‹ LettresChapitre 20 sur 71 · A LA MARQUISE DE ROTHELIN · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE ROTHELIN

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107-

Ma dame, estant ad verty que mes premières lettres avoyent esté bien receues de Monseigneur vostre fils, et qu'en continuant je le pourroys advancer en bon chemin , je n'eusse pas tant attendu à luy escrire , n'eust esté que pour la plus part du temps , j'ay esté fort affligé de grandes douleurs; combien que cela n'eust pas du tout empesché, sinon que je pensoys bien qu'il a des instructions par delà plus amples , de vive voix, que je ne luy en puis envoyer par lettres, et je désire qu'il les escoute volontiers. Quant au livre que je luy ay envoyé, le porteur duquel je m'enquis si le jeune prince estoit entendu en la langue latine, s'estoit abusé. Or j'avois choisi une leçon qui luy estoit bien propre pource que le prophète Amos descouvre et reprend les vices de la cour, sans rien espargner. Car il y va en rusticité comme un vacher ou un berger tel qu'il estoit de son estât, quand il fut appelé à la charge d'enseigneur. J'eusse donc esté bien ayse que le dict sei-

* Encouragé par la marquise de Rothelin, et par les ministres de l'Eglise de Paris, Calvin entretenait une correspondance avec le jeune duc de Longueville auquel il venait d'adresser son Commentaire sur les petits prophètes : Joannis Calvini prxlectiones in duodecim prophetas quos vocant minores. Genève, 4559. Ce Commentaire était dédié au roi de Suède.

gneur eust là contemplé quasy en un miroir, comment il se doibt contregarder de toutes les corruptions qui ont la vogue, et qu'il eust esté adverti qu'elles ne laissent pas d'estre condamnées de Dieu, combien que le monde s'y baigne et s'y applaudisse. Si de vostre costé, Madame, vous estes tousjours espiée, et qu'on vous menace de loing pour vous faire craindre, je vous prie de ne vous point lasser au service de Dieu, mais plus tost vous endurcir par les combats que vous avez desjà soustenus, à telle persévérance que Dieu soit glorifié en vous jusqu'en la fin. Et je ne doubte pas que vous ny travailliez fidèlement, mesmes que les réjouissances de ces jours ne vous ayent esté d'aultant plus ennuyeuses, qu'elles attirent tousjours quelque queue pour fascher et attrister les enfants de Dieu \ Et de faict sainct Paul présuppose que les fidelles ne prendront point plaisir aux voluptés, délices et esbatemens dissolus du monde pour sy contenter, quand il leur redouble exhortation de s'esjouir en Dieu. Combien à la vérité que les incrédules ne sçachent que c'est de vraye joye, puisqu'ils n'ont point leurs consciences paisibles envers Dieu, et ne peuvent jouir des biens qu'il leur fait en quelque largesse que ce soit. Et d'aultant plus avons-nous à prendre courage de porter patiemment les fascheries qui nous pourroyent troubler, d'aultant qu'elles ne peuvent empescher que nous ne goustions tousjours la bonté de nostre Dieu et Père, et l'amour qu'il nous

1 Tandis que les parlements redoublaient de rigueur contre les réformés, on préparait à Paris des fêtes magnifiques pour la célébration du double mariage d'Elisabeth, lille du roi, avec Philippe 11, et de Marguerite de France avec Emmanuel-Philibert.

porte, jusques à ce que nous en soyons pleinement rassasiez au lieu de nostre repos.

Ma dame , après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père de miséricorde de vous avoir tousjours en sa garde et conduite, vous soustenir et fortifier par la vertu de son Esprit, et vous augmenter en tout bien et prospérité. Ce 26 demay 1559.

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