‹ Lettres intimesChapitre 7 sur 19 · aoflt · texte numérisé non relu

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Ma maîtresse, je vous écris ce mot le jour de la veille d'une bataille. L'issue en est en la main de Dieu, qui en a déjà ordonné ce qui en doit advenir et ce qu'il connoît être expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous ne me verrez jamais, car je ne suis pas homme qui fuie ou qui recule. Bien vous puis-je assurer que, si j'y meurs, ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière sera à Dieu, auquel je vous recommande et moi

' Le baron de Biron, celui qui fut décapité, le fils du maréchal.

158 LETTRES DE HENRI IV [l590]

aussi. Ce dernier août 1590; de la main de celui qui baise les vôtres et qui est votre serviteur,

Henry.

A mon cousin le maréchal de BironK

IfiM, 27 novcmbrp.

Mon cousin, depuis que j'ai commencé d'approcher de mes ennemis, je vous ai mandé jour pour jour ce qui s'est fait et particulièrement les 23 et 24 de ce mois *. La troisième journée, qui fut le 23, a produit un grand effet ; car ayant, dès le matin, fait avancer le baron de Biron avec vingt chevaux et l'ayant suivi de près, de vingt autres, pour faire reconnoître ce que faisoit l'armée de mes dits ennemis, et depuis ayant fait venir le sieur de la Boissière avec sa compagnie et mes chevau-légers, j'attaquai mes dits ennemis par continuelles escarmouches et les piquai tellement, qu'ils assemblèrent toute leur armée pour venir droit à moi. J'avois depuis fait venir mon cousin le duc de Longueville et le sieur de la Noue avec autres cent chevaux et cent arquebusiers, et faut que je vous confesse que je me trouvai engagé * avec les dites troupes ; mais Dieu me donna le moyen de sortir avec une retraite la plus honorable, heureuse et glorieuse qui se puisse dire. Il faudroit une main de papier pour vous dire tout ce qui passa en cette journée. C'est pourquoi je vous envoie ce porteur, qui fut toujours près de moi, pour vous dire toutes les particularités de ce qui se passa le dit jour ; et parce que je sais qu'il ne vous peut représenter beaucoup de choses

' Armand de Gontaut, baron de Biron, maréchal de France en 1577. Il fut tué au siège d'Epemay en 1592.

^ Après la délivrance de Paris, le duc de Parme retourna dans les Pays-Bas et opéra sa retraite malgré les attaques journalières que Henri IV dirigea contre lui.

' Être engagé, se trouver dans une situation d'oîi il est difficile de sortir.

grandes qui se sont passées en cette occasion, je me réserve à les vous dire quand nous serons ensemble. J'ajouterai seulement à ce mot, que je ne voudrois, pour beaucoup, n'avoir vu ce qui s'est passé en cela, et aussi pour vous dire le contentement que j'ai du dit sieur de Biron, lequel m'a servi bravement et dignement en cette occasion. Je vous prie d'en donner avis à tous mes serviteurs par les provinces de mon royaume, le plus tôt que vous pourrez. Je pars présentement pour suivre l'armée de mes ennemis, lacjuelle est logée à cinq lieues d'ici. Mon cousin le duc de Nevers, les sieurs de Givry, de Parabelle, se doivent trouver à neuf heures au rendez-vous de mon armée. Ayant maintenant plus de forces que je n'avois, j'espère aussi entreprendre davantage sur mes ennemis; dont je vous donnerai avis. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit à Noisy, le

27° novembre 1590.

Henry.

Encore que vous soyez le père, vous n'aimez pas tant votre fils que moi, qui puis dire de lui et de moi : Tel le maître, tel le valet.

A Monsieur de Qwry.

1590, vers la fin de novembre.

(Cette lettre est extraite de l'ouvrage de l'abbé Brizard, page 50.)

Anne d'Anglure de Givry, l'un des meilleurs capitaines de Henri IV, fut tué au siège deLaon,en 1594, âgé d'environ trente-quatre ans. Il joua un rôle important au siège de Paris. C'est lui, et non pas Henri IV, qui laissait entrer des vivres dans la ville, par amour pour la belle mademoiselle de Guise. Quand le duc de Parme eut pris Lagny et Corbeil, Henri IV chargea M. de Givry de reprendre ces deux villes, ce qu'il fit. Le Roi, tout en raillant sa vanité, le félicita de ses brillants succès, en lui écrivant :

Tes victoires m'empêchent de dormir, comme autrefois celles de Miltiade, Thémistocle. A Dieu Givry ; te voilà payé de toutes tes vanités.

A Madame la comtesse de Gramont.

1590, vers la fin de l'imnée.

Mon cœur, il n'est rien survenu de nouveau depuis le parlement de Maravat, sinon que ce qui restoit des Wallons ' s'en sont retournés en Flandre, sans que le duc du Maine ait eu pouvoir de les arrêter. Les Reîtres en ont fait de même, qui ont été presque tous dévalisés par les leurs mêmes. Le Légat veut traiter asteure de la paix ; il ne se parle plus d'excommunication. Croyez que je ne m'endormirai pas en sentinelle. Je me porte très-bien, Dieu merci, vous aimant comme le pourriez souhaiter. Vous auriez pitié de moi, si me voyez, car je suis accablé d'affaires, que j'en succombe sous le faix. Aimez-moi comme celui qui ne cessera jamais de volonté envers vous ; c'est assez dit, je baise un million de fois vos beaux yeux.

A Monsieur de Rosny.

15B1, 15 février.

Rosny, toutes les nouvelles que j'ai de Mantes sont que vous êtes harassé et amaigri, à force de travailler. Si vous avez envie de vous rafraîchir et rengraisser, je suis d'avis que vous vous en veniez ici -, ce pendant que votre frère sera par delà, qui vous dira des nouvelles de notre siège. De devant Chartres, ce 15« février.

Henry.

' Les Wallons, peuple de race française, habitant les Pays-Bas espagnols (la Belgique d'aujourd'hui). C'est parmi eux que les rois d'Espagne recrutaient leurs meilleures troupes.

* A Chartres, que Henri IV assiégeait. On menait joyeuse vie dans le camp du Roi, où Madame de Sourdis. tante de Gabrielle d'Estrées, avait amené sa belle nièce, que Henri IV avait vue pour la première fois le 10 novembre 1590, au château de Cœuvres, et àovX il s'était épris aussitôt.

[I59lj LETTRES DE HENRI IV 161

A Monsieur de Briqucmaiit.

1591, 28 fcTiier.

Monsieur de Briquemaut, quatre jours après votre départ, et lendemain que nous venions d'investir Chartres, M. de Gramont y arriva avec une compagnie de chevaulégers, arquebusiers à cheval, ce qui a un peu rassuré ceux de la ville et les fait chanter plus haut ; mais nous avons de quoi chanter plus haut qu'eux : c'est de quoi tirer plus de trois mille coups de canon, que M. de Lubersac a ramené de Normandie, sous l'escorte de sa compagnie, non sans s'alléger du poids en route. Ce ne sera besoin de toute cette musique pour leur ouvrir l'oreille, d'autant qu'il n'y a point d'indice de secours possible ; mais, comme il vaut mieux prévoir en tous cas, je vous prierai faire en sorte, en votre quartier, que chacun soit prêt à marcher à premier ordre. Ne manquez en ce de diligence ; vous ferez chose agréable, à

Votre affectionné maître et ami,

Henry.

Du camp devant Chartres, ce 28" février.

A Monsieur de Larchant.

1591, 8 juin.

Monsieur de Larchant, ce mot sera pour vous dire la fâcheuse nouvelle de la prise de Louviers \ de laquelle je m'assure que vous ne pleurerez point. J'ai ici avec moi votre frère, qui dit qu'à cette heure vous et lui avez quelque chose et que vous jouirez du bien dont ces coquins vous empêchoient de jouir. Je vous prie de vous en venir

• Henri IV et Biron s'étaient emparés par surprise, le 6 juin, de Timportante ville de Louviers. Le Roi fut obligé, de 1589 à 1596, de conquérir son royaume ville par ville.

162 LETTRES DE HENRI IV [laQl]

avec mon cousin le cardinal de Bourbon. Le fait de Louviers est un miracle ; c'est Dieu qui en doit avoir l'honneur, bien que l'autre prise ait été très-bien exécutée ' . Ce porteur vous en contera les particularités. J'espère qu'à votre arrivée vous trouverez avoir quelque chose de meilleur. Je baiserois les mains à Madame de Larchant, mais je crains que vous en soyez jaloux. On m'a dit qu'elle pleure quand il arrive quelque bon succès en mes affaires ; mandez-moi si c'est de joie ou de fâcherie. Bonjour. De Vernon, ce 8^ juin.

Henry.

A Monsieur de Grillon.

Brave Grillon, vous savez comme étant roi de Navarre, je vous aimois et faisois cas de vous. Depuis que je suis roi de France, je n'en fais pas moins et vous honore autant que gentilhomme de mon royaume ; ce que je vous prie de croire, et en faire état, et qu'il ne se présentera jamais occasion où je vous le puisse témoigner, que vous ne m'y trouviez très-disposé. Je suis bien marri de ce que votre santé ne vous permet pas d'être près de moi, pour le besoin que j'ai de tels gens que vous. Lorsqu'elle vous le permettra, vous me ferez un singulier plaisir de me venir trouver. Je ne vous dirai point que vous serez le très-bien venu, je m'assure que vous n'en doutez nullement. Sur ce, Dieu vous ait, brave Grillon, en sa sainte et digne garde. A Mantes, ce 29^ juin.

Henry.

1 On avait surpris une porte et on était entré dans la ville : il avait fallu ensuite forcer le gouverneur, Fontaine-Martel, à se rendre ; levêque d'Evreux, Claude de Saintes, violent ligueur, était aussi tombé aux mains du Roi.

[mi] LETTRES DE HENRI IV 163

A Monsieur de Souvré.

1591, 8 juillet.

La Gode \ m'amie, depuis cinq ou six jours que je suis ici, je n'ai été sans peine. J'espère avoir parachevé dans trois ou quatre jours, et puis aussitôt partir pour m'en aller en mon armée, où je ne serai guères que vous n'oyiez parler de moi et que je ne tourmente fort mes ennemis. On m'a dit que vous ne m'aimez point, et le sieur d'Emery, présent porteur, m'a confirmé cela. S'il est ainsi, je vous désavoue, et la première fois que je vous verrai, je vous couperai la gorge. A Dieu, la Gode m'amie. De Mantes, ce 8° juillet.

Henry.

Faites mes recommandations à la vieille.

A Monsieur de Rosny,

Gouverneur de ma ville de Mantes.

1691, vers le 15 août.

J'ai dit à ce porteur le tant que nous pourrons fournir d'hommes. Si l'occasion de la bataille se présente, je n'oublierai à vous avertir. J'écris à ma maîtresse ^; faites m'en tenir la réponse et l'assurez toujours de ma résolution à

l'adorer. Bonsoir.

Henry.

Aîc même.

A la même époque.

Je n'oublierai point à vous avertir s'il faut venir à la ba-

' On ne sait pourquoi Henri IV appelait en badinant M. de Souvré la Gode. Ce mot signifiait uns femme de mauvaise vie, une fainéante. 2 Gabrielle d'Estrées.

164 LETTRES DE HENRI IV [1d91]

taille. J'écris à ma chère maîtresse ; portez-lui mes lettres.

Je me porte très-bien, Dieu merci. Il fait trop chaud pour

faire plus lonjïue lettre. Bonjour.

Henry.

Aux présidents, élus et conseillers^ sur le fait de nos aides et tailles en l'élection de Chaulny, salut.

IMI, 3 novunibrc.

Etant nécessaire pour la nourriture de notre armée, d'être promptement secourus d'une bonne quantité de vivres pour empêcher que les gens de guerre ne se débandent, à la foule * et oppression de notre pauvre peuple, nous vous mandons, commandons et très-expressément enjoignons que vous ayez incontinent et en la plus grande diligence qu'il vous sera possible à faire faire en notre ville de Chaulny la quantité de vingt mille pains entre bis et blanc, du poids de douze onces ^ chacun, cuit et rassis, ensemble de vingt pièces de vin pour faire conduire le tout au jour et au lieu qui vous sera ordonné par les commissaires généraux des vivres de notre dite armée ; vous donnons pour cet effet plein pouvoir de prendre le blé qu'il faudra pour faire le dit pain, ensemble le dit vin, où vous le pourrez plus commodément trouver, à la charge du remplacement de ce qui sera levé selon la cotisation qui en sera faite. Contraignant à ce faire et à vous obéir tous ceux qu'il appartiendra et qui pour ce seront à contraindre par toutes voies et manières dues et raisonnables, pour nos propres affaires, nonobstant oppositions ou appellations quelconques auxquelles ne voulons que vous ayez aucun égard.

' Même sens quoppression. Ou dit encore fouler. - 367 fframmes.

[1592] LETTRES DE HENRI IV 16c

A Monsieur de S'ouvre.

1592, 4 février.

La Gode, mon ami, je ne vous dirai autre chose, sinon que vous soyez le très-bien venu. Je vous prie de vous hâter et venir dret • à Gisors et Gournay, de là en ce lieuou au Neufchâtel. Car si je pars d'ici, je vous en avertirai. Nous sommes ici à la tête des ennemis \ et hier je fus à la guerre '* à eux. Il s'y donna force coups d'épée et de pistolet, et s'y fit des plus jolies charges du monde. Nous les empêchâmes jusques à la nuit de loger en un village où ils vouloient loger. Je ne sais pas ce qu'ils auront fait depuis. Ils viennent en crainte, et s'ils ne marchent autrement, ils ne secourreront de longtemps Rouen. Amenez avec vous cinquante arquebusiers à cheval des plus lestes, et envoyez le reste à mon cousin le maréchal de Biron, à Rouen. Bonjour, la Gode, mon ami. D'Aumale, ce 4® février.

Henry.

Envoyez-moi le capitaine Chicot ^ devant m'apporter de vos nouvelles.

' Droit.

* Aumale, où était le Roi.

^ Devant l'avant-garde du prince de Parme, qui venait au secours de Rouen assiégé par Henri IV. — Le lendemain du jour où le Roi écrivit à M. de Souvré, il livra à Alexandre Farnèse le combat d'Aumale et y fut blessé.

* Aller à la guerre, c'est aller en reconnaissance et avoir quelques engagements avec l'ennemi.

5 Chicot était un gentilhomme gascon, bon français, grand bouffon et fort vaillant. Il amusait Henri IV par son esprit et ses reparties qui souvent renfermaient de très-bons avis ; ce qui ne l'empêchait pas de se battre bravement.

166 LETTRES DE HENRI IV [l592]

A Ancel,

Serviteitr ordinaire de ma Chambre, résidant potir mes affaires et service à la cour de l' Empereur^, mon bon frère.

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