‹ LettresChapitre 14 sur 71 · A MADAME LA MARQUISE DE ROTHELIN · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE DE ROTHELIN

Copie. Bibl. Imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Madame, combien qu'il seroit à désirer qu'il vous fust permis de servir à Dieu en plus grande liberté,

* Jacqueline de Rohan, veuve de François d'Orléans, marquis de Rothelin, unit à l'éclat d'une illustre naissance le plus noble caractère. Zélée pour la Réforme, dont elle adopta de bonne heure les croyances, et dont elle favorisa la propagation dans ses domaines, elle entretint une correspondance avec Farel et Calvin , et visita plusieurs fois ce dernier à Genève. Elle mourut en 4587, au château de Blandy, près deMelun. Françoise d'Orléans, sa fille, avait épousé en 1565 le prince de Condé, déjà veuf d'Eléonore de Roye.

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toutesfois en ce qu'au milieu des empeschemens qui seroient pour vous destourner il vous fortifie en persévérance , tant plus ample occasion nous donne-il de bénir son saincl nom. Car aussi en cela il vous monstre une meilleure approbation de sa grâce et de la vertu de son Esprit, que si vous n'aviez sinon à vivre chrestiennement, tout à vostre aise et sans contredict. Il reste non-seulement de continuer, mais aussy de croistre, et vous apprester à plus grands combacts, quand il plaira à Dieu vous y appeler. De faict voicy le temps que les grands de ce monde doibvent practiquer le dire de sainct Paul, de n'avoir point honte de l'Evangile, veu que la haute majesté du souverain roy est en tel mespris, voire opprobre, que peu de gens se déchirent franchement estre à luy. Quoy qu'il en soit, si vous n'avez encores le courage et fermeté de vous acquitter de vostre debvoir, ne vous endormez point en telle foiblesse, mais plus tost qu'elle vous incite et sollicite à prier Dieu, et vous esvertuer tant plus. Cependant j'ay esté resjouy d'entendre la bonne affection que vous avez de profiter en l'eschole du Fils de Dieu, comme c'est nostre vraye sagesse d'estre enseignez de luy tout le cours de nostre vie. Et de fait si nous ne sommes diligens à recevoir chacun jour instruction de luy, selon la fragilité qui est en nous, bientost chascun se trouvera refroidi, mesmes quant tout le monde quasi nous est contraire. Qui plus est encores que les ennemis de vérité ne nous feissent pas ainsy guerre ouverte, si avons-nous à batailler tant et plus contre les tentations infinies que Sathan nous dresse. Surtout le monde est aujourd'huy si corrompu, et v a telle iicçncc de peschés qu'il nous faut bien estro

sur nos gardes, pour nous tenir purs de tant de pollutions. Vous en avez tant d'expérience en l'abysme qui journellement vous est devant les yeux, qu'il n'est jà mestier que je vous en tienne plus long propos. Toutesfois, Madame, je vous prie au nom de Dieu ne point défaillir, mais en regardant à quoy nous sommes appelez, prendre tel goust, voire contentement et repos à la félicité permanente qui nous est promise au ciel, et aux biens spirituels que desjà nous sentons en partye, pour nourrir l'espérance que nous en debvons avoir, jusqu'à ce qu'il nous soit donné d'en jouir plainement. Et combien que les afflictions domestiques vous soyent dures, de racheter si chèrement Monsieur vostre fils *, si vous fault-il estre plus tost incitée par là de vous arrester du tout au ciel. Car combien que Dieu ait modéré le chastiement qu'il luy a pieu vous envoyer, si vous a-il assez advertie pour un coup, comme en passant, quelles sont les révolutions de ce monde. Ainsi je vous prie, Madame, faire valoir un tel aiguillon pour avoir vostre cœur plus à délivre en passant par ce pèlerinage terrien auquel les pauvres incrédules sont plongez. Cependant qu'il vous souvienne que Dieu non-seulement nous propose nostre plaine félicité làhaut, mais aussy nous promect de nous tenir icy-bas en sa garde. Je croy au reste que l'homme lequel je vous ay adressé sera desjà par delà. Je ne luy ay voulu bailler la présente craignant les rencontres. Je congnois de longtemps sa preud'homie et intégrité, pour vous en

1 Le jeune duc de Longueville, pris par les Espagnols à la bataille de Saint-Quentin. La marquise sa mère dut emprunter pour sa rançon trente mille écus d'or aux Bernois. Mss. des Arch. de Berne.

rendre bon tesmoignage, aussi qu'ayant vray désir et zèle de servir à Dieu, il s'employera fidèlement à l'œuvre que vous requérez, et confermera la bonne doctrine par bon exemple de vie. Je l'ay choisi aussi pource que nonseulement il est homme rassis et paisible, mais honneste gentilhomme et considéré. Attendant donc que Dieu nous face ce bien de vous voir derechef, il vous plaira de l'accepter et luy donner courage à vous faire un service qui vous doibt estre agréable par-dessus tous. Madame, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu vous gouverner tousjours par son Esprit, vous augmenter en tout bien, vous avoir en sa garde, faisant prospérer vous et vostre maison. Ce 5 de janvier 1558.

Vostre très humble serviteur ,

Charles d'Espe ville.

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