‹ LettresChapitre 27 sur 71 · A L'EGLISE DE CORBIGNY · texte numérisé non relu

A L'EGLISE DE CORBIGNY

Minute autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La eharité de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit de jour en jour augmentée sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers frères, je rens grâces à nostre Seigneur tant de ce qu'il luy plaist d'accroistre journellement le

* Au dos : Aux Frères de Sainet-Lienard. Sans date. 1559?

« Corbigny, autrement appelé saint Léonard, petite ville située au pays de Nivernois, a eu de longtemps la semence de la religion par le moyen d'un nommé Perreau qui en attira quelques autres pour conférer ensemble, etc.: » Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 64. Ainsi naquit l'Eglise réformée de Corbigny « qui engendra celles de Vezelay et en partie celle de Nevers. » Assaillie par la persécution (4547-1559) et menacée dans son existence par l'invasion d'un mysticisme grossier que Calvin combattait sans relâche en France et dans les Pays-Bas, l'Eglise naissante fut affermie par les exhortations du réformateur, et par celles d'un de ses anciens membres, François Bourgoin, devenu ministre de l'Eglise de Genève. Les iidèles de Corbigny élurent en 1560 « un ministre fort homme de bien, » Michel Rouillard d'Orléans, et n'hésitèrent pas à tenir leurs assemblées, malgré les menaces du lieutenant du roi, et l'excommunication lancée contre eux par l'official d'Autun. Hist. eccl.,

nombre de son peuple entre vous, que de ce qu'il vous entretient en la congnoissance de sa vérité, après vous y avoir une fois appeliez, nonobstant toutes les machinations de Sathan, et toutes les résistances qu'il faict pour destrnire ou empescber l'œuvre de vostre salut. 0 r comme je m'esjouis de ce qui est desjà, aussy ay-je bonne espérance pour l'advenir que ce bon Dieu n'a pas commencé d'espandre ainsi sur vous ses richesses pour retirer incontinent sa main. Car il nous fault estimer que c'est le principal et le plus singulier tesmongnage qu'il nous puisse donner en ce monde de son amour paternel, que de nous révéler la congnoissance de son Evangile, vcu que là nous pouvons contempler sa face en Jésus-Christ pour estre certains qu'il nous reçoit au nom d'iceluy et nous a pour agréables comme ses chers enfans, et ce par sa bonté infinie, veu qu'il ne trouve en nous que paourelé et misère, qui seroit pour l'induire plustost à nous rejecter qu'à nous accepter, sinon qu'il print occasion de nostre malheureté d'exercer envers nous sa miséricorde. Parquoy, mes frères, qu'il vous souvienne que tout ainsy que du commencement le Seigneur Jésus a esté gratuitement promis du Père céleste à nos pères, c'est-à-dire aux premiers patriarches et à tout le peuple d'Israël, sans qu'il eussent rien de leur costé pour estre dignes de recevoir un tel

t. I, p. 749, 750. Privés de leur pasteur en 1561, ils adressèrent la requête suivant e à la Compagnie de Genève : — « Nous envoyons le présent porteur exprès pour vous présenter nostre humble requeste, à ce que vous nous envoyiez, s'il vous plaist, pasteur pour nous distribuer ce vray pain de vie après lequel nos âmes courent comme altérées, et nous éclairer en ce chemin ténébreux. » — Lettre du 5 mai 1561. Bibl. de Genève, vol. 197 «.

ii. 21

bien, tout ainsi pareillement qu'il a esté exposé à la mort par la pure miséricorde du Père pour la rédemption de ceux qui estoient ses ennemis, que aussi maintenant il vous a esté présenté en salut par une mesme grâce. Car nous expérimentons tous ensemble comme Dieu vérifie en nous ce qu'il a dict par son prophète Esaïe , assavoir qu'il s'est monstre à ceux qui ne s' enquéroient point de luy. Nous estions, dis-je, errans à travers champs, comme paoures brebis esgarées, et ce bon pasteur Jésus-Christ par l'ordonnance de Dieu son Père nous est venu chercher pour nous amener en son trouppeau. Qu'il vous souvienne doncq , comme j'ay dict, de quel abysme vous estes sortis pour entrer au royaulme de Dieu , de quelles ténèbres Dieu vous a retiré, de quelle mort il vous a resuscité pour vous appeler à l'espérance de vie. Congnoissez scmblablement que c'est de sa pure volonté que maintenant il vous faict persister en sa saincte parole. Car quelle est nostre fragilité, sinon qu'il nous soustienne par sa vertu. Or ceste remonstrance vous doibt servir à double fin , c'est qu'en crainte et humilité vous apreniez en vous défiant de vous-mesme, mettre entièrement vostre appui et confort en luy. Veillez en prières et oraisons, (estans) tousjours au gueetpour résister au diable, vous armer et munir de la vertu de Celuy lequel seul peult vous donner victoire. Secondement qu'elle vous incite et enflambe à aymer ce bon Dieu d'un amour d'autant plus ardent que le sien qu'il vous a monstre est nonseulement grant , mais inestimable, afin de ne vous rendre indignes de ses bénéfices par vostre ingratitude. Car c'est bien raison que nous respondions à sa voca-

tion, ou aullrement qu'il nous laisse là et nous rejecte pour se venger du mespris et contemnement de sa grâce. Advisezdoncq, mes frères, de cheminer en sorte que vos parolles et vos œuvres rendent tesmoignage que vous estes enfans de Dieu.

Je sçay quant à la confession de vostre chrestienté, en quelle captivité vous estes, et ne suis pas tant inhumain que en considérant les dangiers, je ne supporte vostre infirmité en ce que vous ne déclarez pas à bouche ouverte devant tout le monde ce que Dieu vous a donné à congnoistre de son Evangile. Toutesfois il n'y a dangier qui vous excuse que chascun de vous selon la grâce qu'il a receue ne soit tenu d'édifier son prochain , en tant qu'il en a le moien et occasion. Je dis en doctrine. Toutesfois advisez de faire cela prudemment, en discernant quant il sera mestier de parler et combien, moyennant que vostre prudence ne soit pas charnelle ne mondaine pour vous conseiller de plustost esteindre la lumière que de vous exposer en aucun danger pour l'honneur de Dieu et le salut de nos paoures frères errans. Car voilà ce que aulcuns appellent prudence , d'ensepvelir Jésus-Christ de paour d'encourir la haine du monde. Mais pource que c'est une trop grande perversité de nous tant regarder que nous préférions ou mesme comparions nostre seureté au devoir que nous avons à nostre Père céleste, priez-le, mes frères, qu'il vous donne esprit de discrétion pour vous faire droictement juger le temps de parler et le temps de vous taire. Surtout que ce ne soit pas par manière de nécessité ne par ambition, ne par légèreté, mais avec une gravité meure et par une droicte affection de profiter. Et pourtant eslisez

comme le plus expédient celuy qui sera le plus propre à édifier. Que s'il en advenoit quelque fascherie ou persécution , advisez de bonne heure à vous armer et fortitier, afin que lors vous soyez tant mieulx préparez pour résister à toutes les tentations qu'on vous pourroit faire pour vous rompre le cœur.

Je ne sçay pas en quel estât vous en estes maintenant, et mesme nous sommes en grande perplexité et solicitude, attendant nouvelles de l'issue que nostre bon Dieu aura donnée à la persécution qui a esté esmeue de par delà. Mais comme ce bon Dieu a promis d'assister aux siens tousjours, et l'a bien monstre par expérience en tous ceux qui l'ont invoqué, ne doubtez point qu'il ne soit près de vous pour vous ayder et empescber la raige de vos ennemis, à ce qu'ils ne puissent faire ce qu'ils vouldroient bien. Néantmoins encor que ce fust sa voulonté de leur permettre la puissance de vous maltraicter pour esprouver vostre patience, si ne fauldroit-il pas pourtant fleschir ne reculler, car il nous doibt bien suffire que le Seigneur nous console par sa bonté au milieu des tribulations. Advisez doncq de vous exercer en tant de belles rernonstrances qui nous sont données en l'Escripture pour nous fortifier à endurer persécutions pour le nom de Dieu. Advisez, dis-je, de les avoir bien imprimées en vos cœurs, afin qu'elles vous viennent incontinent en mémoire, quant la nécessité le requerra. Car c'est une chose par trop énorme que pour fouyr la mort corporelle, lorsque Dieu veult esprouver nostre constance, nous renoncions la vérité laquelle seule est nostre vie. Quoy que nous en estimions, ceste sentence de nostre Seigneur Jésus est certaine et infaillible, que

quiconque le renoncera devant les hommes, il sera désadvoué de luy devant son Père. Malheur doncq sur ceulx qui s'abuseront en se flattant en cest endroict. Regardez aussy que le profict corporel ne vous destourne de vous adjoindre pleinement à ce bon Saulveur pour monstrer à la vérité et par effect que vous estes des siens. Vous sçavez quel tesmoignage luy rendent les serviteurs des scribes et pharisiens, quant ils furent envoyez pour le prendre, c'est que jamais ils n'avoient ouy parler homme ainsy. Ils confessent doncq sa doctrine estre plus que humaine. Mais ceste malheureuse affection d'estre à leur ayse et se maintenir en leur estât les faict servir aux ennemis mortels de luy et de sa doctrine. Ne soyez doncq pas, mes frères, semblables à eulx ni à Esati qui pour une esculée de potaige vendit sa primogéniture. Tout ce qui appartient au corps n'est qu'une esculée de potaige auprès de la grâce d'adoption que Dieu nous présente. Ne prisons donc pas tant les choses de nulle valeur, que nous oblyons Théritaige incomparable lequel nous est présenté.

Quant à toute vostre vie en général, vous avez à considérer la merveilleuse corruption qui est aujourd'huy par tout le monde, non pas pour faire comme plusieurs, assavoir d'aller avec les loups, ne pour penser que cela vous doibve servir d'excuse pour amoindrir vostre pesché, si vous faictes comme les aultres, mais pour vous contregarder de tant plus afin de ne vous laisser séduire ou contaminer par maulvais exemples. Car de vray nous avons à cheminer entre les espines, quant nous voyons le monde ainsy pervers. Ne disons pas doncq : tout le monde faict ainsy, ven que nous voyons un déluge de

toute iniquité qui est desbordé sur toute la terre. Ne regardons pas aussy Pun l'autre pour dire : un tel le faict bien, car chascun portera son fardeau. Ne disons pas non plus : c'est mon naturel, veu que la première leçon que nostre Seigneur nous donne en son escbole (est) de nous renoncer à nous-mesmes, et n'y a rien à quoy îe Sainct-Esprit nous exhorte tant par toute l'Escripture qu'à fortifier nostre chair et subjuguer nos affections et les captiver en l'obéissance de Dieu. Escoutons doncq ces belles admonitions qui nous sont faictes par l'apostre, que nous estions ténèbres, mais maintenant estant illuminez de Dieu qu'il nous faict cheminer comme enfans de lumière; que nous estions charnels, mais que nous sommes lavez du sang de Jésus-Christ pour persévérer en pureté, que nous estions serfs aux liens de péché , mais que Jésus-Christ nous en a rachaptéz afin que nous vivions doresnavant à luy et à sa gloire, ou piustost qu'il vive en nous, et aultres semblables; car, comme j'ay dict, tout en est plain. Si quelqu'un au contraire se vante de congnoistre Jésus- Christ, et que cependant il suive ses concupiscences, ce n'est pas là telle congnoissance qu'il en fault avoir, comme dict le mesme apostre, car nous sommes aprins de luy de despouiller nostre vieil homme avec ses œuvres. Or il y a beaucoup de vices qui régnent aujourd'hui au monde, tellement qu'il seroit difficile de les nombrer. Mais il y en a qu'on excuse plus que les aultres, sous timbre de la coustumance, comme juremens et blasphesrnes, jeux, dissolutions vaines ou en danses ou en aultres choses. Ne nous trompons- pas en cela, mes frères, et ne nous laissons pas tromper. Car

le jugement de Dieu ne (leschit pas pour les mauivaises coutumes des hommes. Il a une fois prononcé qu'il ne laissera pas impuny quiconque prendra son nom en vain. C'est un arrest irrévocable. Et de faict la raison le veult bien ; car en quelle recommendation nous doibt estre la dignité de ce sainct nom soubs lequel tremblent toutes créatures? Or le prendre en vain, c'est le prendre en mespriz.

Qu'est-ce doncq de le blasphémer? Si quelqu'un allègue qu'il y est accoustumé, tant pis et tant en est-il plus couipable. Mais il faut ad viser de s'en corriger, et ne point provoquer l'ire de Dieu en abusant de sa patience. Touchant les jeuz et les tavernes ou aultres gourmandises, oultre la perte de temps et le desbauchement, nous voyons combien ils emportent de mauvaises conséquences. On s'y coustume, despendant inutilement ou plustost dissipant malheureusement ce qui debvroit estre bien employé en aultre usaige. Les desbats ou mescontentemens en viennent, et depuis qu'un homme y est acaignardé, son esprit y est quasy abruty. Je laisse pour briesveté autres inconvéniens infinis qu'on expérimente tous les jours. Des dissolutions et vanités dont j'ay touché il n'est jà mestier d'en faire plus long procès. Qu'on oulvre les yeuix, et on les verra trop clèrement. Pour le dernier, frères, qu'il vous souvienne que nous ne pouvons estre enfans de Dieu que nous ne soyons unis en charité fraternelle, et pourtant qu'elle est appelée lien de perfection, d'autant que c'est le principal point de la vie chrestienne, et lequel Dieu nous recommande sur tous les autres. Or pour vivre ensemble en bonne union, il vous fault regarder de vous ayoer l'un

à l'autre, d'estre loyaulx et véritables sans faintise aucune ne malice ou cautèle, d'estre paisibles et gratieux, vous déportant de toutes contentions et noyses, de toutes injures et oultrages, d'estre humbles et modestes, loing de toute présomption et estime de vousmesmes, car il n'y a nulle peste plus contraire à charité que l'oultrecuydance. Surtout ne vous laissez point transporter par ceste passion tant désordonnée, laquelle aveugle du tout l'homme , j'entens la cholère. Mais advisez de la refréner et de faire force à vous-mesmes pour la refréner et dompter. Car c'est une beste trop furieuse, quand elle n'est point tenue estroictement en bride.

Sur ce, mes frères, après m'estre recommandé à vos bonnes prières, je prieray le Seigneur Dieu nostre Père de vous augmenter de plus en plus les grâces de son Sainct-Esprit pour vous confermer en la congnoissance de sa bonne voulunté, vous conformant à l'obéyssance d'icelle, afin que toute vostre vie soit à son honneur, et vous fortifiant en vraye constance, afin que vous puissiez persévérer jusques en la fin à la poursuitte de sa saincte vocation. Et d'autant que vous estes circuis de beaucoup d'ennemis, qu'il vous vueille maintenir en sa saincte protection, se déclarant avoir besoing de vous quand la nécessité le requerra, j'avois bonne dévotion de vous escrire plus à plain. Mais j'espère bien que vous pardonnerez à mes occupations lesquelles ne me permectent de satisfaire ny à vostre désir ny au mien.

Or si vous avez besoing de vous munir contre les persécutions corporelles, encores plus contre celles de l'âme- que vous faîct Sathan en assaillant vostre foy par

faulses doctrines. Ce n'est pas sans cause qu'il est appelé meurtrier et père des mensonges. Vous l'expérimentez bien. Car d'un costé il s'efforce de vous faire renoncer à Jésus-Christ par la violence et cruaulté des persécuteurs qu'il enflambe contre vous, et qui sont comme ses instrumens pour vous molester; de l'aiiitre costé il suscite des brouillons qui corrompent toute la parole de l'Evangile pour vous séduire et destourner du droict chemin. Il est vray que les persécutions sont bien fascheuses et amères, et qu'il fault bien que Dieu besongne puissamment en nous pour nous fortifier, que nous ne soions point esmeuz ni esbranléz par icelles. Mais encore est-ce une tentation beaucoup plus dangereuse quand l'ennemy sème l'ivraye parmy le bon grain, pour le corrompre. Car c'est une guerre secrette qui se faict en cachette par-dessoubs terre, tellement que si nous ne sommes bien vigilans, nous sommes circumvenus sans y penser. Or combien que toute doctrine perverse soit poison mortelle, toutesfois jamais n'y a eu de semblable à celle dont le diable a infecté vos quartiers. C'est de ceste mauidite secte des libertins qui se nomment spirituels l. Il fault bien dire que la fureur de Dieu est bien embrasée sur le monde, quant il lasche la bride à Sathan jusques-là de persuader telles exécrations à ceux qui se nomment chrestiens,

1 Voir la lettre de Calvin à la reine de Navarre, t. I, p. 112, note 1 . Dans son traité contre les libertins , le réformateur avait retracé avec une admirable éloquence les erreurs de cette secte dont les monstrueuses folies, nées dans les Pays-Bas, s'étaient répandues dans les contrées voisines, et avaient trouvé des disciples dans les Eglises de la Suisse et de la France. — Recueil des Opuscules p. 646.

lesquelles feroyent dresser aux païens les cheveux de la teste. Qu'il vous souvienne doncq, mes amis, que c'est le temps de prier Dieu , vous recoin m endant à luy songneusement, et au reste de cheminer en crainte et sollicitude pour ne point tomber par présumption ou nonchalance. Au reste je me depporte de traicter plus amplement de ceste matière, pource que vous avez le traicté que j'ay escrit à l'encontre, lequel vous pourra servir de bouclier pour repousser tous tels assaulx , moyennant que vous receviez en vraye foy les instructions qui vous y sont données par la parole du Seigneur. (1559?)

Page 1