‹ Lettres intimesChapitre 8 sur 19 · février · texte numérisé non relu

février

Monsieur Aucel, aussitôt que ma blessure -, de laquelle je vous ai donné avis, m'a permis d'aller à la guerre, j'ai bien voulu faire sentir à mes ennemis qu'elle n'est pas telle, Dieu merci, qu'ils en faisoient courir le bruit et qu'ils n'en tireront pas l'avantage qu'ils s'étoient promis. Pour ce faire, je montai à cheval hier matin avec quinze cens chevaux françois et six cens arquebusiers tant à cheval que à pied, en intention d'aller lever le logis de Bures ^ où étoient logés le duc de Guise et la Châtre, avec onze cornettes * de cavalerie et cinq régimens de gens de pied. Cette mienne délibération cuida ^ être interrompue par la rencontre que soixante chevaux, que j'avois jetés devant moi, et quelques arquebusiers, firent de cent chevaux ennemis, conduits par le comte de Chaligny '^^ à une lieue et demie du logis du dit duc de Guise; mais ils furent chargés si résolument, que soixante demeurèrent morts sur la place, ou prisonniers ; entre autres le dit comte de Chaligny, prisonnier et fort blessé '. Le reste fut poursuivi jusqu'à leur village, auquel

1 Rodolphe II. '

2 Pendant que le duc de Parme s'avançait sur Rouen pour en faire lever le siège à Henri IV, le Roi l'attaqua à Aumale (o février) et se jeta avec tant d audace au milieu des Espagnols, qu'il fut enveloppé par leur cavalerie, et qu'il eût été pris sans le dévouement de ses çentdshommes, qui se firent tuer pour protéger sa retraite. Henri IV lut blessé dans cette échaulTourée, qu'il appelait « l'erreur d'Aumale, » d'un coup de pistolet dans les reins, ayant voulu repasser le pont d'Aumale le dernier de sa troupe.

3 Village du pays de Caux, entre Dieppe et Neufchâtel. ^ Compagnies.

5 Pensa.

^ L'un des membres de la maison de Guise.

^ Le comte de Chaligny fut blessé et pris par le capitaine Chicot, bouffon de Henri IV, auquel il le remit en lui disant : « Tiens, voilà ce

ils portèrent ralarme; et demeurèrent les nôtres fermes une grande demi-heure, attendant mes troupes qui ne pouvoient encore être arrivées. Ce pendant ils donnèrent loisir à leur cavalerie de monter à cheval et à leurs gens de pied de se barricader et de border sur les avenues les haies de leurs arquebusiers. Trois cens chevaux ennemis sortirent, et combien que le nombre fût plus grand que celui des miens, et du tout inégal, toutefois, environ les deux heures après midi, aussitôt que je découvris mes dites troupes sur un haut, là auprès, marchant au grand trot, et le peu d'assurance que je reconnus aux dits ennemis, je les fis charger si à propos. Dieu merci, que ce petit nombre les ramena battant, leur fit passer leur village, et les nôtres en demeurèrent maîtres plus d'une heure. Il y fut tué près de trois à quatre cens hommes, tant de cheval que de pied, quatre cens chevaux butinés, leur bagage, vaisselle d'argent et habillemens, jusques à la valeur de plus de 30,000 écus, et la cornette *■ du duc de Guise, qui étoit allé ce matin-là au quartier du duc de Parme. S'ils montrèrent peu de courage à défendre et garder leur logis, ils n'en eurent pas davantage ni plus d'assurance à faire quelque chose de mieux sur notre retraite ; car jamais ils ne sortirent pour nous suivre, combien que ce fût à la tête de leur armée, ains nous laissèrent paisibles possesseurs de leurs prisonniers et de leurs dépouilles. Mon cousin le duc de Nivernois, qui étoit à ma main droite, à une lieue de Bures, donna dans un autre village, auquel étoit logé le régiment de Barletté ^ dont il en fut tué soixante sur la place ; et douze chevaux qui se retiroient les derniers de la troupe de mon dit cousin en rencontrèrent seize des ennemis, qu'ils chargèrent. Quatre furent tués sur la place, le mestre de camp * de Cluseaulx

que je te donne. » Furieux, d'être tombé aux mains de Chicot, Chaligny le tua d'un coup d'épée.

1 Drapeau.

* Ou de la Barlotte.

' Colonel de cavalerie.

168 LETTRES DE HENRI IV [lo92]

et quatre autres pris prisonniers et le reste mis à vau de route. Cette nouvelle, que je vous ai bien voulu faire savoir, vous rendra assuré tant de mon bien porter, grâce à Dieu, que de l'assistance qu'il plut à sa divine bonté me continuer en la justice de mes armes, afin que vous en fassiez part à ceux que vous jugerez être à propos, après en avoir pris la réjouissance qui est due à votre bonne volonté, et à l'affection que vous portez à mon service : priant, sur ce. Notre Seigneur, vous avoir en sa sainte garde. Ecrit au camp de Buchy ', ce 18« février 1592.

Henry.

A Madame la comtesse de Gramont.

1592, vers le 25 mars '.

Madame, j'avois donné charge à Lareine de parler à vous touchant ce qu'à mon grand regret étoit passé entre ma sœur et moi. Tant s'en faut qu'il vous ait trouvée capable de me croire, que tous vos discours ne tendoient qu'à me blâmer, et fomenter ma sœur en ce qu'elle ne doit pas '. Je n'eusse pas pensé cela de vous, à qui je ne dirai

1 Bourg du pays de Caux, au sud de Neufchâtel.

'^ M. Berger de Xivrey a placé cette lettre en 1591 ; il nous est impossible d'accepter cette date. Cette lettre et la suivante sont évidemment de la même époque.

^ Il s'agit au mariage de Madame Catherine, sœur de Henri IV, avec le comte de Soissons, projet auquel le Roi était opposé et que Corisandc favorisait.

Le projet de mariage du comte de Soissons avec Madame Catherine remontait à 1585, lorsque le duc de Guise eut l'intention défaire déclarer le comte de Soissons, prince catholique de la maison de Bourbon, héritier de Henri III. Le roi de Navarre, pour rompre ce dessein, attira son cousin dans son parti, en le flattant de la pensée de ce mariage qui lui assurerait de grands biens, et força ainsi le duc de Guise à choisir

Eour héritier de la couronne le vieux cardinal de Bourbon. Après la ataille de Coutras, où Soissons fit des prodiges de valeur et de force, les deux cousins allèrent en Béarn ; Soissons vit Madame Catherine et, dit Sully, il s'engendra des amours réciproques. Mais quelques propos du comte de Soissons, ou quelques avis, vrais ou faux, que le roi de Na-

que ce mot : que toutes personnes qui voudront brouiller ma sœur avec moi, je ne leur pardonnerai jamais. Sur cette vérité, je vous baise les mains.

Henry.

A Monsieur de RavignanK

1592, vers le 25 mars.

Monsieur de Ravignan, j'ai reçu du déplaisir de la façon que le voyage de mon cousin le comte de Soissons s'est entrepris. Je ne vous en dirai autre chose, sinon que, s'il se passe rien ^ où vous consentiez ou assistiez contre ma volonté, votre tête m'en répondra.

Henry.

varre reçut de la Cour, lui apprirent que son cousin n'avait accepté d'épouser sa sœur que pour avoir ses biens et puis le quitter là. Qui avait voulu tromper l'autre? je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est que le comte de Soissons, irrité, quitta le roi de Navarre (mai 1588), disant qu'il avait été « pipé ». qu'on l'avait amusé avec le mariage de Madame Catherine pour le retirer de la Cour et l'empêcher d'y faire sa fortune. Il se rendit auprès de Henri III, « son esprit tout rempli de grandes espérances de tout gouverner à la Cour », mais il eut beaucoup de peine à faire agréer ses services à Henri III. Plus tard, il se réconcilia avec le roi de Navarre qui, devenu roi de France, le nomma grand-maître de France. Malgré la séparation, l'amour ne laissa pas de se continuer entre Madame Catherine et le comte de Soissons : ils résolurent de se marier à la première occasion favorable, sans demander le consentement du Roi. Le comte de Soissons profita de ce que Henri IV était tout occupé au siège de Rouen (1592) pour quitter l'armée, où il se trouvait, et arriva secrètement en Béarn ; le mariage se serait fait, si le Roi, averti, n'avait envoyé en toute diligence M. de Pangeas, « ce buffle de Pangeas », comme l'appelait ^ladame Catherine, lequel, muni des pouvoirs du Roi, s'opposa à leurs desseins et força le comte de Soissons à quitter le pays sans rien faire.

C'est dans ces circonstances que Henri IV écrivit les deux lettres adressées à Corisande et à M. de Ravignan. La seconde montre avec quelle énergie Henri IV savait, à l'occasion, se faire obéir.

' Pierre de ^lesmes, seigneur de Ravignan, premier président du conseil souverain de Pau.

2 Quelque chose.

A Monsieur de 7 Ht y '.

1592, 8 arril.

La présente reçue, ne fais faute me venir trouver pour courir le cerf, parce que la plupart de mes gens sont malades.

Henry.

A Monsieur de Grillon.

1592, 1" août.

Monsieur de Grillon, je suis très-aise que l'issue du siège de Quillebœuf ait été telle que je m'étois promis, car sachant que vous y étiez entré et vous y étiez mis dès le commencement, je m'assurois bien que mes ennemis n'y acquerroient que de la honte. Je vous loue donc du bon devoir que vous avez rendu et vous prie do continuer à me faire voir les effets de votre valeur et courage en toutes autres occasions qui s'offriront pour le bien de mon service. J'ai assiégé ma ville d'Epernay depuis quelques jours. En l'investissant, je traitai fort mal le secours des Wallons qui vouloient entrer en icelle, car il en fut tué plus de treize cens, à cinq cens pas de la muraille de la dite ville. J'espère que l'issue ii'y sera pas moins heureuse qu'a été le commencement : et sur ce, je prie Dieu, Monsieur dé Grillon, vous avoir en sa sainte et digne garde. Ecrit au camp devant Epernay, le premier jour d'août 1592.

Henry.

' Louis de l'Hôpital, marquis de Vitry, gouverneur de Meaux. Il était encore de la Ligue lorsque le Roi lui écrivit ce billet. Le duc de Guise lui permit d'aller courre le cerf avec Henri IV, qui était à Trie, parce quïl était bon chasseur. En 1594, M. de Vitry rendit Meaux à Henri IV et devint capitaine des gardes et lieutenant de la vénerie et fauconnerie de France. Il mourut en 1611. C'est sou fils qui tua le maréchal d'Ancre.

A Monsieur de Marivaux '.

1592, 1" octobre.

Monsieur de Marivaux, j'ai accordé à la demoiselle de la

Raverie * un passe-port pour faire mener à Paris quelques

blés, vin et bois pour sa provision. Je vous prie ne faire

difficulté de le laisser passer. Vous êtes de vous-même assez

courtois aux belles dames comme elle, sans vous y convier

davantage. Sur ce, Monsieur de Marivaux, Dieu vous ait

en sa garde. Ecrit à Cbamp-sur-Marne ^, le premier jour

d'octobre.

Hekry.

A Monsieur de Souvré.

l59î, 8 octobre.

La Gode, je vous ai déjà écrit ce jour d'hui par Forget; ce n'est pas ma coutume de mettre si souvent la main à la plume; mais vous aurez encore ce mot de moi par Féret, que j'envoie en Guyenne, pour vous assurer que je vous aime plus que vous ne le sauriez imaginer. Crois, mon ami, que je désire fort qu'il se présente une bonne occasion pour te le faire paroitre. Si le prince de Parme s'approche dé nous, vous aurez de mes nouvelles bientôt, et je me promets que vous ne serez pas des derniers qui se rendront près de moi. Féret vous contera le reste. Et sur ce, la Gode, Dieu vous ait en sa garde. Ecrit à Champ-sur- Marne, le 8^ octobre.

Henry.

* Mé de Marivaux était à Corbeil, où il commandait les troupes de Henri IV.

* C'était une femme d'amour, que hantaient les grands seigneurs. 5 Petite ville de l'arrondissement de Meaux.

Lettre de Gairielle d'Esirées à Henri IV.

Vers la mi-octobre 1592.

Arrivé à Saint-Denis le 13 octobre 1592, Henri IV y tomba malade et fut saigné. Une sueur abondante lui ôta la fièvre et le garantit d'une nouvelle saignée. C'est probablement à cette occasion que Gabrielle lui écrivit la lettre suivante, qu'on nous pardonnera sans doute de publier ici.

Je meurs de peur : assurez-moi, je vous supplie, en me disant comme se porte le plus brave du monde. Je crains que son mal ne soit grand, puisque autre cause ne me devoit priver de sa présence aujourd'hui. Dis m'en des nouvelles, mon cavalier, puisque tu sais combien le moindre de ses maux m'est mortel. Combien que par deux fois j'ai su de votre état, aujourd'hui je ne ne saurois dormir, sans vous envoyer mille bonsoirs, car je ne suis pas douée d'une ladre constance. Je suis la princesse Constance, et sensible pour tout ce qui vous touche, et insensible à tout ce qui reste au monde, soit bien ou mal.

A Monsieur de Souvré.

1592, 28 décembre.

La Gode, j'écris à ma sœur d'Angoulême qu'elle me vienne trouver, et mande aussi à des belles de delà d'être de la partie. Je vous prie, quand elles voudront i>artir, de les faire accompagner jusqu'à Vendôme. Peut-être ferez-vous cet office mal volontiers, pour le regret que vous aurez d'en perdre la vue de quelqu'une. Mais il se faut consoler, que l'absence n'est pas la mort des belles amitiés; c'en est, au contraire, l'école où elles s'apprennent le mieux. Pontcarré, que j'envoie par delà, vous dira de mes nouvelles. A Dieu, la Gode. Ce 28^ décembre, à Chartres.

Henry.

[1393] LETTRES DE HENRI IV t73

A Gabrielle d'Estrées ' .

1593, 4 février.

Mon bel ange, si à toutes heures m'étoit permis de vous importuner de la mémoire de votre sujet, je crois que la fin de chaque lettre seroit le commencement d'une autre. Ainsi Incessamment je vous entretiendrois, puisque l'absence me prive de le faire autrement. Mais les affaires-, ou pour

' Gabrielle d'Estrées naquit vers 1571. Elle (ut de bonne heure surnommée la Belle Gabrielle. « Elle était, dit Sainte-Beuve, blanche et blonde ; elle avait les cheveux blonds et d"or fin, relevés en masse ou mi-crêpés par les bords, le front beau, l'cntrceil (comme on disait alors) large et noble, le nez droit et régulier, la bouche petite, souriante et « pourprine, » la physionomie engageante et tendre, un charme répandu sur les contours. Ses yeux étaient de couleur bleue et d'un mouvement

5 rompt, doux, et clairs. Elle était complètement femme dans ses goûts, ans ses ambitions, dans ses défauts môme. D'un esprit gentil et gracieux, elle avait surtout un naturel parfait, rien do savant; le seul livre qu'on ait trouvé dans sa bibliothèque était son livre d'Heures. »

Gabrielle eut une existence plus que galante : sa mère la vendit d'abord à Henri III pour 6,000 écus, puis au célèbre financier Zamet, ensuite à d'autres partisans, enfin au cardinal de Guise, Après, elle devint la maîtresse du duc de Longueville, et elle était au duc de Bellegarde, quand Henri IV la vit pour la première fois, le 10 novembre 1590, au château de Cœuvres. « "Voir Gabrielle, l'aimer, la désirer, forcer Bellegarde à la lui céder, tout cela fut l'ouvrage d'un instant. Gabrielle, née fière et impérieuse, laissa triompher l'ambition et fît semblant de sacrifier son amant à l'amour du Roi, mais se réserva le plaisir de se dédommager en particulier de la contrainte que l'ambition la contraignait à se faire. » En 1591. Henri IV la maria pour la forme à Nicolas d'Amerval, seigneur de Liancourt, et la « démaria • en 1594. Gabrielle eut de Henri IV : C(fsar, duc de Vendôme (1594), 3Ia(lemoiselIe de Vendôme (1596) et Alexandre^ chevalier de Vendôme (1598). Le Roi voulait épouser sa maîtresse, malgré l'opposition de Sully et de ses meilleurs amis ; son projet allait se réaliser, lorsqu'elle mourut subitement, le 10 avril 1599, bien probablement empoisonnée. Elle a mérité ce jugement de Théodore-Agrippa d'Auhigné, ordinairement peu disposé a dire du bien de quelqu'un : • Elle usoit très-modcstcmeut du pouvoir qu'elle avoit sur le Roi... C'est une merveille comment cette femme... a pu vivre plutôt en reine qu'en concubine tant d'années et avec si peu d'ennemis. Les nécessités de l'Etat, ajoute-t-il, furent ses ennemies ; ce de quoi je laisse, comme en chose douteuse, à chacun son explication. » Gabrielle d'Estrées porta successivement les noms de Madame de Liancourt. après son mariage, de marquise de Monceaux, après la naissance de son fils César, et de duchesse de Beau fort, après le 10 juillet 1597.

* Les Etats généraux, dits les Etats de la Ligue, venaient de s'ouvrir, à Paris, le 26 janvier ; ils devaient élire un roi catholique. Philippe II voulait faire nommer sa fille et la marier à un archiduc d'Autriche, et

174 LETTRES DE HENRI IV [l593]

mieux dire les importunités sont en plus grand nombre qu'elles n'étoient à Chartres. Ils m'arrêtent encore demain, que je devois partir. Dieu sait les bénédictions que ma sœur leur baille \ Souvré nous fait aujourd'hui festin, où seront toutes les dames. Je ne suis vêtu que de noir ; aussi suis-je veuf de ce qui me peut porter de la joie et du contentement. Il ne se vit oncques une fidélité si pure que la mienne ; glorifiez-vous en, puisque c'est pour vous. Si d'O est où vous êtes, avertissez-le quand mes laquais partent, afin qu'il me mande des nouvelles des ennemis. Dès que j'aurai vu ma sœur, je vous enverrai La Varenne*, qui vous apportera le jour de mou retour assuré, que j'avancerai, comme la personne du monde qui a le plus d'amour et qui est absent de sa déité. Croyez-moi, ma chère souveraine, et recevez cent baise-mains, d'aussi bon cœur que les vous fis hier. Ce 4® février.

4 la même.

1493, 9 férrier.

Mon bel ange, pour ce que j'arrivai arsoir à dix heures, l'on ne sut dépêcher votre fait de d'Argouges ; dès l'aube du jour tout a été expédié. Comme je voulois me lever pour vous écrire, il s'en est présenté un beau sujet : c'est que

Mayenne voulait être roi. Pendant ce temps, Henri IV faisait proposer aux Etats d'ouvrir des conférences pour « trouver le remède aux maux du royaume », et annonçait son désir formel de se convertir au catholicisme.

' Catherine de Bourbon attendait son frère depuis trois semaines à Saumur ; il n'y arriva que le 28.

* Guillaume Fouquet, sieur de la Varenne , baron de Sainte-Suzanne, naquit en 1560 et mourut en 1616. Il fut d"abord cuisinier de Madame Catherine, sœur du Roi, passa ensuite au service de Henri IV, qui l'employa souvent à porter ses « poulets • à ses maîtresses. Après avoir rempli l'oftice de porte-manteau du Roi, La Varenne devint contrôleur général des Postes, conseiller d'Etat, gouverneur de la Flèche et d'Angers, et enfin lieutenant-général pour le Roi en Anjou. C'était un homme d'une grande valeur, qui dut son élévation à son mérite et à son caractère résolu.

[Iu93] LETTRES DE HENRI IV 175

M. de Guise est arrivé à Orléans avec des forces pour secourir le Bourg-Dieu, ce qu'il peut faire devant que le terme de la capitulation soit expiré. Je monte à cheval tout à cette heure pour aller secourir Montigny *, et espère que par ma diligence je regagnerai lavance que mes ennemis ont plus que moi. Le cœur me dit que nous ferons quelque chose de bon. Vous saurez tous les jours de mes nouvelles ; que je sache des vôtres, particulièrement de votre santé. Je ne partis jamais d'avec vous plus triste et plus constant. Tenez pour constant (puisque ainsi parle le siècle) que mon amour ne peut recevoir d'altération par quoi que ce soit, fors d'un rival. Mandez-moi comme l'on vous aura recueillie à Mantes ^. Je suis et serai jusques au tombeau votre fidèle esclave. Je vous baise un million de fois les mains. Ce Q" février.

A la, même.

1593, 10 féTrier.

Je ne sais de quel charme vous avez usé, mais je ne supportois point les autres absences avec tant d'impatience que ce^te-ci ; il me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. Vous n'aurez que faire de solliciter mon retour ; je n'ai artère ni muscle qui à chaque moment ne me représente l'heur de vous voir, et ne me fasse sentir du déplaisir de votre absence. Croyez, ma chère souveraine, que l'amour ne me violenta jamais tant qu'il fait. J'avoue avoir tout sujet de m'y laisser mener ; aussi le fais-je avec une naïveté qui témoigne la réalité de mon affection, parce que je m'assure que vous n'en doutez pas. Je finirai ce discours pour en commencer un autre, qui est que nos dames ont bien couru fortune et ont bien res-

' Bourg de la Beauce (Eure-et-Loir).

^ Dont Sully était gouverneur.

senti des incommodités de la guerre. Votre tante ' vous en écrit, à qui le parentage de mon bel ange servit fort. J'y fis ce que je devois. Je monte à cheval et vais dîner à Beaugency. Si M. de Guise est parti d'Orléans, demain nous nous verrons. Mon tout, aime^-moi fort. Je te jure, mes belles amours, qu'en tout mon voyage, mes yeux ne verront qu'autant qu'il faudra pour raconter ce qui sera par où je passerai. Ce voyage retardera mon retour de trois jours. Bonjour, ma souveraine. Je baise un million de fois vos belles mains. A Marchenoir -, ce 10^ février.

A la même.

Io03, 17 février.

Mon malheur de ne savoir point de vos nouvelles continue, qui me fait vous envoyer La Fon en diligence, craignant qu'il vous soit arrivé quelque accident. Renvoyezle moi promptement, mes chères amours, je vous supplie. Il m'a promis d'être plus diligent que lorsque je le dépêchai d'Epernay. Je pars demain et serai à Tours dimanche, s'il plaît à Dieu. Ce voyage de Berry a retardé de huit jours mon retour. J'espère qu'il n'arrivera plus d'incident notable qui me retarde. Le désir extrême que j'ai de vous voir me fait passer par dessus infinies occasions qui naissent à tout moment. Je n'ai failli un seul jour à vous dépêcher un laquais. Mon amour me rend aussi jaloux de mon devoir que de votre bonne grâce, qui est mon unique trésor. Croyez, mon bel ange, que j'en estime autant la possession que l'honneur d'une douzaine de batailles. Soyez glorieuse de m'avoir vaincu, moi qui ne le fus jamais tout-à-fait que de vous, à qui je baise un million de fois les pieds. Ce 17^ février ^

' Madame de Sourdis, maîtresse du chancelier de Chiverny.

'^ Petite ville delà Beauce (Loir-et-Cher).

' Ce jour-là, Henri IV était à Olivet, près d"Orléans.

A la, reine d'Angleterre.

1593, 29 mars.

Madame, l'un des contentemens que j 'ai eus en mon voyage de Tours, a été de trouver le sieur Antonio Perez * avec ma sœur, comme je lui avois mandé me l'amener, l'ayant connu, aux discours qu'il a eus avec moi, personnage non moins capable du lieu ^ qu'il a tenu, que indigne de la persécution qu'il souffre, de laquelle il est d'autant plus à plaindre que c'est sans faute de sa part, et par la seule malice d'autrui, ainsi que j'ai entendu. J'espère me pouvoir prévaloir en mes affaires de l'intelligence et bon jugement qu'il a montré en celles qui lui sont passées par les mains ' ; et pour cette occasion je l'ai retenu à mon service. Mais estimant. Madame, que vous serez bien aise de le voir et conférer avec lui, j'ai trouvé bon qu'il vous allât baiser les mains, avec cette occasion du voyage du sieur vidame de Chartres, et l'ai bien voulu accompagner de la présente, afin qu'il vous plaise le favoriser d'autant plus volontiers de votre bon accueil et bénigne audience, de laquelle m'assure qu'il vous laissera toute satisfaction, et que vous entendrez de lui chose dont vous pourrez vous servir, qui est la principale raison qui m'a mu le vous envoyer ; et serai très-joyeux que le fait puisse répondre à ma bonne volonté, vous suppliant trouver bon, après l'avoir ouï, qu'il me vienne retrouver en compagnie du dit sieur vi-

' Ministre de Philippe II, Antonio Perez fut disgracié en 1581. Il était l'amant de la princesse d'Eboli, maîtresse de Philippe II ; l'intrigue ayant été découverte par Escobedo. secrétaire de Don Juan d'Autriche, il le fit tuer, du consentement de Philippe II, en 1378. Mais trois ans après, il fut arrêté et mis à la torture : il se sauva (1590) et fit soulever l'Aragon en sa faveur (1591), mais Philippe II écrasa l'insurrection et la châtia avec une rigueur inflexible. Perez se réfugia dans le Béarn, auprès de Catherine de Bourbon (1591), et entra en 1393 au service de Henri IV. Il mourut à Paris en 1611.

* De la place, des fonctions.

' C'est pour empêcher précisément Henri IV de se servir de Perez, que Philippe II tenta plusieurs fois de le faire assassiner.

-178 LETTRES DE HENRI IV [lîlW]

dame, auquel j'ai fort expressément recommandé d'avoir soin de sa personne, pour me le ramener en sûreté ; qui sera pour l'employer non moins à ce qui touchera votre service, selon que vous le jugerez propre, que au mien, m'étant l'un et l'autre en égale considération, et votre contentement sur toutes choses. Sur ce , vous baisant humblement les mains, je prierai Dieu vous avoir. Madame, en sa très-sainte garde. A Chartres, ce 29e mars. Votre plus affectionné frère et serviteur,

Henry,

A Gairielle d'Estrées.

1593, 15aTril.

Ha I Que je fus affligé arsoir, quand je ne trouvai plus le sujet qui me faisoit trouver le veiller si doux ! Mille sortes de délices se représentoient devant moi, tant de singulières raretés ! Bref, j'étois plus enchanté que ce magicien qui ne vous a fait trouver votre cassette. Certes, mes belles amours, vous êtes admirable ; mais pourquoi vous loué-je ? Cette gloire vous a rendu infidèle jusques-ci, et la connoissance de ma passion. Que la vérité de ces belles paroles proférées avec tant de douceur sur le pied de votre lit, mardi la nuit fermante ', m'ôte toutes mes vieilles et invétérées opinions ! Je remarque le lieu et le temps pour vous montrer combien je les ai gravées en ma mémoire et pour vous en rafraîchir le souvenir. Je monte à cheval pour aller coucher à Meulan. Je ne sais encore si j'irai à Mantes, bien que la voisine * soit partie. Eemain je vous en manderai la certitude. Pour fin, je vous dirai que le déplaisir de vous laisser m'a saisi tellement le cœur, que j'en ai cuidé ' mourir toute cette nuit, et me trouve

• Terminée.

* La fièvre.

3 Cru.

[lo93] LETTRES DE HENRI IV 179

encore bien mal : qui me fait achever plus tôt que je ne désirerois cette lettre, en vous baisant un million de fois les mains. Ce 15« avril.

A la même.

1593, 15 avril.

L'autre lettre ne faisoit qu'achever de se fermer lorsque Larchant est arrivé ; je ne l'ai voulu mener plus loin. Je serai très-aise que voyez celui de qui vous pouvez apprendre des nouvelles ; mais que cela ne me tarde point l'heur de votre présence. J'attendrai ce que vous aurez appris avec impatience, mais non telle que votre venue, que je vous supplie ne vouloir différer. Vous écrivant, m'est venu avis que trois cens chevaux de Rouen sont arrivés à Pontoise, qui viennent au-devant du Villars '. Je n'en ai que deux cens, mais je m'en vais passer à la vue de la ville, pour voir s'ils veulent se battre ; et s'ils le font, je donnerai un coup de pistolet pour l'amour de vous. Bonjour, mes chères amours ; je te baise un million de fois les mains. Ce 15^ avril.

A la même.

1593, 16 avril.

Je m'en vas dîner à Mantes et reviendrai coucher ici, puis demain j'y irai du tout. Sauveterre n'est point venu, de quoi je suis en peine. Je vous manderai force nouvelles par La Varenne, que je vous dépêcherai demain. Vraiment ma venue étoit nécessaire en ce pays, si elle le fut jamais en lieu. Ne faillez, mes chères amours, à venir au jour que

' M. de Villars-Brancas, gouverneur de Rouen pour la Ligue.

180 LETTRES DE HENRI IV [l59a]

m'avez promis. Plus je vas en avant, et moins je m'accoutume à supporter l'absence. Vous m'avez, je le confesse, plus charmé que je ne le fus jamais. Excusez si n'avez que ce mot pour aujourd'hui, et aimez votre sujet comme vos yeux. Certes, il vous adore avec extrême passion et fidélité. Bonjour, chère maîtresse ; je te baise un million de fois les pieds. De Meulan, ce 16^ avril.

A la même.

Page 1