AUX FIDÈLES DE FRANCE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
La dilection de Dieu nostre Père, et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ demeure tousjours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers seigneurs et frères, je ne doubte point que vous n'ayez journellement beaucoup de nouvelles tant d'icy que d'Allemaigne qui pourroient tourner en scandale à ceulx qui ne sont point trop bien confirmés en nostre Seigneur Jésus-Christ. Mais je me confie en Dieu qu'il vous a tellement fortifiez que vous ne serez esbranléz ne pour cela ne pour rien qui puisse advenir encore plus grand. Et de faict si nous sommes bien bastis sur ceste pierre dure qui a esté ordiwnée pour le fondement de l'Eglise , nous pourrons bien soutenir de plus rudes tempestes et orages, sans estre abbatus. Mesmes il nous est expédient que telles choses adviennent ,
* En titre : A nos très chers seigneurs et frères qui désirent l'avancement du royaulme de nostre Seigneur Jésus-Christ.
Pendant que la Réforme était momentanément vaincue en Allemagne, et qu'elle avait à soutenir les plus rudes combats pour s'établir victorieusement à Genève, les bruits les plus alarmants étaient répandus parmi les protestants français, et portaient dans leurs rangs le découragement et le trouble. Calvin, s'adressant à ses frères du milieu de la lutte qu'il soutenait contre le parti des libertins, les rassurait par ses lettres et les exhortait à placer toute leur confiance en Dieu.
afin que la constance et fermeté de nostre foy en soit esprouvée.
Quant à Testât d'Allemaigne, nostre Seigneur a tellement abaissé l'orgueil du monde en nos gens, et donné toute puissance et authorité à celuy dont on ne peut attendre que mal, qu'il semble advis toutesfois qu'il veuille maintenir son règne spirituel partout où il l'avoit desjà élevé. Vray est que, selon l'opinion de la chair, cela est mal asseuré ; mais en luy recommandant sa pauvre Eglise et le royaulme de son Fils , espérons qu'il besongnera oultre nostre estime. Jusques icy il y a danger que les moiens humains nous aient esbloui les yeulx. Maintenant puisqu'il n'y a rien qui nous empesche de regarder à sa main, réduisans en mémoire comment il a gardé son Eglise le temps passé , ne doubtons poinct qu'il ne se glorifie en sorte que nous en serons esbahis. Cependant ne nous lassons point de batailler sous l'enseigne de la croix de nostre Seigneur Jésus, car cela vault mieulx que tous les triomphes du monde.
Quant est des bruicts qui ont voilé de nos troubles , premièrement ils se sont forgez sur les champs pour la plus grand'part. Car si vous estiez sur le lieu, vous n'y verriez poinct la dixiesme partie de ce qui s'en est dict dehors. Vray est que nous en avons plusieurs de dure cervelle et de col rebelle au joug, qui à toutes ocasions ne demandent que s'élever, et par tumultes dissiper et abolir tout ordre en l'Eglise, voire tant jeunes que vieux. Et principalement nous avons une jeunesse fort corrompue : ainsy quand on ne leur veult point permettre toute licence, ils fonct des mauvais chevaulx à mordre et à regimber. Naguères ils se sont fortdespitéz,
soubs umbre d'une petite cbose. C'est qu'on ne leur vouloit point concéder de porter chausses découppées , ce qui a esté défendu en la ville il y a douze ans passez. Non pas que nous fissions instance de cela, mais pource que nous voyons que par les fenestres des chausses ils vouloient introduire toutes dissolutions. Cependant nous avons protesté que c'estoit un mesme fatras qui ne valoit pas le parler , que la découpure de leurs chausses et avons tendu à une aultre fin, qui estoit de les brider et réprimer leurs follies. Durant ce petit combat, le diable en a entrelassé d'aultres, tellement qu'il y a eu de grands murmures. Et pource qu'ils ont senti plus de magnanimité en nous qu'ils n'eussent voulu, et plus de véhémence à leur résister, le venin que tenoyent aulcuns cachés dedans leur cœur s'est jecté. Mais tout cela n'est que fumée ; car leurs menaces ne sont que comme une écume de l'orgueil de Moab , qui n'a poinct de force d'exécuter ce qu'il a présumé.
Quoy qu'il en soyt il ne fault point que vous en soyez estonnéz. Il y a eu de plus grandes esmotions contre Moyse et contre les prophètes, combien qu'ils eussent à governer le peuple de Dieu ; et ce sont exercices nécessaires pour nous. Seulement priez nostre Seigneur qu'il nous face la grâce de ne point fleschir, mais que nous préférions son obéyssance à nostre vie , quand mestier sera, et que nous craignions plus de l'offenser que d'esmouveoir toute la rasge des meschans contre nous, et en la fin qu'il luy plaise d'apaiser tous les tumultes qui pourroient rompre le cœur des infirmes, car c'est ce qui me poise plus que tout le reste. Nostre Seigneur nous a fait ceste grâce d'avoir la justice de bon vouloir à re-
médier au mal , et tous nos frères sont d'un bon accord h poursuyvre ce qui est de nostre office, tellement qu'il y a une mesme constance en tous. 11 ne reste sinon que ce bon Dieu poursuyve à conduire son œuvre.
Je vous prie, mes très chers frères, tenir bon de vostre costé aussy ; et que nulle craincte ne vous esbranle, encore que les dangers fussent plus apparens que vous ne les avez vus jusques icy. Que la fiance que Dieu nous comande d'avoir en sa grâce et en sa vertu , vous soit tousjours une forteresse invincible , et que pour vous tenir asseuréz de son assistance, vous soyez soigneux de cheminer en sa craincte, combien qu'après avoir mis toute nostre estude à le servir, il nous convienne tousjours revenir à ceste conclusion de luy demander pardon de nos faultes. Et d'aultant que vous pouvez bien expérimenter combien nous sommes fragiles, soyez tousjours diligens à continuer l'ordre que vous avez de prier et ouyr sa saincte parole pour vous exercer, esguiser et confirmer de plus en plus. Que rien ne vous en divertisse, comme quelques fois on a plusieurs couleurs pour faire trouver bon de s'en passer. Je sçay qu'il seroit beaucoup meilleur que tous ceulx qui désirent d'honorer Dieu convinssent ensemble, et que chascun y appelast les aultres comme à son de trompe. Mais encore vaut-il beaucoup mieulx d'avoir ce que vous avez, qui est comme la moitié, que rien du tout. Ainsy gardans bien de reculer, allez plustost en profictant, et faictes servir ce bien que Dieu vous donne, vous édilians les uns les aultres , et en général tous povres infirmes et ignorans par vostre bonne vie, et que par un mesme moyen les iniques demeurent confus. En ce faisant vous
sentirez la main de Dieu sur vous, lequel je prie de vouloir augmenter en vous les grâces qu'il y a mises , vous fortifier en vraye constance, vous garder entre les chiens et les loups, et se glorifier en vous en toutes sortes , après m'estre affectueusement recommandé à vos bonnes prières. Ce 24 de juillet 1547.
Vostre humble frère et entier amy,
Charles d'Espeville.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Copie.
Monseigneur, deux jours après que Mr Budé fust arrivé , je receu vos lettres que vous aviez baillées à Jacques Dallichant. Ainsi le tout m'a esté rendu. Depuis j'ay esté frustré deux fois, pensant trouver messaiger. Et aussi j'estoye en doubte si j'entreprendrois le voyage. Car nonobstant les empeschemens qui me pouroient retenir, je craignois n'avoir nulle excuse assez suffisante. Mais les nouvelles qui sont depuis survenues, m'ont osté ceste doubte. Je rens grâces à nostre Seigneur et tous vos amys avec moy, de la bonne délivrance qu'il a donnée à Madamoiselle, pryant qu'il bénisse tellement la lignée qu'il vous a donnée , que vous en aiez double consolation le temps advenir, comme aussi je l'espère. Nous en attendrons lettres de vous en brief. Cepandant
il nous suffit bien de sçavoir ce qui est le principal.
Pour response à tout ce que m'avez mandé , j'avois requis Gallasius de translater V Apologie, à condition que j'y metteroye la dernière main. Mais il y avoit esté si négligent que maistre François Baulduin * vint tout à temps pour y commencer. Je vous envoyé donc la translation de sa facture, laquelle nous avons reveu ensemble, non pas pour la polir bien fort , mais seulement pour voir si le sens estoit rendu à la vérité. Ensemble la copie françoise de la main de Sainct- André.
J'ay corrigé en l'Epistre latine de Dryander2 ce que bon m'a semblé, vous suivrez ce qui vous semblera le meilleur. J'espère que vous pourrez juger qui m'a esmeu à tracer beaucoup de choses, lesquelles je ne réprouvoye point, mais me sembloient superflues, ou pour le moins qu'elles n'eussent eu nul pois vers le personaige.
Vous verrez les responses que j'ai faîctes au nom de Madamoiselle Villergy, et les metterez en œuvre, si elles
François Baudouin, d'Arras, jurisconsulte distingué, réfugié à Genève pour cause de religion. Il devint l'ami et le secrétaire de Calvin, dont il attaqua plus tard les opinions et trahit la confiance, en lui dérobant ses papiers les plus précieux. (Voir : Drelincourt, Défense de Calvin, p. 251, 252.) Appelé successivement, comme professeur de droit, à Bourges, à Strasbourg et à Heidelberg, Baudouin mourut en 4573, laissant la réputation d'un des plus savants hommes de son temps, et de l'esprit le plus versatile en matière de religion. On a dit de lui justement qu'il fut catholique en France, luthérien à Strasbourg, et calviniste à Genève.
2 François Ensinas (Dryander), né à Burgos, disciple de Mélanchthon et traducteur du Nouveau Testament en espagnol. Il habita successivement Bâle, Strasbourg et Londres, et entretint une correspondance avec Calvin. (Mss. de la Bibl. de Genève, vol. 4 40,) Jean Ensinas, son frère, avait été brûlé à Rome, en 4545.
vous semblent propres. Je parle assez sec à l'abbesse à cause de la souspeçon qui est bien véhémente.
S'il plaist à Dieu dresser là une Eglise , ce vous sera un grand souUagement pour vostre famille. Mais le bien s'estendra plus loing, et sera pour obvier à beaucoup de scandales. C'est grant pitié de la dissipation de ce peu qui estoit à Vezel \ Je crains que nostre Seigneur n'ait voulu punir ceste morosité excessive, qui ne peult estre que d'un mespris de sa bénédiction. Toutefois j'espère qu'après avoir puny les plantastiques et escervelléz qui ont esté cause de tout le mal, encor il redressera le petit troupeau qui luy reste , et leur tendra la main pour les conduire tousjours au bon chemin.
Ce qui m'avoit esmeu de vous faire instance de la maison , estoit que je crains la honte que j'aurois , si d'adventure vous arriviez par deçà , et que ne trouvissiez logis prest. Car les réparations que le maistre y vouldroit faire, ne sont pour l'approprier à vostre usaige. Ainsi le louage que vous en payez, seroit aultant d'argent perdu, sinon qu'on regardast quelque moien. Jasoit que je l'aye prins à trois ans , il estoit en moy de quicter marché au bout du demy an , le dénonceant trois sepmaines devant le terme. A ceste heure nous serons forclos de ceste liberté. Si vous eussiez esté délibéré de venir, j'eusse désiré que le tout eust esté préparé deuement, pour vous exempter de fascherie. Mais puisqu'ainsi est, il n'est jà expédient de vous charger icy
1 Quelques réfugiés flamands et français avaient déjà formé à Wesel une communauté qui s'accrut en 1553 par la dispersion de la Congrégation étrangère de Londres, et qui fut constituée en Eglise par le ministre François Perucel, dit La Rivière.
d'une maison. Seulement j'eusse désiré de ne vous point donner occasion de despense superflue. Mais puisque vous avez laissé passer ce demy an, il y fauldra adviser entre cy et la fin de janvier pour ne point entrer en la seconde année.
J'apperçois qu'on augmente par delà comme ailleurs, ce que nous avons icy eu de fascheries. On m'a faict mort à Lion en plus de vingt sortes. Par tout le pais on dit merveilles dont nous ne sentons rien, Dieu mercy. Vray est que Sathan a icy assez d'allumettes. Mais la flamble s'en va comme celle des estouppes. La punition capitale qu'on a faict d'un de leurs compaignons 1 leur a bien abattu les cornes. Quant à vostre hoste2 je ne sçay quelle mine il nous tiendra à son retour. Il fist semblant de partir bon amy, toutefois me fuiant plus de honte et révérence qu'aultrement. Cependant sa femme a tant faict la diablesse, qu'il a fallu qu'elle ait gagné les champs. Il y a desjà environ deux mois qu'il est absent. Il fauldra qu'il fille doux à son retour. Nous avons encor jusque icy trop bon marché, attendu la condition des serviteurs de Dieu. Si nous n'estions pas plus pressez, nous ne serions que trop à notre ayse. Je croy bien qu'il aura peu ouvrir les lettres, et que cela aura donné hardiesse à Valerand , et à ce bon preud'hom où il estoit logé, d'en faire une seconde Visitation. Quoy qu'il en soit, en se plaignant comme il faict, il convient qu'il se confesse en premier lieu crocheteur de lettres, qui est bien le faict d'un brouillon. Quant à ses injures, elles ne me
1 Jacques Gruet. Voir la note, p. 242.
2 Amédée Perrin.
poisent non plus que sa personne a d'importance envers moy, qui est un peu moins qu'une plume. Joingt aussi qu'on apperçoit qu'il estoit ivre, ou bien illuminé quand il a ainsi escrit. Moiennant qu'il ne vienne point jusque aux coups de pierres, nostre patience de vous et de moy ne sera pas trop dure à porter ses injures. Nous ne sommes pas meilleurs que David , quant il seroit question d'estre plus oultragéz, et luy vaultbien Sémeï. En cela et d'aultres choses plus grandes nous pryerons Dieu qu'il nous face la grâce d'appeller à son jour, méprisant les calumnies de ceux qui jugent en ténèbres. Il me faict plus mal de le voir ainsi desbordé que de tout le reste.
S'il n'y avoit affaire urgente ou qu'il y eust bon espoir de plus raisonable despêche en l'absence du protonotaire, il me semble qu'il n'y auroit que bien d'attendre son retour, tant pour ne pas faire les choses à demy que pour éviter la suspicion qu'il pourroit imaginer, que vous eussiez espié le temps, ou bien la querimonie qu'il en prétendroit, selon que je l'ay veu par ses lettres assez chagrin. S'il y avoit damnum aut periculum in morâ, ce regard ne vous deveroit retarder, si me semble. Aullrementle meilleur sera d'attendre l'opportunité de vuider tout à un coup.
Quant à la marque du livre, tant vos armoiries que la devise, tout sera subject à estre blasonné de ceux qui sans matière ont néantmoins tousjours la bouche ouverte pour mesdire de nous. Combien que je n'y trouve mal, ny en l'un ny en Faultre. Mesme quant ce ne seroit pour esviter coustes, il n'y auroit nul mal de mettre les armoiries au commencement et la devise en la fin.
Mais je ne sçay à grant poine lequel seroit plus à choisir des deux , sinon que vous missiez vos armoiries et le dicton au-dessoubs : Qui recedit a malo, prœdœ est expositus, avec la cottation du chapitre.
Du mariage % si c'estoit à moy, je n'en serois nullement d'advis. Vous voiez en quelle privaulté je vous en respons. La maison est fort affamée. La noblesse de Savoy e est bien différente de celle de vostre pais ; l'homme bon de soy, mais il n'est pas si ferme qu'il ne se laisse malmener; subject à maladies, principalement pour abondance de gros sang... vous craignez une reproche : j'en crains une aultre diverse, qu'on ne dict que pour estre despesché etc. . . vous l'auriez logé à la volée. Pardonnezmoy si je m'advance tant. J'en aymerois mieulx prendre l'aultre que je congnois, si c'estoit à moy à faire. Mais il est tempsde me restraindre après avoir excédé mesure.
* Devant qu'avoir achevé, un catharre m'a saisi, et me donne si rude sur l'épaule, que je ne puis jecter coup de plume sans grand payne. Il y a des lettres à Wendelin, dont je désirerois bien avoir response pource qu'il est question des Commentaires sur S. Paul, dont plusieurs demandent l'impression. J'espère qu'elle seroit prouffictable , aultrement je ne les eusse pas composez. Pource que les présents porteurs ne sont pas certains d'aller jusqu'à Strasbourg, et encores qu'ils y allassent, je ne pourroye avoir response par eux, je vous prye qu'il vous plaise donner charge à quelcun de vos serviteurs
1 Concernant Mademoiselle de Wilergy.
* La fin de la lettre est écrite de la main de François Baudoin.
de faire tenir les lettres de bonne heure, et de procurer la response.
Monsieur, après m'estre bien recommandé à vostre bonne grâce et celle de Madamoiselle , et vous avoir aussi présenté les recommendations de ma femme , je prye nostre Seigneur qu'il luy plaise vous avoir en sa saincte garde, vous conserver la bénédiction qu'il vous a donnée, jusques à ce que vous en voyez le fruict pour en recepvoir plus ample consolation et joye , et cependant vous assister en tout et partout. Il me faict mal que je ne puis là estre avecque vous du moins ung demy jour, pour rire avecque vous, en attendant que l'on face rire le petit enfant en payne d'endurer cependant qu'il crye et pleure. Car c'est la première note pour entonner au commencement de ceste vie, pour rire à bon escient quand nous en serons sortys. De Genesve, ce 16 d'août
Je vous prieray de supporter mon indisposition, en me recommandant à la bonne compaignye.
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin l<
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, par vos dernières , j'ay recogneu que je ne vous avoye point encore satisfaict quant à l'Apolo-
1 La signature est autographe.
gie. Combien que les trois points dont vous me touchez ne sont pas pour retarder l'édition, l'escuse se peult faire en trois mots : pource que si on entroit quelque peu avant en déclaration , il fauldroit toucher des matières chatouilleuses, qu'il vault mieulx laisser dormir. Je ne voy point à qui il soit bon l'adresser pour le présent, attendu la disposition du temps. Desjà elle a sa partie principalle. Des aultres personnes , je n'en trouve nulle qui soit propre. De la desdier à la noblesse du Païs-Bas, ce seroit chose odieuse. En Allemaigne quels Estats choisirez-vous? Ainsi j'aymerois mieulx qu'il n'y eust aultre entrée. Touchant la conclusion combien qu'il y a bien matière , voire très pertinente à y adjouster, si est-ce qu'estant ainsi couchée, ce n'est pas un propos rompu. Cy-après, s'il y a occasion qui le requière, vous adviserez que vous aurez à faire , pour y adjouster ou faire quelque aultre chose à part. Combien que je remette le tout à vostre discrétion , je vous en dis seulement mon advis.
Quant au party que vous demandez, je crains que vous ne pensiez que je ne bastisse des mariages en l'air bien à la volée. Mais quoy? si me semble-il que j'ay quelque fondement de raison et bon espoir. Depuis huict mois en çà , le fils de M. de Mommort, avec lequel j'ay esté nourri en mon enfance1, m'a mandé qu'il désiroit
1 On lit dans la Vie de Calvin, par Théodore de Bèze : « Dès son jeune âge, il fut tant mieux et libéralement nourri, aux despens de son père toutesfois , en la compagnie des enfans de la maison de Mommor, auxquels aussi il fit compagnie aux estudes de Paris. » C'est à l'un des membres de cette noble famille, Claude de Hangest, abbé de Saint-Eloi, que Calvin dédia, en 1532, son Commentaire sur le Traité de la clémence, de Sénèque.
surtout se retirer par deçà et continue en ce propos. Car ce n'est pas pour une seule fois qu'il m'a escrit. C'est un jeune homme, au moins de l'aage de trentequatre ans, de bonne nature, fort humain et docile; mais il s'est desbauché en follies de jeunesse par cydevant. A ceste heure que Dieu luy a donné sa congnoissance, j'espère qu'il seroit bien à vostre gré. Je me suis enquis diligemment de Nicolas Loser, et de Nicolas Picot son gendre qui ont parlé à luy, assavoir s'il n'avoit nulle tache de maladie , telle que l'acquièrent les jeunes gens en leurs dissolutions. Ils m'ont répondu que non. Sur cela j'ay basty par souhet. S'il venoit, comme je l'attens, je le vouldroye adresser de ma part droict à vous. Et alors vous adviseriez si ce vous seroit homme convenable. S'il ne vient dedans un mois, je ne sçay que j'en dois attendre. Mais il y a apparence qu'il doive venir, pour communicquer avec moi , et incontinant s'en retourner pour pousser ses quilles.
Nous avons cuidé perdre le bon Maldonad, car il a esté jusque à l'extrémité. Et encor la fièvre le tient au lict, mais non pas avec péril éminent, selon que nous pouvons juger par la grâce de Dieu. Je vous avoye appresté du vertjus pour la provision d'un an , lequel vous attend, si d'adventure vous approchez. C'est le fruict que vous aviez de vostre jardin pour l'an passé.
Sur ce, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce , et celle de Madamoiselle je prieray nostre bon Dieu de vous avoir tous deux en sa saincte protection , vous conduire et gouverner vous
envoyer tout ce qu'il cognoit vous estre nécessaire. De Genesve, ce 10 de septembre 1547.
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.
Le titre me semblera advis bon tel : Excuse composée par M. Jacques de Bourgoigne , etc., pour se purger vers la Majesté Impériale des calumnies à luy imposées à l'occasion de sa foy, de laquelle il faict confession. Car le mot d'Apologie n'est pas usité en irançois.
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 1»4.
Monseigneur, depuis mes dernières lettres, il n'y est rien survenu de nouveau , sinon que nostre frère des Gallars est retourné et a aussi amené avec soy le présent porteur, pour vostre service, car M. Budé n'a pas trouvé prest celluy dont il vous avoit parlé. Je pense et me tiens asseuré, que cestuy-cy vous sera bien propre, car il est loyal et serviable et sçait que c'est d'honnesteté pour se porter modestement. J'ay esté d'advis qu'il se reiirast avec vous le plus tost qu'il seroit possible, et principallement d'aultant que je ne sçay si vous prendrez conclusion de vous mettre en chemin. Je n'ay eu nouvelles de l'homme duquel je vous avoye escrit1,
1 M. de Montmor. Voir la lettre précédente, p. 224.
seulement j'ay entendu qu'il y estoit survenu un trouble à Noyon , lequel possible l'aura retardé , pource qu'il devoit estre accompaigné d'un sien receveur, lequel aura esté empescbé avec les aultres.
Maistre Guilliaume Farel et maistre Pierre Viret ont icy esté sept jours; il n'eust plus fallu que vous pour faire pleine feste. Tout se porte comme de coustume. Dieu veuille corriger les défaultz par sa grâce, et augmenter si peu de bien qu'il y a. Le bon Maldonad ne se peult relever. Qu'il vous face nul service pour le présent, il n'y a point d'espoir. Mais quant vous auriez affaire de mon frère, il récompenseroit la faulte de Paultre coup.
Monsieur, après vous avoir présenté les affectueuses recommandations de nous tous, tant à vous qu'à Madamoiselle, je prieray nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa saincte garde, vous gouverner par son Sainct-Esprit, vous bénir et assister en toutes sortes. De Genesve, ce 29 de septembre 1547.
Vostre humble frère et serviteur,
Jehan Calvin.
J'entens aux recommandations, que maistre Guilliaume, maistre Pierre, ma femme, tous les amis y sont comprins, plus d'une douzaine. Je prye aussi à nostre Seigneur qu'il luy plaise gouverner toute vostre maison, à laquelle je désire bien estre recommandé.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, en retournant l'aultre jour mes papiers pour aultre occasion, j'y trouvay un petit mot de préface l que j'avoye faict au retour de maistre Pierre Viret. Je le vous envoyé maintenant, non pas tant affin qu'il soit applicqué en usaige, que pour vous déclairer comment j'avoye bien faict ce dont vous m'aviez requis, et que, par oubli, il estoit demeuré là.
Je ne double pas qu'il ne vole beaucoup de bruicts pour le présent des affaires de ceste ville. Quoy que vous en oiez, ne laissez pas d'en dormir à vostre aise ; car il y a beaucoup de gens qui prennent plaisir à mentir, non-seulement de nos voisins, mais aussi de ceux de dedans.
Le bon Maldonad est remis au-dessus par la grâce de Dieu, mais non pas sans grant difficulté.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , je prieray nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa saincte garde. J'attens sur la fin de ceste semaine nouvelles de vous. Ce 26 d'octobre (1547).
Vostre humble frère et serviteur,
Jehan Calvin.
1 Pour Y Apologie de M. de Falais.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, je ne vous feray pour le présent longues lettres pource que je n'estois pas advisé que le messager deut si tost partir. C'est un engraveur, lequel estoit parti environ deux heures devant que je parlasse à nostre imprimeur. Or voyant que vos armoiries pour la forme du livre n'eussent pas esté trop bien séantes, j'envoiay incontinent après , et les a faictes en plomb , comme vous verrez par l'espreuve. Je me confiois bien que vous ne seriez pas marry qu'un escu fust despendu pour faire la chose bien à poinct. Le livre n'est pas encore commencé d'imprimer, pource qu'il falloit faire refondre quelques lettres du caractère , qui est celluy dont on imprima la supplication, bien lisible et de belle monstre. On y commencera cette sepmaine, au plaisir de Dieu, mais on ne touchera poinct au latin jusque à ce que nous ayons de vos nouvelles. De tout le reste, pource que je n'ay pas le loisir à ceste heure , je diffère à vous en faire responce par Robert, cousin de ma femme.
Nous avons icy un peu de fascheries par ceux qui debvoient procurer nostre repos. Toutefois j'espère que l'issue en sera bonne et en brief à la réjouissance de ceux qui désirent que Dieu soit honoré. Mais cependant que nos frères sont persécutez des ennemis mani-
festes, il fault que nous soyons troublez de nostre costé par les domesticques. Il y a un bien que le tout est à nostre profict, moyennant que nous soyons si bien adviséz de le prendre ainsi. Comme je vous ay mandé par cy-devant, ne soiez en peine de rien qui se dise, tenant le tout pour mensonge, jusque à ce que vous entendiez par nous comment il en va.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, et de Madamoiselle et de toute vostre bonne compaignie, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir en sa garde, vous conduire par son Esprit, vous envoyer ce qu'il congnoît vous estre expédiant. Ce 19 de novembre 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
J'ai envoyé par homme seur les lettres de M. de Varan.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 184.
Monseigneur, à ce que je voy par vos dernières lettres que j'ay receu par les jeunes compaignons de Hennault, vous attendiez plus amples nouvelles de moi, que ne les avez receues par sire Nicolas Loser, qui s'est trouvé mieulx à propos que ledict Jacques, pource qu'il devoit
estre plustost là. Touchant d'escrire tant à M. le protonotaire qu'à M. Utenhove *, vous sçavez les excuses que je vous en ay faicts, lesquelles sont vrayes. Quant vous m'aurez mandé lequel sera meilleur au premier, en latin ou en françois , j'adviseray si je feray mieulx que je n'ay faict quant j'y voulus essayer. Du second, je pense que Dieu m'empescha pour lors.
Je suis tousjours d'advis que vous laissez Valerand pour tel qu'il est. Néantmoins qu'on n'ayt pas occasion de dire, que vous l'empeschez de servir à Dieu. S'il offre moien où on le puisse supporter sans blesser ce qui doit estre maintenu en son entier, que vous luy concédiez ce qui sera possible. Voilà le tout.
Il me fait mal du déportement de Perucelli \ Dieu veuille qu'il apprengne de cheminer rondement et qu'il commence de le monstrer. Comme je vous ay escrit par cy-devant , il n'y a pas chose pour faire bruict, quant luy de son costé deviendra plus saige. Mais si fault-il qu'un homme qui veult estre réputé ministre de la vérité, ayt en horreur tous mensonges. J'espère bien que Dieu l'instruira, pour laisser beaucoup de mignardises. Aussi, de vostre costé? je vous prye de tascher à le retenir de paour qu'il ne se desbauche. Car
1 Jean Utenhovius, de la famille savante et distinguée de ce nom. Il existe dans la coll. Dupuy, vol. 102, une lettre intéressante d'Utenhovius à Calvin, écrite de Londres, le 5 février 1550. On y remarque une mention de M. de Falais : Saluta mihi dominum Falesium. La lettre est signée : Tuus vere et ex animo, Johannes Utenhovius.
2 Le ministre François Pérucel, ancien moine cordelier de Paris, désigné quelquefois sous le nom de la Rivière.
Dieu le pourra rabboter, pour l'approprier à son service.
Pource que vostre Apologie devoit estre achevée, comme elle est, voyant le présent porteur vuide pource qu'il avoit perdu par grant simplesse son argent, lequel le devoit fournir de livres, et qu'il vouloit partir il y a cinq jours, je l'ay retenu pour se charger de la pluspart des exemplaires. Car je voy, quand on les mect en mains des voituriers, qu'au bout de trois mois, ils ne sont pas arrivez. Craignant que cela n'advinst et présumant bien quel est vostre désir, je vous en envoyé par luy quatre cents. Du reste, nous en adviserons, car mesmes il est expédient qu'il en sorte de la main de Wendelin, affin de prévenir les calumnies. Je n'ay faict nul marché du port, pource qu'il s'est remis à vous, alléguant les biens que vous luy aviez faict de gratuité, pour argument qu'il se tenoit bien plus que certain de vostre équité, quant il vous auroit faict service. Je sçay que le meilleur seroit d'avoir marchandé ; mais pource que je ne m'y entens guères, et congnoissant l'homme ainsi simple, voire qu'il y a pitié, j'en ay faict moins de difficulté. Du compte , je vous en manderay, quant j'en auray faict. Vous trouverez que j'ay suivi vos mémoires en tout et par tout, voire plustost que mon jugement. Du latin, il demeure en requoy, jusque à ce que vous en aiez aultrement advisé.
Nous avons eu depuis quelques jours assez de fascheries1. Pour le moins, si c'estoit à souhaiter, j'en voul-
1 Allusions à la lutte de Calvin contre le parti des Libertins, qui devenait chaque jour plus ardente et plus vive.
drois bien moins. Mais notre consolation et joye est tant en la bonne conscience que nous avons à servir à Dieu fidèlement, qu'en l'espoir qu'il donnera bonne issue à tout. Il nous tault expérimenter que nostre vie en ce monde est une bataille. Car quelque chose que Dieu nous en monstre, encor y en a-il bien peu qui se puissent tenir d'y chercher leur repos.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle, sans oublier la bonne compaignie, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir en sa saincte garde, vous assister de plus en plus et vous fortifier par son Esprit, pour résister à tous assaults. Ce 23 de novembre 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Charles d'Espeville.
A MONSIEUR DE FALAIS
Monseigneur, j'avais différé à vous escrire , voulant commencer par vostre frère et par Utenhove *. Mais n'ayant loisir pour ceste heure , je me suis advisé de vous escrire , en remettant le reste à la sepmaine qui vient, quant Jacques Dallichant partira. L'impression
1 Voir la lettre qui précède, p. 234, note \.
de vostre Apologie françoise sera retardée environ de huict jours, pour la maladie de nostre imprimeur qui vacquait à la fonte. J'aurai en bonne recommandation, tant les advertissemens que m'avez envoyez, que le tout en général. Cependant la copie latine dormira, pour le moins jusques à ce que nous ayons aultres nouvelles de vous. Quant à Valeyrand , je me tiens à ce que je vous en ay escript quelquefois, que la contention avec un tel homme ne vous est ny décente ny convenable , puisqu'il ne sçait que c'est d'honneur ne d'honnesteté ; car il sera si impudent de vous oultrager cent fois plus que vous n'oseriez pas luy. D'advantaige il y en a qui sans s'enquérir beaucoup du mérite de la cause , vous donnent le tord , considérant la qualité de vostre personne. Car il leur semble que vous en debvriez plustost avoir pitié que de le poursuivre suivant le proverbe : Ne insultes cani mortuo. Et j'apperçois que le bon Utenhove en est las. Quoy qu'il en soit je ne l'estime pas digne qu'il vous tourmente la teste , et vouldroye bien vous avoir persuadé ne rien escrire de lui, et n'en faire nulle mention, non plus que si jamais ne l'eussiez cogneu. Cependant je présume bien qu'il ne cessera de mesdire et faire de l'enragé? Mais ce sera tousjours à sa plus grant honte, sans que cela dérogue en rien de vostre réputation. Pour le moins, je vous prie d'expérimenter quelque temps, que le silence profitera. Quant à moi, j'en laisse couler beaucoup, pource que ce ne seroit jamais faict de m'y amuser. Si Dieu luy faict quelque jour la grâce de se recongnoistre , il aura matière de s'en humilier tant plus; aultrement si seront tousjours charbons de feu sur sa teste. Et n'y a meilleur moien
d'assopir les scandales qu'il s'efforcera de faire , qu'en mesprisant sa témérité et son impudence. Il me fait bien mal de le voir ainsi desbordé. Mais puisqu'il n'y a aultre remède, il le convient recommander à Dieu, le pryant qu'il luy plaise le réduire; et cependant que ce nous soit un mirouer pour nous faire cheminer en tant plus grant crainte et solicitude. Quant je le voy ainsi hors des gons, je tremble tout. Mais quoy? Il falloitque l'orgueil et vanité de son esprit fussent punys d'une telle confusion, jusque à ce que Dieu luy ait apprins en son eschole de changer l.
De vos frères, je n'en touche poinct pour ce coup. Il n'y a eu nulle faulte envers des Gallars, car tout ce que je vous en ay respondu a esté sans luy en rien communicquer; ainsi il n'est jà besoing d'aulcune excuse en ceste endroict-là. Je suis joieulx que Nicolas 2 vous vient à gré. J'espère qu'il continuera par la grâce de Dieu.
De ne bouger de là % c'est chose conclue jusqu'au printemps, s'il ne survenoit contrainte violente. De
1 II paraît que les démêlés de M. de Falais et de Valeran Poulain se prolongèrent encore durant plus d'une année. Ce dernier écrivait à Calvin le 15 février 4549 : « Quam mihi displicuerit Fallesii controversia, testis est Deus. Nunquam hactenus Fallesii famam aut fortunas laesi, sed auxi quantum potui, etiam periculo capitis. Nunc cogor facere quod ad innocentiae mese testimonium pertineat. » (Mss. de Genève, vol. 142.) Ce fut sans doute à cette époque que Valeran Poulain se rendit à Londres, où il devint diacre de l'église française. Il regagna dès lors l'estime de Calvin, qui lui donna plus tard des témoignages de son affection.
2 Nicolas de la Fontaine, secrétaire de M. de Falais. Il passa plus tard au service de Calvin, et joua un rôle dans le procès deServet.
3 De la ville de Bâle, résidence de M. de Falais. On craignait de ce côté une attaque de l'empereur.
quoy je prye Dieu qu'il vous garde par sa bonté et espère qu'il le fera. Ainsi je me délibère à ce mois de janvier, quitter le louage de la maison , pour ce qu'il fault prévenir six semaines devant la fin de l'an. Car, j'auroye bonté qu'après l'avoir tenue si longtemps , ayant maison vous fussiez à loyer, attendu qu'elle n'est nullement propre à vostre usaige, sinon estant raccoustrée, ce que vous n'obtiendriez pas de gens sans raison. De vous donner conseil , comme vous le désirez , de ce qu'il sera de faire, si Dieu nous visite d'un costé ou d'aultre, je ne sçay qu'en dire. Je me tiens icy asseuré, premièrement que Dieu nous a en sa garde; puis après, s'il luy plaist que nous endurions, que je seray bien heureux en mourant en luy. Et de faict encore que tout fust bien paisible, si ne nous fault-il rien promettre de certain en ce monde, si nous n'y voulons estre abusez. Mais le temps présent nous admoneste plus que jamais, de nous préparer à recevoir ce que Dieu nous envoyra. Quelque cbose que j'en conçoive, je ne laisse pas, quant à mon péril particulier, d'en dormir à mon ayse. Si ne suis-je pas tant stupide, que je ne prévoye ce qui pourroit advenir. Mais en suivant le chemin auquel il commande que je marche, j'apprens de rejetter sur luy beaucoup de mes solicitudes, si je ne puis le tout.
Entre cy et trois mois vous verrez ce que Dieu vouldra faire, et lors suivant vostre disposition vous prendrez conseil. S'il ne tenoit qu'au verjus, vous trouveriez icy vostre cas bien appresté ; mais quelque part où vous soyez, Dieu ne vous laissera en rien desproveu.
Sur quoy, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray nostre bon
Dieu de vous tenir en sa saincte protection, vous conduisant tousjours par son sainct Esperit et vous faisant servir à sa gloire , avec Madamoiselle à laquelle aussi je prye estre recommandé. Ma femme pareillement vous présente à tous deux ses humbles recommandations. De Genesve, ce 28 de novembre 1547.
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.
Nous désirons d'estre recommandez affectueusement à toute la bonne compaignie.
A MONSIEUR DE FALAIS
Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, il m'est soubvenu qu'en mes dernières lettres , je ne vous avoye rien touché du brodeur. Je n'avoye garde de vous escrire par luy , car il s'en est allé sans m'en sonner mot , ayant esté mesme adverty par moy que vous m'aviez contremandé qu'il ne bougeast. Et pource qu'il estoit destitué, je lui avoye advancé par pitié quelque pièce pour se mettre en besongne. Sur cela il s'est retiré par devers vous, contre mon conseil, et sans m'en rien dire. Si je n'eusse sceu par vos lettres qu'il estoit là, je l'eusse pensé bien loing d'un aultre costé.
Je ne vous ay aussi rien respondu sur l'article des
trois persones. Vous sçavez qu'en ce cas la présence faict beaucoup, pour donner entrée aux propos et conduire les affaires jusque à leur effect. Maintenant l'incommodité est grande pour la distance des lieux. Toutefois il fauldra voir des moiens paisiblement , tels que le temps les offrira.
J'avois aussi bien oublié vous mander, qu'il n'y a rien de conclud entre le Roy et Berne pour la défence de ces pays l. Vous pouvez mieux sçavoir par delà, en quelles dispositions sont toutes les ligues. Je crois qu'il leur seroit temps de se joindre ou jamais. C'est pitié qu'ils n'ont aultre soing de leur porte, assavoir Constance2. Ainsi il est bien à craindre qu'ils ne deviennent saiges après coup , ou plus tost après les coups , quant ils les auront receus.
J'eusse volontiers escrit tant à vostre frère qu'à Utenhove , mais je ne sais comment cela s'est faict que je n'ay pu arracher de mon esprit déduction qui me vînt à gré. J'avoye bien commencé, voire à tous deux, mais j'ay esté en la fin contrainct de placquer là tout. Ainsi j'estoye en doubte lequel seroit meilleur d'escrire en latin ou en françois à Mr le Protonotaire. Si d'advertance vous trouvez bon qu'il se face , mandez-le-
1 Menacés par les forces de Charles-Quint victorieux en Allemagne, les cantons confédérés négociaient une alliance avec le roi de France Henri II. Mais les ligues étaient affaiblies par les rivalités des cantons catholiques et protestants. Jean de Muller, Hist. de la Confédération suisse, t. XI, p. 292, 297-
2 Cette ville ayant refusé de faire sa soumission, fut attaquée, le 5 août 4548, par les Espagnols, dépouillée de ses privilèges, et réduite à l'obéissance du roi Ferdinand. Sleid., Comment., L. XXI, p. 367.
moy par le premier, et je me feray force , quoy qu'il en soit.
Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce , et de Madamoiselle , et vous avoir aussi présenté à tous deux les recommendations de ma femme , je prieray nostre bon Dieu de vous avoir en sa saincte garde, se servant de vous tousjours à sa gloire, vous consolant en toutes fascheries, et vous fortifiant de plus en plus. De Genesve, ce 6 décembre 1547.
Vostre serviteur et humble frère,
Jehan Calvin.
Je désire bien estre recommandé à toute la bonne compaignie.