‹ LettresChapitre 29 sur 71 · AUX MINISTRES DE PARIS · texte numérisé non relu

AUX MINISTRES DE PARIS

Minute originale corrigée par Calvin. Bibl. de Genrve. Vol. 145.

Dire au roy qu'il a trois poincts à considérer surtout : Premier : Que la délivrance du prisonnier1 ne se face que par sentence et procès vuidé, afin qu'à l'advenir il ne demeure tache ne reproche, ce qui est pour son intérest particulier, afin de l'exempter qu'il ne soit subject à estre fasché ou inquiété de nouveau à l'advenir, selon les occasions qui se pourroient présenter, car par ce moyen la porte sera fermée de luy faire mo-

* Sans adresse et sans date. Décembre 1560.

Ce mémoire dicté par Calvin, et contenant l'expression des vues et des espérances du parli réformé, à la mort du jeune roi François II, était destiné au roi de Navarre. Tous les regards étaient alors fixés sur ce prince, et tous les esprits en suspens. Convoquer à la hâte les états-généraux, instituer un conseil de régence à l'exclusion de Catherine de Médicis, faire le procès des Guises, établir enfin une liberté religieuse modérée , tels étaient les conseils adressés par Calvin au roi.

1 Le prince de Condé, condamné à mort le 26 novembre 1560, et déclaré innocent, par arrêt du parlement, le 13 juin 1561.

leslc. Il y a aussi la conséquence pour soulager les aultres prisonniers et faire une bonne vuidangc de la cause. Sans cela ce sera tousjours à recommencer. Or le dit roy peult voir que sans danger ny difficulté cela se peult faire, quant la cause sera vuidée devant juges compétens, tels qu'ils doibvent cstre aujourd'huy, et comme nous espérons qu'il y aura desjà quelque provision pour bien commencer.

Le second poinct est le principal, pource que d'iceluy tout despend, c'est d'estabiir conseil pour gouverner, en quoi si le dit roy ne se porte virilement du premier coup, il y a danger que la faillie ne soit trop difficile à réparer. De consentir que nnc femme veuve, une cstrangèrc et Italienne domine, non-seulement il luy tourneroit à grand déshonneur, mais à un tel préjudice de la couronne, qu'il en seroit blasmé à jamais. De luy concéder tant d'honneurs qu'il sera possible, cela n'empeschera point qu'il ne retienne le principal. Quoy qu'il en soit, il est plus que nécessaire d'insister ta establir conseil, ce qui ne se peult faire que par les estats, et le dit Roy congnoist bien, selon sa prudence, qu'il ne seroit pas bon d'aultrement faire, mesmes encores qu'il fust bon pour le jourd'huy, l'exemple en seroit maulvais.

Or d'aultant que les estats qui estoient assignez n'ont point commission de ce faire J, il fauîdroit sous correction les assigner de nouveau à quelque terme bien bricsf, et cependant par manière de provision establir

1 Les états-généraux, convoqués le 10 décembre à Orléans, n'avaient qu'un mandat restreint, relatif aux questions religieuses,

De Thou, L. XXV.

un gouvernement temporel, en quoy il y pourra bien avoir disputes et contredicts, d'aultant que partie adverse pour se maintenir alléguera les choses qui desjà sont sur le bureau. Mais fauîdra-il insister sur ceste résolution que le droict ne peult estre osté à ceulx auxquels il appartient, sans congnoissance de cause. Ce point gaingné qu'il y ait prévision moïenne ei passable, la confirmation sera asseurée, et n'y aura nulle difficulté que les estats ne fassent ce qui est à désirer selon équité et raison.

Il y a ung mal difficile à guérir du premier coup, c'est de casser ceulx qui ont eu si grand vogue 4. Il fauldroit donc adviser s'il seroit bon de les assaillir rudement sans attendre, ou de différer jusques à ce qu'on leur pust faire procès. Si possible estoit, il seroit bon de leur faire veiller le corps du trespassé, comme ils ont faict jouer ce rosle aux aultres 2. Mais quoy qu'on face, s'ils ne sont deseradéz à bon escient , on leur donnera le loisir de se bien fortiffier, dont il semble que le meilleur seroit de les tenir en veue, jusques à ce qu'on les manie selon qu'ils ont mérité. Cependant il est à noter que s'ils ont apparence de crédit, ils se feront valoir pour brasser et practiquer, tellement que si on les veult em-

1 « Quand ceux de Guise, dit Bèze, congnurent qu'il n'y avoit plus d'espérance, ils s'allèrent renfermer et barrer dans leur logis pleins de crainte... jusques a ce qu'ils eussent asseurance de la royne-mère et du roy de Navarre que rien ne leur seroit fait. » Hist. eccl., t. I, p. 460.

2 Les obsèques du roi se firent sans pompe, et d'une manière peu convenable à la dignité royale. Les sieurs de Lansac et de la Brosse accompagnèrent son corps à Saint -Denis, pendant que les Guises excusaient leur absence par la nécessité de veiller sur leur nièce, Marie Stuart. Hist. eccl., 1. 1, p, 403. De Thou, L. XXVI.

pcscher de mal faire, il les fault tenir en bride courte, et puis ne leur donner pas long ternie pour se fortiffier, mais les prévenir. Et quant cela se pourroit faire que desjà ils fussent tirez en cause, quand les estats seront appelez pour la seconde fois, ce seroit bien le meilleur. Le troisième poinct est du faict de la religion, en quoy il est seulement à désirer que la liberté qui avoit esté donnée par le premier édict soit gardée , qu'on puisse présenter requeste 1. Vray est que cela avoit esté changé, et que les fidèles estoient forcloz de ne sonner mot. Mais pource qu'un tel changement estoit survenu par violence, contre l'honneur du roy, il semble bien que telle liberté pourra estre facilement admise. Or si les requestes sont receues, ce sera bien pour le moins de y donner quelque provision froide et maigre, seulement pour faire cesser les persécutions contre ceux qui ne feront nulle esmeute, et n'attenteront nulle voie de faict. Car ce sera bien assez que ceulx qui ne pourront en saine conscience aller à la messe, aient congé de s'en abstenir, et afin de ne point desnoncer ces gens sans religion, qu'il leur soit permis de s'assembler pour prier Dieu et ouyr sa parolle, avec défenses et inhibitions, sous griesves peines, de ne point entreprendre oultre le contenu de la permission, laquelle pourra estre rendue plus favorable; commandans que tous ceulx qui en vouldront estre, soient enroslléz devant les officiers

1 L'édit d'Amboise (18 mars 1560) avait autorisé les protestants à présenter de libres requêtes au roi au sujet de la religion. Plusieurs états, notamment ceux de Saintonge et de Berry avaient favorablement accueilli ces vœux, et en avaient transmis l'expression à la cour. Bèze, Uist. eccl, t. I, p. 296, 317. De Thou, L. XXIV.

et gens du roy en chacun siège, et que quelques membres des plus suffisants de la compaignie respondent pour tous, à sçavoir de représenter en révolte ceulx qui contreviendroient à l'ordonnance.

Ces choses exposées, advertir le dit roy que je n'en ai point icy devisé comme estant en repos, et ne pensant point aux combats lesquels il a à soustenir, mais que j'ensuys les médecins qui proposent ce qui est requis, afin que si les malades n'accomplissent le tout, pour le moins qu'ils en approchent.

L'advertir aussi que jusques à ce qu'il se soit desveloppé de tant de vermine, non-seulement il ne suyvra jamais bon conseil , pource qu'il sera diverty d'heure en heure, mais aussy que Dieu ne permectra poinct qu'il prospère, et le prier de lire le psalme 101, auquel il congnoistra mieulx que Dieu n'habitera jamais avec luy, jusques à ce qu'il se soit purgé de telles ordures. Mesmes d'aultant que Dieu luy a donné une nature doulce et facile, que d'aultant plus il se devra garder de n'avoir plus alentour de luy qui ne luy donnent courage de bien faire.

Pour conclusion luy dire que je le supplie de me récompenser en me faisant resjouyr selon qu'il m'a faict pleurer. (Décembre 1560.)

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