AU MARQUIS DE VICO
Copie. Bibl.de Genève. Vol. 107.
Mon seigneur, je croy que, selon vostre prudence, vous estimez bien que si j'espérois que mes lettres deus-
* En titre, de la main de Charles de Jonvillers : A monseigneur le marquis de Vico estant en Italie.
Galéas Caraccioli, marquis de Vico, un des membres les plus illustres de la noblesse de Naples, gagné à la Réforme par les pré- » dications de Pierre Martyr, se retira, en 1551, à Genève, afin d'y professer librement la foi qu'il avait embrassée. Calvin le loua en termes magnifiques dans la Préface du Commentaire sur la première épître de saint Paul aux Corynthiens, dédié d'abord à M. de Falais : — « Un homme de maison ancienne et grand parentage, florissant en honneurs et en biens, ayant femme noble et chaste, belle compagnie d'enfans, repos et concorde en sa maison, brief heureux en tout ce qui concerne Testât de ceste vie, pour se renger sous l'enseigne de Christ a volontairement abandonné le lieu de sa naissance, n'a point fait difficulté de laisser sa seigneurie, un pays fertile et plaisant, grand et riche patrimoine,... a quitté père, femme, parens et alliés, et après avoir abandonné tant d'alleschements du monde, se contentant de nostre petitesse, vit frugalement et selon la fasçon du commun peuple, ne plus ne moins qu'un
sent parvenir bientost à vous , je ne plaindrois pas ma peine de vous escrire. Mais pource que jusques à ce que nous fussions advertis que vous estiez arrivé à Venise , nous estions en doubte si vous acheviez le voiage , cela m'a retenu. Non pas que j'excuse du tout ma paresse ; mais tant y a qu'en attendant de vos nouvelles, il me sembloit que mon terme n'estoit pas encore escheu. Depuis je ne vous ay escrit qu'une seule fois, estant refroidy par l'incertitude de vostre estât; car j'avais autrement assez de matière. Mais en pensant combien long temps mes lettres demeureroient par chemin , je ne sçay comment j'ay esté lasche à m'acquitter de mon debvoir, aymant mieux réserver à vostre venue ce qui pouvoit s'esgarer par le chemin. Mais il vault mieux confesser la faulte en un mot, que de perdre le papier, avec la peine de l'escrivain en excuses un peu trop maigres.
J'espère que la présente vous pourra rencontrer à Venise, faisant mon compte que, devant la fin de juing, ma dame vostre femme sera arrivée à Lésena i, et ne
d'entre nous. » — Depuis l'époque de cette expatriation volontaire, le marquis de Vico retourna plusieurs fois en Italie, revit en secret sa famille, et n'ayant pu obtenir de sa femme, fille du duc de Nucéra, qu'elle le suivît à Genève, il contracta en 1560 une seconde union qui fut approuvée par les théologiens réformés. Il mourut en 1586, entouré, dans sa patrie d'adoption, de l'estime et delà considération publique. Voir: de Thou, L. LXXXI; Giannone, Istoria di Napoli, L. XXXII, c. 5; et surtout le curieux ouvrage du ministre Balbani, Storia délia vita di Galeazzo CaracciolL Genève, 1 587 ; traduit en français par Teissier de L'Estang.
1 Petite ville située, dans l'île de ce nom, sur les côtes de la Dalmatie. C'était là qu'était fixé le rendez-vous du marquis de Vico et de sa famille.
s'y vouldra pas tenir si long temps du premier coup. Et de faict, si elle est en bon propos, j'ayme mieux qu'elle s'en retourne de bonne heure apprester son cas, afin d'éviter soupçon qui empescheroit sa liberté1. C'est bien l'un de mes plus grans désirs pour le jourd'huy de sçavoir quelle est son affection. Toutefois j'espère , encores qu'elle ne se voulust renger, que ce voiage servira d'un bon préparatif. Dieu par sa bonté infinie veuille tout conduire, tellement que nous aions de quoy bénir son nom. Je suis persuadé que de vostre part vous prendrez ce qu'il luy plaira vous envoier d'un cœur paisible, sçachant qu'il n'y a rien meilleur que de nous conformer à luy; car vous estes desjàdelong temps accoustumé à préférer sa volunté à vos affections , quelques bonnes qu'elles soient.
J'ay esté délivré par vos dernières lettres de grande perplexité , aiant sceu que le voiage qu'aviez entrepris à Vico "l estoit rompu , car vous nous aviez mis tous en grand'peine et sollicitude auparavant. Et de faict si j'eusse esté près de vous, je n'eusse pas espargné de rompre vostre robbe, pour m'efforcer à vous retenir, si j'eusse peu. Mais Dieu s'est monstre prochain en vous destornant d'un tel conseil.
Quant à l'estat commun de la ville, il n'est rien ad-
1 Le but de ce dernier voyage entrepris, au mois de mars 4 558, par le marquis de Vico, était de décider sa femme à le suivre a Genève. Mais elle refusa, par attachement à la foi catholique, de partager l'exil de son mari dans une cité réformée, et le marquis de Yico reprit seul le chemin de la Suisse, après avoir dit un dernier adieu à sa famille. Voir le récit de cette triste séparation dans la Notice italienne déjà mentionnée.
2 Ville du royaume de Naples.
venu , depuis vostre parlement, digne de vous estre mandé , sinon que nos voisins aians quelque nouvelle occasion de nous fascher, y travaillent à leur coustume tant qu'ils peulvent \ Cependant nous ne pouvons avoir justice par les subterfuges qu'ils inventent , combien que j'espère qu'entre cy et vostre venue Dieu aura prouveu de quelque bon expédient.
En vostre nation vostre absence a porté grand dommage, pource que vous eussiez esté propre à obvier à beaucoup de troubles qui sont survenus les uns après les aultres, et continuent encores à présent2. Nous fusmes contraints, il y a quelque temps, après avoir essayé tout ce qui estoit en nous , d'appeller en consistoire Mr Georges, Mr Sylvestre, et M1 Jeban Paulo. Toutefois combien qu'ils eussent lourdement failly, si les renvoiat-on avec une exhortation bien doulce? Tantost après
1 Allusion aux Bernois. Voir les lettres, p. '126 à 136.
2 On comptait alors à Genève un grand nombre de réfugiés de toutes les contrées de l'Italie. La seigneurie leur permit, en 1542, de célébrer un culte en italien, dans la chapelle du cardinal d'Ostie. Le célèbre Bernardino Ochino, de Sienne, fut leur premier pasteur. Le nombre de ces bannis religieux augmentant de jour en jour, on leur accorda la faculté de se réunir dans le temple de la Madeleine. Le comte Celso Martinengo, de Brescia, disciple de Pierre Martyr, devint leur ministre. A sa mort (juillet 1557), de graves dissentiments éclatèrent dans la communauté italienne au sujet du dogme de la Trinité. Une confession de foi fut rédigée par Calvin luimême; mais elle excita les plus violents orages dans le sein de l'Eglise à laquelle elle était destinée. « Il y en eut quelques-uns qui ne voulurent point signer la dite confession, entr'aimas Jean Paul delà Motte, François de Padoue, Philippe, médecin... Nicolo Gallo, Sarcle, Yalentino, Calabrois, et Hyppolite de Garignan, Piémontais, lesquels ne se rendirent à aucune remous! rance. » Extraits des Registres du Conseil (19 mai 1558),
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ce pauvre fantastique médecin1, estant poursuivy de sa mauvaise conscience, pource qu'il veit entrer un officier à la leçon , se feist à croire qu'on le vouloit saisir, et sur cela s'enfuyt bien veiste, Lors plusieurs choses se descouvrirent, auxquelles il a fallu remédier. Et d'aultant que pour guérir ou purger le mal caché , il estoit requis de le tirer en clairté, je pensay qu'une confession pure et simple seroit une bonne espreuve et utile , pour faire déclairer à chacun qui il estoit. Je pense que vos amys vous en ont envoyé un double, comme je les en ay priés.
Un jour après la leçon , par l'authorité de messeigneurs, l'Eglise fust assemblée sans grand bruit ne scandale. La confession estant leue, et briefvement déclairée avec beaucoup de remonstrances que ce n'estoit pas sans grande nécessité qu'on procédoit ainsy, il fut permis à chacun d'objecter ce qu'il auroit à l'encontre , ou alléguer ses scrupules; ce qui fut faict avec telle licence et si excessive que vous aurez horreur estant icy, d'ouyr ce qu'on souffrit alors de Jehan Paulo 2. En la fin toutefois tous s'accordèrent à soubscrire 3, mesme un cer-
1 George Blandrata, médecin et antitrinitaire célèbre. Né dans le marquisat de Saluées, en 1 520, il se déroba par la fuite aux poursuites de l'inquisition de Pavie, alla chercher un asile à Genève, et quitta cette ville en 1558, pour se réfugier en Pologne où il propagea ses erreurs. Il mourut en 1590, assassiné, dit-on, par son propre neveu qui s'empara de tous ses trésors.
2 Jehan Paulo de la Motte. Voir la lettre, 1. 1, p. 445.
3 On peut lire dans le Recueil des Opuscules de Calvin, p. 1937, la Confession de foi des Italiens revêtue des signatures suivantes :
Je Sylvestre Tellie approuve la Confession sus escrite, et déteste tout ce qui y est contraire.
tain Valentin Gentilis qui n'estoit pas comparu en la compagnie, s'excusant d'estre malade1. Quant à M' Jehan Paulo, aiant desgorgé son venin, il print tantost la clef des champs. Or nous pensions que tout deust estre en repos, d'aultant que chacun s'estoit déclairé et protesté, soubs peine d'estre tenus parjure et infâme, d'adhérer à la confession. Mais cela n'a guères duré, pource que Valentin qui est maintenant détenu en prison comme double et desloial , a tenu comme eschole en cachette pour semer ses erreurs, qui sont en ce point aussy détestables que ceux de Servet, comme de faict c'est quasy tout un. Depuis qu'il est entre les mains de la justice , il a assez déclairé que s'il y avoit orgueil, malice, hypocrisie et impudence obstinée, il en a sa portion, aultant que nul aultre. Pour le moins il ne m'a pas espar-
Je François Porcelin reçoy et approuve tout ce que la susdite Confession contient.
Je Valentin Gentil, de Conzenze, reçoy comme dessus. Je Hippolyte de Carignan, reçoy comme dessus. Je Nicolas Galle de Sardaigne, reçoy comme dessus.
1 Valentin Gentilis, natif de Cosenza, dans le royaume de Naples. Esprit ardent, inquiet, porté à dogmatiser sans cesse, dans un siècle inflexible pour les écarts de l'opinion en matière de foi, il refusa de souscrire au Formulaire de l'Eglise italienne. Emprisonné pour quelques paroles trop libres contre la Trinité, il soutint hardiment son opinion, puis se rétracta, et n'en fut pas moins condamné, comme blasphémateur, à la peine capitale (45 août 4 558). Sa peine ayant été commuée en une simple pénitence, il s'enfuit de Genève , erra longtemps en France , en Allemagne , en Pologne , et reparut en Suisse après la mort de Calvin, espérant y trouver plus de liberté pour ses opinions. Traduit, en 4 566, devant les magistrats de Berne, il fut condamné à mort une seconde fois, et périt, martyr d'une opinion qui comptait de nombreux disciples dans les Eglises de Pologne et de Moravie.
gné, qu'il ne m'aict blasonné d'aultant d'injures qu'il en peult sortir d'un homme désespéré , mesme par escrit. Je ne sçay quelle en sera l'issue , mais les commencemens me faschent beaucoup '.
Il y a aussy le jeune Sarde 2, qui n'est pas tel, d'aultant qu'il désavoue les resveries dont il a esté entaché. Mais pource qu'il s'opiniastre à nyer les faultes desquelles il est convaincu, je ne sçay qu'il en sera. Si on l'eust peu induire à venir rondement à compte , j'avois desjà obtenu pardon pour luy. Mais Dieu ne le permect point. Combien qu'aulcuns de la nation soient suspects, si est-ce que je n'apperçoy pas qu'il ait beaucoup de complices , mesmes ceux qui luy eussent peu favoriser par cy-devant, en doibvent bien estre dégoustés, depuis qu'ils ont veu comment il démène sa cause; car on les y a appelles pour en estre tesmoings. Si est-ce que je désire bien , pour aultres maladies secrètes de l'Eglise, que vous soyez bien tost de retour ; car je veoy de jour en jour que les uns s'enveniment contre les aultres. Quand vous seriez icy, j'espère que par vostre aide Dieu y donneroit meilleure issue. Si vous tardez, j'essayeray tout ce qu'il me sera possible à tout appaiser.
Du costé de France il advint il y a environ deux moys quelque escarmouche à Paris, pour ce qu'en une place nommée le Pré aux Clercs plusieurs gens en grande assemblée avoient commencé et poursuivy à chanter les Pseaumes \ Mesmes le roy de Navarre, avec telle suytte
1 Voir les pièces relatives au premier procès de Valentin Gentil, Recueil des Opuscules, p. 4 921 et suivantes.
2 Nicolas Gallo, précédemment nommé.
3 « Ainsi donc se multipliait de jour en jour rassemblée à Paris,
que vous pouvez estimer, s'estoit mis de la bande. Plusieurs à ceste occasion ont esté pris. Tant d'édicts ont esté publiés avec grosses menaces, que la chose a cessé. Cependant M. d'Andelot estant mandé du roy pour luy faire peur, a franchement confessé sa foy devant luy. Surquoy en colère il fut envoyé en la ville de Meaux avec 10 archers, et de là a esté transporté au chasteau de Melun *. Or, Monseigneur, à grand'peine pourriez-vous croire comment Dieu a besongné puissamment en luy. On l'a sollicité de toutes parts pour le réduire. Sa femme luy monstrant son ventre pour l'esmouvoir à compassion du fruict qu'elle portoit 2 ; son frère le cardinal 3, et aussy messagers subornés. On requerroit seulement qu'il confessast devant le roy la faulte d'avoir parlé inconsidérément et en trop grande audace. Vous serez es-
où il advint que quelques-uns estans au Pré aux Clercs..., commencèrent à chanter les pseaumes, ce qu'ayant entendu, grand nombre de ceux qui se pourmenoient, et s'exerçoient à divers jeux, se joignirent à ceste musique, les uns pour la nouveauté, les autres pour chanter avec ceux qui avoient commencé... Cependant les adversaires de la religion pensansque tout s'en alloit pour eux, accourent vers le roy... et luy font entendre que les luthériens avoient esmeu sédition en la ville de Paris, etc.. » Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 441, 442. Hist. des Martyrs, L. VII, p. 439.
1 Voir les lettres, p. 494 et 202.
2 L'enfant qui naquit durant la captivité de d'Andelot (c'était une fille) fut baptisé dans l'Eglise réformée de Paris : « Je supplie ce bon Dieu qu'il luy plaise premièrement donner sa bénédiction à la créature sienne de laquelle il m'a faict estre père, pour estre son commencement et la fin desdié à sa gloire ; et à nous, la grâce et la force de constamment résister à ses ennemis et les miens, tandis que je combaltray pour l'advancement du règne de son Fils Jésus-Christ. » D'Andelot aux ministres de Paris, 4er juillet 4558. Mss, de Genève.
3 Odet de Châtillon.
merveille, oyant icy plus au long en quelle vertu il a résisté à tous assaults, ce que nous sçavons non point par rapport d'aultruy, mais de ses propres letres. Quoy qu'il en soit, il a si bien appris ceste leçon de renoncer à tout ce qui le peult destorner du bon chemin, que tous ses parens et sa femme se déportent de le plus molester, n'espérant point d'y plus rien gangner. Maintenant que les menaces ont redoublé, et qu'il a esté bien informé par les amys que c'estoit chose conclue de l'emmurer pour toute sa vie, vous verrez par ses lettres comment Dieu l'a conformé en cest acte, comme en toute la procédure qui avoit esté auparavant. Je ne vous en dy non plus pource que je sçay bien que vous considérerez assez de vous-mesmes de quoy cest exemple nous doit servir. J'aurois pour allonger ma letre trois fois aultant, n'estoit que j'ayme mieux vous tenir en dévotion de retorner bientost. Car combien que vous attendiez d'avoir une partie de nos fascheries, vous ne serez pas retardé de venir, espérant de servira Dieu, ce qui vous est plus que toutes les joyes du monde.
Sur ce, Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et prières, je supplieray nostre bon Dieu vous tenir en sa saincte protection , vous conduire en tout et par tout, vous fortifier en telle constance, qu'il congnoist vous estre nécessaire, et faire que son nom soit de plus en plus glorifié en vous. Ce 19 de juillet 1558.
Vostre serviteur et humble frère ,
Charles d'Espeville.
Monsieur, pource que vous recevrez lettres de mon-
sieur de Jonvillers *, je ne vous feray point recommandations de luy. Les aultres m'ont prié de vous présenter les leurs, comme monsieur de Normandie, monsieur de Varennes 2 et son cousin , mon frère , et aussi tous mes compagnons.
J'avois oublié de vous dire un mot de la dame qui passa par icy, l'esté passé; c'est que, Dieu mercy, en sa débilité , elle fait quelque debvoir et persiste au bon train qu'elle a commencé.
Vostre humble serviteur,
Celluy que dessus.
A LA DUCHESSE DE FERRARE
Ma dame , je loue Dieu que l'homme que je vous avois adressé s'est tant bien acquitté de son debvoir que vous en estes contente. Et puisqu'ainsy est j'espère que
1 Charles de Jonvillers, secrétaire de Calvin.
2 Guillaume de Trie, seigneur de Varennes. Voir T. I, p. 484.
* Voir les lettres et les notes, p. 4 et 57. Rendue à la liberté après delongues persécutions domestiques, cette princesse vivait dans une profonde retraite. Etablie tour à tour dans le palais de Saint-François à Ferrare, ou dans la villa de Consendre, aux environs de la ville, elle y recevait en secret les exhortations de Calvin, et les ministres qui lui étaient envoyés de Genève.
son labeur aura profité de mesmes pour vous advancer au chemin du salut. Or puisque Dieu n'a pas permis qu'il ait de ce coup plus longuement poursuivy son service, je vous prie, madame, quoy qu'il en soit, vouloir continuer à estre journellement enseignée en l'eschole de nostre Seigneur Jésus-Christ , comme de faict vous connoissez assez, sans estre advertie d'ailleurs, le besoing que vous en avez , surtout quand le diable suscite tous les troubles qu'il peut pour vous en destourner. Mais comme vous avez à résister à toutes les pratiques que vous brasse cest ennemy mortel de nostre salut, qu'il vous souvienne aussy que Dieu use de tel moïen pour esprouver vostre foy. Si cest examen vous semble dur et aspre , pensez bien à ce que dict saint Pierre : Si un métail corruptible est mis au feu pour estre congneu bon et loïal, par plus forte raison la foy qui est beaucoup plus prétieuse ne doibt pas estre espargnée. Si vous sentez en vous plus de foiblesse qu'il ne seroit à désirer, recourez à Celuy qui a permis que tous ceux qui espèrent en luy seront comme r arbre planté sur Veau, aiant bonne racine et visve, lequel ne deseiche jamais pour chaleur qui puisse advenir. Car il est certain que jamais ne souffrira que nous soions tentez oultre nostre portée, et s'il lasche la bride à Satan, qu'il augmentera aussy quant et quant la vertu en nous pour tout surmonter. Il est bon et utile de bien sonder nostre infirmité, non pas pour nous faire anonchallir en désespoir, mais pour nous solliciter à chercher le remède. Parquoy, Madame, en vous confiant que les ennemys qui escument si grand rage, ne feront rien , quoi qu'ils s'y efforcent, sans le congé du souverain Maistre, ne vous lassez point à combattre contre
toutes tentations, et d'aultant que les armes vous y sont nécessaires, en recourant à Geluy qui est suffisant à vous fortifier, exercez-vous en sainctes exhortations, et comme j'ay desjà dict, gardez-vous bien de mespriser ce moien d'avoir homme qui journellement vous sollicite, lequel vous avez expérimenté jusques icy vous estre très utile. En quoy j'espère que nos amis ne défauldront, et quand il vous plaira mander que je vous en trouve un propre, je m'y emploieray volontiers. Seulement, ma dame, prenez couraige , ne donnant pas à Satan l'advantage qu'il cherche de vous trouver au desprouveu, et donnezvous bien garde quand vous cuyderez en dissimulant fuir le combat, que telle crainte ne donne la victoire à cest ennemy telle qu'il prétend. Car nous debvons sçavoir ses astuces pour y obvier. Quant la condition des enfants de Dieu seroit cent fois plus dure, si n'est-il pas question de quicter le bien auquel Dieu par sa bonté infinie vous a voulu appeller.
J'ay aussy entendu, ma dame, que vous n'estes pas sans espines en vostre maison. Mais si faut-il surmonter ce mal avec le reste. Et combien qu'il y ait danger apparent que ceux qui ne se veulent ranger, mais demeurent obstinez, si vous leur donnez congé, ne se revengent par blasmes et calomnies , si vault-il mieux pour un coup essayer ce hasard que de languir ainsy tousjours. Mais le principal est de purger vostre maison comme Dieu le vous commande , et en avez l'exemple de David au Pseaume 101. Quant vous metterez peine de la desdier pure et nette à un si bon Roy, espérez qu'il en sera le protecteur. Viay est, quoyque vous y travaillez, qu'il y aura tousjours des imperfections; mais d'aultant plus
il vous y convient esvertuer pour vous acquitter au moins à demy. Et cependant nous avons ce privilège , quant nous tendons au but , que Dieu accepte le vouloir pour le faict.
Jay encores,madame, ce mot à vous mander du scrupule que vous avez quant à la présentation des bénéfices. Si vous ne pouvez mieux , d'aultant que le bien n'est pas vostre, pour le moins affin de ne vous entremettre de tel baguage, plus tost donnez-en la cbarge au bon abbé qui sera bien ayse de vous en délivrer. Car aux lettres d'authorité que vous luy donnerez , ceste clause pourra bien estre couchée sans reproche, que pour la descharge de votre conscience, et pource que ne voulez estre enveloppée de ce qui concerne Testât de l'Eglise , vous me le commectez à cela. Car d'en bien user du tout, je n'y veoy nul moien. Au reste je vous prie, ma dame, vous endurcir à estre blasmée en bien faisant, puisque c'est le loyer qui nous est promis d'en hault. Quant aux menaces qui sont un petit plus rudes , bataillez contre toutes foiblesses , pource qu'en les nourrissant, au lieu d!advancer, vous ne feriez que reculler. S'il y a du contredict en vous, que cela ne vous estonne, car quelque vaillant champion que fust Pierre, si est-il dict de luy : On te mènera où tu ne vouldrois point. En quoy il nous est monstre que jamais nous ne serions à Dieu sans réplique , d'aultant que nostre chair fuit la lutte.
Le bon seigneur, duquel je sçay que vous serez bien ayse avoir nouvelles , estoit passé la mer à la fin de
1 Le marquis de Vico. Voir la lettre précédente. Chargé, trois
mars , et devant my-juing avoit promesses d'envoier quelques galères pour ia conduitte de sa femme , car le passage n'est pas long , et il avoit trouvé ceste faveur vers le capitaine qui luy peult gratifier en cela sans peine ne coust. Toutesfois je pense qu'il sera bientost de retour, si Dieu ne change miraculeusement le cœur de sa femme, laquelle l'ayme pour l'attirer, si elle pouvoit, à perdition. Tant y a que ce luy sera assez de s'estre mis en debvoir pour estre escusé devant Dieu et les hommes.
Ma dame, je me recommando humblement à vostre bonne grâce, après avoir supplié nostre bon Dieu de vous gouverner tousjours par son esprit , vous fortifier en sa vertu, vous tenir en sa protection et vous augmenter en tout bien. Ce 20 de juillet 1558. Vostre très humble serviteur,
Charles d'Espeville.
A MONSIEUR D'ANDELOT
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monseigneur, je n'eusse pas tant différé si long temps à vous escrire, depuis que nous eusmes receu les tristes
ans auparavant, d'une mission secrète du réformateur, ce seigneur avait trouvé l'accueil le plus empressé à la cour de Ferrare.
* Voir les lettres, p. 19ï et 202. Après une captivité de plu-
nouvelles de ce qui estoit advenu oultre nostre attente, sinon pource que jecraignois, par faulte d'estre bien adverti, d'user de quelque façon d'escrire qui ne vinst point à propos. Ainsy j'aimois mieux laisser faire ceulx qui eetoient plus prochains. J'eusse plus tost respondu à vostre lettre, si le porteur ne m'eust dict qu'il ne devoit retourner vers vous, et qu'il valloit mieulx que ce fust par luy. Je sçay bien quand à l'acte que vous avez faict que les excuses que vous amenez , ont couleurs pour amoindrir la faulte en partie. Mais quand vous aurez
sieurs mois, durant lesquels il opposa aux larmes de sa femme et aux instances de ses amis une constance héroïque, d'Andelot faiblit, et consentit à écrire au roi une lettre de soumission. Cette triste nouvelle, aussitôt répandue dans l'Eglise de Paris, fut annoncée par le ministre Racham à Calvin : « Me miserum! an is de quo triumphabamus concidet, utpluribus ?nodis nos humiliet Deus ? » Lettre du 4 1 juillet 4 558. Voici la teneur de celle que d'Andelot écrivit au roi : — « Sire, j'ay receu un singulier plaisir de la compagnie de M. le docteur Ruslé, lequel j'ay retenu deux jours, tant pour le contentement que j'avois d'apprendre d'un si bon personnage, qu'aussy pour prendre le temps et le moyen de luy rendre compte par le menu de ma foy et religion, laquelle je serois bien marry qu'elle fust telle , comme peult estre aulcuns ont voulu penser, suppliant très humblement Y. M. me vouloir faire tant de bien et faveur de le vouloir patiemment escouter, espérant en Dieu qu'après son rapport, vous ne demourerez mal content de moy, car en resteroit quelque chose pour vostre satisfaction. Aiant cest heur que de le pouvoir entendre, je feray congnoistre à vostre Majesté que je luy obéiray comme Dieu me le commande, et le devoir de bien humble et très obligé serviteur le requiert. » — Signé : D'Andelot. Lettre du 7 juillet 4 558. Mss. de la Bibl. de Genève.
Après ce premier acte de faiblesse, d'Andelot en commit un second : il consentit à entendre la messe, « ce que néantmoins, dit Bèze , il recongnut depuis avoir fait par grande inlirmité, qu'il a tousjours condamnée jusques à la mort, et amendée par tous les effets qu'il est possible de désirer. » Hist. eccl., 1. 1, p. 445.
tout bien considéré de plus près , le tout ne vous peult guères alléger devant Dieu. Car vous savez combien de poures âmes débiles ont esté troublées d'un tel scandale, et combien de gens pourront prendre pied à vostre exemple. Et quand ce mal ne seroit pas d'avoir ruyné ce que vous aviez édiffié , ce n'est pas une offence petite ni légère d'avoir préféré les hommes à Dieu , et pour gratiffier une créature mortelle, avoir oublié Celuy qui nous a formez, qui nous maintient, qui nous a rachetez par la mort de son Fils unique, et lequel nous a faits participans de son royaume. Bref, Dieu a esté frauldé en ce que vous avez par trop defîéré aux hommes, soit de faveurs, soit de crainte ou de révérence. Mais le principal est que les ennemis de vérité ont eu de quoy faire leurs triomphes , non-seulement d'avoir esbranlé vostre foy, mais d'avoir faict approuver leurs abominations. Mesmes en vostre personne ils ont cuydé avoir vaincu nostre Seigneur Jésus-Christ, aiant mis sa doctrine en opprobre , comme vous sçavez qu'ils n'ont point espargné à se mocquer et à desgorger les blasphesmes. Il vous semble, puisqu'on a bien apperceu que vous aviez fleschi par force , que la faulte n'estoit pas si grande , mais je vous prie de penser à tant de martyrs , qui durant les figures de la loy, ont mieulx aimé mourir que manger seulement de la chair de pourceau, voire à cause de la conséquence, pource que c'estoit une espèce de tesmoignage qu'ils se prophanoient avec les païens en quictant le Dieu d'Israël. Vous n'ignorez pas à quoy ont prétendu ceulx qui ont arraché de vous d'estre présent à leurs idolâtries. C'est de vous faire quicter la confession en laquelle ils se sen-
toient blessés , et abolir la louange de la vertu et constance que Dieu vous avoit donnée, mesmes la convertir tout au rebours, comme si c'eust esté une bouffée de vent. Et en cela il vous falloit mieulx praticquer l'exhortation de sainct Paul, de ne point donner occasion à ceulx qui la cherchent, mesmes de ne leur point ouvrir la bouche à despiter Dieu. Ce a doncques esté une cheute bien mauvaise, de laquelle il vous doibt souvenir en amertume de cueur.
Je pense bien que cecy vous sera rude de prime face, mais je diray avec sainct Paul , que je ne me repentiray pas de vous avoir contristé , moiennant que ce soit pour vostre salut. Mesmes si vous désirez estre espargné de Dieu , il vous est bon et utile de n'estre point espargné de ceulx auxquels il a remis la charge de vous tirer à repentance. Car puisque ceulx qui cherchent à s'absouldre, sont les plus griesvement condamnez de luy, il vous faict une grâce singulière en vous rédarguant par sa parolle, alin que vous-mesmes soiez vostre juge. Cependant je n'entends pas de vous contrister oultre mesure , tellement que vous en soiez descouragé à l'advenir. Seulement je vous prie de vous desplaire tellement au mal qui s'est jà commis , que pour le réparer vous rentriez au train que vous aviez bien commencé, mectant peine de gloriffier Dieu purement, et monstrant par effect que si vous avez choppé pour ung coup, ce n'a pas esté pour vous esgarer du bon chemin. C'est une condition bien dure selon le monde de quicter franchement les choses qui vous peuvent tant alescher et retenir, mais il n'y a rien que l'honneur de Dieu ne doibve emporter. Mesmes si nous pensons bien à la briesveté de nostre
vie , il ne nous doibt point faire grand mal de suyvre nostre Seigneur Jésus à la mort et sépulture, pour estre participans de sa gloire. Et voilà où tendent les propos que je vous avois tenus en mes lettres, que non-seulement il nous fault porter patiemment de mourir pour ung coup avec nostre chef, mais d'estre ensevelis jusques à ce qu'il nous restaure pleinement à sa venue. Car j'usois de telle similitude, accomparant l'affliction où vous estiez à une mort , mais pource que ce n'estoit pas encores faict, afin que vous feussiez mieuîx disposé à persévérance, je vous advertissois de ce que dict sainct Paul, qu'il no^'s fault estre ensepvelis, pour ne nous point ennuyer à la longue, encores que le mal dure, et qu'il nous y fault languir plus que nous ne vouldrions, comme il dict en l'aultre passage , qu'il nous fault continuellement porter la mortification de Jésus-Christ en nous, afin que sa vie y soit manifestée. Brief ceste sépulture gist à oublier journellement le monde de plus en plus. Quand nous en ferons ainsy, selon que nous serons despouilléz de nos affections terrestres, nous approcherons tant plus de Dieu, pour jouyr après la mort de sa présence, comme sainct Paul dict en l'aultre passage, que nous cheminons maintenant par foy, non point par mue , mais qu'ayant quicté ceste loge corruptible , nous serons avec Dieu en attendant de recevoir la couronne de gloire , quand Jésus-Christ apparoistra en sa majesté. Parquoy en ceste confiance, nous avons à combatre vaillamment, jusques à ce que nostre course soit achevée , et ne point défaillir, sçachant que celuy qui garde nostre despot est fîdelle. Et pource que l'expérience vous doibt faire craindre, vous ne sçauriez suyvre
meilleur conseil que celuy que vous avez pris , de fuir les tentations qui vous pourroient de rechef abatre, veu que vous ne les pouvez chercher, ny approcher, sans tenter Dieu manifestement. Puis aussi qu'il est question d'une constance qui surmonte le monde, recourez à
Dieu, le priant qu'il vous fortiffie et ne permette
(Juillet 1558 \)
A L'EGLISE DE POITIERS
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Très chers seigneurs et frères, j'ay différé longtemps à vous respondre de ce que vous m'aviez mandé, qu'estant advertis combien il fauldroit encores pour rembourser les frais de voiages qu'on a faicts, vous serez prests d'envoier vostre part. Car devant que vos lettres me fussent présentées, nous avions recueilli tant de la
1 La fin manque. Sans date. Fin de juillet 4558.
* Cette lettre adressée à la métropole des communautés protestantes du Poitou, avait pour but de provoquer dans cette province des contributions volontaires destinées à couvrir les dépenses des négociations et des voyages entrepris à l'étranger dans l'intérêt commun des Eglises. Voir la lettre, p. 150. Le Synode national de Poitiers, tenu en mars 1560, régularisa ces contributions pour l'entretien de députés chargés de représenter les intérêts des Eglises à la cour.
contribution d'icy, que de l'argent de Longueville * et d'un aultre lieu, quasi pour parvenir à la somme totalle. Depuis il nous est encores venu une contribution qui a parachevé, car puisque ce n'estoit point à nous de vous taxer, nous avions mieux aymé attendre ce qui viendroit de vostre franche et libérale volunté. En faulte de cela, nous avons icy amassé entre nous ce que nous avons peu. Tant y a que ça esté pour fournir à ce qui restoit. Nous estions en délibération de faire quelque poursuyte vers l'un des princes de Saxe qui est aujourd'huy en France, lequel a bien promis de s'y emploier. Mais il auroit possible besoing d'estre sollicité. Si bon vous sembloit d'apliquer à l' advenir ce que vous auriez assemblé pour le passé, soit en cest usage présent, ou en aultre, il viendroit à point tousjours.
Sur ce, très chers seigneurs et frères, après m'estre recommandé affectueusement à vous et à vos bonnes prières, je supplieray nostre bon Dieu de vous estre tousjours protecteur pour vous maintenir en la gueule des loups, vous gouverner par son Esprit, vous fortifier en vertu invincible pour persévérer jusques à la fin. Ce premier d'août 1558.
1 Pseudonyme de l'Eglise de Paris. Voir la note, p. 474. La province de Normandie comptait plusieurs Eglises du nom de Longueville.
ii. 1S