A MADAME DE BUDE
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Mademoiselle , combien que j'aye occasion de louer Dieu du bon zèle et de la constance qu'il vous donne , selon que j'ay entendu par le porteur, toutefois pensant que mon exhortation ne vous seroit point superflue , entre tant de diverses tentations et combats, je n'ay pas voulu faillir à vous escrire par luy quelques mots, et sur tout pour vous ayder à vous résouldre de la délibération qui vous est encore aulcunement doubteuse. C'est
* La lettre originale est sans suscription. Mais on croit généralement qu'elle fut adressée par Calvin à la veuve du célèbre Guillaume Budé, arrière-petit-fils du secrétaire du roi Charles V, et l'un des plus doctes personnages de la Renaissance. Guillaume Budé ayant déclaré dans son testament qu'il voulait être enseveli sans cérémonie, cette circonstance lit supposer qu'il était mort dans les croyances de la foi réformée. Sa veuve ne pouvant les professer librement à Paris, alla s'établir à Genève, à la sollicitation de Calvin (juin 1549). Elle était accompagnée de sa fille et de trois de ses fils, Louis , François et Jean de Budé, qui occupèrent un rang distingué dans la République. Le plus connu des trois frères est Jean de Budé, sieur de Vérace, ami particulier de Calvin et de Théodore de Bèze. 11 fut reçu habitant de Genève le 27 juin 4549, bourgeois le 2 mai 4555, membre des deux conseils en 4 559, remplit plusieurs missions importantes auprès des princes protestants d'Allemagne, et mourut en 1589, après avoir rendu d'éclatants services à sa nouvelle patrie, et ajouté ainsi à l'illustration de sa famille dont les descendants habitent encore Genève. Galiffe : Notices généalogiques des familles genevoises, t. HT, p. 83 et suivantes.
de vous retirer par deçà , pour servir à Dieu en repos de conscience. S'il vous estoit possible de vous en acquitter où vous estes, je n'auroys garde de vous donner conseil d'en bouger. Mais je sçay en quelle captivité vous estes détenue. Quant Dieu aussi vous auroit donné vertu et constance de vous préparer à la mort, et ne fleschir pour nulle crainte des dangiers où vous estes, il n'y auroit rien meilleur que d'user de ceste grâce. Mais si vous sentez que l'infirmité de vostre chair surmonte et vous empesche de faire vostre devoir, puisqu'il ne se peult faire que vostre conscience ne soit en trouble et torment continuel , il ne reste sinon de chercher remède convenable. Car ce n'est pas une petite perplexité, voire mesme anguoisse, de nous sentir coulpables en une chose si grande ; voire , et que le mal continue tellement que nous ne facions point de fin à offenser Dieu. Combien que plusieurs se flastent en cest endroist, se faisant à croire que c'est une faulte légère que de se polluer aux superstitions qui sont répugnantes à la Parole de Dieu, et déroguent à son honneur, j'estime que l'honneur de celuy auquel nous devons tout, vous est si précieux , que ce vous est un regret importable d'y contrevenir tous les jours comme vous y estes contraincte. Ainsy je ne doubte pas que n'ayez une singulière affection de sortir de telle paoureté , et cependant que vous y estes, que ne soyez en merveilleuse solicitude et tristesse. Considérez maintenant si ce n'est pas une malheureuse condition d'y languir sans fin. Je sçay bien que plusieurs nous objectent , que nous ne sommes pas icy anges non plus, et que nous offensons Dieu comme on faict là; ce qui est vray. Mais comme dict le
proverbe : mal sur mal n'est pas santé. Parquoy si nous défaillons par trop en d'autres sortes, quel mestier est-ii d'augmenter nostre condamnation , en adjoustant au reste ce pesché qui est tant grief, assavoir de ne donner point gloire au Fils de Dieu , qui s'est anéanty pour nostre salut?
Au reste quand vous avez bien tasché par dissimulation à vous exempter des périls où vous estes , encore n'est-ce rien faict ; car les iniques espient de près, et ne les pourriez jamais contenter qu'en renonceant Dieu du tout. Parquoy vous n'estes en repos du corps, non plus que de l'âme. Et après avoir décliné de Dieu pour complaire au monde , vous n'avez rien profité , sinon de languir comme en transe. Vous me demanderez si estant venue icy, vous aurez repos asseuré pour tousjours. Je confesse que non. Car pendant que nous sommes en ce monde, il nous convient estre comme oiseaux sur la branche. Il plaist ainsy à Dieu , et nous est bon. Mais puisque cest anglet vous est donné auquel vous puissiez achever le reste de vostre vie en le servant, s'il lui plaist, ou bien profiter de plus en plus et vous confermer en sa parole, affin que vous soiez plus preste à soutenir les persécutions quand il luy plaira, ce n'est pas raison de le refuser. Nous avons tousjours à regarder de n'estre point cause de nostre malheur, et le chercher à nostre escient, et faulte d'accepter les bons moiens que Dieu nous présente. Je sçay que c'est une chose dure que de laisser le païs de sa naissance, principalement à femme ancienne comme vous, et d'estat. Mais nous devons repoulser telles difficultés par meilleures considérations; c'est que nous préférions à nostre
pais toute région où Dieu est purement adoré ; que nous ne désirions meilleur repos de nostre vieillesse , que d'habiter en son Eglise où il repose et faict sa résidence; que nous aymions mieulx d'estre contemptibles en lieu où son nom soit glorifié par nous, que d'estre honorables devant les hommes, en le fraudant de l'honneur qui luy appartient.
Touchant les doubtes qui vous peulvent venir en l'esprit, il seroit trop long de respondre à tous. Mais que vous aiez tousjours ce point résolu, qu'il nous fault remectre beaucoup de solicitudes à la Providence de Dieu , espérant qu'il proverra aux choses où il ne nous apparoit nulle issue. Et de faict, il n'y a que doubter que si nous le cherchons, nous le trouverons. C'est-àdire qu'il sera avec nous pour guider nos pas , et avoir le soing de nos affaires, pour y donner bon ordre. Vray est que nous ne laisserons pas d'estre subjects à plusieurs fascheries et molestes; mais prions-le qu'estant fortifiés par sa parole , nous ayons de quoy les surmoni ter. Et toutefoys vous avez beaucoup d'aydes qui vous ostent l'excuse qu'ont plusieurs aultres. Quand il plaira à Dieu vous conduire , vous ne viendrez pas si desnuée de bien , qu'il n'y ait pour vous sustenter, au lieu que beaucoup de paoures gens n'ont que charge sans provision. Combien y a- il de femmes chrestiennes qui sont tenues comme captisves par leurs enfants? Or nostre Seigneur vous a faict cest advantaige , que vous aiez des enfants qui non-seulement se présentent à vous délivrez de captivité , mais aussy vous y exhortent. Vous avez la liberté que plusieurs souhaittent , de laquelle vous devez user, pour vous employer tant plus franchement au
service de Dieu. Entre les aultres empeschements qu'il semble que vous aiez , il y auroit vostre fille pour ce qu'elle est à marier. Mais tant s'en fault que je la compte pour empeschement, qu'elle vous doibt plus tost servir d'esperon pour vous inciter d'advantaige. J'entens que vous l'aimez non pas seulement de l'amour commun qu'ont les mères, mais d'une affection singulière. Or je vous prye de bien considérer lequel luy vauidra mieulx d'estre là lyée en mariaige pour demeurer en servitude perpétuelle , ou d'estre par vous conduicte en lieu où il luy soit libre de vivre chrestiennement avec son mary. Car il vous fault avoir ceste espérance que Dieu luy adressera party bonneste , qui vous sera en consolation comme à elle1. Il y a une chose dont il est bon que vous soiez advertie affin que rien ne vous esmeuve comme nouveau et non préveu. C'est que Sathan vous suscitera beaucoup de troubles pour renverser ou retarder vostre saincte entreprise. Mais quand vous aurez prins vostre conclusion arrestée, il ne vous sera pas difficile de surmonter tout. Cependant usez de l'opportunité, ce pendant qu'elle vous est offerte. Car comme en une chose saincte, il nous convient conclurre en brief, sans conseiller ne varier longtemps, aussy est-il nécessaire d'exécuter tantost ce que nous aurons conclud , craignant, selon la fragilité qui est en nous, de nous refroidir de nostre bon propos.
Pour faire fin , sçachant que toutes exhortations seroient vaines et inutiles de moy, sinon que Dieu leur
1 Catherine deBudé épousa, en 1550, Guillaume de Trie, seigneur de Varennes, gentilhomme du Lyonnais, réfugié à Genève pour cause de religion.
donnât vertu, les faisant entrer en votre cœur, je le supplieray de vous instruire de vraye prudence pour juger ce qui vous sera expédient de faire , de vous donner constance ferme pour obéyr à sa volonté , de vous tendre la main et se montrer vostre conducteur, de vous faire ceste grâce qu'en vous reposant sur luy vous sentiez en tout et partout son assistance. Ce 20***, 1546 l. Vostre serviteur et humble frère ,
Charles d'Espeville.
A MONSIEUR LAVOYER NOEGUELY *
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. Jt6.
Monseigneur , pource que ce présent porteur 2 m'a apporté si bon tesmongnage de Lion , et aussy que de ma part je l'ay congnu de bon sçavoir et de bon zèle , tellement que je ne doubte pas qu'il ne soit propre à servir à l'Eglise de Dieu , cela m'a contraint de vous le recommander, joinct aussi que je me confie que l'a-
1 Au dos, d'une main étrangère : De 46. Je pense que ceste lettre soit à Mme Budé.
* Jean-François Nœgueli, un des plus illustres magistrats et des plus habiles capitaines de la république de Berne, au seizième siècle. Il commanda, en 4536, l'armée bernoise qui conquit le pays de Vaud sur le duc de Savoie, remplit les fonctions d'avoyer, de 1 540 à 4568, et mourut dans un âge très avancé.
2 En note, d'une main inconnue : Philippe Buisonnier, de Bresse.
dresse que je luy donne envers vous luy servira, attendu la bonne affection que vous me portez. Je vous prie donc humblement qu'il vous plaise l'avoir pour recommandé à ce que par vostre moien il ait l'ouverture pour faire cy-après service à nostre Seigneur Jésus, dont vous aiez l'occasion de vous resjouir, car sans telle espérance, je serois bien marry d'en sonner mot.
Au reste, Monsieur, si Dieu me donnoit l'oportunité de parler à vous, je déchargerois volontiers mon cueur des scandales qui nous pressent par deçà pour le maulvais gouvernement d'aulcuns qui sont ministres de la parole de Dieu en vos terres , et en toute leur vie ne donnent sinon occasion de blasphémer le nom de Dieu *. J'ay telle persuasion de vous qu'en congnoissant les paouretés dont chacun est abreuvé par deçà, vous auriez aussy bonne affection d'y pourveoir comme j'ay grand regret et tristesse d'en voyr parler. Je croy toutefois que vous en orrez parler en conseil, pource qu'un povre frère qui va par delà, nommé maistre François Maurice, vous donnera occasion d'y penser. Je ne touche point d'avantaige aux maladies, sinon que je desireroie bien qu'il pleut à Dieu vous mettre au cdeur d'y donner bon remède. Et pource que je sçay qu'en vostre particulier, vous estes affectionné, comme il appartient, je vous supplie en tant que je dois avoir l'Eglise de Dieu en recommandation, qu'il vous plaise tendre la main à ceux qui sont en poine pour s'estre fidèlement porté au service de Dieu et de vous ; parquoy, Monsieur, après
1 Plusieurs ministres du pays de Vaud, et notamment Zébédée, pasteur de Nyon, Lange, pasteur de Bursins, se livraient en chaire aux plus virulentes déclamations contre les doctrines du réformateur.
m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prie nostre bon Dieu de vous maintenir en sa garde, vous conduisant tousjours par son esprit en l'obéissance de sa volonté. De Lausanne, ce 12 de janvier 1547.
Vostre humble serviteur,
Jehan Calvin.
Monseigneur, aiant reçeu vos lettres par le sieur de La Rivière, je craignois que les aultres dont vous faisiez la mention , feussent perdues. Depuis elles m'ont esté apportées. Pour response je remercie Dieu de ce qu'il vous a augmenté vostre joye et contentement. J'ay escrit briesvement aux trois compaignes tout ensemble, pour les saluer à leur bien-venue. Je ne sçay si Dieu nous fera ce bien quelque jour, qu'elles n'ayent plus besoing de mes lettres. Si non je leur seray une aultre fois un petit plus libéral en papier.
Pour vostre personne, suivant la charge que vous m'aviez donné, j'ay regardé depuis mon retour où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Clébergue, vous seriez trop loing des voisins que vous cherchez1.
1 Selon la tradition conservée à Genève, Calvin habitait alors la maison située au Bourg-de-Four , à l'angle formé par la rue des Chaudronniers et les bâtiments voisins de l'hôpital.
Combien que de longtemps j'en avoye eu envye pour moy-mesme , affin de m'y derrober quant je cherche d'avoir loysir. Et m'avoit-on promis de m'en donner response; mais rien n'est venu. Si je F avoye entre mes mains, comme l'on m'en avoit donné espérance, vous sçavez qu'il sera à vostre commendement. Auprès de nous je n'en ay peu trouver ayant jardin, qui vous fust plus propre que une que je vous ay louée l. Non pas que le logis me contente ; mais il me l'a fallu faire par faulte d'aultre. Vous aurez au-devant moien jardin , et court assez spacieuse. Derrière aultre jardin encor. Une grant salle d'aussi belle veue que vous en sçauriez souhaitter pour l'esté. Les chambres n'ont pas si plaisant regard, que je vouldroye bien. Mais quant vous serez arrivé , possible qu'on trouvera moien d'y donner ordre. Excepté la salle, on pouvoit trouver maisons de meilleure estoffe et mieulx basties pour la commodité. Mais le jardin n'y eust pas esté, et je voy que c'est un membre que vous désirez principalement. Quoy qu'il en soit elle est louée à douze escus. Quant vous la verrez , si vous dictes que c'est trop, j'auray mon excuse preste, que je ne suis pas tel mesnager que pour bien espargner ma bourse non plus que celle des aultres. Je me suis hasté d'en faire marché à cause du jardin seulement. Si le temps vous targoit par de là, il me semble que la saison vous sera aussi propre d'icy à un mois que plus tard, moyennant que l'air fust gracieux selon que la saison le doit porter. Pour la conduite, combien que mon frère n'est pas icy à ceste heure, toutefois je m'ose bien porter
1 Probablement dans le quartier de Saint- Antoine.
fort pour luy qu'il vous y servira volontiers. Et il a faict le chemin si souvent qu'il y doit estre assez rusé. Joingt aussi qu'il a eu affaire aux basteliers. Et je crois qu'il vous souvient que mon advis seroit que vous fissiez une partie du chemin par eaue pour vous refraischir. En attendant que vous me mandiez vostre pleine résolution, nous sèmerons sans faire bruict et ferons tailler les treilles.
Des occasions que vous avez de vous plaindre, je vous prye, Monseigneur, d'oublier beaucoup de choses pour esviter fascherie qui ne rellève point le mal et ne l'amende. Sur tout qu'il vous plaise supporter ce qui aura esté faict par zèle inconsidéré, car c'est une faulte qui advient aux meilleurs. Mais je croy que ce en est desjà faict en une sorte ou l'aultre. J'espère que l'issue en aura esté modérée par vostre prudence.
Quant au sieur de Paré 1 , si d'adventure il venoit droict à vous sans passer par cy, et qu'au reste il apporta nouvelles pour entrer plus avant en propos , vous avez par delà Monsieur d'Albiac, lequel ayant eu grant privaulté avec luy, vous pourra advertir du tout mieulx que Maldonade n'en aura trouvé. Et sera bon d'en faire inquisition diligente. Car je craindrois que par ses follies de jeusnesse il n'eust eu quelque maladie, telle qu'ont aujourd'huy beaucoup de gens. Je vous descouvre familièrement ma crainte, aymant mieux excéder en ceste partie que de rien celler pendant qu'il en est temps. Vous demanderez pourquoy doncq j'ay tant différé. Mais les conjectures que j'en ay sont venues depuis. Car c'estoit le plus court d'en deviser de bouche, si j'en eusse con-
1 II recherchait en mariage une parente de M. de Falais.
ceu en mon esperit aultant que maintenant. Je le vous propose affin que vous y advisiez. Car je ne vouldroye point avoir ceste reproche , je ne dis pas seullement devant le monde, mais aussi devant Dieu, que la fille eust esté abusée en rien par ma dissimulation. Je sçay pource que c'est un mal si commun et vulgaire, que beaucoup n'en font guères de difficultés. Mais je me doubte que vous y seriez scrupuleux comme moy.
Pour faire fin, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , je supplieray nostre bon Dieu de vous maintenir en sa garde, qui est le tout de nostre vie, tant pour ce siècle que pour l'advenir. J'entens qu'il vous face tousjours sentir, comme il faict, que vous estes en sa conduite. Tous ceux qui ne vous escrivent point se recommandent humblement à la bonne grâce de vous et de Madamoiselle. Ce 25 février 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
Monsieur, celluy qui vous présentera ces lettres est ambassadeur de ceste ville. Ils sont deux qui vont par delà, je ne sçay pourquoy, c'est-à-dire pour leurs affaires particulières qu'ils ont à démesler ensemble. Je vous en ay voulu advertir, non par aultre cause sinon que je présume que vous eussiez esté marry de n'en estre point adverty. Car si vos affaires portent que vous preniez conclusion de venir, cest advertissement pourra servir. Non pas qu'il soit besoing de grande cérémonie, comme nous en avons devisé , mais seulement affin qu'il ne leur semble qu'ils ont esté mespriséz, surtout si vous
veniez en çà. Je parle le language du païs. S'il y avoit quelques bonnes nouvelles, j'espère qu'ils nous en apporteront. Mais il est besoing que Dieu nous humilie de quelque costé que ce soit. Combien que j'espère que nostre Antioche , qui nous presse maintenant sera serré de si près, qu'il ne luy souviendra des gouttes de ses mains, ne de ses pieds ; car il en aura par tout le corps. De son compagnon Sardanapalus % Dieu luy garde la pareille. Car ils sont bien dignes de passer tous deux par une mesme mesure.
A MONSIEUR DE FALAIS *
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, j'avois oublié en mes dernières lettres l'article de Y Apologie , et ne sçay comment il m'estoit échappé. Sainct André en avoit la copie; et en cela je n'ay pas esté frustré de mon opinion. Mais selon Testât
1 L'empereur Charles-Ouint. — Vainqueur, sans combat, de l'armée des princes confédérés, grâce à la trahison de Maurice de Saxe, ce prince, quoique fort incommodé de la goutte, recevait en ce moment la soumission des villes liguées de la Souabe et du Palatinat, dont il exigeait d'énormes rançons.
2 Le roi François Ier. Il mourut au mois suivant, le 31 mars 1547.
* Au dos A Monseigneur, Monsieur de Fallez, à Basle près la Cauf-HoufF. — M. de Falais venait en effet de quitter Strasbourg, alors menacé par l'armée impériale, pour fixer sa résidence en Suisse.
présent, quant il seroit question de l'imprimer, je ne voy point qu'il y auroit à changer. D'adoulcir il n'est possible; de s'enflamber en plus grande véhémence , le temps ne le porte point , au moins pour luy donner cours. Et mesme si vous délibérez de la faire imprimer à Strasbourg, encor ne sçay-je s'ils l'oseront admettre telle qu'elle est. Quid enim audeal , qui tyranno se implicuit l? Çà il y auroit plus de liberté. 11 me souvient que vous me fîtes mention , incontinent après l'avoir veue, de corriger quelques points, mais sans me noter ne quoy ne comment. Il vous plaira doncq par le premier m'en mander vostre vouloir, et ce que vous désirerez de moy. Du translateur pour la faire latine , vous en auriez là un assez élégant, s'il vous sembloit bon d'en user 2. Icy il s'en trouvera bien quelqu'un ; par faulte d'aultre je me substitueray. Et cela comme j'espère n'emportera pas grant atarge. Car moiennant qu'il y ait perspicuité, il suffira. Et aussi la barbarie de Majestas vestra, de laquelle on sera contraint d'user, répugne à un ornement trop exquis. Toutefois si fauldrail en avoir vostre advis , en cas qu'il nous y fallust employer par deçà. Au reste nos gens ont quelque petit de paour. Mais je n'estime pas qu'il y ait cause. Vous sçavez que villes de frontières sont subjectes à craindre. Et pource que nous avons Grantvelle pour voisin 3, et
1 La ville de Strasbourg s'était soumise à l'empereur. Les termes de cette soumission portaient qu'elle renoncerait à la ligue de Smalkade, et contribuerait, avec les autres états, à l'exécution de la sentence prononcée contre le landgrave et l'électeur.
2 Sébastien Castalion, professeur à l'université de Bâle.
3 Antoine Perrenot, évêque d'Arras, cardinal de Granvelle, célèbre
qu'on oit parler de lever gens, on se doubte. Quant à moy j'ay ma conjecture diverse, car ce n'est pas la saison d'attenter rien icy. Mais il nous fault laisser escouler beaucoup de bruicts, tout ainsi que nous ne pouvons empescher que l'eau n'allé aval. Quoy qu'il en soit je suis bien ayse que nostre Seigneur nous réveille, pour nous recommander à luy. Comme c'est le plus grant bien qui nous puisse advenir, que de nous sçavoir remettre à bon escient à sa protection.
Faisant fin à la présente , Monsieur, après m'estre humblement recommandé à la bonne grâce de vous et de Madamoiselle, et vous avoir présenté les recommandations de nos voisins, je prieray nostre bon Dieu de vous tenir en sa saincte garde, vous conduire en tous vos pas, vous monstrer ce qui sera bon et expédient, et vous en donner bon effect et prospère. Ce 7 de mars
Vous congnoistrez par les lettres de Sire Nicolas , comme il va de vostre argent. Il me l'a aussi mandé. Du chois qu'il vous remette, vous en ferez selon l'opportunité présente.
Vostre serviteur et humble frère à jamais ,
Jehan Calvin.
ministre de Charles-Quint et de Philippe II. Il était né à Ornans, près de Besançon, en 1517, et mourut, en 1586, à Madrid.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bîbl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, je suis joieux que vous aiez nostre frère maistre Pierre Viret pour vous soullager des fascheries lesquelles vous pouvoient bien estre dures, veu que j'en estois tourmenté plus que je ne dis par seulle compassion. Mais j'espère que Dieu y aura remédié quant au faict. Et pour le reste il y a proveu, en vous envoiant celluy duquel vous pouvez recevoir aultant de consolations que d'homme du monde. Tellement qu'il ne me faict plus mal que je n'aye point entreprins le voyage. Car je ne crains plus que vous aiez faulte de moy. Ce sera aussi la cause, pourquoy je vous feray plus briesves lettres.
Quant à l'homme1 je ne sçache point avoir donné signe aulcun que vos cornplainctes me semblassent excessives; seulement craignant qu'il ne vous advint quelque maladie , et aussi pensant que ce n'estoit pas chose convenable à vous d'entrer en contention avec un
1 Allusion à Valéran Poulain. Il paraît, d'après une lettre de Calvin à Valéran, que celui ci recherchait, malgré l'opposition de M. de Falais, la main de Mademoiselle de Wilergy, parente de ce seigneur : « Scripsi prius de juniore, ad quam adspiraveras, quid ego reprehenderem. In hâc tentandà videris oblitur fuisse quid ad illam discedens scripsisses... At si verum est quod ipsa testatur, pessimis rationibus conciliât* fuissent nuptiœ, etc.. » Calvinus J'alerando Polano. Mars 4547.
homme de sa qualité ; considérant d'aultre part son audace, et ce qui peult sortir d'une beste venimeuse, si on la presse , je vous avoye prié de prendre le tout mo- .dérément, tant qu'il seroit possible. Au reste je le congnois , et ne crains pas tant les maies grâces , que je voulsisse que l'Eglise de Dieu eust aulcun dommaige par ma dissimulation. Mais je ne voy pas maintenant que j'y puisse faire , et puis il n'y a nulle nécessité présente. Car où il est congneu, il s'est plus descrié qu'il ne seroit de besoing. Où il est incongneu, on ne gaigneroit rien d'en parler, jusque à ce qu'il tasche à se insinuer. Mais encor Dieu le pourra faire saige après l'avoir chastié de tant de ses follies.
Je viens à vostre voiage. Combien que je ne voye nul danger au chemin, ne d'embusches, ne d'aultre practique, ne de violence, toutefois pour le premier je n'en ay rien asseuré à personne, mais au contraire my en doubte. Secondement, quant au temps j'en ay parlé comme celluy qui n'en sçavoit rien. Vray est que si on me demande si vous n'avez point intention de nous venir voir, je ne suis pas fort obstiné à le nier aux amis, craignant qu'ils ne m'estiment double. Et mesme quand j'ay loué la maison , tant celluy qu'a parlé à vous que aulcuns aultres, ont bien jecté incontinent leur conjecture sur vous. Je leur ay répondu, possible que ouy, mais qu'il y en avoit d'aultres. Ainsi que je la prenois à l'adv^nture, ne doubtant pas toutefois d'avoir hoste pour y mectre. Au reste je ne puis empescher que plusieurs ne devinent, et se persuadent, sans que j'en sonne mot, que vous viendrez. Tant y a qu'au plaisir de Dieu il ne vous viendra nul préjudice de par moy. J'espère au
plaisir de Dieu que la sepmaine prochaine maistre Pierre Viret nous rapportera de vos nouvelles. Si après avoir ouy nostre frère Sainct André, vous aviez quelque chose à me mander de nouveau , vous aurez messager propre en luy.
Sur quoy, Monsieur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , vous avoir à tous deux présenté les recommandations de ma femme et des amis , je supplye nostre bon Dieu vous avoir toujours en sa garde , vous consoler, fortifier et parfaire en vous tout l'œuvre de sa gloire et de vostre salut. Amen. De Genesve, ce 15 de mars 1547.
Vostre très humble serviteur et frère ,
Jehan Calvin.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, j'escris à Myconius1, comme vous verrez par la copie que je vous envoyé. Il m'a semblé advis que c'estoit assez, pource que les juges comprendront mieulx mon intention de sa bouche. Il y aura plus de
1 Oswald Myconius, ministre et autistes de l'Eglise de Bâle. Calvin invoquait son appui auprès des magistrats de cette ville pour faire rompre une promesse de mariage entre Mademoiselle de Wilergy et Yaléran. (jCalvinus Myconio, cal. maii 1547.)
gravité, pource que la poursuite ne sera pas si véhémente de mon costé, comme si je ne m'ingeroy de leur escrire, comme ayant la matière trop affectée. Je croy que nostre frère maistre Pierre Viret fera le semblable envers le sieur Bernard Mayer1, suivant ce que je luy en ay mandé. Quant il seroit besoing , il se condamne de desloyaulté en ses lettres qu'il m'a escrites. Car après m'avoir requis au mois de janvier d'intercéder pour luy au mariage de Merne , il m'a mandé que Wilergy l'avoit aymé ante multos merises jusque à le demander pour mary, plus tost que d'estre cherchée. Comment cela s'accorde - il ? Sinon qu'il en voulsist avoir deux ensemble. Mais le tout est qu'on luy couppe la broche à toutes ses chicaneries, attendu qu'elles sont trop indignes d'audience. Sur cela je ne pense point que les juges n'y mectent fin bien tost.
Monsieur, après m'estre de bon cueur recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , sans oublier les trois Damoiselles, je prye nostre bon Dieu de vous avoir en sa garde, de vous confermer tousjours en patience , de vous délivrer des fascheries de cest importun, et vous amener en bonne prospérité. Ce premier de may, de Genesve, (1547).
Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
1 Conseiller à Bâle et frère du bourgmestre de cette ville.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, puisque vostre commodité ne vous a permis de venir, comme nous espérions, c'est assez si Dieu vous faict la grâce de vous bien trouver par delà. Car jasoit que je désirasse d'estre près de vous, toutefois je préfère ce qui vous est le meilleur. Quanta l'homme duquel vous avoit parlé Maldonad , oultre la congnoissance que j'en ay eu pendant qu'il a esté icy, je m'en suis enquis de son maistre ancien Gallasius, lequel m'a dict qu'il l'a trouvé très loyal et serviable. Vray est qu'il ne l'estimeroit pas suffisant pour démener grans affaires, sinon qu'on l'instruise et qu'on luy donne sa leçon. Mais d'exploitter ce qui luy sera commandé , qu'à cela il n'y ferafaulte, mesme qu'il sera vigilant. Et quant au premier, je ne l'en estime pas moins. Car il vault mieulx un homme modeste et posé , qu'un grand entrepreneur et hardy par trop. Vous y adviserez selon que vos affaires le porteront affîn que le Sr d'Albiac le peult faire venir, et par ce moien que vous ne demeuriez pas longtemps desproveu. Au reste j'espère que Dieu vous aura dépesché des fascheries, où ce brouillon1 vous a tenu par si longtemps. Ce faict, que vous soiez aulcunement à repos touchant votre maison.
Nous sommes encor attendans sur les nouvelles de
1 Valéran Poulain. Voir les deux lettres qui précèdent.
Testât général de l'Eglise. Si Dieu nous veult si durement affliger, que de lascher la bride à ce tyrant1, qui ne demande qu'à tout ruiner, c'est à nous d'estre tout préparez à souffrir. Moyennant que celluy qui nous a prins en sa charge domine in medio inimicorum , il nous convient avoir patience, nous consolant en l'espérance de ce qui s'ensuit, qu'il confonde ses ennemis. Mais encor j'espère qu'il provesra à ces gratis troubles, supportant nostre foiblesse, et qu'il refrénera l'audace de ceux qui triumphent devant le temps, voire contre luy. Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , et vous avoir présenté à tous deux les recommandations de ma femme, je pryeray nostre bon Dieu de vous conduire tousjours, veiller sur vous, et vous augmenter en tous ses biens. Je me depporte de toucher au propos que m'a tenu le sieur Maldonad, quant à dresser une Eglise par delà2. Car je ne sçay qu'en dire, sinon que je désirerois que tout fust bien faict. De Genesve , ce 18 de may 1547.
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.
1 L'empereur Charles-Quint venait de remporter à Muhlberg (24 avril 4547) une victoire décisive sur les princes protestants.
2 C'est-à-dire à Bàle. L'Eglise française de cette ville fut fondée après la Saint-Barthélémy , à la requête d'un grand nombre de réfugiés, parmi lesquels se trouvaient les enfants de l'amiral de Coligny. (Mss. divers des archives de l'Eglise française de Bàle.)
À MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, j'espère que le porteur des présentes sera le capitaine de nostre ville1, duquel j'ay loué la maison. Il avolunté de se transporter par delà, affin de deviser avec vous. Il me proposoit double condition. L'une , s'il vous plaist lui prêter argent à certain terme, que la maison vous demeurera engaigée jusque au remboursement , sans en payer louage ; et des réparations que vous en feriez pour vostre commodité, qu'il en portera une partie. La seconde est de vous en faire vendition. Or est-il vray qu'il ne l'a qu'à réacbept. Mais il se faict fort de vous la maintenir et guarantir en vendition pure et simple. Par ce moien , il en vouldroit avoir trois centz escus. Si vostre intention est de l'acbapter, vous adviserez du pris avec luy, prenant le meilleur marcbé que vous pourrez. Il est bien certain que se constituant guarant pour la maintenir, à grant poine la donnera-il pour deux centz escus. Ce sera à vous à choisir des deux conditions, et en dépescber avec luy, si vous y voiez vostre profict. Si vous n'entrez en paction avec luy, je
1 Amédée Perrin, capitaine général de Genève, un des principaux chefs du parti des Libertins. Il avait été chargé d'une mission secrète auprès du nouveau roi de France Henri H, et fut emprisonné après son retour à Genève , pour infidélité dans l'accomplissement de son mandat.
vous ay desjà adverty que la maison ne vous seroit duisante. Par conséquent il vous fauldra pourvoir ailleurs. Car vous n'obtiendrez point qu'il la face approprier à vostre usaige , si ce n'est par ce moien. Et de faict quant vostre délibération seroit de venir sur la fin de l'esté, je vous conseillerois de tascher qu'avant vostre venue les réparations fussent faictes , pour éviter les rompements de teste et beaucoup d'incommoditéz. Je croy que la devise que j'en ay faict vous plairoit très bien, en sorte que vostre absence n'empescheroit rien, et seriez bien ayse d'avoir la cbose faicte. Il estime peu les réparations qu'il y fault, mais je ne les prise pas moins de quarante escus. Parquoy l'acbept m'en sembleroit plus expédient : mesme si vous pouviez accorder aux deux centz escus et qu'il print sur luy ceste charge de la guarantir à perpétuité. Je désire que vous faciez quelque cbose moiennant que ce soit à vostre profit.
Le Sr de Parey1 arriva hier au soir, et me vint saluer environ neuf heures. Pource que c'estoit bien tard , nous n'eusmes loysir de guères parler ensemble, tellement que je ne sçay encore comme il va de ses affaires. Après avoir parlé au sieur Maldonad , je seroye d'advis que seulement vous advertissez la fille delà nature, sans luy déclairer nul inconvénient qui luy soit advenu ; car tout cela se rediroit puis après. Seulement doncq, je luy tiendroye ce propos : Il dort peu , il y a quelque légièreté, ainsi tel dangier seroit à craindre selon qu'on voit sa complexion. Regardez si vous seriez patiente , quant Dieu vous auroit visitez jusque-là. Cela à mon opinion
1 Prétendant à la main de Mademoiselle de Wilergy.
suffirent. Et selon que la verriez disposée, vous en feriez quant à ce point. Nous avons eu quelques nouvelles de la sentence, et luy1 se plaignant des juges s'en glorifie. Dieu luy veuille donner meilleur sens.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à la bonne grâce de vous et de Madamoiselle , vous avoir présenté les recommendations de Gallasius et de ma femme, je prieray nostre bon Dieu qu'il vous ait tousjours en sa garde, vous gouverne et conduise, et vous face la grâce de le glorifier tousjours.
Il suffit que vous soiez adverty qui est le présent porteur. Je ne sçay s'il aura aultre compagnie avec luy, car il est party bien en haste, tellement que sans m'en avoir parlé il est venu ce matin tout botté me dire à dieu. Voilà qui a esté cause que je n'ay pu communiequer avec Maldonad , car il s'en alla hier au soir coucher à Tourné. C'est aussi pourquoy je ne vous fais nulle recommendation de luy. DeGenesve,ce26 de may 1547. Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, je n'ay rien à vous escrire pour le présent , sinon que le porteur est l'un des fils de feu
1 Yaléran Poulain. Voir les notes, p. 494 et 496.
Mr Budé \ Quant vous l'aurez congneu, vous le trouverez de si bonne sorte, que vous l'estimerez digne d'estre aymé de tous ceux qui ayment Dieu, encore qu'il n'eust nulle recommandation de la mémoire de son père. Il n'est pas de ceux qui font grant monstre ne parade. Et d'aultant est-il plus prisé de moy, et je sçay que ainsi sera-il envers vous. Son intention est d'aller voir Basle et Strasbourg, puis retourner sans faire long séjour par delà. Néantmoins je luy ay conseillé de se bien enquérir si les chemins seront seurs avant que passer oultre; et il m'a promis de le faire, car sans nécessité iln'y auroit propos de se mettre en hazart. Je croy que devant qu'il arrive par delà, vous ne serez plus en délibération quant au sieur de Parey. Car l'allonge qu'il demande n'est pas pour s'entretenir en grande fermeté ; et de faict je conjecture que cela a esté faict à cautelle par les siens , pensant qu'entre cy et là il changeroit de propos, attendu ce qu'ils congnoissent de sa complexion.
Nous sommes bien esbahis de n'avoir nulle certitude de nouvelles. On peult appercevoir le désordre qui est en Allemaigne et la paoure conduicte. S'il y avoit un seul grain de sel , ils auroient proveu à leurs affaires devant qu'ils sçachent ce qui devoit estre sceu trois jours après. Mais quoy? Non est consilium, non est fortitudo absque domino. Or ils sont desproveus de son costé.
J'espère de sçavoir par le premier, que c'est que vous aurez arresté avec nostre capitaine l.
Pour faire fin, Monsieur, après m'estre humblement
Jean de Budé, sieur de Vérace. Voir la note, page 4 80. Jean de Budé fit, en \ 547 , un premier voyage à Genève pour y préparer l'établissement de sa famille.
* Amédée Perrin.
recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , vous avoir présenté les pareilles recommendations de ma femme et des aultres, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa garde, vous gouverner par son Esperit, vous fortifier contre tous scandales et fascheries, et semblablement toute vostre maison. Pource que je n'ay loisir d'escrire aux Damoiselles , je désiré cependant d'estre bien affectueusement recommandé à toutes trois. De Genesve, ce 4 de juing 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, combien que je n'eusse pas grant chose à vous escrire, toutefois craignant que vous ne trouvissiez estrange que ce porteur vint par delà sans mes lettres , je n'ay voulu faillir à vous escrire quelque mot. Je ne sçay pas bonnement pourquoy le dit porteur a entreprins ce voyage. Je croy que aussi ne faict-il guères rnieulx. A grant peine estoit-il arrivé qu'il prenoit conseil de retourner sans avoir esprouvé ne bien ne mal. Depuis il a changé souvent de propos. Somme, je n'ay veu aultre constance en luy, sinon qu'il ne trouvoit icy rien à son gré. En escrivant, il m'a souvenu que j'avoye
matière à laquelle je n'avoye point pensé. C'est que le sieur Maldonad m'a parlé de Jacques, assavoir s'il pourroit retirer mes sermons. Selon que j'en ay veu, il recueille bien quelques sentences. Mais la substance n'y est pas si entière , comme je désirerois , combien qu'il se pourra faire que par succession de temps il y adviendra mieulx. Ainsi en attendant s'il acquéra plus grande agilité par l'usaige , encore vauldroit-il mieulx d'avoir ce qu'il faict, que rien. Et aussi le temps en pourra donner quelqu'un plus propre.
A ce que je puis conjecturer des lettres escrites à nostre frère Sainct-André , je crains que toutes les miennes ne vous ayent point esté baillées. Toutefois je n'en pensoye avoir commis qu'à messaiger seur. De V Apologie j'avoye remis la conclusion à vostre venue. Mais elle se translatera en Latin, pour estre preste quand vous la vouldrez. Si est-ce que si le nom de la ville n'y estoit requis , qu'elle s'imprimeroit icy mieulx que par delà, c'est-à-dire en plus beaux cbaractères, en meilleur papier, et plus correctement. Regardez seulement si vous désirez que le nom de la ville soit exprimé, car sans cela je vous asseure bien du reste.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, et de Madamoiselle, je prieray nostre bon Dieu de vous tenir tousjours en sa garde, vous donner matière de vous resjouir en luy au milieu des fascheries de ce monde , et vous augmenter en toutes ses bénédictions. De Genesve, ce 6 de juing 1547. Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
Copie. Bibl. de Genève. Vol. ni.
Monsieur, encore que je vous sois incognu de face , si ne laisseray-je pourtant de vous escrire privément, espérant que mes lettres seront bien venues vers vous, tant pour la faveur du Maistre auquel je sers, que pour l'argument qu'elles contiendront. Et aussy que ceux qui m'ont induict à ce faire , ont assez de crédit envers vous, comme je croy, pour m'y donner accès. J'ay entendu la droicte affection que nostre Seigneur vous a donnée , de quoy nous avons tous à le louer. Car combien que vous aiez là beaucoup de tentations de ce monde,
* Voir la notice concernant la famille de Budé, p. 180. — Nous croyons, contrairement à l'opinion de Ml. Galilfe, Notices généalogiques, t. III, p. 83, que cette lettre est adressée à Louis ou à François de Budé, et non à Jean de Budé, sieur deVérace, leur frère. Ce dernier avait déjà fait un voyage à Genève, et il était connu du réformateur qui l'avait recommandé en termes très bienveillants à M. de Falais. (Lettre du 4 juin 4 347, p. 202.) Ce n'est donc pas au sieur de Vérace, mais à l'un de ses frères que peuvent s'appliquer les premiers mots de Tépître de Calvin : « — Encore que je vous sois incognu de face, si ne laisseray-je pourtant de vous escrire privément, espérant que mes lettres seront bien venues de vous, etc.. » La famille de Budé s'apprêtait alors à quitter la France. Elle s'établit à Genève deux ans après, comme l'indique son inscription sur le registre des habitants de cette ville (27 juin \ 549( et le passage suivant d'une lettre de Viret à Calvin, \% juin de la même année : « Budœos cum matre advenisse gaudeo. » Mss. de la Bibl. de Genève.
pour vous retenir et amuser, toutes fois vous ne laissez point de gémir de la captivité malheureuse où vous estes, désirant d'en sortir. Et de faict vostre bon zèle s'est desjà déclairé en partye , en ce qu'au lieu d'empescher la compagnie qui délogeoit, vous l'avez confirmée en son bon propos, et au lieu de la retarder, avez tasché de l'advancer, ne regrettant aultre chose sinon que vous ne pouviez suivre quant et quant. Or maintenant, pource que Sathan a beaucoup de moiens de nous faire refroidir en bien , et que nostre nature y est assez promte , il vous fault attiser le feu que Dieu par son Esprit a ci-devant allumé en vostre cœur, jusques à ce que le bon désir vienne à son effect. C'est que vous quictiez toutes choses comme pernicieuses, lesquelles vous séparent de celuy auquel gist tout nostre bien, et avec lequel si nous ne sommes conjoincts, nous sommes privés de vie et de salut. Cependant nous n'entendons pas de condamner tous ceux qui vivent par delà , comme si le Royaulme de Dieu estoit enclos entre nos montagnes, lequel nous sçavons estre estendu par tout. Mais c'est raison, quelque part que nous soions , que Dieu soit honoré par nous, et ne sommes nullement à excuser, quand nous polluons la terre qu'il a sanctifiée à nostre usage. Si nous sommes en lieu où il ne nous soit permis de nous aquitter de nostre devoir, et que la crainte de mort nous mène à mal faire , nous devons en congnoissant le vice de nostre infirmité chercher le remède; c'est de nous retirer de telle servitude. Puisque nostre Seigneur vous a ouvert les yeux pour vous faire voir quel mal c'est de vous polluer en superstition, il ne vous reste sinon d'en sortir. Encore avez- vous moins d'excuse
qu'un aultre, attendu le lieu que vous tenez, car le compte sera double , si au lieu de monstrer le chemin , comme vous y estes tenu , vous donnez occasion à ceux qui vous regardent de s'en divertir.
Quant aux aultres difficultés qui sont en vostre estât, je m'en rapporte à votre expérience. Oultre plus vous avez à penser que si la bonne dame craignoit à bon droict d'achever là le reste de sa vie, vous avez à craindre d'y languir beaucoup plus longuement, selon le cours ordinaire. Vray est qu'il n'y a point de lendemain pour nous asseurer. C'est ce qui vous doibt tant plus haster de l'aultre costé, de peur que vous nesoiez surpris. Parquoy en toutes sortes Dieu vous solicite. Quoy qu'il en soit je vous prie , Monsieur, de ne laisser pas amortir la grâce que Dieu a mise en vous. S'il vous a donné des biens en ce monde , gardez qu'au lieu de luy en faire hommage , vous ne soiez empesché de le servir. Je laisse à dire qu'il vous a donné une ayde que tous n'ont pas. C'est que vous avez une Sara qui sera preste de vous suivre où ce bon père vous appellera , tellement qu'il ne tiendra qu'à vous que vous ne suiviez l'exemple de nostre père Abraham. Il est vray que vous ne trouverez lieu en terre où vous soiez en seureté, comme de faict ce n'est pas raison que nostre foy soit exemte de ces alarmes. Mais puisque nous sommes au temps de combact, il n'y a rien meilleur que de nous retirera l'enseigne , où nous prenions courage de batailler constamment jusques à la mort. C'est un advantaige qui n'est pas à mespriser, quand Dieu nous donne loisir de nous confirmer, affin que la préparation nous serve en temps et en lieu. Car ce nous doibt estre bien assez, quand il
nous arme de sa vertu pour estre victorieux devant que nous esprouver. Mais pource que les commencemens en sont difficiles, et la poursuite encore plus, il n'y a rien meilleur que de prier Dieu qu'il vous tende la main et vous donne courage pour surmonter tous les obstacles. De quoy aussy nous le suplions avec vous , et qu'il luy plaise de se monstrer vostre protecteur jusques à la fin , vous maintenant non-seulement contre les inicques, mais aussy contre Sathan leur chef. Après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle vostre femme.... etc. Ce 19 juin 1547.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, suivant ce que vous m'aviez escrit j'ay bien esté d'advis que le frère maistre François de la Rivière1 se retirast là, au moins pour quelque temps. Car quant ainsi seroit qu'il luy convint retourner icy, il n'auroit pas long voyage à faire. Et apportant quelque recommandation de Basle, il pourroit s'adresser à Berne pour estre envoyé à Lausanne avec quelque provision en attendant. Toutefois cela ne m'eust pas faict con-
1 Le ministre François Perucel, dit la Rivière.
clurre, sinon que vos lettres y eussent aydé. Je luy ay seulement dict que vous seriez joieux de sa venue , affin que vostre famille receust instruction de luy quelques fois par sepmaines. Car je me suis voulu garder d'entrer en plus grande obligation , affin que cela demeurast en vostre pure liberté.
Quant à la maison je vous prie m'en vouloir mander ce qu'il vous plaira que j'en face. Mais que j'aye vos lettres à la my-aoust. Car selon les uz de la ville , j'ay congé de renoncer au marcbé pour la demie année suivant, le signifiant six sepmaines devant le terme. En ce faisant , vous ne serez pas chargé sans propos ; comme je crains qu'en le tenant plus longtemps , ce ne fust despense à nul profict.
Je croy que Sainct-André vous a mandé ce qu'avons faict de V Apologie. L'impression n'en, sera pas retardée par fauïte de la copie. De l'argent, mon advis n'est pas que vous en retiriez rien pour éviter les murmures qui en pourroient sortir, mais plus tost qu'en advertissant ceux qui en ont la charge de s'y gouverner comme il fault, corrigeant les abus, s'il y en avoit, vous subrogiez quelqu'un en vostre lieu. Toutefois vous y adviserez selon vostre bonne discrétion. Mais je n'ay voulu faillir à vous en mander mon semblant, puisqu'il vous avoit pieu de vous en conseiller à moy.
Nous n'avons eu nouvelles d'Allemaigne depuis la prinse du Landgraff1 qui a eu un payement digne de sa
1 Intimidé par la défaite de l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse s'était soumis à l'empereur, et n'avait obtenu son pardon qu'en l'implorant à genoux , et en livrant à ce prince sa personne et ses états.]
lascbeté. Les choses estant ainsi , je recongnois que nostre Seigneur nous veult du tout oster cest Evangile triumphant, pour nous contraindre à combattre soubs la croix de nostre Seigneur Jésus. Mais contentons-nous qu'il face son premier mestier, de garder son Eglise miraculeusement par sa vertu , sans ayde de bras humain. La probation est dure, je le confesse; mais nos pères en ont bien eu d'aussi pressantes , et sont demeurez constans néantmoins ; et n'ont point esté frustrez en leur fermeté. C'est icy qu'il convient practiquer le proverbe: Espérons, et nous verrons. D'advantaige , il ne nous fault point esbahir, si Dieu nous a corrigez si rudement , attendu la vie. Mais comme vous dictes , que ceux qui n'ont pas encore esté touchés se mirent à tels exemples , pour se réduire , et par ce moien prévenir la main du Juge.
Il y a eu de l'inadvertance aux commis de ceste ville, qu'ils ne me fisrent sçavoir leur partement. Toutefois je ne laisse pourtant d'attendre de vos nouvelles par eux. Je ne sçay s'il y sera venu quelque bruict de nos troubles jusque-là, car on en parle si haultpar le païs circonvoisin, qu'il semble que nous soions tous perdus. Sur tout on me faict mort souvent ou bien navré. Mais tant y a que je n'en sens rien. Et en la ville nous ne voyons point la centiesme partie de ce qui s'en dict. Il y a bien eu quelques murmures et menaces des gens desbauchés qui ne peuvent porter le chastiement. Mesme la femme de celluy qui vous devoit aller veoir * et vous escrivit de
1 Amédée Perrin. Sa femme, fille d'un riche bourgeois, François Favre d'Echallens, et réprimandée sans cesse par le consistoire> était l'implacable ennemie des ministres et de Calvin.
Berne , s'estoit eslevée bien fièrement. Mais il fallu qu'elle ait gagné les champs pource qu'il ne faisoit pas bon en la ville pour elle. Les aultres baissent bien la teste, au lieu de lever les cornes. Il y en a un qui est en danger de payer un escot bien chier; je ne sçay si la vie n'y demeurera point1. Il semble advis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur estoit tenue roidde, ce seroit pitié. Ainsi il fault procurer leur bien , maulgré qu'ils en ayent.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle, je prieray nostre bon Dieu qu'il vous ait toujours en sa garde , vous fortifiant par son Sainct-Esprit pour résister à toutes tentations, et vous augmentant en tout bien à son honneur. Et pource que le terme de Madamoiselle approche, nous aurons souvenance de pryer pour sa bonne délivrance. Ma femme se recommande aussi humblement à tous deux. Ce 14 de juillet (1547).
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.
1 Jacques Gruet, ancien chanoine de mœurs licencieuses et déréglées, impatient de tout frein dans l'Eglise comme dans l'Etat. Censuré sévèrement par les ministres à cause de ses débauches, il avait proféré contre eux des menaces de mort, qu'il osa afficher jusque sur la chaire de saint Pierre. Son procès, instruit avec la rigueur de ce temps, se termina par une sentence capitale. Condamné, comme séditieux, blasphémateur et athée, il périt sur l'échafaud le 26 juillet 1547.