‹ LettresChapitre 3 sur 71 · AUX FIDELES DE POITIERS · texte numérisé non relu

AUX FIDELES DE POITIERS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, nous glorifions Dieu de ce que par sa bonté infinie il a retiré la bride à Sathan et à ses supposts, tellement que vous avez eu relasche plus tost que vous ne pensiez. Mais surtout nous luy rendons grâces de ce qu'il vous a soustenus par la vertu de son Esprit, tellement qu'au milieu des troubles vous n'estes point défaillis. Au reste ce que vous avez senti de frayeur vous doibt servir d'advertissement pour invoquer tant plus songneusement celuy qui peult fortifier les débiles. Vostre debvoir est aussy tant par

* Menacée au dedans par la contagion de fausses doctrines (voir la lettre du 22 février, p. 10), assaillie au dehors par une persécution rigoureuse , l'Eglise de Poitiers profita d'un moment de relâche pour achever l'œuvre de son organisation. « Ceste mesme année, dit Bèze, la peste ayant chassé de la ville les plus grands ennemis de la religion, la petite assemblée prit courage, et y fut dressé l'ordre de l'Eglise par un nommé Chrestien, au grand bien de tout le pays, lequel tost après ceste Eglise fournit de ministres en plusieurs endroits. » Hist. eccl., t. I, p. 101, année 1555. Consulté sans cesse à Genève, Calvin entretenait en secret la correspondance la plus active avec les communautés protestantes du Poitou.

prières que continuel exercice de la Parole de Dieu, vous armer et munir, espérans que le bon Pasteur qui vous a prins en garde ne vous laissera point au besoing. Continuez cependant à vous renger en son troupeau, ne doubtans point, quand vous serez assemblés en son nom, qu'il ne réside au milieu de vous. Je vous ay par cy-devant escrit des moiens que j'approuvois pour obvier à la malice des ennemys1; c'est que pour ne vous point descouvrir par trop, vous pouvez bien sans amasser toute la compagnie vous trouver ensemble par petites bandes, maintenant en un lieu, maintenant en un autre. Seulement que chacun s'emploie à prester logis pour invoquer le nom de Dieu, et réputez à grand heur que vos maisons sont desdiées à tel usage. Toutesfois quand je vous prie de vous contregarder, selon que je doibs avoir soing et compassion de vous, que cela n'empesche point que vous ne preniez courage à vous efforcer, mesmes à chercher les occasions quand elles ne s'offriront point, tellement que vous alliez plus tost en augmentant qu'en déclinant, et que vous ne soiez point frustrez du bien que Dieu vous a offert. Davantage puisqu'estans enseignés, nous avons besoing d'estre tenus en bride, je vous prie au nom de Dieu de mettre tel ordre entre vous que les vices ne soient point nourris ne soufferts. Pour ce faire il sera besoing de surveillance, c'est qu'il y ait gens députez pour se donner garde comment un chacun du troupeau se gouverne, afin de redresser ceux qui seroient en train

1 Voir la lettre aux fidèles du Poitou, du 3 sept. 4554, t. I,

de se fourvoyer, de corriger les déTmquans, d'admonester ceux qui seroient mal adviséz, et par ce moien prévenir tous scandales.

De la fasçon qu'il y fauldroit tenir, je ne vous en escris point, pource que je me confie que Dieu vous a donné assez de prudence pour y adviser. Et la nécessité vous peult adviser en partie. Le principal est que tous d'un esprit paisible se rengent au joug, et souffrent d'estre conduictz sous l'obéissance de celuy qui ne veult régner sur nous que pour nostre salut. Et de cecy je ne vous en presse point, estimant que vous y estes assez disposez, et qu'il suffit de vous confermer en vostre bon vouloir. Dieu par sa grâce y besongne tellement que le fruict s'en monstre à sa gloire et édification de tous. Je le prie aussi de vous maintenir en sa saincte garde, vous augmenter les dons de son Esprit et les faire servir tellement que nous ayons de quoy bénir son sainct nom.

Sur quoy je feray fin après m'estre recommandé à vos bonnes prières. Mes frères et compagnons vous saluent affectueusement, au nom desquels j'ay escrit la présente. Ce 9 de septembre 1555.

AUX FIDELES D'ANGE RS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, nous avons à rendre grâces à Dieu de ce qu'ayant semé en vostre ville la

* Au dos, de la main de Charles de Jonvillers : « Il escripvit ûeste lettre aux frères qui estoient à Angers, par Monsieur d'Esprit qui fut là comme ministre. »

Angers, ville épiseopale et universitaire, peuplée de moines et d'écoliers, reçut les premiers prédicateurs de la Réforme, en 1547. Elle eut ses martyrs, François Fardeau, Simon Le ftoyer, Jean de la Yignole, Denis Saureau et Guillaume de Reu, « dont les cendres, dit Bèze, engraissèrent tellement ce champ du Seigneur, qu'il fut depuis rendu très fertile. » L'Eglise réformée d'Angers eut pour fondateur Jean Le Maçon, dit La Rivière, {ils du sire de Launay, procureur du roi dans cette ville, et ardent catholique. Voué à l'étude du droit, le jeune Le Maçon visita secrètement les églises de Lausanne et de Genève, et adopta leurs croyances. Rappelé dans sa ville natale, il y professa ouvertement la foi réformée, malgré les instances de son père, « lequel, ayant tout soudain aperçu de quelle religion il estoit, essaya premièrement de le détourner par flatteries et promesses, luy proposant ses biens auxquels..., il estoit appelé comme aisné , un estât honorable dont il seroit bientôt pourveu..., s'il vouloit quitter la religion qu'il appelait des Christaudins, comme au contraire, s'il voulait persévérer..., ne pouvoit attendre autre chose qu'une tin très misérable. » Le jeune néophyte demeura inébranlable dans sa foi, et la tendresse de son père, irrité

doctrine du salut, il vous a unis en accord fraternel, ratifiant en vous ce qui est îe principal de l'Evangile, assavoir que tous les siens soient recueillis en ung corps sous le chef qu'il nous a ordonné; mesmes qu'il vous a donné courage de vous confermer à ceste union sacrée par les aises et moiens qu'il a establis en son Eglise; c'est de vous assembler pour invoquer son nom en commun, pour estre enseignez et exhortez par sa parole, et en vous séparant des superstitions et idolâtries de l' Ante-christ, chercher la droicte pureté de religion. Vous n'avez pas besoing d'estre advertys des dangers qui vous environnent, et en cela devons-nous tant mieulx glorifier nostre bon Dieu, qu'en sa vertu vous avez surmonté toute crainte de la chair. 11 reste de poursuyvre et estre si bien résolus à suyvre ce que Dieu approuve, et qui est fondé en sa parole, que tout ce qui pourra advenir ne vous en desbauche jamais. Seulement vous tascherez à ne vous point exposer à la malice desennemys; mais que cela se face non point parla sagesse du monde, qui nous enseigne de quitter Dieu pour estre à sauveté, et nous séparer de luy pour nous maintenir, mais par la prudence du Sainct-Esprit, laquelle nostre Seigneur Jésus conjoinct avec une telle simplicité, que nous cheminions franchement en nostre vocation, sans décliner à moiens obliques. Nous de nostre part voians ce bon désir, après avoir invoqué le nom de Dieu, avons esleu et choisi le frère que nous vous

de ses refus, s'étant changée en fureur, il s'enfuit à Paris. Ce fut de là que, par ses lettres et des visites faites en secret, « non sans un extrême danger pour sa personne, » il prépara la formation définitive de l'Eglise d'Angers, Bèze, Flist. eccl., t. ï, p. 97 et 98.

présentons pour ministre de la parolle de Dieu l. Nous espérons que de son côté il s'acquitera loyaulment de son debvoir. Car en premier lieu nous l'avons congnu homme craignant Dieu, et cheminant en pureté de conscience et droicture avec ses prochains, de vie honneste, et qui vous pourra édifier de son zèle. Nous ne vous en sçaurions tant dire que ce qu'il monstre par effects, quant il a laissé sa femme prochaine du terme d'enfanter, pour vous secourir. Il a doctrine solide pour vous enseigner, et n'est point téméraire pour passer sa mesure ; il n'a pas une telle apparence ne montre qu'il puisse contenter ceux qui ayment grand'pompe de rhétorique, mais aussy nous estimons qu'il vous suffira bien d'estre instruits droitement en pureté et rondeur de langage, où la vivacité de l'Esprit de Dieu se monstre. Brief nous ne doubtons que son labeur ne fructifie en vous, tellement que le nom de Dieu en sera glorifié, et chacun de nous resjouy. Seulement advisez de le recevoir en sorte que luy voiant vostre bon désir et zèle de profiter, soit tant plus incité à vous servir.

Au reste soiez diligens à ouyr la doctrine. Que ce ne soit point pour vous acquiter envers Dieu, comme si toute la chrestienté gisoit là; mais affin de croistre et estre conferméz tant en foy qu'en toute saincteté de vie. Surtout, selon que les corruptions de vostre ville sont grandes, advisez de vous despouiller des vanités, délices et aultres choses, auxquelles vous avez esté enveloppez, pour vous desdier au service de Dieu. Nous avons esté

1 Le ministre Jean de Pleurs, surnommé d'Esprit, ou d'Espoir. Bèze, Hist. eccl., i. ï, p. 100 ci 109.

joyeux d'avoir entendu que desjà vous avez dressé quelque ordre et police pour corriger les scandales et vous tenir en bride. Gardez que cela ne s'abolisse, mais plus tost taschez de l'advancer, et que chacun de vous se renge doulcement pour monstrer que l'esprit de mansuétude règne au milieu de vous.

Sur quoy, très chers seigneurs et frères, après nous estre recommandez à vos bonnes prières, nous supplions le Père de toute bonté et grâce vous tenir en sa protection, vous préserver contre la rage des loups, vous conduire en tout bien, vous augmenter les dons de son Esprit pour servir à sa gloire. Ce 9 de septembre 1555.

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