A MADAME DE FALA1S
Madamoiselle , puisque j'ay sçeu que Monseigneur avoit esté adverty de la mort de sa seur, je luy en ay touché un mot, sçachant desjà par vostre advertissement qu'il n' avoit besoing de longue consolation, puisque Dieu luy a mis au cueur sans moien des hommes ce qui luy doit servir à l'alléger de sa tristesse.
Quant à ma promesse dont vous me tenez lyé, je m'en acquiteray, quant Dieu m'en donnera le moien. Mais je me suis esbahy, pourquoy vous me touchiez de la récompense que mon dict Seigneur a intention de me faire , comme si je regardois à cela , et que je n'eusse point aultre considération en luy. C'est l'amour et révérence que je luy porte à bon droict en nostre Seigneur, tellement qu'il me faict bien mal que je ne me puis aultrement employer envers luy et vous, pour monstrer ce qui est en mon cueur. Toutefois je vous supplye ne vouloir mal prendre ce que j'en dis. Car il n'y a rien qui m'y ait esmeu , sinon la crainte que j'avois que vous ne prinsiez point telle fiance en moy, comme je désire. Au
reste, je n'entens point d'intenter complaincte qui mérite response. Car il me suffit que vous n'ayez point eu de doubte ne souspeçon qui vous ait induict à m'en faire mention.
Sur cela je feray fin , après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce. Je prieray nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa saincte protection , vous gouvernant selon sa bonne volonté, affin de glorifier son sainct nom en vous. De Genesve, ce 20 de novembre 1546.
Vostre humble serviteur et bon frère à jamais,
Jehan Calvin.
Monseigneur, je n'ay rien à vous escrire pour le présent , sinon que nous attendons ce qui se fera par les Souisses *. Tout est appresté à Berne comme pour sortir du jour au lendemain, capitaine, son conseil, officiers,
1 Les cantons catholiques et réformés de la Suisse, sollicités, les premiers par l'empereur, les seconds par les princes protestants, de prendre part à la lutte dont l'Allemagne était le théâtre, avaient gardé les uns et les autres une exacte neutralité. Mais les seigneurs de Berne ayant reçu avis que des mouvements de troupe s'opéraient dans la Franche -Comté, alors soumise aux Espagnols, appelèrent dix mille hommes sous les armes et occupèrent les passages du i. 12
souldars, esleus et nommez, second mandement envoyé qu'ils se tiennent prests à marcher, artillerie équippée. Leur armée est de dix mille hommes. Je croy qu'ils n'eussent pas tant différé sans un empeschement qui les tient comme liez par le pied. Car il y a environ un an que tous les cantons fisrent un accord, que nul ne sortist du païs pour faire guerre, sans le consentement des aultres. Maintenant on craint que les papistes ne feussent sollicitez d'envahir les païs desproveus de gens, soubs couleurs de la promesse rompue. Que si le roy de France eust entrelassé un mot, se fust faict, desjà longtemps a. C'est qu'il eust demandé les papistes à son service , à quoy les nostres eussent facilement accordé. Ainsi les uns eussent parlé allemant à Charles , les aultres italien ou picard.
Je crains bien qu'il n'y ait faulte de bonne conduite , tant en cela qu'en d'aultres choses. Ainsi nous sommes d'aultant plus admonestez de pryer Dieu qu'il luy plaise supplier par sa bonté infinie à tant de deffaults. Vray est qu'il est facil aux ignorans de follement juger. Mais tant y a que chascun s'esbahit qu'on demeure si longtemps à r. . . . er1 sans faire effort. Car il semble que Dieu tende la main pour nous dire : entrez. Et en laissant escouler le temps on donne vigueur à celluy qui est à demy dés- Jura. Cette mesure, motivée par la gravité des circonstances, aurait peut-être amené une scission entre les états confédérés, et de graves complications au dehors, si la trahison de l'électeur Maurice n'eût précipité le cours des événements en Allemagne. Jean de Muller, Hist. de la Confédération suisse, continuation de M. Vulliemin, t. XI, p. 292.
1 Mot effacé dans l'original.
espéré. Prions doncq , et puisqu'il plaist à Dieu d'esprouver nostre patience en désirant mieulx, contentonsnous de ce qu'il nous envoyé, ne nous lassant pour rien de le servir.
On a murmuré ces jours de quelque appoinctement. 11 fauldroit de merveilleux massons pour le bastir. Mais je crains que les nostres ou aulcuns pour le moins ne se laissent abbreuver d'entrer en propos. Ce qui sera pour remettre du tout l'ennemy non-seulement en possession de sa tyrannie passée , mais de celle où il a toujours adspiré. Mais pource que je suis asseuré que cela ne se fera point que Dieu ne soit du tout courroucé contre nous , j'espère qu'il préviendra un tel danger. Car je ne double pas qu'il ne regarde plus tost son œuvre en nous que nos vices et povretez, pour nous traicter en sa pitié.
Sur ce, Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle, vous avoir aussi présenté les recommandations de ma femme et de nos voisins , je prye à ce bon Dieu de vous tenir tousjours en sa protection , et vous faire sentir de plus en plus la joie de son assistence. De Genesve, ce 8 de décembre 1546.
Vostre serviteur et humble frère et entier amy à jamais ,
Jehan Calvin.