AUX EGLISES REFORMÉES DE FRANCE
Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 145.
Avis pour la tenue d'un concile.
Pour mettre fin aux divisions qui sont en la chrestienté, il est besoin d'avoir un concile libre et universel.
La liberté consiste en trois points, à savoir au lieu, aux personnes, et en la façon de procéder.
Quant au lieu, s'il n'y a seur accès pour tous ceux qui doivent estre ouys à débatre les matières qui sont en controverse , on voit bien que la porte est fermée. Parquoy il seroit requis de choisir une ville située au milieu des nations qui se doibvent trouver au concile, et que tous les princes circonvoisins par les pays desquels ilfaudroil passer promissent et jurassent de maintenir le sauf-conduit de tous ceux qui y iroyent, tant pour l'aller que pour le retour.
Touchant des personnes , premièrement ce seroit chose inique qu'il n'y eust que les évesques qui eussent
* Même date que le mémoire précédent. Décembre 1560.
Un article du traité de Cateau-Cambrésis stipulait la réunion d'un concile général pour la réforme des abus et le rétablissement de l'unité religieuse en Europe. Mais quels étaient les caractères que devait réunir une telle assemblée, pour être également acceptée comme un tribunal légitime par les protestants et les catholiques? C'est la question à laquelle répondit Calvin dans un mémoire destiné sans nul doute aux Eglises réformées de France.
voix décisives, veu qu'il est assez notoire qu'ils sont parties, et pourtant ne peuvent estre juges compétens. Davantage, encore que l'authorité qu'ils prétendent leur fust laissée, si est-ce que nul d'eux n'est libre, d'autant qu'ils sont liez et asservis par le serment qu'ils ont au pape de maintenir son siège , qui est directement contre la liberté d'un concile chrestien.
Le remède seroit qu'il y eust gens esîeus de la partie de ceux oui désirent et demandent la réformation de l'Eglise tant en la doctrine qu'aux mœurs, lesquels encore qu'ils n'eussent point de voix décisives, se peussent opposer à toutes déterminations répugnantes à la parole de Dieu, et qu'ils fussent ouys en toutes leurs protestations , remonstrans par bonnes raisons pourquoy ils contrediroient à ce que les évesques voudroient passer. Surtout est une chose insupportable que le pape préside au concile comme chef, mesme en ceste qualité nouvelle que le tout dépende de luy et de son plaisir. Mais encore que le premier lieu luy fust accordé, il faudroit qu'il se submist devant toutes choses au concile, et jurast d'observer tout ce qui y seroit décidé et conclu, se démettant de la domination qu'il a usurpée, et que les évesques aussy jurassent de se conformer à Testât présent pour le maintenir, quand il se trouvera des corruptions et abus tant en la doctrine qu'aux cérémonies et aux mœurs.
Quant à la procédure, elle seroit du tout frustratoire, si on suivoit ce qui a esté accoustumé depuis naguères, c'est que ceux qui désirent réformation proposassent leur dire de bouche ou par escrit, et puis qu'en leur absence Messieurs les prélats en ordonnassent ce que
bon leur semblèrent. 11 est donc requis que tous y soyent présens, afin que ce qui seroit mal advisé soit redressé, et qu'il soit licite de répliquer contre toutes opinions erronées par bonnes raisons et bien concluantes.
Il est aussi besoin d'avoir arresté devant toutes choses quel ordre on devra tenir, et savoir qu'en premier lieu les points et articles de la doctrine qui sont en différent, soyent débatus; que de là on vienne aux cérémonies, et finalement qu'il soit traité du régime de l'Eglise.
Les points de la doctrine qui sont aujourd'huy en dispute sont du service de Dieu, à savoir s'il doibt estre réglé purement et simplement à l'Escriture sainte, ou bien si les hommes en ont pu donner loix, et si leurs traditions peuvent obliger les âmes sur peine de péché mortel. Et sous cela seront compris les vœux, la défense du mariage, la confession et choses semblables. Après il est question de savoir sur quoy la fiance de nostre salut est fondée, et si nous sommes justifiez par le mérite de nos œuvres, ou par la miséricorde gratuite de Dieu. De là dépend la matière du franc arbitre, des satisfactions, du purgatoire, et choses semblables. Il y a aussi le moyen d'invoquer Dieu qui est conjoint à la certitude de la foy, et emporte avec soy l'intercession des saints.
Pour le second point des cérémonies, il y aura à traiter de tout ce qu'on a emprunté des ombres de la loy, du nombre des sacremens, avec leurs accessoires.
Le troisième point du régime de l'Eglise, contient la définition de l'office des évesques ou pasteurs, pour savoir à qui ce tiltre appartient, à quoy se rapportent aussi les degrés et ordres, avec privautés et choses semblables.
Or il ne suffiroit pas de tenir concile, s'il n'estoit universel, voire si on prétend d'appaiscr tous les troubles de la chrestienté. Vray est que chacun roy et prince peut bien remédier aux troubles de son pays par concile national, quand il n'aura point ses voisins disposez et accordans avec luy en pareil désir et affection. Mais si on tenoit un concile partial, lequel néanmoins fust appelé universel, ce ne seroit qu'allumer le feu davantage et augmenter les discordes. Parquoy il est plus que requis que ceux qui demandent réformation , acceptent le concile qui se tiendra, afin que toute la chrestienté soit réunie ; ou bien que ceux qui ne se voudroient ranger à union et concorde, feussent déclairéz et tenus schismatiques. (Décembre 1560.)