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A L'EGLISE FRANÇAISE DE WESEL

Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 1070.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ demeure tousjours sur vous.

Très chers seigneurs et frères, il y a desjà longtemps que j'avoye esté requis par aulcuns de vos bons amis

* Voir la lettre aux fidèles de Wésel, 1. 1, p. 44 8. Grâce à l'intervention du sénat de Francfort, les réfugiés de Wésel avaient obtenu la faculté de prolonger leur séjour dans cette ville, et d'y professer h. 23

de vous escrire, et en avois bonne volonté , selon que je vous ay non sans cause en singulière recommandation. Mais pource que j'avoye esté adverty qu'aultres bons personnages qui estoient vos voisins de plus près, avoient prévenu , pensant que ma peine seroit superflue, je m'en estois depporté. Or maintenant ayant de rechef entendu que l'occasion n'estoit pas encor passée que mes lettres ne vous vinssent aussi bien à propos que jamais, je n'ay pas voulu défaillir à mon devoir, c'est de vous monstrer qu'estant eslongné de corps arrière de vous, je ne laisse pas de vous avoir dedans mon cueur, et porter le soing de vostre salut pour m'employer en tout ce que je pourrois à l'advancer.

Premièrement je remercie nostre bon Dieu de ce qu'ayant permis que vous fussiez contraincts d'abandonner le pays de vostre naissance pour le tesmoignage de sa parole, il vous a donné lieu de refuge, où vous le puissiez servir en pure conscience, et mesme vous a recueillis ensemble comme en un petit nid, pour estre en consolation mutuelle l'un à l'aultre. Mais surtout je luy rens grâces de la constance qu'il vous donne, tellement que vous ne défailliez point en la persécution, que vous portez patiemment la perte des biens terriens, pensant à la récompense qui est au ciel, que vous ne regrettez point la diminution qui a esté faicte en vous quant au monde, puisque ça esté pour augmenter l'honneur de celluy lequel ne demande d'estre honoré de

librement la foi des Eglises réformées. Privés en 1557 de leur pasteur François Pérucel, appelé à Franefort, ils élurent un nouveau ministre, et ne cessèrent pas de recevoir dans les circonstances difficiles les avis et les directions de Calvin.

nous, sinon pour nous faire participans de sa gloire. Veu la fragilité qui est en nous, ce n'est pas un petit bien que Dieu nous faict, de nous confermer ainsi au besoing, et nous soustenir affin que nous ne soions point vaincus d'aulcune tentation. Or pource que ce n'est rien d'avoir commencé ne mesme poursuivy pour un temps, il vous fault tenir sur vos gardes, veiller diligemment, vous inciter par exhortations mutuelles, vous exercer en tout ce qui vous peult donner bon couraige, mais surtout requérir instamment ce bon Dieu qu'il vous tienne tousjours la main, pour vous conduire jusqu'au but où il nous appelle.

Mesmes il vous fault penser, puisque vous avez esté persécutez pour le nom de Jésus-Christ, qu'il vous a faict cest honneur de vous donner sa marque et sa livrée, afin que vous soyez d'aultant mieulx recogneus des siens. Et pour cela vous debvez estre incitez à mectre tant plus grand peine à le glorifier en toute vostre vie, car vous entendez bien que si on ne vous voit cheminer comme il appartient à vrays fidelles, que le scandale en sera double, et en serez d'aultant plus coupables devant Dieu. Que vous soiez doncques en exemple à tous les aultres, tellement qu'on ayt occasion de glorifier Dieu en vous, et qu'on n'aperçoive point que ce n'a pas esté en vain que vous avez souffert pour le tesmongnage de l'Evangile. Que vous ne faciez point ceste honte au Fils de Dieu nostre rédempteur qu'il soit déshonoré par vos faultes, et mesmes d'aultant que vous estes avec une nation estrange, laquelle se pourroit plustost offenser, si elle voyoit quelques vices en vous. Que cela vous soit ung advertissement de cheminer en tant plus grande

prudence, en obviant à tous scandalles tant petis qu'ils soient. Et puisque surtout nostre Seigneur nous recommande union et concorde, mectez peine de l'entretenir soingneusement entre vous, ce qui ne se peult faire sans vous supporter. Car si nous ne sommes humains à pardonner beaucoup de petites faultes, il est certain que nous aurons tousjours matière de riottes et de picques. Mais le plus grand mal qui y soit, c'est quand chascun est adonné à son sens propre, et nul ne veult céder à son prochain. Parquoy, mes frères, gardez-vous de cela comme d'une peste mortelle. Mais plus tost soyez enclins de vous accommoder l'ung à i'aultre, de vous escouter patiemment, d' obéyr plustost à bon conseil, que d'appéter d'estre sages et bien adviséz en vous-mesmes, d'user en toutes choses de communications fraternelles. Car en ce faisant vous sentirez que l'esprit de Dieu habitera au milieu de vous, et vous sera conducteur en tous vos affaires. Et que tousjours il vous souvienne qu'ambition est mère d'envye, et que d'envve procèdent les rancunes , détractions et telles choses, et que finallement le feu s'enflambe pour esmouvoir contentions et débats qui ne se peuvent pas apaiser, quand une fois ils sont esmeus.

Le principal moien de vivre bien unis ensemble, tant en doctrine comme en tout le reste, est d'estre diligens à fréquenter les sermons d'un bon accord, car comme en la guerre tous se retirent à l'enseigne, pour résister et tenir bon contre les ennemis, aussi nostre Seigneur a voulu que sa paroîle nous fust ung enseigne soubs laquelle nous convenions. Aultrement il fault que nous soions pou renient dissipez. Vous sçavez que si les brebis

sont esgarées qu'elles sont toutes exposées au danger des loups, et qu'il n'y a aultre remède pour les tenir à seureté, que quand elles sont recueillies au troupeau soubs la main du pasteur. Il est vray que nous sommes tous soubs ung mesme pasteur, Jésus-Christ, lequel nous a prins en sa charge. Mais nous sçavons aussy qu'il a commis les ministres de sa parole pour exercer son office, et a establi cest ordre pour la conservation de son Eglise, comme sainct Paul le monstre au 4mc des Ephésiens. Estimez doncques que nostre Seigneur vous a faict une singulière grâce, de vous donner ceste commodité que vous aiez sa parole qui vous soit preschée. Et pourtant gardez- vous de la mespriser et d'estre nonchalans à en user, car une telle ingratitude ne demeureroit point impunie. Nous voions en quelle estime ce bon prophète David a eu les congrégations sainctes en son temps, tellement qu'il luy faisoit plus mal d'estre banny d'icelles , que d'estre chassé de son païs , privé de sa femme et de ses biens. Et à bon droict, car nous ne pourrions assez réputer le prouffit qui nous provient de ceste police, quand nous avons le moien de convenir ensemble pour estre instruicts d'une mesme doctrine, pour invocquer le nom de Dieu d'un cueur et d'une bouche, pour nous confermer en l'usaige de ses sacremens, pour faire protestation de nostre chrestienté devant les anges et devant les hommes. Brief c'est ung exercice plus que nécessaire, parquoy la plus grande tentation et la plus périlleuse que Satan vous pourroit suggérer, est de vous faire avoir en mespris ung tel bien ou de vous en distraire par quelque occasion ou couleur que ce soyt. Ne soions point plus saigcs que Dieu, nous

faisant acroire qu'il y ait aultre moîen de proffiter en Jésus-Christ que celuy qu'il a ordonné, et principalement quand il nous faict la grâce que nous l'avons en la main. Car je confesse bien qu'il saulve beaucoup de ses esleus en la dissipation de Babilonne, combien que selon les hommes et en apparence visible ils n'aient ne pasteur ne conduicte. Mais c'est d'une façon extraordinaire et miraculeuse, et cependant c'est une verge de son ire qu'ils sont privez de la prédication de sa parole. Parquoy recevons le bien quand il nous est présenté, sachant que nous ne pouvons autrement respondre à la vocation de Dieu.

Si vous avez quelque difficulté quant à la doctrine, recourez à celui qui vous sera ordonné pour pasteur. Car par conférence amyable, nous parvenons mieulx en bonne résolution de ce qui nous est en doubte. Au contraire c'est une peste merveilleusement pernicieuse que ceste présomption qui est aujourd'huy entre beaucoup de gens, de s'arrester en ses fantasies, et faire conclusion d'une chose devant que l'avoir bien entendue, et se tenir à son propre sens, sans avoir communication avec plus sçavant. Je sçay bien qu'il ne nous fault estre disciples que de Jésus-Christ seul, mais souvienne-vous qu'il se dict maistre des humbles et des petis, et que ce n'est point nous soubmettre à sa vérité que d'estre si audacieulx à suivre des opinions volaiges, qu'il n'y ait nulle bride pour nous retenir. Surtout , mes frères , gardez-vous que Satan ne vous dégouste de la simplicité de l'Evangile , pour vous faire décliner à des curiosités vaines. Ce que Dieu nous enseigne, et ce qu'il veut que nous aprenions de luy,

c'est ce qui nous peult servir en édification, à sçavoir que nous soions instruicts à le craindre et l'aimer, à mettre nostre fiance en luy, à l'avoir pour nostre reffuge et le glorifier, desdiant toute nostre vie à son obéissance, et à chercher nostre salut en la seule grâce de Jésus-Christ. C'est ce que dict sainct Paul que toute l'Escripture est utile à enseigner, à exhorter, à admonester, et rendre l'homme de Dieu parfaict à toutes bonnes œuvres. Parquoy ceulx qui l'appliquent à des subtilités inutiles, abusent meschamment d'icelle et sont sacrilèges. De faict nous voions comment Dieu s'en venge à la rigueur. Car les erreurs et hérésies tant énormes qui régnent aujourd'huy au monde, sont sorties de ceste fontaine. Beaucoup d'esprits légers et vagabons se sont plus tost adonnez à des questions subtiles, qu'à solide doctrine et proffîtable, et n'ont cherché aultre chose en l'Escripture, que ce qui servoit à leur fol appétit. Nostre Seigneur par une juste punition a permis qu'ils soient tombez en des resveries tant absurdes que tout homme de bon sens en a horreur. Et de cela vous en avez assez de miroirs auprès de vous, car les pays circonvoisins de vous en ont esté autant infectez que nuls autres. Parquoy soiez sur vos gardes, et que Satan n'ait point d'entrée pour vous surprendre. Et sachez que nostre Seigneur desgaigne le glaive de sa parole pour vostre défense, et pour repoulser les assaulx de l'ennemy, quand il vous faict ce bien que vous aiez quelque docteur pour vous munir, affin que vous ne soiez point esbranléz par la cautelle et malice des séducteurs.

Pour obvier à tous dangers qui pourroient advenir,

et pour réduire ceulx qui desjà auroient erré, il seroit bon que vous eussiez quelque police entre vous, c'est que vous eussiez quelque forme de discipline pour admonester ceulx qui faillent, pour tenir les rebelles en bride, et renger chascun à faire son office. Car comme nous avons esté le temps passé soubs ceste malheureuse tyrannie du pape, aussi c'est bien raison que nous soions maintenant soubs le joug de Jésus-Christ, congnoissans que la liberté qu'il nous donne n'est pas une licence desbridée, qui nous jette en désordre et confusion, mais plus tost que c'est pour nous tenir en son obéissance. Quand doncques vous auriez quelque police décente, elle serviroit non-seulement pour remédier à la diversité des opinions, mais aussy pour réprimer les scandales et les vices , et les dissolutions qui se cornmectent en la vie, et Dieu seroit de tant plus honoré entre vous.

Quand je vous ay allégué la nécessité que nous avons d'avoir forme d'Eglise pour nous assembler au nom de Dieu, en cela je comprens aussy l'usaige des sacremens. Car ne pensons point que nostre Seigneur les nous ait ordonnez comme choses superflues, et de faict si nous considérons bien nostre infirmité, il nous sera facile de juger combien ils nous sont requis. Nous ne sommes pas spirituels, comme des anges de paradis, qui nous peussions passer de signes visibles. Or puisque Dieu par sa bonté infinie a supporté nostre rudesse jusque-là de nous donner des aides qui soient convenables à nostre capacité , gardons-nous de les rejetter, ou de n'en tenir compte, si nous ne voulons provocquer son ire contre nous. Ainsi que vous aiez en singulière

recommandation le baptesme et la saincte cène. Combien que le baptesme que nous avons tous receu une fois, nous soit un signe perpétuel de la grâce de Dieu et de nostre adoption, par laquelle il nous a faict ses enfans, toutesfois en ordonnant la cène pour une nouvelle confirmation, il a congnu que le premier ne nous suffisoit pas sans le second, et a déclairé qu'il le congnoissoit, affin de nous en advertir. Parquoy celuy qui s'abstiendroit de la cène soubs ombre qui s'en pourroit bien passer, seroit séduict et aveuglé de Satan, se mescongnoissant soy-mesme. Et à cela il n'est jà mestier de longs argumens, car si nous ne voulons desmentir Jésus-Christ , il nous fault recongnoistre qu'en nous instituant sa cène, il a déclairé que ce nous estoit ung aide nécessaire. Celui qui sera en un désert, ou enclos en une prison, s'en pourra bien passer, je le confesse, voire d'autant qu'il ne la peult avoir, et Dieu supplée bien ce défault par la grâce de son Esprit, car je n'entens point que l'Esprit de Dieu soit attaché aux sacremens, mais tant y a que ce sont les moiens ordinaires par lesquels il lui plaist besongner en nous pendant qu'il nous les donne. Ainsi maintenant puisque vous avez la commodité d'en user, gardez qu'en la mesprisant vous n'encouriez devant luy ceste condamnation, d'avoir refusé sa grâce au lieu de l'accepter. Qu'il vous souvienne combien vous avez souspiré et gémi après, du temps que vous estiez en Babylonne. Pensez qu'il y a encore ung nombre infini de bons fidelles espars çà et là qui incessamment avec ung ardent désir regrettent qu'ils n'en peuvent avoir la jouissance.

J'ay bien entendu que vous avez quelque difficulté,

laquelle jusques icy vous a empesché, c'est à cause des cérémonies, lesquelles on vous a voulu mettre sus, pour vous faire accommoder à la façon commune de la ville où vous estes. Quant à cela je confesse que le moins de cérémonie seroit le meilleur, car nous voions par expérience quel danger il y a qu'elle n'engendre superstition. Mais encore quand la chose n'est pas en nostre liberté, si ne fault-il pas que cela nous retarde d'aspirer tousjours au principal. Ce n'est pas chose de si grande conséquence que nous devions à ceste occasion nous priver voluntairement de la saincte cène du Seigneur. Désirons tousjours ce que nous congnoissons estre le meilleur, et procurons qu'il se face en tant qu'en nous est. S'il n'est pas en nostre puissance d'en venir à bout, supportons quelques imperfections sans les approuver, moiennant qu'il n'y ait point d'impiété, ne chose qui soit répugnante à la parole de Dieu. Comme s'il y avoit quelque apparence d'idolâtrie, nous debvrions bien y résister jusques à la mort. Mais puisque la doctrine est saine et pure, et que les cérémonies ne sont que pour une honnesteté civile, nous les pouvons bien passer plus tost que d'esmouvoir grand trouble et contention. Mes frères, comme vous estes persuadez que je vous porte un amour cordial, aussi je vous prie au nom de Dieu vous tenir asseuréz que je n'ay regardé en ces admonitions qu'à vostre bien et salut. Parquoy recepvezles humainement, et pesez le tout meurement avec hulité et modestie, vous gardans d'estre préoccupez de quelque obstination qui vous empesché à recepvoir ce qui vous est utile. Cependant après m'estre affectueusement recommandé à vos oraisons, je prieray nostre

bon Dieu qui vous accroisse de plus en plus en tous biens spirituels, vous adressant en toute sagesse et prudence, vous fortifiant en patience et constance tellement qu'il soit glorifié de vous jusques à la fin, et que nous en recepvions tous ensemble consolation. De Genève. (1560.)

AU ROI DE NAVARRE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Sire, quand je penseroys que mes lettres ne vous fussent à gré, je craindroys de vous importuner et fascber en vous escrivant. Mais la confiance que j'ay me faict hardy, c'est qu'estant persuadé de la révérence que je

* La faiblesse et l'impéritie du roi de Navarre avaient trompé les calculs de Calvin , et les justes espérances du parti réformé : — « Car combien, dit Rèze, que Dieu et les loix l'appelassent au gouvernement du royaume, et que le consentement des états le requist de luy, en quoy il n'eust eu faute de conseil ni de force en cas de résistance pour rétablir toutes choses, tant s'en falut qu'il maintinst son degré, qu'au contraire il se contenta de l'ombre, quittant volontairement le corps et la substance à la royne mère, sans qu'elle y eust nulle difficulté. » — Hist. eccl., t. I, p. 504. Toutefois, en qualité de lieutenant-général du royaume, le roi de Navarre pouvait beaucoup pour raffermissement et le progrès des Eglises réformées. Calvin n'épargnait à ce prince ni les avertissements ni les conseils.

vous porte, et bonne affection de m'efïbrcer à vous faire service , vous recevrez humainement le tesmoignage que je tasche d'en rendre. Parquoy, Sire, combien que je sache que vous n'avez pas besoing de mon conseil, si ne laisseroys-je à vous prier et mesme exhorter, au nom de Dieu, qu'il vous plaise prendre courage pour batailler vertueusement et de plus en plus contre toutes les difficultéz dont je sçay bien que vous estes assiégé. Et defaict le restablissement d'un tel royaume mérite bien que rien n'y soit espargné, et par plus forte raison le debvoir est encore beaucoup plus grand à procurer que le règne du Fils de Dieu, la vraye religion, la pure doctrine de nostre salut qui sont choses plus prétieuses que tout le monde, soient remises en leur entier. Le plus grand obstacle qui vous puisse empescher me semble assez facile à surmonter : quand il vous plairoit, Sire, remonstrer franchement à partie adverse *, et luy faire vivement sentir qu'elle ne doit appliquer à vous contrarier le pouvoir qu'elle n'a que par vostre octroy.

Au reste, Sire, il y a quelque matière de laquelle j'ay pensé estre bon et expédient de vous advertir, afin qu'il plaise à Vostre Majesté d'y pourvoir selon sa prudence. Et n'est pas mon naturel ne coustume de m'ingérer ne d'entreprendre. Mais il m'a semblé que c'estoit mon debvoir de vous adresser ce porteur, pour vous déclairer plus à plein de bouche ce qui en est, quand vostre bon plaisir sera, Sire, luy donner audience.

Sire, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu

1 La régente, Catherine de Médieis.

vous tenir en sa garde, tous soustenir par sa vertu, vous augmenter en tous biens et prospérité. Ce 16 de janvier 1561 .

A LA REINE DE NAVARRE

Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 107 «.

Madame, je ne vous sçaurois assez exprimer combien j'ay esté resjoui par la lettre qu il vous a pieu es-

* Sans date. Ecrite sans doute en même temps que la précédente, 46 janvier 4 561,

Fille de Henri d'Albret, roi de Navarre et de Marguerite de Valois , sœur de François Ier, Jeanne d'Albret unit aux talents de sa mère, une raison supérieure et une âme héroïque. Fiancée dans son enfance au duc de Clèves, et mariée en 4548 à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, elle hérita quelques années après du royaume de Navarre. La Réforme avait depuis longtemps pénétré dans ce pays, et les prédicateurs de Genève trouvaient appui et faveur à la cour de Nérac, « Mais la royne, dit Brantôme, qui estoit jeune, belle et très honneste princesse, et qui aimoit bien autant une danse qu'un sermon, ne se plaisoit point à ceste nouveauté de religion. » — Ce fut plus tard, durant le procès du prince de Condé et la captivité du roi de Navarre, que cette princesse, instruite par le malheur, se montra plus atlentive aux exhortations évangéliques : — « Voyant, dit Bèze, que la fiance qu'elle avoit eue aux hommes estoit perdue, et que tout secours humain lui défailloit, estant touchée au vif de l'amour de Dieu, elle y eut son recours avec toute humilité, pleurs et larmes.., de sorte qu'au temps de sa plus grande tribulation, elle lit publique profession de la pure doctrine, estant fortifiée par François Le Guay, autrement Bois-Normand, et Henry, fidèles ministres de la parole de Dieu. » — Hist. eccl., t. I, p. 326.

crirc à mon frère, monsieur de Ghalonné *, voyant comment Dieu avoit puissamment besongné en vous en peu d'heures. Car combien que desjà de longtemps il avoit mis en vous quelque bonne semence, vous congnoissez maintenant de faict qu'elle estoit quasi estouffée sous les espines de ce monde, comme par faulte de nous exercer journellement en l'Escriture saincte, la vérité que nous avions congneue s'escoule petit à petit jusques à s'esvanouir du tout, si ce bon Dieu n'y remédie. Or il a prévenu par sa bonté infinie pour vous garder d'en venir jusques là. Vray est que ceux qui s'anonchalissent, se plaisent en leur repos, pource qu'ils ne sentent point que c'est un dormir mortel. Mais quand il plaît à Dieu de nous resveiller et soliciter à bon escient à la crainte de son nom, et allumer en nos cueurs un désir ardent de servir à sa gloire, c'est une inquiétude plus heureuse et désirable que toutes les délices, plaisirs et voluptéz auxquelles s'esgarent les poures mondains. Je parle familièrement, Madame, pensant que vous me donnerez congé volontairement de ce faire, comme aussi j'ay receu ce bien de vostre lettre qu'elle m'a donné ouverture et accez facile à vous escrire. Parquoy, madame, je vous prie de priser la miséricorde de Dieu comme elle mérite, non-seulement à ce qu'il vous a pour un coup retiré des ténèbres de mort pour vous faire voir la clarté de vie en son Fils, lequel est le

1 Pseudonyme de Théodore de Bèze. Envoyé le 30 juillet 1560 à Nérac « pour instruire le roy et la royne de Navarre, dans la parole de Dieu, » il s'était heureusement acquitté de cette mission, et avait repris le chemin de Genève au mois de novembre de la même année. Registres de la Compagnie.

vray soleil de justice, mais aussi de ce qu'il vous a imprimé la foy de son Evangile au fond du cœur, en y donnant une racine visve pour produire les fruits qu'elle doibt. Car vous avez senti par expérience comme les vanitéz de ce monde amortissent la congnoissance de la vérité. On veult nager entre deux eaux, tellement que la parole est rendue froide et inutile, si la vertu de Dieu n'est conjoincte avec. Et c'est la vraye et parfaite alliance qu'il promect contracter avec les siens, d'imprimer et engraver sa doctrine en leurs entrailles. Aiant donc receu un tel bénéfice et si inestimable, vous avez occasion d'estre tant plus ardente à vous desdier du tout, comme vous faictes, à celuy qui vous a tant obligée a soy. Et au lieu que les roys et princes se vouldroient souvent exempter de la subjection de Jésus-Christ, et ontaccoustumé faire bouclier du privilège, soubs umbre de leur grandeur, aians mesme honte d'estre en la bergerie de ce grand Pasteur, pensez, madame, que la dignité et haultesse en laquelle ce bon Dieu vous a élevée, vous doibt estre double lien pour vous tenir en son obéissance, comme c'est de luy que tenez tout, et selon la mesure que chascun aura receue, il aura à rendre plus grand compte. Mais puisque je vois comment l'esprit de Dieu vous gouverne, j'ay plus d'ocasion de luy rendre grâces que de vous exhorter, comme si vous aviez besoing d: aiguillons. Joinct aussi que je ne doubte pas que vous y appliquiez diligemment vostre estude, comme il est bien requis, attendu la froideur, foiblesse et fragilité qui est en nous.

Desjà de longtemps nous avions essayé de faire nostre debvoir envers le roy vostre mary, mesmes par plusieurs

fois à ce qu'il s'esvertuast. Mais voué verrez encores, Madame, par la copie de la lettre que nous luy avons envoyée, combien vostre advertissement a valu.

Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu vous tenir tousjours en sa garde, vous gouverner et adresser par son Esprit, vous fortifier en sa vertu et augmenter en toutbien. Ce (16 janvier 1561).

A LA DUCHESSE DE FERRARE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame, combien que j'ay de quoy rendre grâces à Dieu de ce qu'il continue à vous tenir en sa crainte et obéissance, toutes fois comme l'expérience vous monstre assez le besoin que vous avez de vous y advancer de plus en plus et confirmer, j'espère que vous

* De retour en France (novembre 1 560), cette princesse avait pris une attitude résolue, et s'était montrée ouvertement favorable au parti réformé. Présente aux états-généraux d'Orléans, elle conseilla la tolérance à Catherine de Médieis, blâma la condamnation du prince de Condé, et adressa au duc de Guise, son gendre, ces prophétiques paroles : — « Si j'eusse esté à la cour, je l'aurois bien empesché, et ceste plaie saignera longtemps, d'autant que jamais homme ne s'est attaqué au sang de France qu'il ne s'en soit trouvé mal.» — Pierre de la Place, Commentaire de Uctat de la religion et de la république, p. 4 H, et Brantôme, Dames illustres.

me sçaurez tousjours bon gré si pour l'honneur que je vous porte, et le sainct désir que j'ay tant de vostre salut, que le nom de Dieu soit glorifié de plus en plus par vous, je m'efforce d'y aider tant qu'il m'est possible. Car je sçay que vous aimez d'estre enseignée et mesme exbortée à vostre debvoir, vous rendant docile et débonnaire à recevoir tout ce que vous sçavez procéder de Dieu. Or, Madame, si vous avez esté par cy-devant advertie que pour cheminer droit, il nous fault oublier tous regards mondains, vous en estes à ceste heure à la pratique. Il n'est jà besoin g que je vous récite les diflicultéz qui vous pourroyent destourner ou retarder de servir à l'honneur de Dieu, veu que vous ne les connoissez que par trop. Mais tant plus vous fault-il fortifier à surmonter tout, espérant que Geluy qui a si bien commencé, parfera. Seulement armez-vous de ses promesses et ayez recours à la vertu de son esprit, laquelle est suffisante pour vous donner victoire sur tous combats. Cepandant, Madame, je vous prie de vous esvcrtuer à donner tel exemple que vous sçavez que Dieu le requiert de vous en tel degré qu'il vous a eslevée, tellement que les bons en prennent courage, et les méchants en soyent confus. Voire quand ils devroyent crever, que vous fassiez cest honneur à Dieu, de les despiter pour luy obéir et complaire.

Pour le second, Madame, je vous supplie comme vous avez bien commencé, de persister à soulager les povres membres de Jésus-Christ et procurer le repos de l'Eglise. Car oultre ce que vous sçavez que c'est un service agréable à Dieu, voire un sacrifice de bonne odeur, nous devons bien eslre incitez par ce qui est dit en l'Esii. 44

criturc, que ceux qui soulagent les povres membres de Jésus-Christ et leur subviennent, sont coadjuteurs de la vérité de Dieu, qui est un tiltre si honorable que rien ne doibt estre espargné pour y parvenir. Comme ceux qui sont par chemin se hastent tant plus quand ils voyent la nuit approcher, ainsi, madame, l'aage vous doibt de faict advertir de vous efforcer tant à laisser bon tesmoignage en ce monde, qu'aussy le porter devant Dieu et ses anges, comme vous avez eu en recommandation l'Eglise de nostre Seigneur, plus que tous les biens et honneurs terrestres. Quand vous y prendrez courage, comme il appartient, j'espère que Dieu fera tellement profiter vostre magnanimité et constance, que tous fidèles béniront à pleine bouche et d'un commun accord vostre retour en France, confessant que vrayment Dieu a eu pitié d'eux par vostre moyen, leur a tendu la main quand il vous y a ramenée sur vostre vieillesse. Et pource que c'est une œuvre qui surpasse toute faculté humaine je vous prie, ma dame, de vous y inciter et soliciter journellement par les saintes exhortations qui nous en sont données en l'Escriture.

Sur quoy, madame, après m'estre humblement recommandé à vos bonnes grâces, etc.. Du 16 janvier 1561.

A L'AMIRAL DE COLIGNY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monseigneur, nous avons bien de quoy louer Dieu de la vertu singulière qu'il nous a donnée, de servir à sa gloire et advaneement du règne de son Fils. 11 seroit à désirer qu'il y eust beaucoup de compagnons pour vous ayder. Mais quoyque les aultres soyent tardifs

* Rendu à la liberté après la conclusion de la paix entre l'Espagne et la France, l'amiral s'était ouvertement déclaré pour la Réforme» Inaccessible aux menaces comme aux séductions de la cour, il osa présenter au roi François II, dans l'assemblée des notables de Fontainebleau, une requête des protestants de Normandie demandant le libre exercice du culte, et il ajouta fièrement, en présence des Guises, que, dans cette seule province, cinquante mille personnes étaient prêtes à signer cette pétition de leur nom. Quelques mois après (nov. 4 561), il quitta Châtillon pour se rendre, au péril de sa vie, aux états d'Orléans. — « Au partir de sa maison, dit Bèze, il ne voulut dissimuler à sa femme (dame des plus chrestiennes et des plus vertueuses qui ayent esté de son temps) le danger où il s'alloit envelopper, sans en attendre aucune bonne issue..., disant toutefois avoir telle confiance en Dieu qu'il auroit pitié de sa poure Eglise et du royaume, exhortant la dame, ensemble sa famille, de demeurer constans en la doctrine de l'Evangile où ils avoient esté droitement enseignez, puisque Dieu leur avoit fait congnoistre que c'estoit la vraie et certaine pasture céleste, estimant ne recevoir plus grand heur que de souffrir pour son nom. » Hist. eccl., t. 1, p. 392, 393. La mort subite du roi François II ayant trompé les espérances des Guises, et amené un changement favorable aux réformés, l'amiral n'hésita pas à faire prêcher l'Evangile dans sa propre maison à Paris.

à s'acquitter de leur devoir, si vous fault-il pratiquer la sentence de nostre Seigneur, c'est que chascun de nous le doibt suivre promptement sans regarder qui sont les aultres. Sainct Pierre craignant de marcher tout seul, luy disoit de Jehan : Et cesluy-cy? quoy? La response faite à un homme se doit appliquer à tous. Que chascun pour soy aille où il sera appelle , encores qu'il n'y ait aultre suite, combien que j'espère que la magnanimité que Dieu a fait jusques icy reluire en vous sera bonne instruction pour attirer les nonchallans. Mesmes quand tout le monde seroit aveugle et ingrat, et qu'il semble roit que toute vostre peine seroit comme perdue, contentez-vous, Monseigneur, que Dieu et les anges vous approuvent. Et de faict, il vous doibt bien suffire que la couronne céleste ne vous peut faillir, après avoir vertueusement combattu pour la gloire du Fils de Dieu en laquelle consiste nostre salut éternel.

Au reste, Monseigneur, j'ay prins la hardiesse de vous adresser le porteur pour vous exposer quelque affaire que vous entendrez plus au long de sa bouche, s'il vous plaist luy donner audience. Je croy, quand vous l'aurez ouy, que vous ne trouverez pas l'advertissement mauvais, ni la poursuite importunante; pour le moins que vous jugerez, selon vostre prudence, que je ne procure que le repos et prospérité du royaume. Je ne dissimule pas le désir que j'ay qu'il fust proveu à ceste poure ville, afin qu'elle ne soit en pillage1.

1 Depuis la paix de Cateau-Cambrésis, et la restauration du duc dé Savoie dans ses états, Genève était constamment menacée d'une attaque de ce prince, soutenu par le pape et Philippe Iï. Emmanuel-

Mais pource que j'estime que la seureté d'icelle vous est pour recommandée, vous ne condamnerez pas le soin que j'en ay, auquel Dieu m'oblige, surtout quand il ne tend qu'au bien public de France et en dépeud.

Sur quoy faisant fin , Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu vous tenir en sa protection, vous augmenter les dons de son Esprit, afin que son nom soit glorifié de plus en plus en vous. Du 16 de janvier 1561.

Vostre humble serviteur.

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