‹ LettresChapitre 15 sur 71 · AU DUC DE WURTEMBERG · texte numérisé non relu

AU DUC DE WURTEMBERG

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monseigneur, combien que par cy-devantje ne doubtois pas que mes lettres n'eussent accès amyable envers

* A très illustre, très hault et puissant prince mon seigneur le duc de Wirtemberg.

Christophe, duc de Wurtemberg et comte de Montbéliard, suc-

vous, tant pource qu'il a pieu à nostre Seigneur Jésus- Christ se servir de moi en la prédication de l'Evangile, qu'aussi en tant que ma petite faculté le portoit, je me suis publiquement déclairé par mes Commentaires que je vous ay desdiés et offers, l'un de vos affectionnés serviteurs. Toutefois quant ceux qui vous présenteront maintenant mes lettres, vous sont allez supplier qu'il vous pleust intercéder vers le roy pour le soulagement des pauvres fidèles qui estoient molestez à cause de l'Evangile, je me suis déporté de vous escrire craignant qu'il ne semblast que je m'attribuasse trop de crédit : aussi que j'estois bien persuadé que vous estiez tant enclin et favorable à ceste cause qu'il n'estoit jà besoing

cesseur d'Ulrich, qui introduisit la Réforme dans ses états, prit part à la ligue de Smalkade, et mourut après un règne long et agité. Le duc Christophe, son fils, se montra durant tout son règne (1550-1568) le zélé soutien de la Réforme. Il entretint une correspondance avec Calvin , qui rendit hommage à ses lumières et à sa piété en lui dédiant son Commentaire sur VEpître de saint Paul aux Galates : — « Dieu par sa grâce a fait que vous avez un aide duquel la pluspart des princes de ce temps sont destitués : c'est qu'ayant esté dès vostre jeunesse bien enseigné en la congnoissance de la langue latine, vous pouvez vacquer à lire les bons et saincts livres. Que s'il y eust jamais temps auquel les consolations prises de la saincte doctrine feussent nécessaires, qu'est-ce que laisse aujourdhuy autre chose de reste, mesme aux nobles et vaillans cœurs, la calamité présente de l'Eglise, ou pour mieux dire plusieurs autres et plus estranges qui semblent n'estre pas loing ? » — Sur la requête de Calvin, ce prince s'unit, en novembre 4557, aux autres princes protestants d'Allemagne pour intercéder en faveur des réformés de Paris exposés à la plus dure persécution. L'année suivante, à la prière du réformateur, il renouvela encore, mais sans succès, ses instances auprès de Henri II. Voir, Hist. des Martyrs, L. VII, p. 439, la lettre des princes protestants au roi, datée de Francfort, le 19 mars 4558.

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de vous soliciter beaucoup. Maintenant pource qu'il a fallu pour grande nécessité et urgente que ce troisième voiage fust entrepris, je vous prie, Monseigneur, qu'il vous plaise m'excuser si je me suis avancé de vous déclairer que ce qu'on retorne si souvent vers vous, n'est point par légèreté ou zèle inconsidéré, mais d'aultant qu'il est bien requis, que vous, mon seigneur, et les aultres très illustres princes, soiez advertis en quel estât est aujourd'huy la chose, pource qu'on vous peut faire accroire que la condition des fidèles est passable, qui seroit pour vous empescher de faire ce que vous aviez délibéré, et tant libéralement promis. Or je vous puis asseurer, mon seigneur, pour vérité, combien que de la grande compagnie qu'on avoit emprisonnée pour un coup, on n'en ait bruslé que sept l, que cela n'est pas advenu que les ennemis de l'Evangile ayent esté appaiséz ny adoulcis. Car le roy estant poussé par le cardinal de Lorraine, a déclairé qu'il ne se contentoit pas de sa court de parlement de Paris, et avec menaces a fait tancer ses conseillers comme nonchallans et tardifs. Au reste les juges qu'il avoit députez à l'appétit du dit cardinal, n'ont esté refroidis pour aultre raison que pource qu'ils n'espéroient pas rien profiter en bruslant ainsi à la haste. Car ils avoient condamné deux jeunes enfans2,

1 Voici les noms de ces martyrs : Nicolas Clinet, Taurin Gravelle, et la dame de Luns, brûlés le 27 septembre 4 557; Nicolas le Cène et Pierre Gabart, brûlés le 2 octobre ; enfin François Rebesiers et Frédéric d'Anville, écoliers de Paris, brûlés à la fin d'octobre. Hist. des Martyrs, L. VII, p. 431, 4 37. Bèze, Hist. eccl., p. 129 à 132. Les supplices, un moment interrompus, recommencèrent l'année suivante.

2 « ... Entre lesquels y eut deux jeunes enfansde singulière vertu,

pensans bien que l'infirmité de l'âge les feroit fleschir pour renoncer tout, et mesmes accuser leurs complices, comme ils parlent. Mais aians veu la force et constance que Dieu leur avoit donnée , ont cherché par astuce aultres moiens de tout ruiner petit à petit. Car après avoir examiné tous les prisonniers, ils en ont enserré plus de trente qu'hommes que femmes, les tenans desjà pour condamnez , et toutesfois différans l'exécution , jusques à ce qu'il leur vienne mieux à propos. Tant y a que les pauvres gens trempent et languissent en des fonds de fosses, n'attendans que l'heure de la mort l. Mesmes il est bon et expédient que sachiez, mon seigneur, la façon de procéder qu'on tient envers tous ceulx qu'on brusle. C'est qu'après les avoir condamnez, devant que les mener au feu , on les mect à la torture pour leur faire révéler tous ceux qu'ils congnoissent, tellement que nul ne meurt que tous ne soyent en danger. Et affin de tenir en doubte et perplexité tous ceux qui pourroient estre soupçonnez, ils font coupper

à savoir René du Seau, natif de Xaintonge, lequel du temps de son ignorance estoit en telle disette qu'il faisoit mestier de chanter des Salve Regina qu'on appelle, es coins des rues... L'autre se nommoit Jean Almaric, natif de Luc en Provence, lequel déjà tirant à la mort, et ne se pouvant soustenir qu'à grand'peine, quand on l'appela pour aller devant les commissaires du parlement, commença à reprendre ses forces, et s'en allant tout délibéré à la Tournelle, parla si franchement qu'on ne l'estimoit point malade, et disoit qu'il ne sentoit aucune douleur pendant qu'il estoit là, et peu après décéda en son cachot. » Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 4 33.

1 Une de ces fosses du Châtelet, réservées à l'agonie lente des prisonniers, était nommée la poche tfhypocras. « — Illic nec stare, nec sedere, nec cubare licet, adeo in angustum contrahitur. » — François de Morel à Calvin. Mss. de Genève.

les langues à tous ceux qu'ils ont ainsi gesnés, parquoy ceux qui sont encores détenus, ne seront pas quittes de mourir à petit feu; mais si Dieu leur faict la grâce de tenir bon, il fauldra que chacun endure grief torment pour racheter la vie de ses frères. Si quelqu'un estant vaincu fleschit, voilà un feu nouveau de grande persécution allumé. En oultre ceux qui sont ainsi réservez, les juges en ont départy çà et là par les monastères, affin de les contraindre par Timportunité des moyens à renoncer Jésus-Christ. Et ce que plusieurs sont eschapéz, n'a pas esté sinon d'aultant que les moynes craignoient d'estre gangnéz plus tost, que de leur faire changer de courage. Ainsy pensans que leur cloistres pourroient estre poilus, ils n'en ont point faict si grande garde qu'aulcuns ne soyent sortis. Tant y a que nul n'a esté absoubs, ny relasché sinon en confessant d'avoir failly, qui est blasphémer contre Dieu et sa vérité. Depuis le roy ne se contentant point a faict supplier le pape d'ordonner trois cardinaux souverains juges sur le faict des hérézies qu'il appelle. Or je vous laisse à penser, mon seigneur, puisque toute licence est donnée au cardinal de Lorraine qui ne demande qu'à tout exterminer, en quel estât sont les pauvres fidèles, s'ils ne sont secourus par la bonté de Dieu. D'aultre part il y a nouvel édit, publié par le roy 1y auquel ils donnent toute juridiction et congnoissance de ces hérézies aux évesques pour déclairer hérétiques ceux que bon leur semblera, tellement que les juges royaux en despit qu'ils en aient, seront contraincts de faire mourir tous

1 L'édit de Compiègne, rendu le 24 juillet 4557.

ceux qui leur seront remis , comme aussi il leur est estroittement enjoinct. Et de tout cecy, mon seigneur, il ne vous en fault point enquérir de loing, pource que vous verrez le tout imprimé, à ceux à qui il vous plaira commander de le veoir. Quant au mot de sacramentaires , il a esté entrelassé par astuce, affin de rendre ja cause des pauvres frères odieuse, et par ce molen les priver de tout support et aide. Il seroit bien à désirer que le différent qui a causé par cy-devant grans troubles entre nous, fust bien appoincté. Quant à moy j'avois tasché en tous mes escrits de suyvre en simplicité telle modération que toutes gens de sens rassis auroient occasion de se contenter. Mais quant j'ay mis peine d'amener tout en concorde, quelques escervelés avec leur importunité m'ont tiré par force au combat \9 ce que j'ay faict avec regret, comme encores aujourd'huy j'aymerois beaucoup mieux m'emploier à esclaircir simplement la vérité pour venir en bonne etsaincte union, que d'estre contrainct à respondre à ceux qui ne demandent que noise et querelle , et assaillent sans propos ceux qu'ils voyent estre paisibles. Et pleust à Dieu que des deux parties gens sçavans, équitables et craignans Dieu feussent encores un bon coup assemblez pour bien liquider ceste matière sans contention, et cbercher une résolution de la pure vérité pour rendre la chrestienté paisible, comme je l'avois espéré naguères. Mais d'aultant que la chose ne continue point, je crains que nous n'en soions eslongnéz. Tant y a, mon seigneur, que

1 Allusion à la controverse sur les sacrements soutenue par Calvin contre les théologiens allemands Westphall et Heshusius ( 1 555- 1 557). Voir: Calvini opéra, t. VIII, et le Recueil des Opuscules.

les Français ne discernent point les uns d'avec les aultres, mais comprennent soubs le nom de sacramentaires tous ceux qui n'approuvent point le sacrifice de leur messe, que nous confessons tous d'un accord estre un sacrilège détestable ; comme de faict on ne faict là aultre examen, sinon que défaire avouer ceste abomination qui destruit et abolit la vertu de la mort de nostre seigneur Jésus-Christ. Et puis vous verrez aussi, mon seigneur, qu'en général tous obstinez et relaps y sont compris , qui est pour mettre à mort , depuis le plus grand jusques au plus petit, tous ceux qui persisteront à la confession de la vraye foy. Or il y a un nombre quasi infiny de bonnes gens par tout le royaume qui peulvent estre fort effrayez, voians leur vie comme pendante à un fillet, sinon que Dieu ait pitié d'eux. Et d'aultant qu'ils ayment mieux perdre la vie et les biens, que de renoncer l'Evangile, je ne doubte pas que vous, mon seigneur, et les aultres très illustres princes, ne soiez tant plus esmeus à compassion et incitez à chercher tous moiens de les pouvoir soulager, comme de faict la cause est commune à tous enfans de Dieu, et ne sçauriez faire acte de plus grande vertu, ne plus louable. De quoy je vous supplierois plus instamment, mon seigneur, n'estoit que je sçay, que vous y estes assez enclin, et que selon vostre prudence vous n'oublierez rien de ce qui viendra à propos. Seulement je diray ce mot qu'il seroit à souhaitter que le roy entendist pour un bon coup quelle doctrine il persécute. Car il n'y auroit rien meilleur ni plus propre à luy amollir son courage que de l'informer que par faulte d'avoir bien congneu le mérite de la cause, il est ainsi

enflambé contre les enfans de Dieu ; non pas que je vous en ose requérir, mon seigneur, mais affin qu'il vous plaise y adviser.

Mon seigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray nostre bon Dieu de vous tenir en sa saincte protection, de vous gouverner par son Sainct-Esprit, et vous augmenter en toute prospérité. De Genève, ce 21me de febvrier 1558.

A MADAME DE RENTÏGNY

Copie. Bibl. de Genève, vol. 107.

Mademoiselle et honorée sœur, combien que vous n'aiez pas monstre au besoing une telle vertu et constance

* Voir la lettre, p. 159. — Intimidée par les menaces de ses juges, et gagnée par les prières de son mari, Madame de Renligny consentit à entendre la messe dans sa prison, et elle parut abjurer la foi pour laquelle la dame de Luns avait souffert le martyre. Mais à peine libre, elle rougit de sa faiblesse, et sollicita le pardon des ministres de l'Eglise de Paris. S'il faut en croire de Thou, elle fut reçue au nombre des dames de la reine Catherine de Médicis, dont plusieurs professaient en secret la religion. Une lettre du ministre Racham à Calvin, du 12 avril 1558, semble indiquer qu'elle avait le projet de se retirer à Genève, et ne laisse aucun doute sur ses vrais sentiments : — « Rantigniacae concessimus ut ad virum rediret, quia is gravissimo morbo laborabat, et nihil non pollicebatur. Jam emptierantequi, ut ad vos projîcisceretur. Certe hactenus

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que nous espérions et qu'il estoit à désirer, et que Dieu aussi requéroit de vous, si est-ce qu'il vous fault tellement desplaire en vostre infirmisté que vous ne perdiez point courage pour tout quitter. Vray est qu'il ne vous fault chercher nulles excuses pour amoindrir vostre faulte ; mais pource que Satan ne tasche qu'à nous plonger en dissipation pour nous aliéner du tout de Dieu, congnoissant ses astuces pour y obvier, seulement tenez ceste mesure que deux ou trois offences vous n'adjoustiez pour le comble. Vous n'avez pas résisté devant les juges comme vous deviez, vous avez trop accordé à vostre mary pour luy complaire. Si vous continuez encores à plier et fleschir, il y a danger que tout ce que Dieu avoit mis de zèle et bonne affection en vous s'amortisse. Ce n'est pas petite offense quand vous déclarez à un incrédule que vous estes preste de le préférer k Dieu. Voiant doncques que par faulte d'avoir prins une bonne conclusion et ferme de suyvre Dieu en simplicité et rondeur, vous estes ainsi tombée en gémissant en vostre cheute, confortez-vous en celuy qui vous pourra donner victoire contre toutes tentations. De gangner vostre marry par tous moiens licites, c'est une chose désirable, et encores qu'il ne se voulust renger à l'obéissance de Jésus-Christ, si n'auriez-vous juste raison de vous aliéner de luy. Au reste de luy

viriUter se gessit. » — Mss. de la Bibl. de Genève, vol. 412. De Thou, L. XiX. Dans une autre lettre de Racham à Calvin, du 4 4 juillet 1558, on remarque ces mots : — « Dampetraeum misimus ad Rantigniacam , ut aliquid certi de illa nobis referret. Scribit illa..., sibi melius esse quam antea; non nihil spei se habere de viro. Intérim vestris precibus se commendat. » — Bibl. de Genève. Lettres de divers. Portef. n° 4 .

faire hommage qui emporte sacrilège, et pour vous réconcilier à luy faire divorce avec Dieu, et pour nourrir une paix mauldite avec luy, provoquer contre vous le juge céleste, et en faveur du mariage terrien et caduque rompre le lien perpétuel et sacré par lequel nous sommes conjoincts au Fils de Dieu, nostre Saulveur, jugez s'il ne seroit point meilleur de mourir cent fois. Car s'il vous advenoit de tenter Dieu jusques-là, Satan a d'horribles filletspour attrapper ceux qui se précipitent ainsi. Gardez bien donc que Dieu qui vous a retenu jusques icy, et vous retient encores, ne vous lasche la bride. Ce que je vous dy est seulement par sollicitude, combien que je ne me dise pas que le Père de miséricorde ne continue en vous ce qu'il a commencé. Car il a monstre si bonnes marques de son élection en vous, qu'à bon droict nous debvons espérer qu'il fera fructiffier la bonne semence, à laquelle il a donné une racine en vostre cueur. De vous spéciffier comment et à quelles conditions, vous pouvez consentir de retourner à vostre mary , je n'ose pas pource que de si loing beaucoup de circonstances me sont incongneues. Et aussi vous avez bon et fidèle conseil par delà qui vous pourra guider. Seulement je vous prie en général de ne vous point jecter à vostre escient en un labyrinthe duquel jamais vous ne puissiez sortir, mais que vous demeuriez résolue en ceste protestation d'obéir à Dieu en premier lieu. Pource qu'il ne se peult faire que vous n'aiez à soustenir de rudes alarmes, invocquez ceiuy duquel le secours sera suffisant pour vous les faire surmonter, le priant aussi de vous donner prudence et avis en toutes vos perplexités. Je le prieray de ma

part avec vous qu'en tout et partout il déclaire vous avoir en la conduilte de son Sainct-Esprit et en sa protection.

Sur quoy, Mademoiselle et bonne sœur, après m'estre affectueusement recommandé à vous, je ferai fin... Ce 10 d'apvril 1558.

Vostre humble frère,

Charles d'Espeville.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1558.

Magnifiques seigneurs, il y a environ huict jours que maistre Jehan Calvin aiant esté prié à quelques nopces d'un sien amy à Lausane, en son retour estant à Nyon, fut assailly sans propos ny occasion par Zébédée, prescheur du lieu, de quoy il advertit vostre baillif, non pas tant pour accuser celuy qui lui avoit faict tord, que pour obvier à tout scandale. Or combien que telle insolence méritast d'estre chastiée, toutefois pour ne point vous importuner, nous eussions dissimulé le tout, n'estoit que nous sommes assez informez à nostre grand regret que le dit Zébédée ne cesse de taxer obliquement tant

* Voir les lettres relatives aux démêlés de Calvin avec Zébédée, t. I, p. 441 ; t. II, p. 7, 28, 39, 43 et 50.

nos prescheurs que nostre ville, ce qui tourne au grand déshonneur de l'Evangile, trouble les consciences infirmes, et nourrit zizanies et discords. Parquoy estant bien persuadez que telles choses ne vous plaisent pas, et qu'il ne tient qu'à vous advertir que n'y mectiez bon ordre, nous n'avons faict difficulté de vous prier qu'il vous plaise ordonner à vostre baillif d'en faire telle inquisition que vous en sçachiez la vérité pour y proveoir selon vostre prudence, et non pas tant en faveur de nous et des nostres que pour clorre la bouche aux malings et ennemis de vérité, afin qu'ils n'ayent occasion de blasphémer le nom de Dieu. Mesmes quant nous avons appelé le dict Calvin pour nous enquérir du faict, il nous a respondu entre aultre chose qu'il a honte que ces blasmes et opprobres qu'on luy faict par deçà retornent en mocquerie de l'Evangile, car l'un de ceux qui estoient naguères députez à Worms pour maintenir la papaulté, volant diffamer en général tous ceux qui ont l'Evangile , dit notamment que les contradictions que Calvin expérimente en Savoie, monstrent que c'est de la secte luthérienne, où le tout c'est l'Evangile nouveau.

(Cependant, magnifiques seigneurs, nous confians que remédierez, prierons le Seigneur pour vostre prospérité. Donné ce 4 de may 1558 '.)

Les Syndiques et Conseil de Genève.

1 De la main du secrétaire de la République.

A MONSIEUR D'ANDELOT

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monseigneur , combien que je suis assez persuadé que de longue main vous avez prémédité comment pour soustenir les assaux qui vous sont dressez, il vous falloit estre armé et muny, je ne doubte pas, oultre ce que

* A Monsieur d'Andelot prisonnier à Melun.

François de Chatillon, seigneur d'Andelot, frère cadet de l'amiral de Coligny, et l'un des plus vaillants hommes du siècle. Il remplit sous le règne de Henri II les fonctions de colonel général de l'infanterie française, prit, dans les rangs des réformés, une part active aux guerres de religion, et mourut en 1569, honoré des regrets des huguenots et des catholiques. — « Je puis dire en vérité, écrivait l'amiral son frère, que personne en France ne l'a surpassé en la profession des armes, ne doutant point que les estrangers luy rendent ce mesme tesmoignage, surtout ceux qui ont autrefois esprouvé sa valeur... Et certes je n'ay point congnu d'homme ni plus équitable, ni plus amateur de piété envers Dieu..., suppliant très humblement nostre Seigneur que je puisse partir de ceste vie aussy pieusement que je l'ay veu mourir. » — Vie de V amiral de Coligmj, édit. d'Amsterdam, 4 643, p. 74. D'Andelot était digne de cet éloge par la noblesse de son caractère et la ferveur de sa foi. Mandé devant le roi Henri II, pour avoir fait librement prêcher la Réforme dans les vastes domaines qu'il possédait en Bretagne, il adressa au monarque irrité ces belles paroles : — « Je vous supplie, Sire, de laisser ma conscience sauve, et vous servir du corps et des biens qui sont du tout vostres. » — Bèze, Ùist. eccl., 1. 1, p, 4 44. Emprisonne* par ordre du roi au château de Melun, il y reçut les exhortations des ministres de l'Eglise de Paris, et les encouragements de Calvin.

Jésus-Christ fait profiter en tous au besoing la doctrine que vous avez apprinse en son eschole , que ceuix qui sont plus prochains de vous s'y emploient fideiiement en tant que l'accès leur est donné. Si n'ay~je pas voulu faillir à m'aquiter d'une partie de mon devoir. Je ne suis pas asseuré que la présente viendra jusques à vous, mais quoy qu'il en soit ce m'est quelque allégement et demy repos d'essayer si je pourray aucunement vous ayder en vostre combat. Nous avons bien tous à louer Dieu pour l'entrée qu'il vous a donnée , laquelle il fera servir plus que ne pouvons estimer. Et de faict il vous fault tenir ce poinct résolu , que Dieu vous a produit comme par la main pour estre tesmoing de sa vérité en lieu où elle avoit esté forclose jusques icy. Mais qu'il vous souvienne qu'en vous donnant telle magnanimité pour la première poincte, il vous a tant plus obligé à soy de persister constamment, en sorte qu'il y auroit moins d'excuse de reculler que de ne vous estre advancé. Je conçoy bien en mon esprit une partie des alarmes que vous avez desjà expérimentées , et encores n'est-ce pas la fin. Mais quand ils seroient cent fois plus aspres et rudes, si est-ce que le Maistre auquel vous servez mérite bien que vous y résistiez jusques au bout ne défaillant pour rien qui soit. Vous avez par cy-devant souvent exposé vostre vie en hasard pour vostre prince terrien , et seriez encores prestde faire le semblable au besoing, d'autant que vous y estes tenu. Ce n'est pas raison que le souverain Roy du ciel et de la terre auquel le Père a donné tout empire soit moins prisé, et qu'il vous face mal d'acquérir des ennemis pour maintenir sa gloire , veu que non-seulement nous sommes du tout à luy tant

du droict de nature que pour le pris inestimable de son sang qu'il n'a pas espargné pour nostre salut , mais aussi que le service que nous luy rendons ne peult estre perdu , et que tout ce qu'il nous fauldra endurer pour luy nous sera profitable; comme sainct Paul se glorifiant que Jésus-Christ est gaing à vivre et à mourir, monstre bien par son exemple que estant asseurés de ne combatre à l'aventure, nous n'avons point à craindre. Vous avez desjà senti, comme je croy, que le plus dur assault et le plus difficile est de ceux qui soubs ombre d'amitié s'insinuent pour faire fleschir, lesquels ne sont jamais despourveus de belles couleurs et aleschemens , et d'autant plus vous est-il besoing de pratiquer la doctrine de l'apostre , c'est de regarder pour vous endurcir tant contre toutes flateries que craintes. Il est la partie de Moyse lequel pouvant estre grand en la cour d'Egypte, préféra l'opprobre de Christ à toutes pompes et délices caduques qui luy eussent esté trop cher vendues, s'il eust esté retenu. Or l'apostre monstre d'où luy est venu telle fermeté , c'est qu'il s'estoit endurci en regardant à Dieu. Ainsi, Monseigneur, eslevanttous vos sens, aprenez de boucher les aureilles à tous ces soufflets de Sathan qui ne taschent qu'à renverser vostre salut en esbranlant la constance de vostre foy. Aprenez de fermer les yeux à toutes distractions qui seroient pour vous divertir, sçachant que ce ne sont qu'autant de tromperies de nostre ennemy mortel. Et par quelques astuces qu'on vous sollicite à vous racheter en faulsant la foy promise au Fils de Dieu, que vous ayez ceste sentence bien imprimée en vostre mémoire qu'il veult estre confessé de nous sur peyne d'estre désadvoués et renonces de luy.

DE CA.LVIN. 197

Car quoy que plusieurs aujourd'hui ne facent que torcher leur bouche en reniant la vérité, si est-ce que la confession d'icelle est trop prétieuse à Dieu pour en tenir si peu de compte. Et combien qu'il semble que ce soit peine perdue de porter tesmoignage à l'Evangile entre ceulx qui y sont rebelles , mesmes que cela tourne en moquerie et opprobre, puisque c'est, ung sacrifice agréable à Dieu, contentons-nous d'estre approuvez de luy. Tant y a qu'il fera profiter nostre simplicité plus que nous ne pensons , si nous suyvons ce qu'il nous commande. Et quand vous ne seriez pas agité d'ailleurs , vous n'estes pas insensible que vous n'ayez à batailler contre beaucoup de tentations. Mais quelque infirmité que vous sentiez, c'est lors qu'il se fault esvertuer à ne perdre courage , d'aultant que son secours ne vous défauldra en la nécessité, pour obtenir telle victoire que Satan avecques tous les siens en soit confus. Remettezvous entre les mains de Celuy auquel vostre vie est prétieuse, et qui a les issues de mort en sa main, attendant ce qu'il luy plaira disposer, comme il le monstrera en temps oportun , à vostre salut. Et pource que la persévérance est un don singulier d'en hault, ne cessez d'invoquer ce bon Père à ce qu'il vous fortifie, de quoy aussy nous ne fauldrons le prier avecque vous, comme c'est bien raison que tous les enfans de Dieu ayent soing de vous.

Sur ce, Monseigneur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et prières, je supplieray ce bon Dieu vous avoir en sa protection , vous faire sentir par effect ce que vault un tel bien, vous gouverner par son Esprit , et vous armer de constance

invincible pour surmonter tous ses ennemys et glorifier son sainct nom. Ce dixiesme de may 1558.

AU ROI DE NAVARRE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Sire , combien qu'il sembleroit que durant ces troubles qui se sont eslevéz depuis naguères , je vous dusse espargner, toulesfois je ne craindray point en telle nécessité vous prier et solliciter au nom de Dieu, à vous emploier en ce que Dieu requiert de vous , espérant que

* Malgré la sévérité des édits royaux et les rigueurs des parlements, la Réforme faisait de rapides progrès à Paris. Du rôle de missionnaires obscurs, ses ministres passaient hardiment à la manifestation publique de leur foi. Chaque jour une foule immense se promenait au Pré aux clercs, en chantant les psaumes de Clément Marot, mis en musique par Goudimel. On remarquait au premier rang le roi de Navarre, accompagné du prince de Condé son frère et d'un grand nombre de seigneurs. La fermeté de ce prince semblait croître avec les périls de la foi qu'il avait embrassée. Le ministre de la Roche-Chandieu ayant été surpris dans une assemblée secrète, et conduit au Châtelet, « ce roy, dit Rèze, alla luy-mesmes le lendemain Padvouer de sa maison, et l'en ramena sain et sauf... Et pleust à Dieu qu'il eust eu toujours un mesme courage. » Hist. eccL, t. I, p. 140, 141. Toutes les espérances des Eglises réformées, décimées par la persécution, reposaient alors sur le roi de Navarre. Organe des Eglises, Calvin l'exhortait à justifier l'attente générale par une profession publique de sa foi à la cour.

vous ne prendrez point à importunité si je procure la cause du Roy souverain auquel nous ne pouvons rendre la centiesme partie de ce que nous debvons, encores que chacun s'efforce de toutes ses facultés à s'employer envers luy. Vray est qu'en délibérant s'il seroit bon de vous escrire, je me suis retenu quelque temps. Mais puisque je ne puis mieulx faire , je me suis enfin résolu qu'il n'y avoit rien meilleur que d'user de la hardiesse qu'il vous a pieu me donner par vos lettres; surtout pource que je ne doubte pas que vous n'ayez besoing d'estre confirmé en tels assaults que Satan vous a dressé. Car c'est alors que nostre fragilité se monstre tellement^ que si nous n'estions munis d'en hault, les plus habiles défauldroient. Or combien qu'il y ait pour estonner de prime face et grans et petis, toutesfois je vous prie, Sire, de bien penser à l'ouverture que Dieu a faite pour advancer la pure vérité et son Evangile. Car en telle occasion qu'il vous présente, il est certain qu'il veut esprouver quelle affection vous avez envers luy. Et quand jusques icy il vous eust esté licite de vous taire, vous voyez qu'à présent l'excuse cesse, quand Dieu vous tire comme par la main, requérant que vous luy serviez de tesmoing, Je sçay bien de quelle importance pourra estre la confession que vous ferez, pour vous fascher en vostre personne , dignité royale , estats , honneurs et biens. Mais quoy qu'il en soit, il vous fault regarder, Sire, à quoy vous estes tenu et redevable à Celuy duquel vous tenez tout ce que vous avez , et espérez encores beaucoup mieux, à savoir l'héritage céleste. Le hault degré où vous estes, ne vous exempte pas, comme vous sçavez , de la loy et reigle qui est commune à tous fi-

dèles, de maintenir la doctrine de nostre Seigneur Jésus, en laquelle gist toute nostre félicité et salut. Mesmes selon que vous estes eslevé par-dessus les aultres , Sire , d'aultant plus vous fault-il esforcer de monstrer le chemin à ung si grand peuple qui a les yeux jetez sur vous; car vous sçavez, selon que chascun aura receu plus ample mesure de grâce, qu'il luy en fauldra rendre compte.

Pensez , Sire , quel nombre de gens il y a qui mettroient sous le pied tout regard du monde, pour faire valoir le moien que Dieu vous a donné. Et de faict la constance d'un seul homme lequel est de beaucoup inférieur à vous1, en tant qu'il est de moien estât entre vous et ceux qui sont du rang commun , monstre assez exemple à chascun de ce qu'il doibt faire. Les petis voians un tel miroir, ont bien occasion de prendre courage. Ses pareils ou qui approchent de luy, doibvent bien estre incitez à luy tenir compagnie. Mais vous, Sire, qui marchez devant en honneur et qualité, vous devez estre l'enseigne de Dieu , n'ayant point honte de participer à l'opprobre du Fils de Dieu, puisque ses flestrissures sont plus honorables que toutes les gloires du monde. Je me tiens asseuré que vous trouverez conseil de plusieurs de dissimuler, et vous tenir coy, soubs umbre que vous ne profitez rien en vous déclairant. Mais si les commandemens de Dieu , comme il est dict au Pseaume, sont vos conseillers, escoutez plus tost, Sire, et reten z ce qu'ils vous monstrent en cest endroit, c'est de prêter tesmoignage à la parole de Dieu devant

1 D'Andelot, alors prisonnier au château de Melun. Voir la lettre précédente.

les roys,encores qu'ils n'en veuillent point ouyr parler.

Je ne sçay pas jusques où vous avez desjà esté tiré , mais je vous prie , Sire , si vous aviez commencé trop débilement, comme souvent les premiers combats ne nous trouvent pas si bien disposez comme il seroit requis, de maintenant prendre courage. Au reste, confiezvous en Celuy duquel vous soustenez la querelle, qu'il donnera bonne issue à vostre magnanimité , comme il est certain que les ennemys de Dieu prennent tant plus d'audace et s'endurcissent en leur fierté , quand ils pensent vous avoir affoibli en vous donnant quelque frayeur.

Je n'entens point, Sire, par cela vous induire à vous fonder sur le crédit du monde, ou vous en armer, mais seulement de vous exhorter au nom de Dieu qu'en vous remettant du tout à luy, vous appuyant sur sa vertu , vous reposant en son ayde, et vous cachant soubs sa protection, vous luy offriez aussy en sacrifice ce qu'il vous a donné d'auctorité, l'employant et le desdiant du tout à son service. Quand donc vous y procéderez aussy franchement, ne doubtez pas, Sire, qu'il ne prenne la cause en main , soit en fleschissant le cœur du roy en son obéyssance, soit en le modérant, en sorte que la confession que vous ferez servira de bouclier pour garantir ung nombre infiny de pauvres fidelles qui s'attendent à vous, et qui s'esbayront si vous ne respondez à leur espérance.

Quand au roy et ceux qui l'incitent contre la vraye religion *, vous ne pouvez éviter, quelque semblant que

1 Les cardinaux de Tournon et de Lorraine, persécuteurs acharnés de la Réforme.

vous faciez, qu'ils ne vous tiennent pour suspect de penser plus que vous n'osez dire. Par quoy il seroit plus convenable à vostre majesté royale de vous y porter franchement, surtout quand ils vous y contraignent. Mais encores que selon le monde , il ne semblast utile ny expédient de confesser la vérité de Dieu , si avezvous à regarder, Sire, ce que vous demande Celuy qui mérite bien d'estre obéy sans contrcdict. Congnoissant doncq qu'il vous a mis pour ceste heure à l'examen, tant pour maintenir la doctrine de son Evangile, que pour soulager les pauvres membres de son corps , avec lesquels il vous a conjoinct, advisez de fermer les yeux à tousempeschemens qui vous pourroyent retarder, à rendre tel debvoir que tous les enfans de Dieu ayent de quoy s'esjouyr, à glorifier son sainct nom.

Sire , après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Roy des roys de vous faire prospérer, vous accroistre en tout bien, vous gouverner par son Esprit jusques en la fin , et vous tenir en sa saincte garde. Ce 8aie juin 1558.

A MONSIEUR D'ANDELOT

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monseigneur, depuis avoir receu vos lettres, j'ay aussi

! Voir la lettre, p. 494. A peine arrivé au château de Melun,

entendu les tristes nouvelles de ce qui se machinoit contre vous, ce que desjà dès longtemps j'avois attendu en crainte, Mesmes j'estois esbay comment vos ennemys différoient si long temps à vous dresser quelque alarme, pour tenter de rechef la constance de vostre foy, ou plus tost pour la renverser. Mais quoy qu'il en soit nous avons à nous consoler en glorifiant Dieu de ce qu'il

d' Andelot eut à résister aux instances de sa femme, Claude de Rieux, et de son frère, le cardinal Odet de Chatillon, qui le pressaient de fléchir par un acte de soumission la colère du roi. Il soutint, sans faiblir, tous ces assauts : — « J'ay nouvelles, écrivait-il à PEglise de Paris, que demain doit arriver le docteur que l'on me veult envoier. Je prie à mon Dieu qu'il me domic en la bouche de quoi respondre tousjours à l'augmentation de sa gloire... Christ sera magnifié en mon corps soit par vie ou par mort, car Christ m'est vie, et mourir m'est guain, moiennant la grâce duquel j'espère faire congnoistre à ceux qui demanderont compte de ma foy, que je crains Dieu et honore mon roy, comme il m'est commandé... Quant aux choses de l'Esprit, et qui concernent le repos ùo ma conscience, j'en rendray compte au moins mal qui me sera possible à Celuy qui seul en peut disposer. » — 1er juillet 1558. Mss. de la Bibl. de Genève. Les mêmes sentiments éclatent dans une lettre de d' Andelot au roi : — « Si j'ay fait quelque chose qui vous déplaise, Sire, je vous supplie en toute humilité me pardonner et croire que les cas de l'obéissance que je doibs à Dieu, et de la conscience exceptez, vous ne me commanderez jamais chose en quoy promptement et fidèlement je n'expose mon bien, mon corps et ma vie. Et ce que je vous demande, Sire, n'est point, grâces à Dieu, pour crainte de la mort, et moins encores pour désir que j'aye de recouvrer ma liberté, car jen'ay rien si cher que je n'abandonne fort volontiers pour le salut de mon âme et la gloire de mon Dieu; mais toutefois la perplexité où je suis de vous vouloir satisfaire et rendre le service que je vous doibs, et de ne le pouvoir faire en cela avec seureté de ma conscience, me travaille et serre le cœur tellement, que pour m'en délivrer, j'ay esté conlrainct de vous faire ceste très humble requête. » Juillet 4558, Coll. de M. Tronchin, à Lavigny.

continue à vous tenir la main forte. Et de faict puisqu'il vous a estably pour exemple à tant de gens, je me confie pour certain qu'il ne permettra point que jamais vous décliniez pour rien qui puisse advenir, comme aussy vous n'eussiez point persévéré jusques aujourd'huy, s'il ne vous eust bien préparé, et ne vous eust faict la grâce d'avoir bien prémédité les tentations que vous avez vaincues. Vray est que je désirerois bien pour vostre soulagement que vous fussiez eschappé, devant que le conseil maling qu'on brasse fust exécuté sur vous , et possible que nostre bon Dieu après vous avoir emploie de rechef à confesser sa vérité et en estre fidèle tesmoing, vous donnera le moien et loisir de vous retirer, quand l'extrémité sera venue. Et aussy je croy, comme il dispose tout par son conseil admirable , aînsy que vous le considérerez très bien, qu'il vous a retenu pour une occasion jusques à ce que vous eussiez accompiy la charge à laquelle il vous avoit appelé , et vous fussiez acquité de vostre dehvoir, affin que si aiant respondu de vostre foy, vous prenez le congé qui vous sera permis, cela ne soit imputé à légèreté ni défiance. Au reste s'il plaist à ce bon Dieu que vous soiez prévenu, sçachant qu'il vous veult esprouver en longue patience, la vertu de son Esprit ne vous défauldra point à ce que vous surmontiez tout ennuy. Car il fault que nous soions conformes à l'image de Jésus-Christ , non-seulement en la mort , mais jusques en la sépulture, pour demeurer paisibles , encores qu'il nous faille languir et estre comme soubs terre long temps. Cependant ne doubtez pas que ce bon Dieu pour la querelle duquel vous combattez, ne donne issue à vostre affliction , et ne l'adoulcisse jusques à ce

que le temps opportun soit venu pour vous en délivrer. C'est assez qu'il approuve vostre cause; et vous pouvez protester devant luy et devant le monde , qu'en rendant au souverain Roy des cieulx l'honneur qui luy appartient, vous n'avez point offensé vostre roy terrien, comme en cela vous avez l'exemple des compagnons de Daniel, lesquels aians refusé d'obéir pour adorer l'idole, disent néammoins franchement qu'ils n'ont en rien failly contre le roy. Et le sainct Esprit advoue ceste response comme vraye, car ce n'est pas raison que l'obéissance qu'on rendra à une créature destrogne (sic) un préjudice au droict de Celuy sous lequel toute haultesse doit estre humiliée pour luy faire hommage. Parquoy si les hommes murmurent contre vous, c'est bien assez que vous soiez absoults d'en hault. Mesmes à l'opposite il vous doibt souvenir de ce que Dieu par son prophète Hosée argue fort asprement le peuple d'Israël , de ce qu'il a obéy à l'édict du roy. C'estoit bien vertu en apparence de faire ce qui estoit commandé en l'authorité royale; mais pource qu'il estoit question de corrompre le service de Dieu par idolâtrie , non sans cause cela est réputé pour crime énorme, en tant que Dieu est reculé auprès d'un homme. Ainsy, Monseigneur, quoy qu'il en soit , selon que vous avez desjà bien commencé , aiez tousjours les aureilles bouchées à ceux qui tascheront de vous destourner de la simplicité de Jésus- Christ , lesquels sainct Paul accompare à des séducteurs pour nous faire avoir en horreur toutes leurs tromperies et alleschemens. Vous sçavez, encores que la confession de nostre foy semble estre inutile devant les hommes, qu'elle ne laisse point d'estre agréable et prétieuse devant Dieu.

Il reste que vous luy offriez ce sacrifice entier, puisqu'il luy a pieu vous desdier à cest usage.

Sur ce, Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray le Père de miséricorde... Ce 12 de juillet 1558.

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