‹ Lettres (volume 2)Chapitre 26 sur 47 · A MONSIEUR LE DUC DE SOMMERSET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE DUC DE SOMMERSET

Copie. Bibl. de Zurich. Coll. Simler, vol. 7$.

Monseigneur, je ne vous sçaurois assez remercier du recueil tant humain que mon homme a trouvé envers

* Voir la lettre au roi d'Angleterre, du mois de janvier, p. 325. Le ministre Nicolas des Gallars , chargé d'offrir au roi les lettres et les Commentaires de Calvin, avait trouvé l'accueil le plus flatteur à la cour. On lit dans une lettre de Calvin à Farel : « Rediit tamen ex Anglia Nicolaus... Se tam amanter ac bénigne exceptum fuisse narrât, ut jure mini gratuler laborem optime collocatum. Quum duci Sommerseti literas meas dedisset, atque altéras quoque ad regem dixisset se habere, ipse offerendi partes ultro suscepit, ac

vous , non-seulement à ce qu'il vous a pieu prendre la peine d'offrir mes livres au roy, mais de tout le reste, en quoy vous pouviez déclairer une singulière affection d'amitié, que, de vostre grâce, vous aviez desjà assez monstrée cy-devant. Quant à l'enfant que vous avez receu à vostre service , je n'eusse point prins la hardiesse de vous en escrire; sinon que j'eusse pensé qu'il avoit adresse de plus grand bien , comme aussy on s'y attendoit. Mais d'autant plus en suis-je obligé à vous, quand je voy que ma faveur a valu quelque chose en cest endroit. Mais pource que tout ce que j'en sçaurois escrire seroit bien maigre auprès de ce qui est en mon cœur, et aussy que vos bienfaits méritent, j'ayme mieulx me déporter de vous en faire plus long propos. Seulement je vous prie, Monseigneur, de me tenir tellement du tout vostre, que si.j'avois moien de vous faire de bons services, il ne tiendroit pas à m'y employer que vous n'eussiez approbation d'un meilleur vouloir que je ne le puis exprimer. Je vous eusse fait ces excuses plus tost, ou bien ces remerciemens , s'il vous plaît les tenir pour tels, n'eust esté le désir que ce gentil homme avoit de vous présenter mes lettres. En quoy aussy j'aperçois l'amitié qu'il vous plaît monstrer envers moy, quant ceulx qui méritent bien d'avoir accez envers vous, espèrent d'estre très bien venus par le moien de mes lettres.

Cependant, Monseigneur, je ne cesseray de vous re-

postridie in aulam profectus est. Nisi mihi verba dantur, cum regio consilio perplacuit munns, tum vero regem ipsum mira perjudit lœtitia... Hoc mihi longe gratius quam si ingenti pecuniae summâ ditatus forera. » Calvinus Farello, 45 junii 4551.

commander ce qui vous est de soy assez cher et précieux. C'est que vous procuriez tousjours et mectiez peine que Dieu soit droictement honoré et servy; sur^ tout qu'il se dresse meilleur ordre en l'Eglise qu'il n'y est pas encores. Combien qu'il ne soit pas aisé de recouvrer gens propres et idoynes pour faire cest office, touiesfois, à ce que j'entens, il y a deux grands empeschemens auxquels il seroit nécessaire de proveoir : l'im est que les revenus des universités qui ont esté fondés pour nourrir les escholiers sont mal distribués en partie. Car plusieurs sont nourris de bourses, qui font profession manifeste de résister à l'Evangile; tant s'en fault qu'ils donnent espérance de maintenir ce qui aura esté là éditié, à grande peine et travail.

Le second mal est que le revenu des cures est distraict et dissipé, ensortc qu'il n'y a point pour nourrir gens de bien qui seroient propres à faire l'office de vrays pasteurs. Et par ce moien on y mect prestres ignorans, qui emporte une grande confusion. Car la qualité des personnes engendre un grand mespris de la Parole de Dieu; et puis quand ils auroient toute l'authorité du monde, il ne leur chault guères de s'acquiter. Je vous prie doncques, Monseigneur, de faire tousjours advancer en mieulx la réformation, et luy donner fermeté permanente à ce qu'elle tienne ; qu'il vous plaise employer toutes vos forces à la correction de cest abus. Je croy bien qu'il n'a pas tenu à vous que les choses n'ayent esté mieulx réglées de prime face. Mais puisqu'il est bien difficile d'avoir du premier coup un estât si bien dressé qu'il seroit à désirer, il reste de tousjours insister pour parfaire avec le temps ce qui est bien commencé.

Il ne doibt pas faire mal à ceux qui tirent aujourd'huy profit du bien des églises, que les pasteurs aient nourriture suffisante, veu que chascun se doibt efforcer de les nourrir du sien propre, quand il n'auroit point de quoy du publicq. Mesmes ce sera leur profict de s'en acquiter, car ils ne pensent pas prospérer en fraudant le peuple de Dieu de la pasture spirituelle, en ce qu'ils privent les églises de bons pasteurs. Et de vostre part, Monseigneur, je ne doubte pas, quand vous aurez fidellement travaillé à réduire ces choses en ordre, que Dieu ne multiplie d'autant plus ses bénédictions en vous. Mais pource que je me tiens asseuré que vous estes gi bien affectionné de vous-mesme qu'il n'est jà besoing en faire plus longue exhortation , je feray fin , après avoir supplié nostre bon Dieu qu'il luy plaise vous conduire tousjours par son Esprit et vous augmenter en tout bien, et faire que son nom soit de plus en plus glorifié par vous. Ainsy, Monseigneur, je me recommande bien humblement à vostre bonne grâce. De Genesve, ce 25 de juliet 1551.

A MADAME DE CANY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107»

Madame, il me faict bien mal que l'acte si louable que vous feistes il y a environ demy an, n'a mieulx

* Sans date. La fin manque. Nous croyons que cette lettre se rapporte aux premiers mois de l'an 1!

rencontré. C'est que quelque bon et vray serviteur de Dieu ne s'estoit trouvé à l'endroit d'un tel secours qu'a receu une aussy meschante et malheureuse créature qu'il y en ayt au reste du monde. Sçachant en partie quel homme c'estoit, j'eusse voulu qu'il fust pourry en quelque fosse, si ce eust esté à mon souhait, et sa venue me resjouit autant, comme qui m'eust navré le cœur d'un poignart. Mais jamais je ne l'eusse cuydé un monstre si exsécrable en toute impiété et mespris de Dieu, comme il s'est icy déclairé. Et vous asseure, Madame, s'il ne fust si tost eschappé, que, pour m'acquitter de mon debvoir, il n'eust pas tenu à moy qu'il ne fust passé par le feu \ Toutesfois si le bien que nous taschons de faire n'adresse comme il seroit à désirer, c'est bien assez que Dieu accepte nostre service. Il nous commande de subvenir à tous ceux qui sont en nécessité, et surtout qui endurent pour son nom. Si les

1 Quel est le personnage auquel se rapportent ces paroles, empreintes à la fois de l'esprit inflexible du temps et de l'âpre rigueur du réformateur? L'historien n'a que des conjectures : Est-ce Jérôme Bolsec? Mais un jugement régulier l'avait banni de Genève, et Calvin lui-même ne paraît pas avoir invoqué une sentence plus sévère contre ce novateur que le ressentiment devait transformer en un vil pamphlétaire. — « Hyeronimus iste in perpetuum exilium publico judicio ejectus est. Atrociorem pœnam nos expeterefalso quidam maledici sparserunt, et stulte creditumest.. » Calv. Bullingero , mense januarii 4552. Dans ce siècle inexorable pour les témérités de la foi, Servet ne paraît à Genève que pour expirer sur le bûcher, et Gentilis n'échappe pour un temps à l'échafaud que par la rétractation volontaire de ses opinions. Nommer Gentilis , Servet , Bolsec, c'est rappeler les principales victimes de l'intolérance calviniste au XVIme siècle , mais ce n'est pas dissiper le mystère qui s'attache au personnage désigné dans la lettre de Calvin à Madame de Cany.

hommes se trouvent souventesfois indignes d'avoir esté aydéz, contentons-nous que le Maistre advoue le tout comme faict à sa propre personne. Et mesme quand les hommes seront ingrats, qu'il en fera une récompense si ample de laquelle nous ne pouvons estre frustrez. Et en cela nous avons un beau privilège par-dessus ceux qui en servant à leurs phantasies , se font à croire qu'ils servent à Dieu. Car quand nous suivons ce qu'il approuve, nous ne sommes point en danger de perdre nostre peine. Parquoy ne nous lassons point en bien faisant, comme aussi sainct Paul nous exhorte, signifiant que nous ne pourrons trouver beaucoup de choses aux hommes qui nous feroient incontinent perdre courage, si nous ne jections nostre veue plus loing. Et de faict il n'y a doubte que nostre Seigneur ne vueille esprouver nostre constance quand il permet que telles tentations nous adviennent. Aussy celuy qui vouldra faire bouclier de l'ingratitude des hommes, ne sera pourtant à excuser. De nostre part il est bon mestier que nous soions conferméz contre tels scandalles, car nous en sommes tous les jours battus. Et je ne doubte pas que nostre Seigneur ne vous ait tellement confermée, que vous ne laissiez de vous emploier envers les siens quand l'opportunité s'y offre, et vous avez le moien de ce faire selon que vous y estes tenue. Car puisque Dieu accepte et alloue en ses comptes ce qui est faict aux siens, c'est à luy que nous défaillons, non pas aux hommes, ne faisant point nostre office en cest endroit. Or nostre Seigneur vous présente par nous un moien pour monstrer vostre persévérance , combien qu'il me suffit de vous avoir exhortée en général.

Quant à l'affaire présente, j'ayme mieulx vous supplier comme je vous en supplie autant affectueusement qu'il m'est possible. C'est pour Monsieur de Besze1, contre lequel plaidoit un nommé Monsieur de Sunistan pour le prieuré de Longe m eau. Depuis qu'il s'est retiré par deçà, il ne pouvoit faillir d'estre condamné, comme vous sçavez que les choses se meuvent à nostre faveur. Tant y a que Monsieur de Sunistan se fust bien contenté à beaucoup moins , et a plus obtenu qu'il n'eust osé souhaister. Car le sieur de Besze a esté condamné envers luy à tous despens, avec restitution des fruicts. Surquoy il moleste les commissaires qui les ont receus au nom du dit de Besze. Pour remédier à ce mal, nous avons advisé, Madame, de nous retirer vers vous comme à un refuge que Dieu nous donne. Nous espérions bien que Madame 2 vouldra beaucoup faire en nostre faveur. Et puisque c'est par le moien d'elle que le dit Sunistan a le bénéfice, c'est bien raison que pour le faire déporter de la poursuitte des despens, elle ayt toute authorité envers luy. Je vous assure bien sans feintise, quand il aura fait tous ses effors, il ne trouvera pas où prendre ce qu'il cherchera. Ainsi, Madame, je vous supplie derechef que vostre plaisir soit d'en escripre si affectueuse-

1 Théodore de Bèze, alors professeur de littérature grecque à l'académie de Lausanne. Né le 24 juin 4549 à Véselay en Bourgogne, il avait quitté Paris après une jeunesse brillante et dissipée, et s'était retiré, le 24 octobre 1548, à Genève, abandonnant la possession des riches bénéfices qu'il tenait de son oncle, l'abbé de Froidmont. De ce nombre était le prieuré de Londjumeau, qui devint la matière d'un long procès entre Bèze et le nouveau titulaire, M. de Sunistan, protégé de la duchesse d'Etampes.

2 Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes. Elle était sœyr de Madame de Canv.

ment à la dite dame, qu'elle prengne la chose à cœur pour faire contenter le dit de Sunistan de la ( présente ? ). Combien que je ne vous fay pas tant ceste requeste en mon nom qu'en celuy de nostre Maistre qui a tout crédit et puissance envers vous, comme il le mérite. Ce que je dys, non-seulement pour excuser la hardiesse que je prens, mais aussi pour obtenir plus facilement de vous ce que je demande. Cependant je proteste en vérité, si je ne faisois ce qu'en moy est pour délivrer de fascherie l'homme pour lequel je parle, je ferois tort à Jésus- Christ et à son Eglise. Nostre Seigneur a besongné en luy, en ce qu'il s'est retiré, veu les ayses qu'il avoit, de l'espérance de venir plus oultre. Mais je laisse cela pour parler de ce que je ay congneu. Mesmes je ne toucheray point beaucoup de vertus qui le vous feroyent aymer singulièrement, si vous les aviez aperceues comme moy. Seulement je vous diray qu'il a receu des grâces excellentes de Dieu, et les faict tellement valloir au profict commun de l'Eglise que c'est vrayement une perle. Voilà pourquoy j'ay dit que je n'ay pas tant esgard à un homme privé, qu'au debvoir que j'ay à mon Maistre et à toute sa maison, laquelle auroit grand intérest si un tel esprit estoit desbauché par vexations et molestes. Et ne suis point seul qui en ay ce jugement. Mais tous ceulx qui ont en recommandation l'honneur de Dieu, ayment et prisent l'homme comme un thrésor. Je croy que mon frère de Normandie ne vous en escrit pas de moindre affection que moy. Et aussi nous accordons bien en cest endroit comme en tout le reste, tellement que je croy que l'amour des deux est pareille envers luy.

Laurent de Normandie. Voir la note 4, p. 296.

Vous pourrez avoir quelque goust de sou Esprit par quelques passages qu'il a translatez , combien qu'il a d'aultres dons qui surmontent et sont beaucoup plus à priser. Mais j'espère, Madame, que la seule lecture des pseaulmes que vous recepvrez par le porteur1 , m'excusera envers vous de ce que je vous requiers si instamment qu'il vous plaise d'estre moien de luy donner repos, à ce qu'il poursuyve cest ouvrage et cboses meilleures; et en le faisant vous obligerez plusieurs bons personnages

à vous auxquels je sçay que désirez faire plaisir

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