A MADAME DE GRAMMONT
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Ma dame, j'eusse bien désiré, s'il eust pieu à Dieu, avoir entrée un peu plus joyeuse à vous escrire pour la première fois; mais c'est bien raison que nous souffrions d'estre gouvernez selon la bonne volunté de Celuy auquel nous sommes, et qui a toute supériorité et empire par-dessus nous , combien que nous n'avons seulement à regarder la puissance et sujection que nous luy devons, mais aussy à considérer quand il nous afflige ou bat de ses verges, que c'est pour nostre in-
* Sans cloute Hélène de Clermont, fille unique de François de Clermont, seigneur de Toulangeon et de Traves, mariée en 1549 à Antoine de Grammont, vicomte d'Aster. Poussé par l'ambition dans les rangs du parti huguenot, qu'il devait trahir un jour, ce seigneur exerça des charges importantes à la cour du roi de Navarre, et mourut en 4 576.
struction et profit, et qu'il y sçaura donner bonne issue, quand nous l'attendrons en patience. Je ne vous traitteray poinct en général de quoy nous doivent servir les afflictions , pource que ce propos seroit trop long, et aussi je sçay que vous estes assez enseignée par l'Escriture à quel usage il nous les fault appliquer, soit pour nous apprendre à quitter le monde tant plus volontiers, et, cependant que nous y sommes , dompter tous nos désirs charnels, que pour nous humilier, pour monstrer nostre obéyssance et exercer nostre foy par prières, gémir de nos faultes pour obtenir grâces, et en somme estre comme amortis pour nous desdier à Dieu en sacrifice vivant.
Snyvant donc ces choses que j'estime vous estre bien cognues , je vous prie maintenant , Madame , au mal domestique qui vous presse, de bien pratiquer que c'est de nous tenir captifs en nos affections, et les dompter du tout pour nous renger à ce que Dieu cognoist estre juste et équitable. Je pense bien quelles angoisses vous endurez, voyant que vostre partie continue à vous estre desloyale , mesmes qu'après avoir donné quelque bon espoir de s'amender, il retourne encores à ses desbauchemens du temps passé. Mais si fault-il que les consolations que l'Escriture nous propose ayent vigueur en vostre cœur pour adoucir toutes vos tristesses. Je vous laisse à penser si vous eussiez eu en cest endroit tous vos souhaits, combien vous pouviez estre ravie en plaisirs vains, délices et alleschemens du monde pour vous faire en partie oublier Dieu. Mais encores que vous ne congnoissiez point la cause, si vous convient-il faire cest honneur à Dieu de tenir ce point pour résolu, puis-
qu'il est tout bon et tout juste, que nous devons paisiblement recevoir ce qu'il nous envoyé , et qu'il n'y a que redire ne répliquer en tout ce qu'il dispose. Exhortez-vous donc à patience par la parole de Dieu et vous esforcez à surmonter toutes tentations dont je ne doute pas que vous ne soyez fort agitée. Cependant priez Dieu continuellement qu'il convertisse le cœur de vostre mary, et de vostre part mettez peine de le gagner et le réduyre au bon chemin. Je sçay combien cela vous sera difficile pource que vous y avez desjà esté trompée plusieurs fois, et mesmes qu'on peult appercevoir par quelques signes qu'il a esté par trop assis au banc des mocqueurs. Mais si vous fault-il encores travailler à cela, comme c'est le vray remède.
Quant à ce que vous délibérez de le laisser, combien que je confesse qu'il en soit digne, toulesfois, Madame, je vous prie et exhorte au nom de Dieu de vous déporter de ce conseil, sinon que vous y procédiez par voye légitime. C'est que l'ayant convaincu en justice de ses adultères, vous soyez excusée devant les hommes de vous séparer de sa compagnie. Car vous sçavez que si chacun se donnoit congé de faire divorce de son authorité, sans jugement public, quelle confusion il y auroit. Surtout vous devez bien poiser le scandale qui viendroit de vostre personne, et quel ouverture vous donneriez aux ennemys de Dieu de blasphémer à plaine gorge et diffamer l'Evangile. Quand vous aurez bien médité ces choses, vous ne trouverez pas qu'il soit licite de vous départir d'avec luy, que pour le moins vous n'ayez gardé l'ordre que la justice en congnoisse. Et encores que vous ne peussiez pas obtenir vostre droit, qu'il
n'aye pas tenu à tous que la cause ne fust jugée. Car cela sera tant pour approuver vostre innocence , que pour clorre la bouche à tous ceux qui chercheroyent occasion de mesdire, comme vous sçavez que nous sommes espiéz de tous costés, et surtout les plus cognus et apparens, pource que le diable et les iniques ont là plus de matière de faire leurs triomphes. Mais pource qu'en telles extrémités il n'est pas aysé de tenir tousjours bon moyen, le principal est de prier Dieu qu'il vous guide en toute prudence et droicture par son Esprit, afin que vous n'attentiez rien qu'il n'approuve et luy soit agréable. De ma part je le supplieray aussy, ma dame, vous fortifier par sa vertu, afin que vous ne défaillez point soubs le fardeau, de modérer toutes vos fascheries, à ce qu'elles n'empeschent point que vous ne bénissiez son sainct nom, de vous accroistre en tous biens spirituels, vous tenir en sa saincte garde, et monstrer qu'il a le soin de vous. Sur ce je feray fin après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce. Ce 28 d'octobre 1559.
A MONSIEUR DE CLERVANT
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 «.
Monsieur et honoré frère , quand je vous ay exhorté
* A Monsieur et bien-aymé frère Monsieur de Clerevant. Antoine Claude de Vienne, baron de Clervant, exilé de Metz en 1 558,
par cy-devant à tenir bon , ce n'estoit pas seulement à ce regard que vous tinssiez le pied ferme en vostre cbasteau, mais, quoy qu'il advinst, que la constance de vostre foy ne fleschit nullement, comme c'est nostre forteresse invincible d'invoquer Dieu , et en la fiance de son ayde résister à tous les combats que Satan et ses supposts nous dressent. Et de faict, c'est aujourd'huy plus que jamais qu'il vous convient pratiquer ceste doctrine, car ce n'est pas une petite tentation qu'il vous ait fallu quitter vostre maison et vos biens, et desloger de vostre pays pour demeurer constant et immuable en la profession que vous avez faite de suyvre la pure vérité de l'Evangile de nostre Seigneur Jésus- Christ. Ainsi , puisque la bride a esté laschée à vos
à cause de son attachement à la Réforme. Il y rentra l'année suivante, sous la protection des princes allemands, et fit prêcher l'Evangile dans son château de JVIontoy par le ministre Pierre de Cologne qu'il avait amené de Genève. Ce ministre écrivait à Calvin : — « Apud D. de Clerevant adhuc sum, in ejus aedibus uno ab urbe milliari. Conciones binas diebus dominicis, et unam diebus mercurii habeo. Ad eas confluunt ex vicinis pagis pauci rustici, et ex urbe nonnulli...» — 5idus mardi 1559. Mss. de Paris. Dupuy, 102. La mort de Henri II semblait devoir apporter quelque changement à la triste condition des protestants de Metz ; mais des lettres du roi François II-, écrites à l'instigation du marquis de Senneierre, gouverneur de la ville, enjoignirent aux réformés de vider le pays, « et par exprès il fut commandé à Clervant qu'il eust à se déporter de toutes assemblées et conventicules, sous peine de faire raser et abattre sa maison, et de procéder à rencontre de sa personne selon la grandeur de sa faute. » Hist. eccL, t. III, p. 443. Les protestants de Metz obtinrent un délai d'un an pour mettre ordre à leurs affaires, et M. de Clervant, cédant à l'orage, se retira à Strasbourg. Il rentra dans sa patrie après l'édit de janvier, et prit part avec éclat aux guerres de religion. Voir : Hist. eccl., t. III, p. 478 et 479, et la Vie de Farel, par Ancillon. Amsterdam, 1691, p. 267 à 270.
ennemis, jusques-là de vouloir faire raser la place que vous aviez desdiée à la parole de Dieu pour l'instruction de vous et de beaucoup de fidèles, vous avez à batailler d'une autre façon. Vray est que vostre maison ne pourra pas estre en vostre absence un sanctuaire de Dieu auquel il soit adoré et servi, mais il y a ce bien, quelque part que vous alliez, que vous porterez son temple avec vous. D'autre part, j'espère que cest orage passera bientost, tellement que les malins se trouveront frustrez, et quand ils cuyderont avoir tout gagné et ruiné ce que Dieu avoit basti par vostre moyen, le tout sera restabli. Car quand il semble qu'ils soyent comme des fouldres pour tout abysmer, Dieu les fait escarter comme des nuées, sans qu'ils facent la dixième partie du mal qu'on craignoit. Je comprens une partie des angoisses dont il faut que vous soyez maintenant affligez. Mais puisque de longtemps vous avez recordé ceste leçon en l'eschole du Fils de Dieu , j'espère que vous ne serez point vaincu ne descouragé, encore qu'il vous fallust endurer plus. Mesme il vous fault apprester à plus grands assaux et plus rudes, comme je ne doute pas que Dieu ne vous donne en bref l'oportunité de retourner au lieu d'où vous estes sorti, pour rembarrer plus vivement que jamais les ennemis et les tenir serrez de plus près. Combien que nous ne sachions pas les révolutions que Dieu veult faire, si est-ce que nous en apercevons de bien grans indices. Cependant quand tout seroit cent fois plus confus qu'il n'est, si avons-nous à poursuyvre. Vous sçavez quelle querelle vous soustenez, et au fort aller [sic) que le fruict de noslre victoire nous est réservé au ciel et ne nous peult faillir. Il me
fait bien mal que je ne suis plus prochain de vous, afin de m'aquitter un peu mieulx de mon devoir en vous consolant et fortifiant. Mais nostre bon Dieu ne nous défaudra point. Et aussi me confie que vous aurez grand allégement tant de nostre frère qui vous a suyvi, que de monsieur Emmanuel 1. Faisant fin , Monsieur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce, je suplieray le Père de miséricorde de vous avoir tousjours en sa protection , vous soustenir par sa vertu invincible, et prouveoir à vous et à vostre famille, selon qu'il cognoistra estre expédient. (LNovembre 1559).
AUX FIDÈLES DE FRANCE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 a.
Mes très chers frères, je ne doubte pas qu'aucuns ne m'estiment importun de vous escrire à ceste heure,
1 Emm. Tremellius, de Ferrare, professeur d'hébreu à Strasbourg.
* La monde Henri II (10 juillet 1559) et l'avènement du jeune roi François II, gouverné par les Guises, rendirent la situation des réformés plus cruelle. La délation multiplia le nombre des suspects que les chambres ardentes instituées par l'édit de Blois avaient pour unique mission d'envoyer à la mort. — « Depuis le mois d'août jusqu'au mois de mars ensuivant, dit l'historien des martyrs, il n'y eut que prises et emprisonnemens, pilleries de maisons, proclamations à bans, et meurtres des serviteurs de Dieu. Dieu toutesfois parmi ces tempestes et orages conserva les demeurans de son
pendant que la cruauté des iniques est aussi en flambée contre les chrestiens, et qu'il ne faut rien pour inciter leur rage de plus en plus. Mais ceux qui pensent cela sont abusez, car c'est en ce temps que vous avez plus grand besoing d'exhortation que jamais pour vous donner courage. Les persécutions sont lesvrays combats des chrestiens pour esprouver la constance et fermeté de leur loy. Parquoy estans assaillis, que doibvent-ils laire, sinon courir aux armes? Or, nos armes pour bien batailler en cest endroit et pour résister aux ennemys , sont de nous fortifier en ce que Dieu nous monstre par sa parolle. Et d'autant plus que chascun de nous se sent craintif, il nous fault cercher le remède. En quoy nous voyons combien la plus part sont subjects à se flatter en leurs vices; car ceux qui sont les plus débiles pour estre estonnéz, sont ceux qui se refusent le plus de se confermer en Dieu par le moyen qu'il leur donne. Apprenez donc, mes frères, que c'est la vraye saison de vous escrire, quand le feu des persécutions est
Eglise , et la prédication de l'Evangile ne fut point délaissée. » — Le langage de Bèze n'est pas moins expressif: — « 11 se peult dire de ce règne n'ayant duré que dix-sept mois, ce que dict Jésus-Christ en sainct Mathieu, à savoir que si ces jours-là n'eussent esté abrégez-, personne ne seroit eschappé, mais quà cause des eslus ils ont esté abrégez. Ce nonobstant luy qui ne souffre point les siens estre chargez outre leur portée, assista tellement à ses agneaux qui ne faisoient encores que naistre pour la pluspart, et pareillement aux pasteurs qui avoient seulement commencé de les îvnger par pt lis troupeaux, queparmy toutes ces tempestes non- seulement ils subsistèrent, mais qui plus est se rengèrent et accrurent en plusieurs endroits du royaume. » — Hisl. eccl., 1. 1, p. 212, et lîist. des Martyrs, L. Vlî, p. 464. Répandues d'Eglise en Eglise, et multipliées par de pieuses mains, les lettres du réformateur portaient partout le courage et l'abnégation,
allumé, et quand la pauvre Eglise de Dieu est alarmée jusques au bout. Nous voyons que les bons martyrs ont eu ceste coutume entre eux, d'estre d'autant plus vigilans à s'inciter par sainctes admonitions, selon qu'ils voyoient que les tyrans faisoyent tous leurs efforts pour ruyner la chrestienté. Voylà donc comme il nous en faalt faire à leur exemple. Et de faict nous oyons que nostre Seigneur Jésus, après avoir adverty les disciples des grans troubles qui dévoient advenir, et dont nous voyons une partie, adjouste : Esjouissez-vous et levez vos testes, car vostre rédemption approche. Si nous ne le faisons, c'est pour le moins que nous mettions peine de corriger le vice qui nous empesche de le faire.
Je sçay les dangers où vous estes, et ne vouldroyspar un zèle inconsidéré mettre un nouveau glaive en la main des furieux. Mais, si nous fault-il craindre par mesure, tellement que ceux qui ont mestier d'estre conferméz par la parolle de Dieu, ne soyent privez d'un tel bien. Je vous fais juge si vous ne voyez point beaucoup d'incrédulité entre vous, d'autant que beaucoup sont abatus, comme si Dieu n'estoit plus vivant. De là vous pouvez juger qu'il est plus que nécessaire que je tasebe, en tant qu'en moy est, à redresser afin que la grâce de Dieu ne soit du tout esteincte eu eux. Il n'est point nouveau que vous soyez comme la brebis en la gueule des loups; mais leur rage est maintenant aiguisée plus que jamais à destruire le pauvre troupeau de Jésus-Cbrist. Ce n'est pas seulement en un lieu : pensez que vos frères qui sont membres d'un mesme corps, ont à endurer comme vous pour la mesme querelle en pays loingtains. C'est donc le temps de monstrer plus que
jamais que nous n'avons point esté enseignez en vain. Il nous fault vivre et mourir au service de Celuy qui est mort pour nous, car nostre foy n'est point nommée victoire du monde pour triumpher en l'umbre sans guerre. Mais d'autant que nous debvons estre munis d'icelle pour surmonter Sathan , avec tout ce qu'il pourra machiner contre nous, et la doctrine de l'Evangile n'est point pour en deviser à nostre aise , mais pour monstrer par effeet que le monde ne nous est rien au prix du royaulme céleste. Parquoy ceux qui sont si effrayez au temps de la persécution qu'ils ne sçavent que devenir, n'ont encore guères profité en l'eschole de Dieu. S'il y a de la crainte, ce n'est rien de nouveau, car, estans hommes, il ne se peult faire que nous ne soyons environnez de passions humaines. Et puisque Dieu supporte nostre infirmité, c'est bien raison que nous lacions aussi le semblable. Et mesme ceux qui se sentent estonnéz ne doyvent pas perdre cœur, comme s'ils estoyent desjà vaincus. Mais le tout est qu'au lieu de nous nourrir en ceste foiblesse, nous cerchions à nous en retirer et estre relevez par l'Esprit de Dieu. C'est ce que j'ay dict qu'il n'y a rien plus contraire à la chrestienté dont nous faisons profession, que quant le Fils de Dieu nostre capitaine nous appelle au combat, nous soyons nonseulement froids et lasches , mais pleinement esperdus jusques à l'abandonner. Résistons donc à nostre chair, veu qu'elle nous est grande ennemye, et pour obtenir pardon de Dieu , ne nous pardonnons pas, mais plus tost soyons nos juges pour nous condempner; et qu'un chacun, selon qu'il se veoit tardif, se poulse, et que tous ensemble sentans que nous ne faisons point nostre
debvoir, soyons bien aises d'estre sollicitez d'ailleurs; et que Dieu nous donne autant de coups d'éperon qu'il sçait que nostre paresse en a besoing.
Le principal qui nous puisse estonner, est de voir la cruauté si énorme qu'on exerce sur nos pauvres frères. Et de faict c'est un spectacle terrible et pour faire frémir les inconstants. Mais il faudroit regarder d'autre part la constance invincible que Dieu leur donne. Car, quoy qu'il en soit, si surmontent-ils tous les tourments dont, les iniques se peuvent adviser pour taseber à les abbatre. Voylà donc Satban d'un costé qui machine tout ce qu'il peult pour rendre confus tous les poures fidèles, et les faire fléchir de la vérité pour les destourner du chemin du salut. 11 desploye sur eux sa rage comme à bride avallée. Cependant Dieu leur assiste, et combien qu'ils souffrent grandes angoisses, selon l'infirmité de la chair, toutesfois si persévèrent-ils constamment en la confession de son nom. En cela vous les voyez victorieux. Fault-il donc que la cruauté des adversaires, laquelle, en despit qu'ils en ayent, est vaincue, vaille plus envers vous à vous amortir le cœur, que ceste vertu d'en hault par laquelle Dieu assiste aux siens pour vous augmenter la constance que vous devez avoir en sa vérité? Vous voyez l'ayde de Dieu qui demeure maistresse , et vous ne vous y reposerez point? Vous voyez la foy qui triumphe aux martyrs qui endurent la mort, et cela sera cause d'anéantir la vostre? Parquoy, mes frères, quand les tirans jettent ainsi leurs furies, apprenez de tourner les yeux à contempler le secours que Dieu donne aux siens, et voyans qu'ils ne sont point délaissez de luy, reconfortez-vous, et ne cessez de
combatro contre les tentations de vostre chair, jusques à ce que vous ayez gaigné ce point de vous confier que nous sommes bien heureux estans à Jésus-Christ, soit à mourir, soit à vivre.
Je sçay quelles pensées nous peuvent icy venir audevant, que néantmoinsles serviteurs de Dieu ne laissent pas de souffrir, et que les méchants, soubs umbre que leur cruaulté demeure impunie, se desbordent de plus en plus. Mais puisque nostre debvoir est de souffrir, il nous fault baisser la teste; et puisque Dieu veult que son Eglise soit subjecte à telle condition que tout ainsi qu'une charrue passe sur un champ, que les iniques ayent la vogue pour faire passer leur glaive sur nous depuis un bout jusques à l'autre, ainsi qu'il est dit au pseaulme, que nous ayons les dos appr estez aux coups. Si cela nous est dur et fascheux, contentons-nous que nostre bon Dieu en nous exposant à la mort la convertit à nostre salut. Et de faict il nous vaut mieux d'endurer pour son nom, et ne point fléchir, que d'avoir sa parolle sans affliction aucune. Car en prospérité nous n'expérimentons pas que vault son assistance et la vertu de son Esprit pour nous soustenir, comme quant nous sommes oppressez par les hommes. Cela nous semble estrange; mais luy qui voit plus clair que nous, sçait trop mieux ce qui nous est utile. Or quant il permet que les siens soyent ainsi affligez, il n'y a nul doubte que cela ne soit pour leur bien. Ainsi il nous fault conclure que ce qu'il en dispose, est le mieulx que nous puissions souhaister. Si nous ne nous contentons de cela, il nous remonstre que d'autant que nostre foy est plus précieuse que l'or ne l'argent, c'est bien raison qu'elle soit mise
en Pespreuve. ïtem, que par ce moyen nous sommes mortifiez , pour n'estre point enracinez en P amour de ce monde , et que plus d'affections mauvaises que nous ne saurions penser, sont corrigées en nous, et ne fusse sinon que nous sommes humiliez pour abaisser Porgueil qui est toujours en nous plus hault qu'il ne seroit besoing. Il y a aussi qu'il nous veult advertir en quelle estime nous debvons avoir sa parolle ; car si elle ne nous coustoit rien, nous ne saurions qu'elle vault. Il permet donc que nous soyons affligez pour icelle, afin de nous monstrer combien il la tient préiieuse. Mais le principal de tout est qu'il veult que nous soyons configurez à l'image de son Fils, comme c'est raison qu'il y ait conformité entre le chef et le corps. Ne pensons donc point estre délaissez de Dieu en souffrant persécution pour sa vérité ; mais qu'il le dispose ainsi pour nostre plus grand bien. Si cela est répugnant à nostre sens, c'est d'autant que nous sommes tousjours plus enclins à chercher nostre repos icy-bas qu'au royaulmc céleste. Or puisque nostre triumphe est au ciel, il nous fault estre apprestéz au combat, pendant que nous vivons en terre.
Au reste, ne doubtez point, mes frères, selon l'exemple que vous avez devant vos yeux, que Dieu ne (vous) fortifie en tant que mestier sera. Car il sçait bien attremper la mesure des tentations à ce qu'il nous veuit donner de forces pour les soustenir. Nous sommes assez admonestez par PEscriture , que les tirans ne peuvent non plus sur nous que ce bon Dieu leur permet. Or en leur permettant, il sçait quels nous sommes, et ainsy il pourvoyra bien à l'issue. Voylà qui est cause de nostre
grand estonnement ; c'est qu'en regardant nostre infirmité, nous ne tournons point les yeux au secours que nous debvons attendre et demander de Dieu. C'est donc bien raison qu'il nous deffaille , puisque nous ne le cherchons pas. Mesmes il nous fault espérer qu'après qu'il aura examiné son Eglise, qu'il bridera la fureur des tirans, et la fera cesser malgré leurs dens. En attendant qu'il le face, nostre office est de posséder nos âmes en patience. Si est-ce qu'il accomplira ce qu'il a promis au pseaulme que j'ay alégué cy-dessus, assavoir qu'el rompra les cordes de la charrue qu'ils traînent sur nous pour nous rompre et descoupper. Et en un aultre passage , que le sceptre des iniques ne demeurera point tous jour s en V héritage, de peur que les justes nestendent leur main à mal faire. Quoy qu'il en soit, que vous faciez valoir la constance que vous voyez en vos frères qui sont meurtris pour soustenir la vérité de Dieu , à ce qu'elle vous serve de confirmation pour persévérer en la foy. Il a esté dict anciennement que le sang des martyrs estoit la semence de l'Eglise. Si c'est une semence pour donner commencement en Jésus-Christ, ce doibt estre aussi une pluye pour nous arrouser, afin que nous croissions et profitions jusques à bien mourir. Car selon qu'il est prétieux devant Dieu, il ne doibt pas estre inutile quant à nous, comme nous voyons que sainct Paul se glorifie que ses liens ont servy à l'advancement de l'Evangile, et attend qu'en sa mort le nom de Jésus- Christ sera exalté. La raison est que quand nous sommes persécutez, Dieu nous appelle à maintenir sa cause comme ses procureurs ; non pas qu'il en ayt besoing ou que nous soyons idoynes à cela. Mais puisqu'il nous
l'uict tant d'honneur que de nous y employer, il ne veult pas que nous perdions nostre peine. Parquoy nous debvons avoir en extrême détestation ce blasphème d'anciens hypocrites qui murmurent contre ceux qui glorifieut le nom du Fils de Dieu jusques à la mort, comme si par la confession de leur chrestienté , ils esmouvoycnt scandalle. Telles gens n'ont jamais sceu que c'estoit de Jésus-Christ, mais se sont forgé une idole soubs son nom, quand ils réputent à scandale ce qui nous doibt servir de signature , pour ratifier de mieulx en mieulx la vérité de l'Evangile à nos consciences. Et puisqu'ils n'ont point honte de contempner les serviteurs de Dieu de témérité , en ce qu'ils s'exposent à la mort pour défendre la querelle du Fils de Dieu, ils sentiront une fois à leur grande confusion, combien ceste témérité qu'ils appellent, est plus agréable à Dieu que leur sagesse, ou plus tost astuce diabolique, dont ils usent en se déguisant et renonçant la vérité pour s'exempter de tout dangier. C'est un horreur que ceulx qui se nomment chrestiens soyent si hébétés ou plustost abrutis qu'ils désavouent Jésus-Christ si tost qu'il démonstre sa croix. Quant à vous, mes frères , ayez en révérence le sang des martyrs qui est espandu pour le tesmoignage de vérité, comme desdié et consacré à la gloire de nostre Dieu. Et puis appliquez-le à vostre édification, vous incitant à les ensuyvre. Que si vous ne sentez encores en vous telle préparation, priez Dieu qui l'y mette , géinissans à cause de vostre vice, qui vous retire de vostre debvoir, car, comme j'ay dit du commencement, c'est chose par trop dangereuse que de se flatter en sa crainte. Et la foy ne peuit n. -20
estre long temps assopic , qu'en la fin elle ne s'esteigne, comme nousvoyons que ces sages masques, se voulans jouer avec Dieu avec leur feinctise en la fin ils sont privez de la congnoissance de l'Evangile, comme si jamais n'en eussent ouy parler. Cependant puisque vous voyez que le pauvre troupeau du Fils de Dieu est dissipé par les loups , retirez-vous à luy, le prians qu'il ait pitié de vous pour supporter vostre foiblesse, et qu'il estende sa main puissante pour les repoulser, fermer leurs gueules sanglantes, desbriser leurs pattes, ou bien qu'il les convertisse en aigneaux. Surtout qu'il se déclaire estre assis à la dextre de Dieu son Père, pour maintenir tant l'honneur de sa majesté, que le salut des siens. Voylà comme vous sentirez soulagement de luy, vous humilians avec larmes et prières, non point vous despitans et grinçans les dens contre les tirans, comme font aucuns sans cercher ce refuge auquel les persécutions nous doibvent poulser. Quant à moy je vouldroye que Dieu m'eust donné le moyen de vous assister de plus près ; mais puisque j'en suis forcloz, je prieray nostre bon Dieu que tout ainsi qu'il vous a une fois commis en la garde de nostre Seigneur Jésus, qu'il vous fasse sentir combien vous estes asseuréz soubs un si bon protecteur, afin de vous remettre du tout à sa conduicte, et qu'il luy plaise avoir pitié de vous et de tous ceux qui sont en affliction , vous délivrant des mains des iniques. Et comme une fois il vous a faict participans de la congnoissance de sa vérité, qu'il vous augmente de jour en jour en icelle, la faisant fructifier en sa gloire. Ainsi soit-il. (Novembre 1559.)