous supplie me départir, et me permettre, après vous avoir baisé les mains en toute humilité, que je vous assure que je serai toute ma vie, Madame, votre très-humble et très-affectionnée servante,

G. d'Estrées.

Au connétable de Montmorency.

1S98, 16 octobre.

Mon compère, j'ai été très-aise de voir le sieur de Saint- Geniès de votre part, tant pour ce qu'il m'a apporté de vos

lettres et dit de vos nouvelles, que pour ce qu'il vous dira des miennes. Je commence à me bien porter, Dieu merci, la fièvre m'ayant quitté de hier matin seulement, mais plj^ m'a laissé si foible et avec un tel dégoûtement, que je ne m'en puis encore ravoir, et la nuit passée je l'ai eue avec tant d'inquiétude que je n'ai pu fermer l'œil. Tenez-vous prêt pour me venir trouver dans trois jours, que j'enverrai Frontenac ou quelque autre des miens pour vous quérir; mais avec deux ou trois gentilshommes en plus, afin que vous me puissiez réjouir et moi vous. Si vous voulez amener vos chiens pour chevreuil, il y a ici auprès un plus beau courre du monde. Croyez que la maîtresse de céans ■ vous verra de bon œil, comme aussi ferai-je, qui sur ce prie Dieu vous avoir, mon compère, en sa garde. Ce vendredi 16« octobre, à Monceaux.

Henry.

A Gairielle d'Bsirées.

1598, 29 octobre.

J'ai pris le cerf en une heure avec tout le plaisir du monde, et suis arrivé en ce lieu à quatre heures. Je suis descendu à mon petit logis, où il fait admirablement beau; mes enfans m'y sont venus trouver, ou pour mieux dire, l'on les y a apportés. Ma fille amende fort ^ et se fait belle, mais mon fils sera plus beau que son aîné. Vous me conjurez, mes chères amours, d'emporter autant d'amour que je vous en laisse. Ah ! que vous m'avez fait plaisir, car j'en ai tant, que croyant avoir tout emporté, je craignois qu'il ne vous en fût point demeuré. Je m'en vais las entretenir

1 Gabrielle, à qui 'e Roi avait donné le château de Monceaux. Ce château avait été agrandi et emLelli par Catherine de Médicis ; Henri IV chargea Jacques de Brosses d'en faire une habitation toute royale et le donna à Gabrielle ; il était situé près de Mcaux, dans la Brie, et il est inutile d'ajouter qu'il est actuellement détruit.

* Se porte beaucoup mieux.

296 LETTRES DE HENRI IV [t598]

Morphée ; mais s'il me représente autre songe que de vous, je fuirai à tout jamais sa compagnie. Bonsoir pour moi, bonjour pour vous, ma chère maîtresse, je vous baise un million de fois vos beaux veux. Ce 29* octobre.

A Monsieur de Sillery.

1598, octobre.

Monsieur de Sillery, vous savez comme il y a déjà longtemps que je vous ai parlé du voyage que je veux que vous alliez faire pour mon service à Rome, tant pour mon démariage * que autres choses qui m'importent. C'est pourquoi je vous fais ce mot de ma main*, pour vous prier de vous tenir prêt pour partir, aussitôt que le sieur Langlois, ci-devant prévôt des marchands de ma ville de Paris, sera de retour d'Usson ', où je l'envoie quérir la procuration nécessaire pour cet efTet; ayant commandé à M. de Villeroy de vous communiquer de cet affaire et aviser avec vous comme vous aurez à traiter de cela et avec qui, pour en venir à bout. Car vous ne doutez nullement que maintenant qu'il a plu à Dieu nous donner une bonne paix en mon royaume, je ne doive affectionner cela plus que chose du monde, pour avoir ce contentement de me voir l'esprit en repos de ce côté-là, et des héritiers, et à mon peuple des princes sous lesquels ils puissent vivre en quelque repos, et leur conserver celui que je leur ai procuré. Sur ce. Dieu vous ait, M. de Sillery, en sa sainte garde,

Henry.

' Il s'agit de casser son mariage avec Marguerite et d'épouser Gabrielle d'Estrées.

'Le Roi n'écrit pas toujours lui-même. Quelquefois ses secrétaires écrivent sous sa dictée ; plus souvent, ils rédigent les lettres d'après ses indications.

' Où résidait la reine Marguerite,

[i:i90] LETTRES DE HENRI IV 297

A mon compère le Connétable de France.

I59S, 1" noTembro.

Mon compère, j'ai été infiniment aise d'entendre de vos nouvelles par le sieur de Saint-Geniès. Il vous dira des miennes, qui sont à présent beaucoup meilleures qu'elles n'ont été; étant à présent du tout hors de fièvre, Dieu merci. Mais je ne veux ouïr parler d'aucunes affaires; cela est cause que j'ai commandé à tous ceux qui sont ici de s'en retourner à Paris et de ne venir de huit jours; d'autant qu'ils ne se peuvent empêcher de me parler de leurs affaires, et cela me met en mauvaise humeur. C'est pourquoi, pour me réjouir, je vous prie au plus tôt de me venir trouver, et amener avec vous peu de train, afin qu'étant ici ensemble nous nous puissions tous deux réjouir, ainsi que j'ai commandé au sieur de Saint-Geniès de vous faire entendre de ma part. A Dieu, mon compère. Ce premier de novembre, jour de Toussaint, à Monceaux.

Henry.

A Monsieur de Casaubon,

Professeur es lettres Immaines '.

1599, 3 janvier.

Monsieur de Casaubon, ayant délibéré de remettre sus l'Université de Paris et d'y attirer pour cet effet le plus de savans personnages qu'il me sera possible, sachant le

^ Isaac Casaubon, un des plus grands hellénistes de son temps, était né à Genève, en 1559, d'un père français, ministre protestant réfugié dans cette ville. En 1596, par suite de querelles domestiques avec Henri Estienne, son beau-père, il quitta Genève et se rendit à Montpellier, où il professait le grec à l'université, lorsque Henri IV l'appela à Paris. En 1603, il devint garde de la bibliothèque du Roi ; à la mort du Roi, il se retira à Londres, où il mourut en 1614.

' Relever.

bruit qiie vous avez d'être aujourd'hui des x)remiers de ce nombre, je me suis résolu de me servir de vous pour la profession * des bonnes lettres en la dite université, et vous ai, à cette fin, ordonné tel appointement, que je m'assure que vous vous en contenterez. Partant vous ne fauldrez, incontinent la présente reçue, de vous préparer à vous acheminer par deçà, pour vous y rendre le plus tôt que vous le pourrez commodément faire ; et afin que l'obligation que vous avez d'enseigner en ma ville de Montpellier ne vous puisse retenir ou retarder, j'écris présentement aux Consuls d'icelle qu'ils aient à vous en tenir quitte et déchargé, et à vous assister de ce qu'ils pourront en votre voyage, pour les frais duquel j'ai donné l'ordre que vous entendrez par les lettres du sieur de Calignon, conseiller en mon conseil d'Etat, sur lequel m'en remettant, je ne vous en dirai point ici davantage. Sur ce, etc.

Au Pajje.

1599, vers le 20 janvier.

Très-Saint Père, j'écrirai cette lettre à Votre Sainteté, non seulement de ma propre main, mais aussi du meilleur et plus profond de mon cœur, pour lui recommander un fait particulier qui lui sera recommandé par le sieur de Sillery ^ qui importe plus à ma personne et à mon Etat que autre qui [se] soit offert depuis qu'il a plu à Votre Sainteté me recevoir en sa bonne grâce et me donner sa sainte bénédiction ; suppliant Votre Sainteté le plus affectueusement qu'il m'est possible, de m'octrojer la grâce que je lui demande '.

* L'enseignement, le professorat.

* M. de billery, conseiller d"Etat, l'un des négociateurs de la paix de Vervins, remplaçait à Rome, comme ambassadeur, le duc de Piney- Luxembourg.

' Il sagit du démariage avec Marguerite de Valois et du mariage avec Gabrielle. J'ai entendu si souvent demander pourquoi Henri IV n'aurait pas épousé Gabrielle. qu'il est utile de donner les raisons de ceux qui s'opposaient résolument à ce mariage. Outre la mésalLance et la vie plus

Je ne restimerai pas moins que si Elle me donnoit derechef la vie et à mon royaume aussi, tant j'ai besoin avec mes sujets d'être consolé d'icelle. Je promets aussi à Votre Sainteté d'en user de façon que Dieu en sera glorifié à l'accroissement de son église très-sainte, et que Votre Sainteté acquerra sur moi et les miens une si étroite obligation, que je bénirai à jamais son saint nom et chérirai éternellement ceux qu'Elle aime aussi soigneusement que ceux qui me touchent de plus près, ainsi que lui dira le dit sieur de SlUery en lui présentant cette lettre, que je finirai, Très- Saint Père, par mon accoutumée prière à Dieu pour la prospérité de Votre Sainteté.

Votre dévot fils, Henry.

Les paroles que le Roi a tenues à Messieurs de la cour de Parlement.

1599, 7 février.

Lorsque Henri IV publia Fédit de Nantes, au commencement de 1599, les idées de tolérance et de liberté religieuse qu'il content, soulevèrent une violente opposition dans le Clergé, TUniversité et le Parlement, qui refusa, malgré plusieurs • jussions » d'enregistrer l'édit. Résolu à vaincre cette résistance, Henri IV donna l'ordre au Parlement de venir « eu sa chambre au Louvre, > entendre sa volonté, et lui dit :

Devant que vous parler de ce pour quoi je vous ai mandés, je vous veux dire une histoire que je viens de ramentevoir au maréchal de la Châtre. Incontinent après la Saint-Barthélémy, quatre qui jouions aux dés sur une

que légère de Gabrielle, avant et même après le commencement de ses relations avec le Roi, il y avait la question des enfants. Henri IV avait de Gabrielle deux fils naturels, légitimés il est vrai, mais toujours bâtards ; les enfants nés après le mariage, c'est-à-dire les cadets, auraient donc eu le pas comme légitimes sur les aînés; et si les aînés, s'appuyant sur la légitimation, revendiquaient leurs droits ou leurs prétentions au trône, quels désordres pouvaient résulter d'une pareille situation?

table, y vîmes paroître des gouttes de sang, et, voyant qu'après les avoir essuyées par deux fois, elles revenoient pour la troisième, je dis que je ne jouois plus, que c'étoit un mauvais augure contre ceux qui Tavoient répandu. M. de Guise ' étoit de la troupe.

Ce propos fini, le Moi leur dit :

Vous me voyez en mon cabinet, où je viens parler à vous, non point en habit royal ou avec l'épée et la cape, comme mes prédécesseurs, ni comme un prince qui vient parler aux ambassadeurs étrangers, mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enfans. Ce que je veux dire, c'est que je vous prie vérifier l'édit que j'ai accordé à ceux de la Religion. Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix ; je l'ai faite au dehors, je la veux faire au-dedans de mon royaume. Vous me devez obéir, quand il n'y auroit considération que de ma qualité, et obligation que m'ont mes sujets, et particulièrement vous de mon Parlement. J'ai remis les uns en leurs maisons, dont ils étoient bannis, les autres en la foi qu'ils n'avoient plus. Si l'obéissance étoit due à mes prédécesseurs, il m'est dû autant ou plus de dévotion, parce que j'ai rétabli l'Etat, Dieu m'ayant choisi pour me mettre au royaume, qui est mien par héritage et acquisition *. Les gens de mon Parlement ne seroient en leurs sièges sans moi. Je ne me veux vanter, mais je veux bien dire que je n'ai exemple à invoquer que de moi-même. Je sais bien qu'on fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs factieux, mais je donnerai bien ordre contre ceux-là, et ne m'en attendrai à vous. C'est le chemin

' Le Roi rappelle ainsi au Parlement que M. de Guise, qui a massacré les Huguenots, a été assassiné à son tour par les ordres du Roi, et que le sang appelle le sang.

* Voilà bien l'idée exprimée plus tard par Voltaire au début de la Henriade :

Je chante ce héros qui régna sur la France,

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

que l'on prit pour faire des barricades et venir par degrés à l'assassinat du feu roi. Je me garderai bien de tout cela ; je couperai la racine à toutes factions et à toutes les prédications séditieuses, faisant accourcir ' tous ceux qui les suscitent. J'ai sauté sur des murailles de villes, je sauterai bien sur des barricades. Ne m'alléguez point la religion catholique; je l'aime plus que vous, je suis plus catholique que vous ; je suis fils aîné de l'Eglise, nul de vous ne l'est, ni ne le peut être. Vous vous abusez si vous pensez être bien avec le Pape; j'y suis mieux que vous. Quand je l'entreprendrai, je vous ferai tous déclarer hérétiques, pour ne me vouloir pas obéir. J'ai plus d'intelligences que vous ; vous avez beau faire, je saurai ce que chacun de vous dira. Je sais tout ce qu'il y a en vos maisons, je sais tout ce que vous faites ^ tout ce que vous dites : j'ai un petit démon qui me le révèle. Ceux qui ne désirent que mon édit passe me veulent la guerre : je la déclarerai demain à ceux de la Religion, mais je ne la leur ferai pas ; vous irez tous, avec vos robes, et ressemblerez la procession des Capucins *, qui portoient le mousquet sur leurs habits. Il vous feroit beau voir. Quand vous ne voudrez passer l'édit, vous me ferez aller au Parlement. Vous serez ingrats, quand vous m'auriez créé cette envie *.

J'appelle à témoin ceux de mon conseil qui ont trouvé l'édit bon et nécessaire pour le bien de mes affaires : M. le Connétable, MM. de Bellièvre, de Sancy, de Sillery et de Villeroy. Je l'ai fait par leur avis, et des ducs et pairs de mon royaume. Il n'y en a pas un qui osât se dire protecteur de la religion catholique, ni qui osât nier qu'il ne

1 Raccourcir. C'est encore l'expression populaire employée aujourd'hui comme synonyme de couper la tête.

« Henri IV avait une police vigilante et très-bien faite qui, comme toujours, exaspérait ceux qu'elle surveillait à bon escient.

3 Fameuse et ridicule manifestation du temps de la Ligue, dans laquelle bon nombre de manifestants se tuèrent entre eux par maladresse.

* Le sens de ce passage obscur est : Vous seriez iingrats si en me forçant d'aller au Parlement pour faire enregistrer l'édit en lit de justice, vous souleviez contre moi l'envie, la haine populaire.

m'ait donné cet avis. Je suis protecteur de la religion, je dissiperai bien les bruits que l'on veut faire. L'on s'est plaint à Paris que je voulois faire des levées de Suisses, ou autres amas de troupes. Si je le faisois, il en faudroit bien juger, et seroit pour un bon effet, par la raison de mes déportemens* passés; témoin ce que j'ai fait pour la reconquête d'Amiens, où j'ai employé l'argent des dits édits, que vous n'eussiez passés si je ne fusse allé au Parlement. La nécessité m'a fait faire ces édits pour la même nécessité que j'ai fait celui-ci. J'ai autrefois fait le soldat; on en a parlé, et n'en ai pas fait semblant. Je suis roi maintenant et parle en roi. Je veux être obéi. A la vérité les gens de justice sont mon bras droit, mais si la gangrène se met au bras droit, il faut que le gaucbe le coupe. Quand mes régimens ne me servent pas, je les casse. Que gagnerez-vous quand vous ne me vérifierez mon dit édit ? Aussi bien sera-tril passé ^ Les prédicateurs ont beau crier, comme a fait le frère de M. de Sillery *, à qui je veux parler en cette compagnie.

Sur ce ayant ajipcU Monsieur de Sillery, lui dit :

Je vOlis avois bien averti qu'oii m'avoit fait plaintes dé votre frère, et vous avois commandé de l'admonester que fût sage. J'avois cru au commencement que ce n'étoit rien, de ce que l'on disoit qii'il avoit prêcbé contre l'édit, parce qu'il ne s'en troiivoit point de preuve ; mais il est bien vrai pourtant ; et enfin il prêcha à Saint-André, oîi mon procureur-général l'a ouï prêcher séditieusement contré ledit édit. Cela m'a été révélé comme il falloit. On le veut excuser, qu'il est emporté du zèle et sans dessein. Mais soit par occasion ou autrement, c'est toutefois mal, et le zèle inconsidéré mérite punition.

• De ma conduite passée.

* Si le Parlement n'enregistre pas de bou gré l'édit, le Roi, en lit de justice, le fera enregistrer de force.

5 Le frère de M. de Sillery était capucin: il figurait parmi les prédicateurs séditieux, et sa famille lut obligée de l'envoyer en Italie, ne pou^ vant le faire taire.

Cette plainte finie, Sa Majesté se retourna vers les gens de son Parlement et leur dit :

Il n'y en a pas un d'entre vous qui ne me trouve bon, quand il a affaire de moi, et n'y en a pas uii qui n'en ait affaire une fois l'an ; et toutefois, à moi qui vous suis si bon, vous m'êtes si mauvais ! Si les autres Parlemens, pour ne m'avoir assisté à ma volonté, ont été cause que ceux de la Religion ont demandé choses nouvelles, je ne veux pas que soyez cause d'autres nouveautés par un refus. L'an mil cinq cent quatre-vingt quinze, quand je vous envoyai une déclaration sur l'édit de l'an soixante et seize, pour la provision des officiers, j'avois promis que je iie pourvoirois à aucun des états de mon Parlement; depuis, le temps a changé. Toutefois j'aurai une assurance de ceux que je mettrai aux charges, qu'ils se gouverneront comme ils doivent. Ne parlons point tant de la religion catholique, ni tous les grands criards catholiques et ecclésiastiques ! Que je leur donne à l'un deux mille livres de bénéfices, à l'autre une rente, ils ne diront plus mot. Je juge de même contre tous les autres qui voudront parler. Il y a des méchans, qui montrent haïr le péché, mais c'est pour crainte de peine ; au lieu que les bons le haïssent pour l'amour de la vertu. J'ai autrefois appris deux vers latins :

Oderunt peccare boni, virtutis amore ; Oderunt peccare mali, formidine pœuœ.

Il y a plus de vingt ans que je ne les ai redits qu'à cette heure. Pour Dieu! que je connoisse ceux de vous qui haïssent le péché pour l'amour de la vertu, afin de châtier ceux qui le haïssent pour crainte de la peine ; et après cela me remerciront du châtiment comme un fils fait son père. Je n'avois pensé à vous mander que hier fort tard. Considérez que l'édit dont je vous parle, c'est l'édit du feii roi. li est aussi le mien, car il a été fait avec moi. Aujourd'hui que je le confirme, je ne trouve pas bon d'avoir une chose en dessein et écrire une autre ; et si d'autres l'ont fait, je ne

304 LETTRES DE HENRI IV [l399]

le veux faire. La dernière parole que vous aurez de moi, est que vous suiviez l'exemple de M. du Maine. L'on l'a voulu inciter de faire des menées contre ma volonté ; il a répondu qu'il m'étoit trop obligé et tous mes sujets aussi, entre, lesquels il seroit toujours de ceux qui exposeroient leur vie pour me complaire, parce que j'ai rétabli la France malgré ceux qui l'ont voulu remuer, au lieu que par le passé il a fait tous ses efforts pour renverser l'Etat ; et le cbef de la Ligue a parlé ainsi comme parleront tous ceux que j'ai remis en foi '. Ceux d'états que j'ai remis en leurs maisons, que doivent-ils faire au prix? Donnez à mes prières ce que n'auriez voulu donner à mes menaces ; vous n'en aurez point de moi. Faites ce que je vous commande au plus tôt, dont je vous prie. Vous ne le ferez seulement pour moi, mais aussi pour vous et pour le bien de la paix *.

Lettre de Madame Catherine, sœur du Roi,

Sur la mort de Gahrielle d'Eslrées.

1599, vers le 12 avril.

Mon cher Roi, je sais qu'à l'extrême ennui que vous avez, les paroles ne peuvent y apporter du remède ; voilà pourquoi je n'en emploierai que pour vous assurer que je le ressens aussi vivement que l'affection extrême que je vous porte, et la perte que j'ai faite d'une si parfaite amie m'y oblige. J'eusse bien désiré d'être auprès de vous * pour vous rendre en cette affliction le très-humble service que je vous dois. Croyez, mon cher Roi, que j'aimerai toujours et servirai de mère à mes neveux et nièce, et vous supplie

' Que j'ai ramenés au devoir, à la loyauté.

" Le discours du Roi eut plein succès ; le parlement de Paris enregistra l'édit le 25 février. Mais ce n'était pas encore partie gagnée ; enverra plus loin qu'il fallut encore vaincre la résistance de quelques parlements de province « qui avoient de l'espagnol dans le ventre. »

' Madame Catherine était mariée au duc de Bar depuis le 30 janvier 1599.

très-humblement vous ressouvenir que vous m'avez promis ma nièce. S'il vous plaît de me la donner, j'y apporterai la même amitié et soin que si c'étoit ma propre fille. Monsieur mon mari vous témoigne son regret par celui qu'il vous envoie. Plut à Dieu, mon Roi, pouvoir alléger votre douleur par la perte de quelques années, le souhaiterois de toute mon affection : et sur cette vérité, je vous baise mille fois, mon cher et brave Roi.

Réponse du Roi.

1599, I') avril.

Ma chère sœur, j 'ai reçu à beaucoup de consolation votre visite*; j'en ai bien besoin, car mon affliction est aussi incomparable comme l'étoit le sujet qui me la donne : les regrets et les plaintes m'accompagneront jusques au tombeau. Cependant puisque Dieu m'a fait naître pour ce royaume et non pour moi, tous mes sens et mes soins ne seront plus employés qu'à l'avancement et conservation d'icelui. La racine de mon amour est morte, elle ne rejettera * plus ; mais celle de mon amitié sera toujours verte pour vous, ma chère sœur, que je baise un million de fois. Ce 15e avril 1599, à Fontainebleau.

A mon cousin le duc de Biron,

Maréchal de France-, gouverneiir et mon lieutenant-g€n&al en mes pays et duché de Bourqogtie.

1599, 10 juin.

Mon Cousin, depuis peu de jours, je suis averti que l'on a fait courir un bruit aussi peu véritable qu'il est éloigné

' C'est-à-dire l'envoyé du duc de Bar. porteur de la lettre de Madame Catherine.

* Elle ne donnera plus de rejetons.

306 LETTRES DE HENRI IV [la99]

(le toute humanité, aucuns présupposant que par mon commandement l'on faisoit prendre et tuer quantité d'enfans, pour en tirer du sang et faire servir à quelque indisposition que l'on présuppose être en mon neveu le prince de Gondé. Aussitôt que j'en ai eu la nouvelle, désireux d'en prouver la fausseté et réprouver un si cruel dessein, j'ai mandé à mon procureur-général, comme aussi au prévôt des marchands de ma ville de Paris, que chacun d'eux fit tout devoir possible de reconnoitre les auteurs de tels bruits pour les faire châtier selon leur démérite. Ils ont mis peine d'apprendre l'origine d'un tel bruit ; mais ils l'ont trouvé aussitôt éteint et étouffé, comme sinistrement il étoit né, ne s'étant trouvé personne plaintif de la perte d'aucun enfant, non-seulement es ville et faubourgs, mais aussi aux villages circonvoisins. Tout ce que l'on a pu enfin tirer de lumière et éclaircissement de la cause de ce bruit est, comme Ion estime, qu'un certain grec, distillateur', fréquentant la maison du sieur marquis de Pisani, qui a la conduite et gouvernement de mon dit neveu, a recherché quelquefois des barbiers et chirurgiens de Paris pour lui recouvrer du sang humain, pour s'en servir, comme il dit, à quelques distillations èsquelles il est expert, ce qu'étant entendu de quelques ignorans, ou aucunement mal affectionnés, par équivoque ont inventé et mis en avant le bruit prédit. J'en fais continuer Tinformation et poursuivre la recherche des personnes tant ignorantes ou malicieuses, afin que leur punition fasse connoitre la vérité de leur imposture, laquelle, je me doute, pourra parvenir jusques à votre gouvernement ou ailleurs, et donner, si elle étoit négligée, quelque mauvaise impression à mes sujets. C'est le sujet qui me fait vous écrire la présente, afin que soigneusement et fort exactement vous fassiez prendre garde que cette mauvaise nouvelle ne prenne cours fti pied pn l'esprit de nos dits sujets: faisant entendre, si besoin est, ce que

' Espèce (le chimiste.

VOUS en apprenez par la présente, et incontinent punir et châtier ceux que vous saurez la mettre en avant, sans exception ni acceptation de personnes. M'assurant que vous ny ferez faute, je prierai Dieu qu'il vous ait, mon Cousin, en sa sainte garde. Ecrit au bois Malesherbes *, le 10® jour de juin 1599.

Henry.

A mon cousin le cardinal César Baronius^.

1599, 7 juin.

Mon Cousin, vous avez montré, comme vous faites encore en toute occasion, tant de bonne volonté et inclination au bien, de mes affaires, ainsi que me le mande le sieur de Sillery, mon ambassadeur à Rome, que je n'ai pas voulu tarder davantage à vous en remercier par cette lettre et vous assurer que j'ai plaisir d'être aimé et estimé d'un personnage de tel mérite que vous, et que j'ai entendu bien volontiers que par la soigneuse recherche que vous faites de l'antiquité, vous avez vu par les anciennes histoires que le nom de Très-Chrétien et de ijremier fils de l'Église a été requis par mes prédécesseurs rois de France, pour avoir toujours servi à la liberté et dignité de l'Église et du Saint- Siège et de tous les Saints Pères qui les en ont requis ; vous priant croire que je suis héritier de cette dévotion, ainsi que j'espère faire paroître en toutes occasions qui se pourront présenter. Car ayant reçu tant de grâces de la r^iséricorde de Dieu, comme j'ai fait, je sais que j'en dois plus de reconnoissance à sa bonté pour lui en donner la gloire en m'employant pour son honneur et service. Et

• Une des terres de M. d'Entragues.

* L'illustre cardinal Baronius, né en l.o38, mourut en 1607, Clément VIII Tavait nommé cardinal bibliothécaire du Vatican en 1596. Son ouvrage intitulé les Annales ecclésiastiques l'a rendu justement célèbre.

308 LETTRES DE HENRI IV [l599]

quant à vous, soyez assuré que je vis avec beaucoup de désir de vous témoigner par effets la bonne volonté que je vous porte, ainsi que le dit sieur de Sillery vous dira plus amplement de ma part : priant Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa très-sainte et digne garde. Ecrit au bois Malesherbes, ce 7® jour de juin 1599.

Votre cousin très-affectionné,

Henry.

A mon commère le connétable de France.

1599, 28 juillet.

Mon Compère, ayant su que vous êtes à Paris, je vous ai dépêché ce laquais, pour vous dire comme je suis venu faire un tour jusques ici, d'où je pars demain matin pour aller coucher à Orléans, et le lendemain à Blois, Dieu aidant, où je vous prie de vous rendre aussitôt, et où nous mangerons les meilleurs melons et fruits du monde *, et y passerons aussi bien notre temps. Mais souvenez-vous aussi d'amener avec vous, soit par amour ou par force, le lévrier, car il est de trop bonne compagnie pour le laisser là, et avec lui Saint- Victor avec ses chiens ; car autrement, durant notre absence, il ruineroit toutes vos garennes d'alentour de Paris et prendroit toutes nos perdrix. Je vous prie, mon Compère, de hâter votre venue, assuré que vous serez le bien venu et vu de moi, qui vous aime comme vous le sauriez souhaiter. Bonjour. Ce mercredi matin, 28« juillet, au bois Malesherbes.

' Que le Roi aimait beaucoup.

[lo99] LETTRES DE HEM RI IV 309

STROPHES adressées à mademoiselle d'Entragvcs.

1599, au commencement d'août.

Le cœur blessé, les yeux eu larmes.

Ce cœur ne songe qu'à vos charmes ; Vous êtes mon unique amour.

Jour et nuit, pour vous je soupire ; Si vous m'aimez à votre tour, J'aurai tout ce que je désire.

Je vous offre sceptre et couronne ;

Mon sincère amour vous les donne. i

A qui puis-je mieux les donner?

Roi trop heureux sous votre empire.

Je croirai doublement régner,

Si j'obtiens ce que je désire.

A M. de Bellièvre,

Chancelier de France.

1599, au commencement d'août.

Monsieur le Chancelier, je vous envoie par ce courrier, que je vous dépêche exprès, l'érection que j'ai faite de la terre de Verneuil en marquisat * en faveur de mademoiselle d'Entragues, afin qu'aussitôt que vous aurez scellé les dites lettres, vous me les renvoyiez, sans apporter en ce fait aucune difficulté ou longueur. Sur ce, Dieu vous ait. Monsieur le Chancelier, en sa garde. Ce 9« juin ^, à Paris.

* Les château et terre de Verneuil étaient situés dans l'élection et à deux lieues et demie de Senlis. sur le bord de l'Oise. C'était une des maisons de plaisance de Henri IV.

* La lettre porte le 9 juin ; nous ne savons pourquoi elle est classée au H août, dans la collection des lettres de Henri IV. D'un autre côté, M. de Bellièvre, à qui elle est adressée, n'était chancelier que depuis le 2 août.

^{(^ LETTRES DE HENRI IT [lliftO]

Promesse de mariage faite par le Roi à la marquise de Verneuil.

159n, i" octotrc.

« Sur la fin de l'été ', le Roi s'en retourna, dit Sulh', vers Paris et Fontainebleau, où ceux qui ne s'eutretenoicnt en quelque crédit auprès de lui qu'en le servant es plaisirs et voluptés, et n"aVoient autres parties pour se faire estimer, sinon quelques entre^rens de cour, faire quelques contes pour rire, jeter des exclamations sur tout ce qu'il disoit, et l'accompagner aux banquets et autres lieux de débauches, lui louèrent tellement les beautés, gentil esprit, cajoleries et bons mots de mademoiselle d'Entragues *, qu'ils lui firent venir l'envie de la voir, puis de la revoir, et enfin de l'aimer. Je vis naître ces nouvelles amours avec grand regret, et en eus encore plus de déplaisir apprenant que ce bec affilé, par ses bonnes rencontres, lui rendroit sa compagnie des plus agréables, et voyant passer cette ail'ection si avant, qu'il me fallut (nonobstant que j'eusse à faire fonds extraordinaire cette année de trois à quatre millions pour le renouvellement de l'alliance des Suisses), trouver cent mille écus ^ pour donner à cette baquenaut ; laquelle ne finit néanmoins pas là ses habiletés et artifices, ni n'exécuta pas ce dont elle avoit donné toute assurance; mais ajoutant ruse à subtilité, elle. fit intervenir son père et sa mère à la traverse, pour l'observer de si»près, qu'il parut être hors de sa puissance de trouver un lieu commode.pour Taccomplissemcnt des promesses qu'elle avoit faites pour ces cent mille écus, sur lesquelles se trouvant pressée par le Roi, elle lui disoit ne manquer nullëmciit de bonne volonté en son endroit, mais qu'il falloit aussi essayer d'avoir celle de ses père et mère favorable, afin qu'ils ne l'observassent

{dus de si près, à quoi elle-même travailleroit de sou côté à en trouver es moyens. Lesquels, après plusieurs longueurs et remises, elle dit n'avoir pu être ployés à consentir tout ce que le Roi auroit agréable, sinon que, pour garantir leur conscience envers Dieu et leur honneur parmi le monde, Sa Majesté lui voulût faire une promesse de mariage; qu'elle avoit fort essayé à les faire contenter que ce fût de paroles en leur présence, mais qu'ils n'avoient pas voulu et s'étoient du tout opiniâtres à en avoir une par écrit, quoi qu'elle s'en fût moquée et leur eut remontré que l'une n'étoit pas plus assurée que l'autre, sachant bien qu'il n'y

1 De l'année 1599.

■^ Henriette d'Entragues, née en lo79, morte en 1633. Henri IV la fit marquise de Verneuil en 1599. Mademoiselle d'Entragues était jeune, jolie et séduisante par son esprit et la grâce irrésistible de son sourire : mais elle était coquette, perfide et rusée, et avait été dressée de bonne heure à l'intrigue par son père, l'un des personnages les plus corrompus de la Cour.

3 Au moins 3 millions d'aujourd'hui.

avoit point d'official ' suffisant pour citer un homme qui avoit tant de courage et si bonne épée, et qui pouvoit toujours produire en toute occasion trente mille hommes bien armés et trente canons pour mainteuir son dire; mais que néanmoins, puisqu'ils s'arrètoient tant à cette vaine formalité, s'il l'aimoit autant qu'elle faisoit lui, il ne devoit pas faire difficulté de les satisfaire en cela, se contentant pour son regard qu'elle fût avec toutes les conditions qu'elle savoit bien être par lui désirée ; et sut cette pimbêche et rusée femelle cajoler si bien le Roi, le tourner de tant de côtés, et gagner de telle sorte tous les porte-poulets, cajoleurs et persuadeurs de débauches qui étoient tous les jours à ses oreilles, pour lui proposer qui un plaisir et qui un autre, qu'il se laissa enfin persuader à faire cette promesse, puis qu'autrement ne pouvoit-il avoir l'effet de celle qui lui avoit déjà tant coûté et lui avoit tant de fois été faite promesse. »

Nous, Henry quatrième, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, promettons et jurons devant Dieu, en foi et parole de Roi, à messire François de Balzac, sieur d'Entragues, Chevalier de nos ordres, que, nous donnant pour compagne damoiselle Henriette-Catherine de Balzac, sa fille, au cas que dans six mois, à commencer du premier jour du présent, elle devienne grosse et qu'elle en accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme et légitime épouse, dont nous solemniserons le mariage publiquement et en face de notre Sainte Église, selon les solemnités en tel cas requises et accoutumées. Pour plus grande approbation de laquelle présente promesse, nous -promettons et jurons comme dessus, de la ratifier et renouveler sous notre seing, incontinent après que nous aurons obtenu de Notre Saint-Père le Pape la dissolution du mariage entre nous et dame Marguerite de France, avec permission de nous remarier où bon nous semblera. Eh témoin de quoi nous avons écrit et signé la présente. Au •bois Malesherbes, ce jour d'hui premier octobre 1599.

Henry.

• Et comme le Roi, continue Sully, faisoit lors fort peu de choses, quelque grandes ou petites qu'elles pussent être, sans m'en communiquer quelque chose, un matin, étant à Fontainebleau, comme il étoit près de partir pour aller à la chasse, il m'envoya quérir, et m' ayant pris par la

* Juge ou membre du tribunal ecclésiastique appelé l'Officialité.

maiu, me mena seul en sa première galerie : puis me dit qu'ayant accoutumé de me faire part de tous ses secrets, il vouloit bien maintenant me faire voir une chose qu'il faisoit pour la conquête d'un pucelage que peut-être il n'y trouveroit pas ; et lors, me mettant un papier entre les mains et se tournant de l'autre côté, avec une certaine façon, comme s'il en eût eu honte de me le voir lire, me dit : » Lisez cela, et puis m'en dites votre avis. » Lequel ayant lu, je trouvai que c'étoit une espèce de promesse de mariage qu'il faisoit à cette mademoiselle d'Entra-

gues Laquelle ayant lu,je m'en revins vers le Roi, ce papier tout

ployé à la main ; lequel m'ayant demandé ce qu'il m'en sembloit, je lui répondis n'avoir pas assez médité sur une tant importante affaire en son affection, pour en dire ce qu'il m'en sembloit. « Là, là, me dit le Roi, parlez-en librement et ne faites point tant le discret ; votre silence m'offense plus que ne sauroient faire toutes vos plus contrariantes paroles ; car sur un tel sujet, que je me doute bien que vous n'approuverez pas, quand ce ne seroit que pour les cent mille écus que je vous ai fait bailler avec tant de regret, je vous promets de ne me fâcher de rien que vous me puissiez dire ; partant parlez librement et me dites ce qu'il vous en semble ; je le veux et vous le commande absolument. — Vous le voulez donc, Sire, et me promettez de n'en être point en colère contre moi, quoique je puisse dire et faire. — Oui, oui, dit le Roi, je vous promets tout ce que vous voudrez, car aussi bien pour votre dire n'en sera-l-il ni plus ni moins. » Et là dessus, en prenant cette promesse comme si je lui eusse voulu rendre, mais au lieu de la lui mettre en main, je la déchirai en deux pièces. ■ "Voilà, Sire, puisqu'il vous plaît le savoir, ce qu'il me semble d'une telle promesse. — Comment, morbieu ! ce dit le Roi, que pensez-vous faire, je crois que vous êtes fol! — Il est vrai, Sire, dis-je, je suis un fol et un sot, et voudrois l'être si fort que je le fusse tout seul en France. »

• Or bien, bien, dit le Roi, je vous entends bien et ne vous en dirai pas davantage, afin de vous tenir parole, mais rendez-moi ce papier. — Sire, sans votre exprès commandement, je me fusse bien gardé d entreprendre ce que j'ai fait, encore que s'il vous souvient bien de ce que vous m'avez autrefois dit de cette fille, et de son frère, du temps de madame la Duchesse^, des langages que vous en teniez tout haut, et des commandemens que vous me fîtes faire à tout ce bagage (car ainsi appeliezvous lors la maison et famille de M. et Madame d'Entragues) de sortir de Paris, vous seriez un peu plus en doute que je ne vous vois de trouver la pie au nid, et en tout cas jugeriez-vous que ce n'est pas une pièce qui mérite d'être achetée cent mille écus, et Dieu voulût qu'il ne nous en coûtât pas plus à l'avenir, et encore moins d'un tel papier, vaille que vaille, lequel apprêtera aux malins matière pour parler mal à propos de Votre Majesté: voire ne douté-je point que les vivacités de votre esprit et les lumières de votre grand jugement n'agiront jamais puissamment en vous, que Votre Majesté ne reconnoisse que vous détruisez tous les préparatifs de votre démariage, et par conséquent vous vous ôtez les moyens d'entrer en un légitime mariage, d'autant que cette promesse étant

' La duchesse de Beaufort, Gabrielle d'Estrées.

divulguée (car l'on ue vous la demande point à autre fin), jamais la Reine votre femme ne fera les choses nécessaires pour valider votre démariage, ni même le Pape n'y apportera-t-il son autorité apostolique, et cela sais-je de science. »

. Le Roi m'écouta tout du long, et puis, sans me rien répondre, sortit de la galerie, entra dans son cabinet, demanda de l'encre et du papier au sieur de Loménie, et y ayant demeuré environ demi-quart d'heure à faire, comme je le conjecturois, un autre pareil écrit de sa main, il en ressortit, et quoiqu'il me rencontrât en bas, si monta-t-il à cheval devant moi sans me dire un seul mot, et s'en alla chasser vers le bois Malesherbes, où il séjourna deux jours entiers ou environ. •

Il faut finir l'histoire de cette étrange promesse, l'un des faits les plus tristes de la spéculation du « bagage • d'Entragues sur les vices de Henri IV. Ce fut un coup de tonnerre qui vint dégager le Roi de sa parole. La marquise étoit devenue grosse, lorsque le tonnerre tombant dans sa chambre, à Saint-Germain, au commencement de juillet 1600, elle accoucha avant terme d'un garçon mort. Henri IV ayant épousé Marie de Médicis. madame de Verneuil resta à la Cour, se moquant de la Reine et dominant toujours Henri IV, esclave de sa beauté ; mais elle poussa trop loin son insolence, insulta un jour le Roi, qui faillit la souflleter et cessa de l'aimer. Elle forma le projet de se retirer en Angleterre avec ses enfants, rendit la promesse en échange de 20,000 écus, mais ne partit pas (1604). Elle forma avec son père, son frère le comte d'Auvergne et les Espagnols, un complot pour enlever son fils, le duc de Verneuil, et le livrer aux Espagnols qui le déclareroient héritier présomptif de la Couronne. La conspiration fut découverte ; d'Entragues et le comte d'Auvergne furent condamnés à mort, et la marquise à la prison perpétuelle (160oJ. Henri IV fit grâce à sa maîtresse, qui revint à la Cour, et il ne put s'empêcher alors de gracier son père, qui fut exilé, et le comte d'Auvergne, qui fut mis à la Bastille. La réputation de la marquise étoit si mauvaise, qu'elle fut soupçonnée, non sans quelque raison, d'avoir pris part à l'assassinat de Henri IV.

Elle eut du Roi un fils, le duc de Verneuil (1601), et une fille, mademoiselle de Verneuil (1603), depuis mariée au duc de la Valette.

A la marquise de Verneuil.

1599, 5 octobre.

Mon menon, j'ai vu la lettre de votre frère *. Je crois qu'il a jugé que vous me la montreriez, ou il en a écrit deux ;

• Le comte d'Auvergne. Le père de mademoiselle d'Entragues avait épousé Marie Touchet, ancienne maîtresse de Charles IX, de qui elle avait eu, en 1573, le comte d'Auvergne, frère utérin de mademoiselle d'Entragues.

314 LETTRES DE HENRI IV [l599]

car au langage que m'a tenu M. de Guise anuyt ', ses pro- J)OS ùe sont pas pareils à Paris. Mais que je vous voie, je vous en dirai davantage. Il a Fâme mauvaise, vous l'avouerez ainsi. Je vous enverrai demain là petite chienne de M. le Connétable ^ Mon cœur, je vous aime si fort que je ne puis plus vivre absent de vous '. Je vous verrai cette semaine, hiâië je désirerois plus qtte ber fût eh particulier qu'autrement*. Donnez-m'en quelque moyen, afin que je baise, en effet, vous un million de fois, comme en imagination je le fais. Ce 5^ d'octobre.

A la même.

I5i19, 6 octoTjW.

Mes chères amours, La Varenne ^ et le laquais sont arrivés en même heure. Vous me commandez de surmonter, si je vous aime, toutes les difficultés que l'on pourra apporter à notre contentement. J'ai assez montré la force de mon amour, aux propositions que j'ai faites, pour que du côté des vôtres ils n'y apportent plus de difficultés. Ce que j'ai dit devant vous, je n'y manquerai point, mais rien de plus. Le comte de Lude part demain au matin ; il a dès aprèsdiner toute sa dépèche ^ Je verrai de bon cœur M. d'Entragues et ne le lairrai guère en repos que notre affaire ne soit faite ou faillie. Cet homme de Normandie est venu ici, et me vient de dire qu'entre ci et quinze jours nous devons

1 Aujourd'hui.

2 Le Connétable avait promis au Roi de lui donner une jolie chienne grise pour sa maîtresse.

^ Le Roi était alors à Fontainebleau.

'* Malgré la promesse de mariage, les d'Entragues continuaient à tenir le Roi le bec dans l'eau ; leurs exigences n'étaient pas encore satisfaites.

■' C'était le principal des porte-poulets dont parlait Sully tout à l'heure.

^ Il était envoyé en mission aux Pays-Bas, auprès de l'archiduc d'Autriche.

[1399] LETTRES DÉ itENRI iV 3l8

avoir la plus grande broulllerie du mondej qui sera causée par vos père, mère ou frère, et sera tramée à Paris ; que vous et moi tiendrons tout pour rompu ; que detnain il me dira le moyen de Fèttipêcher... Car M; Ife cardinal de Joyeuse entre, qui rompt notre propos. Bonsoir, le cœur à moi, je baise vous un million de fois. Ce 6° octobre.

Au connétable de Montmorency .

1599, 8 octobre.

Mon Compère, je vous remercie de votre belle cbienne *, que mon cousin le duc de Biron m'a présentée de votre part; laquelle aussitôt j"ai envoyée à mademoiselle d'En^ tragues, qui Ta reçue comme le mérite celui qui me Va donnée et sa beauté ; et à Tins tant elle en a voulu faire les nopces avec son cbien. Bonjour, mon Compère. Ce 8° ocr^ tobre, à Fontainebleau.

Henky.

A la marquise de Verneuil.

1599, 8 octobre.

Mes cbères amours, votre lettre m'a apporté les mêmes effets que la mienne a fait à vous, car j'étois tout estoumaqué -. Votre père arriva de bonne heure ; je l'ai fort entretenu et mis sur tous propos, sur tous lesquels il me remet sur la venue de Nau ^ J'y ai encore dépêché pour le faire venir. Cependant il dit à ceux qu'il pense ses amis, que tout ce que je lui dis est pour le tromper, et que vous êtes

1 Voj'ez page 314.

- Estomafu^, offensé, choqué; d'estomac^ pris dans le sens de. poitrine, cœur.

3 Agent de la famille d'Entragues.

consente • à ce dessein avec moi. Pour moi, je ne m'en offense pas, mais ces discours vous font tort. J'aurai l'honneur de vous voir dimanche. Je m'en vais courre un cerf. M. du Maine est arrivé à Paris pour l'accord. Bonjour, mon menon. Je baise vous un million de fois. Ce 8^ octobre.

A mon retour de la chasse, j'enverrai encore un courrier vers vous.

A la même.

1599, 9 octobre.

Mes chères amours, j'avois assigné M. d'Entragues à six heures ; il en est huit, il n'est encore venu. Je viens de l'envoyer quérir. Cependant, je vais voir une dépêche de Rome, dont je vous donnerai avis après dîner. Je vous envoie des ortolans que l'on m'a envoyés de Lyon. Il ne tiendra qu'à votre père que je n'en baille demain à votre aîné, qu'il avaleroit plus doucement. Bonjour le cœur à moi ; devant que je boive ni mange, je résoudrai d'une façon ou d'autre avec M. d'Entragues. Je baise mes petits garçons ' un million de fois. Ce 9° octobre.

Au connétable de Montmorency.

1599, 10 octobre.

Mon Cousin, j'ai su par les lettres de ma cousine, la princesse de Condé, la mort du feu sieur marquis de Pisani, avec autant de regret et déplaisir que les mérites d'un tel chevalier m'en ont donné et laissent de juste occasion. Je l'avois choisi et mis auprès de mon cousin le prince de

' Consentante.

* Sans doute les tétons de mademoiselle d'Entragues.

Gondé *, pour ce quïl nepouvoit apprendre ni en exemples de sa vie et de ses mœurs, ni en ses instructions, que toutes choses vertueuses, dignes de mon dit cousin. C'est ce qui augmente le déplaisir de la perte que j'en ai faite. Et d'autant que cela mérite bien de penser à qui je devrai commettre une telle charge -, que je ne tiens pas des moins considérables de mon royaume, j'attendrai votre retour auprès de moi pour m'en résoudre avec vous, m'assurant que ma cousine, sa mère, aura ce pendant tout le soin de sa personne qu'une bonne mère doit avoir de son fils, comme je le lui écris: et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Ecrit à Fontainebleau, le

IQejour d'octobre 1599.

Hexry.

A la marquise de Verneuil.

1599, 10 octobre.

Mes chères amours, un cerf me mena hier à cinq lieues d'ici, et le faillis', parce que le jour nous laissa. J'ai couché chez un gentilhomme nommé La Borde, où cette nuit il m'est pris un grand vomissement et un grand excès * de fièvre, avec laquelle je suis revenu et m'en vais mettre au lit, vous suppliant, mon cher cœur, me pardonner si je ne la vous fais plus longue. Je baise vous un million de fois. Ce 10« d'octobre.

Mon cher cœur, l'on me vient de faire prendre médecine.

' Henri II de Bourbon, prince de Condé. né en 1588.

* Elle fut donnée au comte de Belin.

5 Et le manquai.

♦ Pour accès.

318 LETTRES DE HENRI IV [iSM]

qui m'empêchera de vous faire long discours. Après dîner je vous écrirai des nouvelles d'ici. Contentez-vous de ce mot, que je vous aime plus que ma vie et baise vous uft million de fois. Ce IIP octobre. ;

A la même.

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