A MONSIEUR LE DUC DE LONGUEVILLE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monseigneur, je remercie nostre bon Dieu de ce que vous avez receu mes lettres humblement, prenant goust et plaisir aux admonitions qui y estoient contenues. Car j'estime beaucoup que mon labeur ait profité envers
* Léonor d'Orléans, duc de Longueville, et comte de Neuchatel Instruit par la marquise de Rothelin, sa mère, dans la foi réformée, ce jeune seigneur goûtait les écrits et les exhortations de Calvin. Il fit en 1562 un voyage à Genève, dont on lit la relation dans les Registres du Conseil : — « Le duc de Longueville est arrivé dans Genève accompagné de quantité de gentilshommes. Il a été complimenté de la part du Conseil par le syndic François Roset, Baudichon, Chevalier et Bernard, accompagnés de M. Calvin qui portoit la parole. Le dit duc de Longueville a été aujourd'huy au sermon qu'il a écouté avec beaucoup d'attention. — Notre Seigneur l'avance en la réformation de son sainct Evangile. » 29 janvier 1562.
vous, pour ie profit que j'espère que vous en sentirez au salut de vostre âme, et aussy pour le fruict qui en viendra à l'Eglise de Dieu, et surtout Padvancement du règne de nostre Seigneur Jésus-Christ. Et voilà qui me donne hardiesse de redoubler à vous escrire, comme je croy que vous congnoissez que vous avez besoin d'estre sollicité sans cesse, veu les desbauchemens qui vous environnent, par lesquels vous pourriez estre aysément diverti du bon chemin, si vous n'estiez muni d'en hault pour y résister. Or non-seulement vous avez beaucoup d'espines pour empescher que la congnoissance de l'Evangile de nostre Seigneur Jésus ne fructifie en vous, mais aussy beaucoup de supposts de Sathan qui tascheroit volontiers à l'arracher de vostre cœur. Par quoy, mon seigneur, vous devez tant plus soigneusement chercher les remèdes pour vous conserver en la crainte de Dieu et en la pureté de son service. Et de moy je ne fais pas difficulté de mettre peine à vous y aider, en tant qu'il me sera possible. Car on ne se peut trop efforcer à retenir un tel déluge de corruption, comme on le voit aujourd'huy au monde. Vous avez aussy à considérer vostre âge , l'estat auquel vous estes , et les tentations infinies qui sont pour esbranler les plus robustes. Je ne vous allégueray pas le train ordinaire de la cour. Seulement je prendray un exemple particulier du triomphe des nopces qui a esté ces jours passez, ou possible dure encores à présent1. Je ne suis pas si austère que de condamner ny les festins des princes, ni la resjouissance qu'on demeine en leur mariage. Mais je suis asseuré, mon seigneur, quand vous rentrerez en
1 Voir la lettre précédente, p. 266, noie 1 .
vous-même, ayant recueilli vostre esprit des pompes, vanités et excèz dont il a peu estre égaré pour un petit de temps, vous jugerez qu'il n'y a qu'abysme et confusion. Je vous monstre seulement au doigt en une chose petite et légère, combien il vous est nécessaire qu'entre tant d'idolâtries , Dieu vous fortifie en persévérance , que de vostre part vous mettiez peine de vous tenir enserré sous sa conduite, appliquant vostre estude à vous advancer tousjours de plus en plus en sa saincte parolle, et le priant d'augmenter en vous les dons de son Esprit afin que vostre foy demeure victorieuse jusqu'en la fin. Je n'oseroys pas, Monseigneur, vous exhorter si franchement, si vous estiez du nombre de ceux qui ont honte de se assubjectir à Dieu, à cause de leur haultesse et dignité terrienne, et veulîent estre exemptez de toute correction et advertissement. Pource que je me confie que toutes les illusions du monde ne vous banderont jamais les yeux que vous ne soyez prest à faire hommage de vostre âme, de vostre corps au Fils de Dieu nostre souverain roy, je ne doubte pas de vous confirmer de plus en plus en ce bon propos. Pource , Monseigneur, que je crains de vous fascher par trop longues lettres je vous prieray seulement à lire journellement les sainctes instructions qui vous peuvent édifier en tout bien et vertu , afin que l'exemple de vostre vie touche et fléchisse beaucoup de poures ignorans qui ne sont pas incorrigibles, et ferme la bouche aux ennemys obstinez de la vérité de Dieu.
Monseigneur, après m'estre humblementre commandé à vostre bonne grâce, je supplie le Père céleste de vous avoir en sa protection, de vous gouverner par son Esprit
en toute prudence et intégrité , et vous faire prospérer en tout bien. Ce 26 de may 1559.
A L'EGLISE DE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers seigneurs et frères, nous avons à remercier Dieu de ce qu'il vous a donné plus grande affection et hardiesse que par cy-devant pour vous assembler en son nom, et aussi de ce qu'il vous a multiplié en tel nombre que cela vous donne occasion et tant meilleur courage d'establir quelque bon ordre entre vous , afin de vous entretenir et conserver en la crainte de Dieu, et vous avancer au chemin qu'il nous monstre, et lequel il nous fault tenir pour parvenir à luy. Et d'autant que vous nous avez requis de vous y aider, nous n'avons de nostre part voulu faillir à nous aquitter de nostre devoir. Vous avez demandé que deux hommes vous fussent envoyez, craignans Dieu, de bonne vie, propres et suffisans à vous instruire en la pure doctrine de l'Evan-
* Au dos : A une Eglise pour deux ministres.
gile. Tous les deux que nous envoyons ont exercé quelque bonne espace de temps la charge et office d'enseigner, et s'y sont portez si fidellement que les bons en ont esté édifiez, et n'a pas tenu à eux que leur labeur n'ait mieux profité. Or combien que l'un surmonte en dextérité, si est-ce qu'ils tascherontd'un accord de vous annoncer la parole de vie en droite simplicité, en laquelle ils sont assez bien fondez pour vous y donner certaine instruction. C'est beaucoup qu'on soit asseuré des guides qui ne nous esgarent ni destournent du bon chemin. Mesmes après avoir bien gousté les dons que Dieu a mis en eux, nous espérons que vous y trouverez de quoy vous contenter. Vous pourrez juger de leur zèle, pource qu'ayans condition en laquelle ils pou voient vivre à leur aise et repos, ils ont mieux aimé la quitter que de complaire à l'appétit des hommes, et maintenant estans exhortez par nous de travailler pour vostre salut, ne s'y sont point espargnéz. Et d'autant plus sommes-nous persuadez que vous les recevrez humainement, et surtout que vous mettrez peine de si bien profiter qu'ils soyent incitez aussi de leur costé à s'efforcer tant plus en voyant leur labeur n'estre pas inutile, mais fructifier à la gloire de Dieu. Et quelques orages ou tourbillons que Satan brasse, que vostre fermeté et constance de persévérer au train auquel Dieu vous a introduit, ne s'esbranle jamais, car pour continuer en bien il nous fault surmonter plusieurs tentations. Notamment nous touchons ce propos pource que nous avons esté naguères advertis des alarmes qu'on dresse à vos voisins. Or tant s'en fault que la crainte d'estre aussi bien assaillis, vous doive refroidir que c'est la vraie
.saison et oportunité de vous munir et armer plus que jamais, afin de ne deffaillir aux combats. Nous sçavons bien qu'il ne se peult faire que vous n'appréhendiez de prime-face quelque estonnement, mesme que la foy peult encore estre débile en plusieurs. Mais si tous sentez de l'infirmité en vous , recourez à Celuy qui a assez de force pour vous fortifier en constance invincible, et vous sentirez par expérience qu'il est tousjours prest au secours des siens. La condition est dure que nous soyons affligez et tourmentez pour bien faire. Mais puisque le Maistre auquel il n'est licite de contredire, nous a assujétis mesme en l'authorité de Dieu son père, si fault-il prendre le frain aux dens, comme on dict, pour bien achever l'exhortation qu'il nous donne de posséder nos vies en patience, ce qui ne se peult faire que nous ne préférions, à l'exemple de David, la miséricorde de Dieu à toutes les vies du monde, nous remettant du tout à sa garde, et aimant mieux languir, quand nous serons assiégez de cent morts , que nous fourvoyer ne divertir de sa parole pour eschapper à travers les marests. Si nous estions bien résolus que Dieu tient sa vérité prétieuse sur toutes choses, et que ce luy est un sacrifice autant agréable que nul autre de la maintenir, nous ne serions pas si lasches ni tardifs de luy servir de tesmoins, quand il nous y appelle. Car puisqu'il nous tient cachez soubs sa protection, voire plus songneusement que nul oiseau ne tient ses petits sous ses aisles, il ne donnera nul avantage sur nous à ses ennemis et les nostres, qu'il ne vueille exercer nostre foy, sachant qu'il est bon et expédient. Parquoy apprenons de nous confier qu'en cheminant selon qu'il
commande, nous ne sommes pas exposez à l'abandon , mais qu'il aura tousjours sa main estendue pour nous garentir, mesmes que tous les anges nous seront des mains infinies (sic), ainsi qu'il l'a promis. Voyansdonc q ue la bride est laschée au diable pour molester la poure Eglise et l'affliger rudement de tous costéz, retirezvous sous l'enseigne de Jésus-Christ , qui est de fréquenter son eschole , pour y estre journellement tant mieulx instruits, et priez Dieu en vos petites cachettes, qu'il luy plaise avoir pitié de vous et de tous nos frères qui travaillent pour semblable querelle. Car il ne vous est pas défendu de vous tenir coyement, vous donnans garde des malins qui vous espient. Au reste que toute vostre vie monstre que vostre profession n'est pas vaine, et que vous conversiez si paisiblement en telle loyauté, modestie, bonnesteté avec un chacun, que telle intégrité vous serve de bouclier pour repousser les blasmes et calumniesdont les meschans tascbent à diffamer l'Evangile.
Sur ce , très chers seigneurs et frères , après nous estre recommandez à vos bonnes prières, nous supplierons nostre bon Dieu de vous tenir en sa saincte garde , vous gouverner par son Sainct-Esprit , vous augmenter en tout bien, jusques à ce que nous soyons recueillis tous ensemble en nostre héritage éternel, Ce 28 demay 1559.
AUX FIDELES DE FRANCE
Imprimée. Histoire des Martyrs, L. Vil, p. 462.
Très chers et honorés frères, d'autant que vous estes tous affligez en général , et que l'orage est tellement desbordé qu'il n'y a lieu qui n'en soit troublé, et cependant ne sommes pas informez des nécessités particu-
* La longue lutte de l'Espagne et de la France avait procuré quelques moments de trêve aux Eglises réformées. La paix de Cateau-Cambrésis accrut leurs périls, en réconciliant les deux monarques rivaux dans une même pensée, l'extermination de l'hérésie. Irrité de la résistance de plusieurs des conseillers du parlement de Paris, et des courageuses paroles d'Anne Dubourg, Henri II donna le signal de nouveaux supplices. — « Sur cela, dit Bèze, parti de Paris (juin 1559) le roy vint à Escouan, maison du connétable, duquel lieu il envoya lettres patentes aux juges des provinces, commandant que tous les luthériens tussent détruits, disant que par cy-devant il avoit esté empesché en ses guerres, et sentoit bien que le nombre d'iceux luthériens s'estoit grandement accru en ces troubles, mais que maintenant la paix luy estant donnée avec Philippe, roy d'Espagne, il estoit bien délibéré d'employer tout le temps à les exterminer. Pourtant que de leur costé ils n'y fussent lasches... Car s'ils faisoient autrement et les espargnoient, comme il avoit entendu qu'aucuns avoient fait auparavant, ce seroit à eux qu'on s'en prendroit et seroient en exemple aux autres. Ces lettres estoient bien pour esmouvoir de grands troubles, si Dieu n'y eust pourveu. Toutesfois les Eglises se reconfortoient sur les promesses de Dieu, estans en prières, et s'asseuroient que Dieu se montreroit finalement secourable à son Eglise, en quoy ceux des Eglises estrangères les aidoient grandement, les encourageant de demeurer fermes en leur vocation. » — Eist. eccl., t. I, p. 494, 195, et Hist. des Martyrs, p. 462.
Hères, nous n'avons pas peu mieux faire que de vous escrire en commun pour vous exhorter au nom de Dieu, quelques alarmes que Satan vous dresse, de ne point défaillir, ou en vous retirant du combat, quitter le fruict de la victoire qui vous est promis et asseuré. Il est bien certain que si Dieu ne lascboit la bride à Satan et à ses supposts, ils ne vous pourroyent ainsi molester. Et pourtant il vous faut venir à ceste conclusion que si vos ennemis machinent de vous ruiner, que Dieu de son côté ne leur donne une telle licence que pour esprouver vostre foy, ayant des moyens infinis en main pour réprimer toute leur furie , quant il aura glorifié son nom en vostre constance. Or quand vous estes ainsi appelez à l'examen, il ne reste sinon vous apprester à la confession de foy que Dieu requiert, comme un sacrifice qui luy est agréable, combien que le monde Fait en mépris et se moque de nostre simplicité. Et s'il faut que vous soyez sacrifiez pour signer et ratifier vostre tesmoignage, que vous preniez aussi courage de surmonter toutes les tentations qui vous en pourront destourner. Car c'est bien raison que nous souffrions d'estre gouvernez par la main d'un si bon Père, combien qu'elle nous semble dure et aspre. Si nous estions exposez à l'abandon, ce seroit pour nous rendre esbahis. Mais puisque celuy qui nous a prins en sa garde, luy-mesme nous veut exercer en tous les combats qui nous peuvent advenir, c'est à nous de captiver nos affections, et ne trouver point estrange la condition à laquelle il nous appelle. Nous savons bien quels effroits vous avez à endurer, n'estans pas insensibles , mais sentans beaucoup de répugnances et contredits en vostre chair. Mais si
fault-il que Dieu gagne. Il a esté bien dict de la mort de sainct Pierre, qu'il seroit mené là où il ne voudroit. Si est-ce qu'il a domté son sens naturel pour estre conduit au bon plaisir de Dieu, voire d'une franche volonté. Parquoy suyvans son exemple , bataillez vaillamment contre vos infîrmitéz, pour demeurer victorieux contre Satan et tous vos ennemis.
La rage et cruauté est grande contre toute la pauvre Eglise , les menaces sont terribles , les appareils sont tels qu'il semble bien que tout doive estre perdu ; tant y a toutefois qu'il s'en fault beaucoup que les persécutions soient si excessives que nos pères les ont souffertes. Non pas que le diable et les siens ne soyent aussi enflambéz et endurcis à mal faire que jamais; mais c'est que Dieu supportant nostre foiblesse, les tient enchaînez comme bestes sauvages. Car il est certain que si jusques icy il n'eust mis sa main au-devant, nous eussions esté cent mille fois abysméz, et si encore il ne continuoit à nous garder d'une façon secrette, nous serions bientost engloutis. En congnoissant donc par expérience la pitié et compassion que Dieu a de nous , tant plus devonsnous estre paisibles à nous tenir sous sa protection , espérans qu'il monstrera combien nos vies lui sont précieuses. Cependant il les nous faut mespriser et tenir comme chose de néant, quant il est question de les employer à son service, et entre autres choses à maintenir sa saincte parolle, en laquelle il veut que sa gloire reluise. Voilà comment, selon le dire de nostre Maistre, nous posséderons nos âmes en patience, pource qu'il en sera fidèle gardien. Et au reste si nous perdons volontiers cet état fragile et caduque , nous le recouvrerons
beaucoup mieux en la gloire céleste. Et c'est la principale leçon que vous avez maintenant à regarder pourquoy l'Escripture saincte nous appelle pèlerins en ce monde , afin que rien ne nous détourne de l'héritage permanent auquel nous ne pouvons aspirer à bon escient, comme nous devons, si nous ne sommes prests de déloger toutes fois et quantes Dieu nous voudra retirer d'iey-bas.
Nous n'amasserons pas icy tous les tesmoignages qui pourroyent servir à vous fortifier en patience, car il n'y auroit nulle fin pource que toute l'Escriture en est pleine. Nous ne déduirons pas aussi comment il nous faut ensuivre à la mort du Fils de Dieu nostre chef, pour ressusciter avec luy; qu'il nous faut estre conformes à son image , et suppléer à ce qui défaut à ses souffrances, pour estre tous participans du repos qu'il nous a promis. Ce nous doit estre une doctrine commune que comme il est entré en sa gloire en beaucoup d'afflictions, il nous faut tenir le mesme train. Pour le présent il suffit de réduire en mémoire que toutes les oppresses (sic) qui adviennent en l'Eglise, sont pour approbation de la foy des eslus selon qu'il plaist à Dieu de les ordonner en temps opportun. Or puisque nostre Seigneur Jésus n'a point espargné son sang pour confermer la vérité de l'Evangile où nostre salut gist , ce n'est pas raison que nous refusions de l'ensuyvre , sur tout puisque nous sommes asseuréz, quoy que nos ennemis machinent, que tout sera converti à nostre salut. Et afin de prendre meilleur courage, ne doutez point, quand les malins auroyent exécuté toute leur cruauté, qu'il n'y aura une goutte de sang qui ne fructifie pour
augmenter le nombre des fidèles. S'il ne semble pas du premier coup que la constance de ceux qui sont examinez, profite, ne laissez pourtant de vous acquitter de vostre devoir, et remettez à Dieu le profit qui reviendra de vostre vie ou de vostre mort, pour édifier son Eglise. Car il en saura bien retirer le fruict en temps et lieu. Et d'autant plus que les méchants taschent d'exterminer de la terre la mémoire de son nom , il donnera vertu à nostre sang de la faire florir d'autant plus. Et de faict on peut juger que Dieu veut exalter son nom pour un coup et avancer le règne de Jésus-Christ. Seulement laissons passer ceste obscurité de ténèbres , attendans que Dieu produise sa clarté pour nous esjouir, combien que nous n'en soyons jamais destituez au milieu de nos afflictions, si nous la cherchons en sa parolle où elle nous est offerte et ne cesse jamais de luire.
C'est donc là qu'il vous convient jetter vostre veuë en ces grans troubles, et vous esjouir de ce qu'il vous fait cest honneur que vous soyez plus tost affligez pour sa parolle, que chastiéz pour vos péchez , comme nous en serions bien dignes tous, s'il ne nous supportoit. Et s'il promet de consoler les pauvres pécheurs qui reçoivent patiemment correction de sa main, confiez-vous que l'aide et confort de son Esprit ne vous défaudra, quant, en vous reposant sur luy, vous accepterez la condition à laquelle il a assujettis les siens. Et n'attendez pas que les grans de ce monde vous monstrent le chemin, lesquels le plus souvent desbauchent leurs frères, et les font reculer plus tost qu'ils ne les avancent. Mesmes qu'un chacun (ne) regarde son compagnon pour dire comme sainct Pierre : Et cestuy-cy, quoy? Mais qu'un chacun
suyve comme il sera appelé, veu qu'un chacun rendra conte pour soy. Plus tost regardez à la vertu invincible de tant de martyrs qui nous ont esté donnez en exemple, et prenez courage à vous accompagner avec si belle bande, laquelle pour ceste cause l'apostre accompare à une grosse nuée et espesse, comme s'il disoit que le nombre est pour nous crever les yeux, comme on dit. Qui plus est, sans aller plus loin , les miroirs que Dieu nous propose chacun jour estant bien considérez comme ils en sont dignes, devront estre suffîsans pour nous armer contre les scandales que nous pourrions prendre de la lascheté de plusieurs.
Au reste, selon ce que chacun est en degré éminent, qu'il pense que tant plus est-il obligé de marcher devant et ne se point feindre au besoin. Que les nobles et riches, et gens d'estat , ne s'estiment point estre privilégiez ; mais qu'au contraire ils congnoissent que Dieu les a esleus pour estre plus hautement glorifiez en eux. Quand vous marcherez en telle simplicité, invoquans Dieu à ce qu'il vous regarde en pitié, il est certain que vous sentirez cette fois plus d'allégement qu'en cuidant échapper par subterfuges. Nous n'entendons pas de vous faire exposer à vostre escient ou sans discrétion à la gueule des loups ; seulement gardez de vous soustraire du troupeau de nostre Seigneur Jésus pour fuir la croix, et craignez la dissipation de l'Eglise plus que toutes les morts du monde. Autrement quelle excuse y aura-t-il quand il vous sera reproché par nostre Seigneur Jésus, son Père et tous les anges de paradis, qu'après avoir fait profession de le confesser en la vie et en la mort, vous luy aurez faussé la foy promise?
Quelle honte sera-ce qu'après vous estre séparez des pollutions et ordures de l'idolâtrie papale, retourniez encore vous y vautrer, pour estre abominables au double devant Dieu? Bref si toute nostre félicité gist à estre disciple de nostre Seigneur Jésus, sachant qu'il désavoue et dénonce tous ceux qui ne le confessent devant les iniques, endurcissez-vous à souffrir tant opprobres que persécutions , et si vous désirez d'avoir Dieu pour forteresse , sanctifiez-le , en ne vous estonnant point des frayeurs des incrédules , comme nous sommes exhortez par sainct Pierre.
Confiez-vous aussi que l'orgueil de ces lions et dragons, et la rage qu'ils escument, enflammera tant plus l'ire de Dieu , et hastera l'exécution de sa vengeance. Finalement qu'il ne vous face point mal d'estre vilipendez par tels frénétiques , puisque vos noms sont escrits au livre de vie, et que Dieu vous approuve nonseulement pour serviteurs, mais aussi pour enfans et héritiers de sa gloire , membres de son Fils unique nostre Seigneur Jésus, et compagnons des anges. Cependant que ce vous soit assez d'opposer à leur fureur prières et larmes , lesquelles Dieu ne laissera point tomber bas à terre , mais les gardera en ses phioles , comme il est dit au psaume.
Nous avons ici touché en bref comme il vous faut porter durant cet orage. Le principal est que chacun de vous s'exerce diligemment à lire, et que vous marquiez et reteniez les exhortations qui nous sont faites par la bouche de Dieu à le servir en toute persévérance, ne vous lassans pour rien qui vous puisse advenir. Si nous vous pouvions déclarer le soin et compassion
que nous avons de vous, le désir et la bonne volonté n'y défaut point, comme nous estimons bien que les dangers qui nous sont prochains, vous touchent et solicitent à nous recommander à la garde de Dieu, lequel nous supplions que, par sa bonté infinie, il vous face sentir qu'il vous est protecteur pour les corps et pour les âmes, qu'il vous gouverne par son Sainct-Esprit, qu'il vous soustienne par sa vertu, qu'il triomphe en vos personnes, en dissipant tous les conseils, entreprises, et forces de ses ennemis et les vostres. (Juin 1559.)
A L'EGLISE DE PARIS
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Très chers seigneurs et frères, si nous avons plus différé à vous respondre que vous n'eussiez désiré, ça
* En tête : Aux frères de l'Eglise de Pawniers. Titre inexact, provenant d'une erreur de copiste. C'est : Aux frères de l'Eglise de Paris, qu'il faut lire.
L'Eglise de Pamiers n'existait pas encore à la date de cette lettre (29 juin 1559). Elle existait à peine deux ans après (août 1561), d'après le témoignage positif de Bèze, Hist. eccL, t. I, p. 866. Sujets du roi de Navarre, les protestants de Pamiers n'eurent d'ailleurs pas à souffrir du redoublement de rigueurs qui signala les derniers jours du règne de Henri II. Or c'est à une Eglise persécutée que s'adresse Calvin, et ses prévisions comme ses conseils désignent suffisamment l'Eglise de Paris, la première exposée aux coups de
esté aussi bien à nostre regret; mais ayant une fois perdu l'occasion de vous escrire par un messager qui alloit vers vous, nous ne l'avons peu recouvrer jusques icy. Or il n'est jà besoing de protester que si vous estes en perplexité et angoisse pour les dangers qui vous sont prochains, nous en sentons aussi nostre part, car nous pensons bien que vous avez ceste estime de nous que nous ne sommes pas si cruels de mettre en oubli ceux avec lesquels nous sommes conjoincts d'un lien fraternel par la foy, et qui mesmes bataillent pour la querelle de nostre salut, mais le mal nous presse tant et plus, d'aultant que nous sommes destituez de tous moyens de vous pouvoir alléger, et ne nous reste aultre chose sinon de gémir par compassion. Croyez que nous avons essayé tous moyens humains qu'il nous a esté possible, pour veoir si nous pourrions appaiser la rage des ennemis, ou du tout ou en partie, et encores n'y espargnerions-nous rien aujourd'huy, s'il y avoit espoir de profiter. Mais ccluy qu'on supplioit1, a si fièrement rejette la requeste des princes par plusieurs fois réitérée, qu'il semble que Dieu nous veuille apprendre de nous arrester du tout à luy, tant pour le prier qu'il nous garantisse que pour nous desdier à son obéissance à vivre et à mourir. De nostre costé nous ne sçavons pas si nous sommes loing des coups; tant y a que nous
la persécution. Le procès du plus illustre de ses membres, Anne Du Bourg, était déjà commencé ; les prisons se repeuplaient de captifs voués à la mort , pendant que la cour préludait par des fêtes magnifiques à la destruction de l'hérésie.
1 Le roi Henri lî, frappé, le lendemain du jour où le réformateur écrivait cette lettre, par la lance de Montgommery.
sommes menasséz par-dessus tout le reste \ Mais pouree que vous estes là comme exposez en proye, congnoissans que Dieu est le protecteur des siens , remettez-vous entre ses mains, et cependant s'il luy plaist que vous souffriez pour son nom, apprestez-vous-y, car jamais nous ne serons disposez à suyvre l'Evangile, que nous nefacions nostre compte d'estre patiens en persécutions. Si vous estes infirmes Dieu vous sçaura bien supporter; mais s'il vous ameine à l'examen, si vous fault-il pratiquer ceste doctrine de posséder vos vies en patience. Pour ce faire, il vous fault eslever vos yeux au ciel, car sans cela il nous seroit trop difficile de quitter le monde; et n'y a rien qui nous puisse fortiffier en tous combats, que quand nous sommes bien persuadez que cest héritage ne nous peult faillir. Proposez-vous donc nostre Chef, le Fils de Dieu, qui est résuscité des morts, afin qu'il ne nous face point mal de mourir avec luy, pour estreparticipansde sa gloire céleste. Parquoy, très chers frères, congnoissans à quelle condition nous sommes appeliez, poursuyvez à vous avancer, vous confermant de plus en plus en la foy de nostre Seigneur Jésus qui sera victorieux par-dessus tout le monde, et en vous retirant des idolâtries, tenez-vous coys et paisibles, taschans de rendre tous les supposts de Sathan confus par bonne et saincte vie.
Sur quoy, après nous estre recommandé à vous et à vos bonnes prières, nous supplierons aussi nostre bon Dieu vous conduire par son Sainct-Esprit, affin que son
1 Henri II avait proféré de terribles menaces contre Genève, et le pape Paul IV prêchait une croisade contre le siège de l'hérésie. Hist. de la Confédération suisse, t. XII, p. 21.
sainct nom soit glorifié en vous jusques en la fin. Ce pénultième de juin 1559.