‹ LettresChapitre 23 sur 71 · AU DUC DE LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

AU DUC DE LONGUEVILLE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monseigneur, j'espère que vous ne trouverez point estrange que je continue à vous exhorter plusieurs fois non-seulement de persévérer, mais aussy de profiter et croistre en Sa foy du sainct Evangile, et monstrer par effort que ceste semence tant prétieuse que Dieu a mise en vous est tombée en bonne terre, et a prins racine vive pour produire son fruict en toute vostre vie. Mesmes quand l'opportunité s'adonneroit de vous inciter plus souvent, je croy que ma diligence ne vous fascheroit point, et vous expérimenterez assez le besoing que vous en aurez au milieu de tant de destourbiers que Satan vous dresse, auxquels il est difficile de résister, et seroit du tout impossible, si vous n'estiez muni de vertu plus qu'humaine. Et voilà pourquoi je ne doubte point que vous ne désiriez d'estre fortifié par bonnes et sainctes

* Voir la lettre du 26 mai, p. 267.

admonitions à faire vostre debvoir, comme vous sçavez que ne gagnons rien à nous flatter en nostre infirmité, si nous ne rendons à Dieu le service et l'honneur qu'il mérite. Car quoy que nous puissions alléguer, puisque sa gloire nous doibt estre plus prétieuse que cent mille vies, il n'y a nulle excuse que nous ne confessions la vérité de son Evangile quand il nous l'afaict congnoistre, comme c'est un sacrifice qu'il requiert estroitement de nous. Et c'est à ce propos que nostre Seigneur Jésus- Chrit dit que nul n'est digne d'estre son disciple s'il ne renonce à père et à mère, à femme et à tout ce qui est du monde. Or, Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que Madame vostre mère ne désire rien plus que de vous voir cheminer rondement en la crainte de Dieu, et ne sçauroit recevoir plus grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la foy de l'Evangile. Si de l'aultre costé il y a quelque empeschement, il vous fatilt prendre courage à le surmonter, et ne fleschir en façon que ce soit pour gratifier aux hommes en fraudant Dieu de son droit qui luy appartient, Il n'y a affinité terrestre qui ne doive estre mise sous les pieds, pour céder et donner lieu à l'honneur de nostre souverain Père et unique, pour faire hommage à nostre Seigneur Jésus duquel tout parentage dépend. Vous sçavez par expérience, mon seigneur, que je ne vous dis pas cecy sans cause, d'aultant que vous estes contrainct d'ouyr beaucoup de contradictions auxquelles il ne vous est licite de consentir sans estre déloyal à Celuy qui vous a si chèrement acquis, afin que vous luy soiez desdié. Par quoy ii vous est nécessaire de vous revestir d'une telle magnanimité, qu'il n'y ait ne faveur

ne haine qui vous destourne de glorifier Celuy qui mérite d'estre préféré à toutes créatures mortelles et caduques. Et de faict c'est le seul moyen d'aspirer à son royaume spirituel , que de mespriser tout ce qui nous tient enveloppez ici -bas. Mais afin que vous soyez disposé à soustenir tous ces combats , je vous prie , Monseigneur, de vous exercer songneusement à lire et ouyr la parolle de Dieu , et les sainctes instructions qui vous pourront guider à l'intelligence d'icelle, afin que vous sentiez vivement en vostre cœur ce que dit sainct Paul que l'Evangile est la doctrine de vérité, et par ce moyen vous mainteniez avec une constance invincible la querelle qui vous sera certaine. Car voylà quelle est la cause de la froidure et lascheté qu'on voit en plusieurs, c'est qu'ils n'appliquent pas leur estude à bon escient à se résouldre, tellement qu'ils puissent dire suivant l'admonition de sainct Paul, qu'ils sçachent à qui ils ont creu, et que celuy qui est la vérité infaillible se monstrera fidelle en gardant leur dépost. Pourtant, Monseigneur, prenez courage, je vous prie, à batailler pour parvenir à la couronne de justice, laquelle nous est bien donnée de pure gratuité , mais à telle condition que nous confessions le nom de Jésus- Christ, auquel elle a cousté tant cher pour la nous acquérir. Et afin que Dieu besongne en vous et vous soustienne par la vertu de son Esprit, je vous prie, aussy, Monseigneur, de vous garder des alleschemens et délices de ce monde, dont il est impossible que vous ne soyez environné, et afin que vous soyez tant mieux sur vos gardes pensez que ce sont autant d'enchantemens de Satan et poisons mortels pour vous mettre à

perdition. Or Dieu, par sa bonté infinie, nous a voulu appeler à une condition bien meilleure. Combien doncques que beaucoup de ceux qui se disent fidèles, se donnent licence de s'abandonner à leurs plaisirs plains de corruption , ne vous disposez point à leur exemple, de peur que la clarté que Dieu vous a donnée ne s'esloigne. Mais apprenez de porter le joug de nostre Seigneur Jésus lequel vous trouverez doux et léger, quand vous souffrirez d'estre gouverné par luy.

Sur quoy, Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplie nostre bon Dieu vous enrichir de plus en plus de ses dons spirituels, vous confirmer en son obéyssance, vous avoir en sa protection , et vous maintenir en bonne prospérité. Ce 22 d'aoust 1559.

Page 1