juillet
Le Roi, dominé par sa mère Catherine de Médicis et effrayé de la puissance des Guise et de la Liprue, venait de signer avec eux, le 5 juillet, le traité de Nemours. Henri III révoquait les édits accordés aux protestants et leur retirait toute liberté du culte. Ce l'ut le signal de la huitième guerre civile, qui devait durer treize ans. A cette uouvelle, le roi de Navarre écrivit à Henri III la lettre qui suit.
Monseigneur, encore que depuis le commencement de ces troubles, je me sois contenu sous l'obéissance des commandemens de Votre Majesté, lui gardant la fidélité que je dois, et que, sous l'assurance qu'elle m'a donnée de ne rien faire à mon préjudice ni de ses édits, je n'aie rien entrepris contre ses ennemis, afin qu'elle eût plus de moyen de discerner leurs prétextes, comme il lui a plu m'écrire; toutefois, nonobstant les très-humbles remontrances qui lui ont été faites et réitérées, comme si on vouloit condamner quelqu'un sans l'ouïr, j'entends. Mon-
[l58r.] LETTRES DE HENRI IV 67
seigneur, qu'on a fait la paix et sans moi et contre moi. On s'est joint à vos ennemis pour ruiner vos serviteurs, vos plus fidèles sujets et ceux qui ont cet honneur d'être vos plus proches parens. Qui plus est, on a partagé vos forces, votre autorité, vos deniers, pour rendre ceux-là plus forts, qui sont armés contre vous, pour leur donner plus de moyen de vous faire eux-mêmes la loi. Ce que je trouve bien dur et presque insupportable. Toutefois, Monseigneur, je ne puis quitter encore l'espérance que j'ai toujours eue en la bonté, justice et amour de Votre Majesté envers ses serviteurs, ses sujets et son Etat. J'attends qu'elle me déclare sur ce sa volonté, à laquelle je mettrai peine de me conformer autant que se pourra étendre la vie même de Votre très-humble et très-obéissant sujet et serviteur,
Henry.
Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, commander que ma déclaration soit imprimée, et me permettre que je puisse, par ce moyen, faire connoître à chacun quelle est mon intention.
A Messieurs de la Faculté de théologie du collège de Sordonne ' .
1585, 11 octo1)ro.
Messieurs, je m'adresse volontiers à vous es * affaires dont est aujourd'hui question, comme à ceux qui faites profession particulière d'avoir l'œil que l'Eglise ne reçoive ou souffre aucun dommage. Vous aurez considéré ces remuemens derniers de ceux de la maison de Guise, fondés sur plusieurs prétextes bien divers, mais finalement qui
' Cette pièce, rédigée en partie par du Plessis-Mornay, exprime toujours les sentiments de Henri IV. mais dans un style souvent inférieur à celui du Roi.
^ Dans les affaires.
68 LETTRES DE HENRI IT [l585]
se sont réduits et retranchés à un, à savoir de remettre à son entier l'Eglise catholique et, à cette fin, m'exterminer et ceux qu'ils prétendent hérétiques. Et la force et violence a été telle qu'il s'en est ensuivi au plus près de leur intention. Or je ne veux point douter que, selon votre prudence, vous n'ayez connu que leur but est autre qu'ils ne dient. C'est, sous le manteau de la Religion, d'avoir les armes en main pour ruiner les premiers de la maison de France ' et se faire voie à l'usurpation de cet Etat. Mais je désire, Messieurs, que vous jugiez, pour le fait même de la Religion, qui d'eux ou de moi ouvre un plus beau chemin pour réunir l'Eglise et lever le schisme qui depuis un si long temps nous met en peine.
J'ai été nourri en une religion que j'estime sainte et vraie; et, que j'en fasse profession de cœur, n'est besoin de témoignages; autrement j'eusse bien su éviter tant de maux qu'il m'a fallu souffrir, auxquels naturellement on ne prend pas plaisir. Autrement aussi j'eusse bien su ménager la bonne grâce du Roi et la bienveillance de son peuple, que après la faveur de Dieu je connois m'être trèsutile et désirable. Etant tel. Messieurs, il est par trop dur, et m'assure que le jugerez ainsi, de requérir que sans autre forme j'abandonne ma religion et fasse force à ma conscience et à mon âme. Et quand je serois si misérable que de me forfaire en telle sorte, à bon droit serois-je accusé de peu de conscience, à bon droit vous défieriez-vous de moi en toutes choses, qui aurois manqué à ce que j'estimerois devoir à Dieu, au jugement de mon âme propre. Ce qui raisonnablement se peut requérir de moi, c'est, à mon avis, ce que j'ai jà volontairement offert et que tous les jours encore j'offre. C'est, Messieurs, d'être instruit en un concile libre et légitime, où les controverses mues au fait de la Religion soient bien débattues et décidées, et d'acquiescer à ce qui en sera dit; voie, comme vous savez
' Les Bourbons et les Condé.
très-bien, pratiquée de tout temps en l'Eglise en pareil cas, et par les plus sages rois et empereurs du monde ; voie par vous, Messieurs, conseillée aux rois prédéces- . seurs, moyennant laquelle vous avez su maintenir contre plusieurs usurpations les privilèges et droits de l'Eglise gallicane ; voie, en somme, que l'Eglise en sa plus grande vertu, n'a oncques refusée pour réduire peu de gens de basse condition, même un seul homme, en son giron, et que beaucoup moins doit-elle ou rejeter aujourd'hui ou récuser, qu'il est question de plusieurs millions d'âmes, de villes entières et de grandes provinces, d'un nombre infini de gens qualifiés, même des premiers princes du sang et des plus proches de la couronne, qui ne peuvent pas être ni forcés qu'à toute peine, ni exterminés qu'en la ruine de l'Etat, et qui, au contraire, s'ils sont une fois persuadés par la raison à changement, pourroient être occasion d'une ferme paix en ce royaume, d'une solide réunion à l'Eglise catholique, par le préjugé* de leurs personnes, et d'un siècle plus heureux, non à ce royaume seulement, qui seroit un gain inestimable, mais à toute la Chrétienté et à toute l'Europe, qui se ressent nécessairement des misères et calamités d'un si puissant Etat.
C'est, Messieurs, l'offre que j'ai faite au Roi mon seigneur, que je vous répète en la présente et dont je vous appelle à témoins vers tous qu'il pourra appartenir, afin qu'il soit évident, et à ceux qui vivent maintenant et à la postérité, qu'il n'a point tenu à moi que cet Etat ne fût paisible, aussi peu, que l'Eglise ne fût ramenée en sa première union, paix et tranquillité.
Car, quant à ce qu'on allègue contre moi, que je suis hérétique, c'est à vous. Messieurs, à leur apprendre (de vous aussi je l'ai appris) qu'il y a grand'différence entre hérésie et erreur ; que tous «eux qui tiennent une hérésie ne sont pourtant hérétiques ; qu'hérétiques sont ceux
* Par l'opinion qu'ils auraient adoptée et qui s imposerait aux autres.
70 LETTRES DE HENRI IV [l585)
proprement qui procèdent par ambition ou par opiniâtreté ; opiniâtreté qui ne peut tomber en moi, qu'on n'a jamais pris la peine d'enseigner, qu'au contraire on a voulu rebuter par tous moyens, ne m'alléguant pour toute raison que vive force '; ambition, aussi peu, qui ai renoncé au grand chemin de la grandeur, qui m'étoit ouvert par la Religion Catholique Romaine, et ai pris le contrepied, le chemin de persécution et de disgrâce, persévérant constamment en celle qu'on appelle et que j'estime Réformée.
Mais quand même ainsi seroit , c'est contre l'erreur et l'hérésie que s'assemblent en l'Eglise les conciles ; c'est pour guérir les malades que se font les consultations ; le chirurgien ne vient au fer ni au feu que quand ses emplâtres sont trop foibles. C'est un argument de passion toute évidente de commencer la conversion par la subversion, et l'instruction par la destruction, par l'extermination et par la guerre; qui * doit commencer par la fraternité, l'admonition et la douceur.
Il ne suffit d'alléguer que le concile de Trente ait été tenu qui ait condamné la religion en laquelle je vis, qu'ils appellent hérésie. Vous savez, Messieurs, quel a été ce concile que jamais vous n'avez approuvé * et contre lequel tout l'Etat et le clergé, et les parlemens de ce royaume ont protesté jà plusieurs fois.
Vous savez aussi, quand il auroit été légitimement tenu et convoqué, qu'il nempêche pas la convocation d'un autre, même s'il y va du salut et rétablissement de telles personnes et d'un tel Etat. Au contraire, j'ai appris qu'il fut ordonné
' A la Saint-Barthélémy, Charles IX avait fait venir le roi de Navarre dans sa chambre et lui avait déclaré qu'il serait tué comme les autres, si dans trois jours il n'avait abjuré le calvinisme.
■^ La conversion.
3 Le concile de Trente fut tenu de 1545 à 1563 ; il fixa le dogme do 1 église catholique, condamna les protestants et fit des règlements pour la réforme de la discipline de l'Eglise. L'église gallicane accepta ses décisions en matière de foi, mais elle refusa d'admettre les règlements qui touchaient à la discipline, et encore de nos jours ils ne sont pas exécutés en France.
[I58b] LETTRES DE HE>ÎRI IV 71
m concile universel de Bâle, que de dix en dixansilsetien- Iroit un concile pour empêcher les erreurs qui pourroieut î'introduire en l'Eglise, et à plus forte raison pour en léchasser ceux qui jà y seroient introduits. Jugez donc ici, Messieurs, qui des deux parties a plus [de droit, qui des deux doit avoir plus de respect en son droit, qui des deux aussi propose un expédient plus salutaire à cet Etat, plus favorable à l'Eglise. L'étranger requiert que l'enfant de la maison soit chassé par force, sous prétexte d'hérésie, l'étranger qui de long temps trame d'entrer en sa place ; moi certes , Messieurs, bien que par trop inégal à eux ', sur les actions duquel ils n'ont que voir, je n'ai désiré et ne désire que d'être ouï en ma cause, d'être instruit en un concile, de mieux faire, si mieux je suis enseigné. Quel jugerez- vous le plus équitable"? Et qu'est-il donc de besoin d'embraser tout ce royaume ? Car qui doute que vous ayez à choisir ou une guerre civile ou un concile, ou l'extermination d'une partie de cet Etat par l'autre, ou bien la réunion des deux parties de ce royaume en un, qui sera tirée sans doute en conséquence en toute la Chrétienté ?
Or, Messieurs, je vous déclare encore pour la fin, que je requiers et suis prêt d'acquiescer à un concile ; que je suis tout prêt d'ouïr l'Eglise en icelui ; et pourtant ne pms être réputé de vous pour ethnique ^ ou publicain *. Vous déclare d'abondant, qu'en défaut d'un concile général, pour faciliter les choses, je ne refuse un national, comme souvent s'est vu pratiquer en ce royaume, et par votre avis et conseil propre. Si, nonobstant ma requête, on poursuit, contre tout ordre de l'Eglise, par proscriptions, meurtres et autres rigueurs et barbaries, à ces énormes précipitations et violences, je me délibère d'opposer une juste défense ; et la malédiction en soit sur ceux qui ont troublé cet Etat sous le faux
' Très au-dessus d'eux.
^ Païen.
' Percepteur d'impôts, méprisable.
72 LETTRES DE HENRI IV [l585]
prétexte de l'Eglise. Je vous aurai pour témoine des équitables conditions auxquelles je me soumets ; Dieu pour défenseur, qui saura débattre mon bon droit contre mes adversaires, et lequel je prie. Messieurs, vous avoir en sa sainte et digne garde. Du Mont-de-Marsan, ce onzième jour d'octobre 1585.
Votre bien affectionné et assuré ami,
Henry.
A Madame la comtesse de Gr amont '.
1585, 7 décembre.
Il n'est rien de si vrai qu'ils m'apprêtent tout ce qu'ils peuvent. Ils pensoient que j'allasse de Grenade - vous voir; il y avoit au moulin de Montgaillard' cinquante arquebusiers qui prirent mon laquais et le retinrent jusques à ce qu'ils eussent su que j'étois parti de Grenade, pour venir ici **. Ne craignez rien, monâme.Quandcettearmée qui est à Nogaro^, m'aura montré son dessein, je vous irai voir et passerai sur les ailes d'Amour, hors de la'connoissancedeces misérables terriens, après avoir pourvu, avec l'aide de Dieu, à ce que ce vieux renard* n'exécute son dessein. Il est venu un homme, delà part de la dame aux chameaux '', me demander passe-port pour passer cinq cens tonneaux de vin, sans payer taxe , pour sa bouche ; et ainsi est écrit en une patente. C'est se déclarer ivrognesse en parchemin. De peur
' Diane d'Andouins, dite la. Belle Corisande. mariée en 1567 à Philibert de Gramont, tué en 1580 au siège de la Fère. Mme de Gramont devint la maîtresse de Henri IV vers 1581. Elle succédait à la Belle Fosseuse (Mlle de Montmorency-Fosseux), l'une des filles d'honneur de la reine Marguerite, et fut remplacée par Gabrielle d'Estrées.
* Grenade sur l'Adour, petite ville a 13 kilomètres au sud de Montde-Marsan.
' Village situé aussi dans les Landes, près de Saint-Sever.
•* Mont-de-Marsan.
5 Petite ville de l'Armagnar (Gers).
1 Bien probablement le maréchal de Matignon.
' La reine Marguerite.
qu'elle ne tombât de si haut que le dos de ses bêtes, je le lui ai refusé. C'est être gargouille' à toute outrance*. La reine de Tarvasset n'en fit jamais tant. Si je me croyois, toute cette feuille seroit remplie de bons contes, mais la crainte que j 'ai que ceux de Saint-Sever y participassent me fait finir en vous suppliant croire que je vous serai fidèle jusques au tombeau. Sur cette vérité, ma chère maîtresse, je vous baise un million de fois les mains. Ce septième, à dix heures du soir.
A la mîme.
1585, 9 décembre.
Mon âme, ce laquais, qui me revint hier, fut pris près Montgaillard. Mené à M. de Pouyanne, qui lui demanda s'il n'avoit point de lettre, il lui dit que oui : une que vous m'écriviez. Il la prit et l'ouvrit, et la lui rendit après. Le sieur du Plessis est arrivé et le reste de ma troupe, de Nérac. Je vous irai voir, de façon que je ne craindrai la garnison de Saint-Sever. Il y a encore un homme qui vient de l'armée étrangère à Casteljaloux *, qui arrivera ce matin. Je vous porterai toutes nouvelles et le pouvoir de faire vider les forts *. Dimanche il se fit près Moneurt ^ une jolie charge, qui est certes digne d'être sue. Le gouverneur avec trois cuirasses et dix arquebusiers à cheval rencontra le lieutenant de la Brunetière, gouverneur du Mas-d'Agénois ", qui en avoit douze et autant d'arquebusiers tous à cheval.
' On appelait alors uue femme gargouille par injure.
* La reine Marguerite était alors à Agen, où elle commit tant d'exactions, que les habitants la chassèrent honteusement.
3 Castel- Jaloux, petite ville du Bazadais (Lot-et-Garonne).
* Mme de Gramont prenait alors une part active à toutes les afifaires du roi de Navarre, qu'elle aidait même de troupes levées à ses frais [Note de M. Berger de Xivrey).
5 Monheurt était alors une place forte ; elle fut prise et détruite, en 1621, par Louis XIIL Ce n'est plus aujourd'hui qu'un hameau situé près de Condom.
^ Petite ville du Condomois (Lot-et-Garonne); elle était alors fortifié
74 LETTRES DE HENRI IV [l58b]
Le nôtre so voyant foible et comme perdu, dit à ses compagnons : « Il les faut tuer ou périr. » Il les charge de façon qu'il tue le chef et deux gendarmes, et en prend deux prisonniers, les met à vau-de-route', gagne cinq grands chevaux et tous ceux des arquebusiers, et n'eut qu'un blessé des siens. Je fais anuit - force dépêches. Demain à midi, elles partiront, et moi aussi pour vous aller manger les mains. Bonjour, mon souverain bien. Aimez Petiot *. 9*^ décembre.
Faites tenir, s'il vous plaît, la lettre à Tach. Je lui mande de se trouver chez vous ; j'ai affaire à lui.
Il ne se parle point du Maréchal*.
Au Roi, mon souverain seigneur.
lft8S, 31 rtécembre.
Henri III fait la guerre au roi de Navarre ; mais il est dominé et conduit par la Ligue. Le roi de Navarre résiste aussi bien qu'il le peut, mais il reste avec le Roi dans les termes de la plus parfaite soumission ; il continue à l'assurer de son dévouement ; il sait bien qu'un jour Henri III sera forcé d'avoir recours à lui ; il ménage l'avenir, et en le ménageant, il se l'assure.
Monseigneur, je me console toujours en l'opinion que j'ai que, quelque mal qu'on tâche de me faire, Votre Majesté ne me peut vouloir mal, ni selon son naturel, ni selon l'obéissance que je lui ai rendue. De mes ennemis, je m'en donne certes peu de peine ; seulement il me déplaît de les voir couverts de votre nom, qui m'eût dû couvrir contre leurs violences. Vous entendrez, Monseigneur, comme
• En pleine déroute. — A val de route, en descendant la route.
* Anuit, Aiuiy, Anhuy, cette uuit, aujourd'hui. — Toute l'ancienne Aquitaine dit encore Anhuy, Aneut, cette nuit, pour aujourd'hui, suivant la tradition des anciens Ibères, qui adoraient la Lune et comptaient par nuits et non pas par jours.
^ Nom d'amitié que Corisande donnait au roi de Navarre. ■* De Matignon.
[liiSC] LETTRES DE HENRI IV 75
leurs pernicieux desseins se continuent, tant par les mémoires que je vous envoie par ce porteur, que j'ai recouvrés de lieu certain, comme par sa bouche même, dont je supplie très-humblement Votre Majesté le vouloir ouïr et croire. Rien ne me peut dégoûter de ressentir vivement ce qui vous touche, et je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous veuille préserver des pratiques de vos ennemis. De Montauban.
A Monsieur de Lestelle ',
gentilhomme ordinaire de ma chambre.
1586, 17 janvier.
Monsieur de Lestelle, je crois que quand votre commission pour commander à Glairac - vous a été expédiée, étiez assez informé comme j'avois donné le commandement général de tout TAgénois de ce quartier-là, spécialement de Pémirols et de la dite ville, au sieur de Lezignan. Aussi vous avez pu savoir par votre dite commission même, que mon intention n'a été de vous donner cette charge que sous son commandement. Il me semble que ne l'avez dû accepter autrement, et, l'ayant acceptée, que ne devez faire difficulté de le reconuoître. Toutefois il s'en plaint, et je trouve bien étrange le refus que vous en faites. Vous savez que je ne puis révoquer ce que j'ai fait en cela; partant je vous prie vous disposer, ou à reconnoître le dit sieur de Lezignan, ou à quitter la dite charge, et me mander incontinent la présente reçue, quelle est votre résolution, afin que j'y pourvoie. Attendant laquelle, je prierai Dieu
* Louis de Brunet, seigneur de Lestelle, conseiller et chambellan du roi de Navarre. — M. de Lestelle était fort aimé du roi de Navarre, qui lui donnait familièrement le surnom de Crapaud (voir la lettre du 19 avril 1589) ; mais Henri de Navarre, et plus tard le roi de France, entendait être obéi et savait se faire obéir même de ses plus intimes serviteurs.
* Ville de l' Amenais.
VOUS avoir, Monsieur de Lestelle, en sa sainte garde. A Montauban, ce 17° janvier 1586.
Votre Don maître et meilleur ami,
Henry.
A Monsieur de Batz.
1586, 11 mars.
Pendant la campagne de 1586, le roi de Navarre fut attaqué ou menacé par Mayenne, le maréchal de Matignon et d'autres généraux. Par des marches et des manœuvres habiles, il usa l'ennemi et rendit inutiles les g rands armements qu'il avait faits. Un jour, le roi de Navarre courut un extrême danger ; il venait d'arriver de Pau à Nérac, lorsqu'il s'y vit cerné de toutes parts. Mayenne écrivait à Henri III que Henri de Navarre ne pouvait lui échapper ; il s'échappa cependant. Il prit avec lui vingt de ses gentilshommes les plus braves et les mieux montés, autant de soldats de ses gardes, quelques valets, point 'de bagages, puis à force d'audace et de rapidité, bien que le pays fût couvert d'ennemis, il arriva à Sainte-Foy. Mayenne « fut en extrême colère » de l'évasion de Nérac. — Les deux lettres suivantes ont pour but d'inviter M. de Batz à venir prendre sa part à l'évasion qui se prépare.
Monsieur de Batz, ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Grand damné, je te veux bien garder le secret de ton cotillon d'Auch ^ à ma cousine ®, mais que mon FauchQur ne me faille ^ en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille * quand je l'attends sur le pré.
Ecrit à Hagetmau ^, ce matin à dix heures.
Henry.
1 Allusion à quelque amourette de M. de Batz.
* Mme de Batz.
3 Ne me manque, ne me fasse défaut.
* S'amuser à la bagatelle.
' Petite ville des Landes, près de Saint-Sever : c'était alors une place forte et il y avait un château appartenant aux rois de Navarre.
[ir.86) LETTRES DE HENRI IV
Au même.
1586, 12 mars.
Mon Faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête; j'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi? tu le sauras de mol à Nérac. Hâte, cours, viens, vole ; c'est l'ordre de ton maître et la prière de ton ami,
Henry.
A Madame de Laval '.
1586, vers la mi-aTril.
Ma cousine, si je n'avois autant de regret en la perte qu'avons faite de feu mon cousin votre mari, que pas un de ses amis, il me semble que j'aurois plus de sujet de vous en donner la consolation qui vous est nécessaire; mais le mal nous est si commun à tous, l'amitié que nous lui portions telle, et le besoin qu'il nous fait si connu, que chacun jour notre regret augmente, nous ressouvenant de sa valeur et du zèle singulier qu'il portoit à la gloire de Dieu, outre l'amitié et grande affection qu'il m'avoit démontrée. Cette perte étant accompagnée de tout le reste de la maison *, nous fait croire que le monde n'étoit pas digne de si gens de bien et que Dieu nous veut bien affliger; mais aussi n'en a-t-il pas voulu ôter la mémoire puisqu'il vous en a laissé le gage qui vous reste en votre fils, lequel je suis très-aise qu'ayez retiré à Sedan', pour être
• Anne d'Alègre ; elle avait épousé en 1583, Guv-Paul de Coligny, comte de Laval, neveu de l'amiral de Coligny. qui fut blessé mortellement au combat de Taillebourg, le 7 avril 1586. Le fils du comte de Laval, dont il est ici parlé, est Guy de Coligny, mort en 1605.
* Des deux frères du comte de Laval, Tun fut tué aussi à Taillebourg, l'autre mourut quelques jours après.
' Capitale d'une principauté indépendante, qui appartenait aux ducs de Bouillon, princes protestants. Les écoles de Sedan étaient renommées.
en plus grande sûreté de sa personne et pour le faire nourrir' comme vous le désirez et nous le désirons. Je suis marri qu'il n'a plus d'âge 2, pour voir plus tôt le fruit que les gens de bien se promettent de lui. Je vous prie de croire que je lui servirai de frère et qu'il trouvera toujours en moi le même soin et la même affection. Je veux aussi que vous fassiez état de moi et de tous les moyens que j'aurai jamais de témoigner par effet que mon amitié n'est point morte avec le corps, mais qu'elle continuera à l'endroit de tout ce qui le peut représenter, comme s'il étoit vivant. Je sais, ma cousine, qu'avez beaucoup perdu, et nous aussi; pour le moins ses amis vous restent, entre lesquels tenez-moi toujours pour Votre plus affectionné cousin et meilleur ami,
Henry.
A Madame la comtesse de Gr amont.
La maladie commence tellement à prendre parmi nos troupes, qu'elle nous fera plus tôt quitter la campagne que les ennemis. Je suis sur le point devons recouvrer un cheval qui va l'entrepas ^ le plus beau que vous vîtes jamais et le meilleur, force panache d'aigrette. Bonnyères ♦ est allé à Poitiers pour acheter des cordes de luth pour vous; il sera ce soir de retour. J'eus hier des nouvelles de la Cour; M. de Guise y est encore. Le prince de Parme ayant assiégé une ville, il a été contraint par les Anglois de la quitter. Le combat a été grand. Il est mort 2,500 hommes; " 1,500 Espagnols naturels, d'où il y a 22 capitaines; le reste
1 Instruire.
* Qu'il n'a pas plus d'âge.
5 Qui va l'amble.
* Nicolas (le Bonnyères, intendant de la musique de la Chambre du Roi.
des Anglois. Je ne me porte guère bien, et crains fort de tomber malade. Le maréchal de Biron fait ce qu'il peut pour assembler des forces. Il ne nous fera quitter la campagne, s'il ne lui en vient de France ou Gascogne. Mon cœur, souvenez-vous toujours de Petiot. Certes sa fidélité est un miracle. Il vous souhaite mille fois le jour dans ces alloes de Lyranuse ; vous pouvez penser s'il ne vous y baille pas Rosambeau pour vous garder d'ennuyer. Certes, 11 faudroit que le lieu fût bien sauvage, où vous vous ennuieriez ensemble. Ceux que nous cherchions hier s'en sont allés ; ils ne sont encore échappés. Adieu, mon cœur. Je te baise un million de fois les mains. Aimez-moi plus que vous-même. Ce 25°, de Lusignan.
A la même.
Iâ86, l?iuin.
Il Vient d'arriver un de vos laquais qui a été prisonnier dix jours au Brouage. L'on lui a retenu votre lettre et de ma sœur. Toutefois , craignant la façon dont Saint-Luc s'est assuré que je m'en ressentirois, il me les renvoie par Un des siens, qui ne doit arriver que ce soir. Le vaisseau où étoit venu ce porteur part dans une heure, qui me le fait renvoyer, ayant retenu Esprit, pour des raisons dont vous ouïrez bientôt parler. J'eus hier des nouvelles d'Allemagne ; notre armée sera, le dernier jour de juillet, à l'ancien calcul *, à la place Montre, qui est en France. La charge de cheval de blé, en Champagne et en Bourgogne, vaut 50 livres ; à Paris, .30. C'est pitié de voir comme le peuple meurt de faim. Si avez besoin d'un cheval de coche ®, il y en a un dans ma troupe tout comme les vôtres,
> Calendrier non grégorien. Le nouveau calendrier avait été décrété, par le pape Grégoire XIII, en 1582. Le dernier jour de juillet était selon le nouveau calcul, le 21 .
5 De voiture.
80 LETTRES DE HENRI IV [l586J
fort beau. J'arrivai arsoir* de Marans, où j'étois allé pour pourvoir à la garde d'icelui. Ha ! que je vous y souhaitai ! c'est le lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce seul respect* suis-je après à l'échanger'. C'est une île renfermée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante ; les canaux de toutes largeurs ; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée ; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent, non-seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contremont * vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues ; infinis moulins et métairies insulées ; tant de sortes d'oiseaux qui chantent ; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix ; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très-pleine de blés et très-beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une absence. Ha I qu'il y fait bon chanter ! Je pars jeudi pour aller à Pons, où je serai plus près de vous ; mais je n'y ferai guères de séjour. Je crois que mes autres laquais sont morts ; il n'en est revenu nul. Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce ; croyez ma fidélité être blanche et hors de tache ; il n'en fut jamais sa pa-
' Hier soir.
^ Motif.
' A l'obtenir par échange.
* Vers le haut, en remontant.
[l58C] LETTRES DE HENRI IV 81
reille. Si cela vous apporte du contentement, vivez heureuse. Votre esclave vous adore violemment. Je te baise, mon cœur, un million de fois les mains. Ce 17« juin.
A la même.
Ià86, 25 juin.
Je m'étois acheminé dans ce lieu de Montguyon *, pensant faire quelque bel effet sur nos ennemis. Il a fait un temps si enragé, qu'il a rompu tous nos desseins. Je m'en retourne anuit ^ coucher à Barbezieux et demain à Pons. Que vous me faites plaisir d'aller à Pau ! Ha, ma chère maîtresse, combien achèterois-je m'y pouvoir trouver ! Un tel contentement est hors de prix. Je vous envoie les copies des lettres que la reine d'Angleterre écrivit au Roi et Reine sa mère * sur la paix de la Ligue. Vous y verrez un brave langage et un plaisant style. Mon cœur, je ne la puis faire plus longue, parce que je vais monter à cheval. Bonjour, ma vie, je te baise un million de fois les mains. Ce lào" juin, de Montguyon.
Au petit enfant "■.
1586, vers le mois de juin.
L'enfant, je vous envoie vos gouverneurs pour vous soulager. Si le siège vient à Marans, résolvez-vous de venir avec une bonne troupe pour les favorir ^. Votre dame a gagné son procès ; elle vient. Si je vous vois, je vous en
1 Petite ville de la Saintonge (Charente-Inférieure), sur la route d'Angoulême à Bordeaux.
- Aujourd'hui.
3 Henri III et Catherine de Médicis.
'* M. de la Boulaye.
5 Favoriser, secourir.
82 LETTRES DE HENRI IV [|d86J
ferai des contes qui lèveront la paille *. A Dieu, petit fol, je suis ton très-bon maître et affectionné ami,
Henrt.
A Madame la comtesse de Gramont.