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AU ROI DE FRANCE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1561.

Sire, ayans ouï les lettres de vostre Majesté, combien que nous eussions excuse facile pour vous contenter,

Philibert demandait aux puissances catholiques de lui garantir d'avance sa conquête. Mais la France pouvait-elle abandonner Genève au duc de Savoie, sans s'aliéner les cantons suisses, dont elle tirait de précieux secours, sans accroître à ses dépens une puissance voisine et longtemps ennemie? L'indépendance de Genève était nécessaire à la sécurité de la France. — Tel était le sens des représentations de Calvin à l'amiral, et de ce dernier à la cour, dont la politique paraissait en ce moment plus favorable au parti réformé.

* Foyer de la propagande réformée dans les états du midi de

toutesibis nous avons esté bien marris de ce qu'on nous auroit chargé d'estre en partie cause des troubles qui sont advenus depuis quelque temps en vostre royaulme. Nostre petitesse ne nous permet pas d'alléguer quelz services nous avons fait à voz prédécesseurs pour nous monstrer affectionnez à la couronne de France, tant qu'on eust peu désirer de nous. Si est-ce, Sire, que le bon vouloir n'y est pas défailli, et aussi l'effect s'en est monstre, comme Dieu nous en a donné quelque moyen. Parquoy, Sire, pour le temps passé nous prions vostre Majesté qu'il luy plaise accepter la dévotion que nous

l'Europe, la ville de Genève était incessamment exposée à l'inimitié des puissances catholiques» Le 23 janvier 4 561 , dans une lettre menaçante au Conseil, le roi de France Charles IX se plaignit vivement des troubles excités dans son royaume par la présence desprédicans venus de Genève, et somma la Seigneurie de les rappeler. Dans une conjoncture aussi difficile, le Conseil, extraordinairement réuni, invita les ministres à se rendre dans son sein. — « Après avoir ouï, disent les registres, la lecture de la dite lettre, et consulté entr'eux, ils ont répondu qu'ils étoient fàchéz d'être de la sorte blàméz injustement; qu'à la vérité ils ne peuvent nier que quand quelcun s'est adressé à eux et qu'ils l'ont cru propre , ils l'ont exhorté à faire son devoir pour avancer la connoissance de l'Evangile en France, comme notre Seigneur nous l'ordonne, mais que pour les troubles arrivés en France, ils n'en sont nullement coupables..., priansie Conseil de répondre au roi qu'ils sont prests à se justifier pleinement et en sa présence de ce qu'on leur impute. » — Exlraiis des Registres, 28 janvier 1561. Organe de la seigneurie dans les circonstances difficiles, Calvin fut chargé de répondre en son nom au roi de France. — « Ensuite il a été dit de faire promptement la réponse, pour la renvoyer par l'exprès même qui a apporté la lettre. Et de plus il a été enjoint à tous seigneurs de céans et aux ministres de tenir secret, sous peine de îa vie, le contenu de la lettre, afin qu'il puisse plutôt paraître au public que le roi nous a écrit à notre avantage qu'à notre désavantage, ce qui pourroii nous porter un 1res grand préjudice. »

avons eu tousjours et de longtemps, et en laquelle nous avons continué, comme un tesmoignage du désir que nous aurions de servir, en tant qu'en nous seroit, au repos et prospérité de vostre royaulme, et procurer, si nostre faculté le prestoit, que vostre Majesté fust obéie comme elle doit. Mais affin qu'il ne semble, Sire, que soubs cette généralité nous veuillons rien cacher, nous protestons en vérité devant Dieu que jamais ne nous sommes mesléz d'envoyer gens en vostre royaulme comme vostre Majesté en a esté informée ; qui plus est nous n'en avons jamais esté requis, et ne s'est-on pas adressé à nous, tellement qu'il ne se trouvera que jamais nul de nostre sceu et congé soit allé prescher, sinon un qui nous a esté demandé pour la ville de Londres \ Non pas que nous trouvions maulvais que la pure chrestienté soit rétablie partout, comme aussi nous supplions vostre Majesté, Sire, avec son Conseil, de ne penser que nous veuillions périr à nostre escient, et perdre nos pauvres âmes qui ont esté si chèrement rascheptées par le précieux sang du Fils de Dieu. Pourquoy nous désirerions bien que la doctrine en laquelle nostre salut nous est asseuré, eust son cours partout. Mais nous congnoissons bien nostre portée, et ne présumons point tant que de vouloir réformer des grans païs, estans assez empesehéz de nous tenir paisibles en toute humilité en la petite condition en laquelle Dieu Dieu nous a mis. Mais pource que les lettres portoient que cela pouvoit estre fait par quelques-uns des principaux ministres de nostre ville, doubtant pour l'ambiguïté du mot que cella ne s'adressast à nos ministres

1 Nicolas des Gallars.

et pasteurs qui nous enseignent en la mérité de Dieu, nous les avons appeliez pour en sçavoir par eulx certainement ce qui en estoit, affin d'en satisfaire promptement à vostre Majesté, lesquelz nous ont répondu qu'ilz ne nient pas que quelques-uns se sont adressez à eux, et selon qu'ils les ont trouvé de quelque sçavoir et grâce, qu'ilz ne les aient exhortez à s'employer partout où ils viendroient pour l'advancement de l'Evangile. Car puisqu'ils trouvent et sont persuadez que la doctrine qu'ilz preschent est de Dieu, tendante à ce qu'il soit duement et purement servi et honoré, que la grâce qu'il nous a faite par nostre Seigneur Jésus-Christ soit congneue comme il appartient, et que tous cognoissent le droict chemin de salut pour y parvenir, il ne se peult faire qu'ils ne désirent qu'elle soit semée partout, tant à ce que Dieu soit glorifié que pour le soing qu'ils sont tenus d'avoir de tous les chrestiens. Et en cela, Sire, ils s'excusent qu'ils n'ont pensé nullement offenser vostre Majesté !, veu que c'est le souverain bien de tous rois et princes de faire hommage à Celuy qui leur donne de régner, et qu'il leur est notamment commandé de baiser nostre Seigneur Jésus- Christ en signe d'obéissance.

Touchant d'esmouvoir troubles et séditions entre vos subjectz, ils protestent que leur intention ne fut jamais telle, mais qu'ils ont mis peine de tout leur pouvoir d'obvier et d'empêcher qu'il ne se list nulle esmeute , qu'ilz n'ont jamais donné conseil de rien changer ou attenter en Testât public, mais ont exhorté

1 Ce qui suit est écrit de la main du secrétaire de la République el a été dicté par Calvin.

tous ceux qui les ont voulu ouïr, et induitz à se tenir quois en la subjection de leur prince. Et s'il est advenu quelques esmotions, c'a esté à leur grand regret, et non pas qu'ilz en aient donné occasion, en sorte que ce soit. Mesme tant s'en faut qu'ils aient favorisé à nulles entreprises, qu'ils se fussent voluntiers efforcez à les réprimer l'. En somme ils nous ont déclairé qu'ilz n'ont jamais adhéré à nuls conseil d'excès et de port d'armes, mais les ont condamnez; et qui plus est n'ont jamais conseillé d'occuper temples, pour rien attenter en public sans autorité et congé des feu rois vos prédécesseurs. Et de tout cela ils se sont offertz de se justiffier et approver leur innocence, Sire, toutesfois et quantes qu'il plaira à vostre Majesté les ouïr. De nostre part, tant s'en faut, Sire, que jamais nous ayons esté consentans à nulles entreprinses qui fussent pour mettre piques et divisions entre vos subjectz ou troubler la tranquillité de vostre estât, ou exposer vos pays en dangier, que quant il y a eu quelque bruit, nous avons donné ordre et deffendu , sus peine rigoreuse , que nul des nostres ne bougeast, et que quand il vous plaira, Sire, de vous enquérir à la vérité comment il en va, vous troverez que nous n'eussions peu nous y porter plus fidèlement, comme nous promettons pour l'advenir de ne donner occasion à vostre Majesté de penser autrement de nous que de ceux qui vous sont très affectionnez et humbles serviteurs, vous suppliant, Sire, qu'il vous plaise nous faire ce bien, que s'il est cogneu que nous défaillions en sorte que ce soit, nous en advertir,

1 Allusion à la conjuration d'Amboisé, Voir la lettre du 16 avril 1561, à l'amiral de Coligny.

etvostre Majesté, avec son Conseil, cognoistra que nous sommes prestz et enclins à luy complaire.

Sire, après nous estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, nous prierons Dieu vous tenir en sa sainte protection, vous donner bonne vie et longue, et augmenter en tout bien vostre coronne. Donné à Genève, ce mardi 28 de janvier 1561, pris à la Nativité.

Les très humbles serviteurs de vostre Majesté, Les Syndiques et Conseil de Genève.

A L'EGLISE DE PARIS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Messieurs et bien-aiméz frères, je croy que l'un de nos amis vous aura porté lettres, et vous aura faict excuse

* Décimée par la persécution, mais recrutée par un ardent prosélytisme, l'Eglise de Paris demandait de nouveaux ministres à celle de Genève. Le ministre Flavigny écrivait à Calvin : — « Si vous nous accordez nostre requeste, vous serez cause d'un avancement si grand, qu'il nous est impossible de l'exprimer. » — Lettre du '1% février 1560. Bibl. de Genève, vol. 4 97 «. L'Eglise de Genève ne pouvait souscrire à ces demandes sans cesse renouvelées, sans se dépouiller de ses propres pasteurs, et sans exposer la ville au redoutable ressentiment du roi de France. — Voir la lettre précédente, ainsi que la correspondance latine du réformateur, février 1564. Chargé de répondre aux ministres de Paris, Calvin leur donnait en môme temps des conseils sur plusieurs points importants de politique et de religion.

de bouche, par quoy nous ne pouvons pas satisfaire à vostre désir quant à vous envoier l'homme que vous demandez. Car pour le premier, il y a l'un de nos compaignons en voiage 1 et de nous despourveoir de deux tout à coup, ce seroit un peu trop, veu qu'il y en a une partie de malades pour lesquels il fault suppléer, comme s'ils estoient absens. Et combien que je ne fasse que me traîner, si fault-il que je sois quasi le plus robuste par force. Il nous semble aussi que vous devriez avoir quelque esgard aux menaces qui nous ont esté faictes, lesquelles sont assez rudes et violentes pour estonner beaucoup de gens. Mais encores celuy que vous demandez est retombé malade de nouveau, tellement que quand nous voudrions esclater comme la fouldre, il luy est impossible de marcher.

Quant au conseil que vous requérez de nous2, jusques icy nous n'en avons point ouy parler. Combien que par le bruict commun nous avons entendu qu'on se debvoit assembler, nul n'a faict semblant qu'il fust besoing de nous en advertir 3. Or de nous ingérer, nous ne sçavions s'il en estoit bon, pource qu'il y a beaucoup de testes difficiles à gouverner. Maintenant nous vous dirons en brief ce qu'il nous semble, c'est que vous n'a-

1 Nicolas des Gallars, appelé à réorganiser l'Eglise française de Londres.

2 Sur la conduite à tenir en cas de réunion du concile général. Voirie Mémoire aux Eglises réformées, p. 350.

3 Convoqué à Trente pour les fêtes de Pâques 1561, le concile ne s'ouvrit qu'au mois de janvier 1562. Mais cette assemblée ne réalisa aucune des conditions requises par les réformés et nécessaires pour assurer la pacification religieuse de l'Europe.

vez point à vous soucier du (concile 1), pour y envoier ne confession , ne protestation. Premièrement d'aultant qu'elle ne seroitpas receue, et n'y auroit point de moyen de la présenter, et combien qu'il se peult faire, vous donneriez occasion de s'esmouvoir grans tumultes sans profit. Car les ennemys auroient belles couleurs de se ruer sur vous à toute oultrance, comme aiant exposé le pais en proie. Davantage vousdebvez laisser escouler le péril, pource qu'il y aura assez d'aultres opposans, et lesquels possible chercheront par delà qui les accompaigne avec authorité. Quand vous aurez pensé de près à tout, vous trouverez qu'il n'y a ny ouverture ny fondement, et qu'en cest endroit il vous fault tenir coys. 11 y a aultre raison quant aux estats". Car il fauldra essaier tant que vous pourrez de faire remonstrer que le Concile n'est ne catholicque ne légitime, veu que ce n'est qu'une continuation de ce qui a esté faict par cy-devant pour ratifier les résolutions pleines d'erreurs et blasphèmes, et toutes contraires à la parole de Dieu. Il n'y aura aucun lieu ne liberté de congnoistre des matières qui sont en différent, ny d'obtenir quelque bonne réformation des abus; comme aussi le Pape ne cherche point de remédier aux nécessitez de l'Eglise, mais seulement de maintenir son règne, et pourtant qu'il est besoing que le Roy avec son conseil y pourvoie d'une meilleure façon, sans s'attendre à ceux auxquels il ne chault de

1 Le texte porte : péril. Erreur de copiste.

2 Les états-généraux tenus à Orléans, le 13 décembre 1560, avaient été prorogés au mois de mai 1561 à Pontoise. On devait délibérer dans cette nouvelle assemblée sur la réforme des abus religieux et les moyens de rendre la paix à l'Eglise. De Thon, L. XXVII.

mectre son estât et tout son pais et subjects en confusion et ruyne, moiennant que rien de leur profit ne se diminue. Cela se pourroit toucher en forme plus doulce. Dieu vous y veuille donner conseil.

Des aultres points, (que) vous aurez à demander, la délibération en despend de Testât que bien voiez et qui sera pour lors, combien que la fin devra tousjours tendre et simplement se rapporter à ce qu'il y ait quelque provision passable, et que les povres innocents ne soient molestez ny affligez, et qu'on ne face espandre le sang à crédit, comme cy-devant1. Vous adviserez aussy de faire efforts équitables qui soient pour vous donner faveur à impétrer vostre requeste.

De s'esgaïer beaucoup et occuper les temples, vous sçavez que ce n'a jamais esté nostre advis, sinon par congé. Quand on l'a faict c'a esté en nous mesprisant2. Si on continue nous laisserons lesévénemens en la main de Dieu. Nous craignons que ceste chaleur ne soit refroidie de quelque dur orage3.

Sur quoy , après nous estre recommandé à vous et à vos bonnesprières, nous supplierons le Père céleste vous tenir

1 Aux états d'Orléans, Jacques de Silly, comte de Rochefort, avait présenté au roi, au nom de la noblesse, une requête demandant le libre exercice de la religion pour les protestants. Cette requête devait être soumise à la délibération des états prorogés à Pon toise.

2 Dans quelques localités du midi de la France, les protestants s'étaient emparés par force, et au mépris des exhortations de Calvin, de plusieurs édifices consacrés au culte catholique. Voir la correspondance latine du réformateur, années 4561-1562.

3 Témoin ce qui s'était passé à Valence. Voir la lettre, p. 330. Le maréchal Damville exerça aussi de sévères représailles contre les protestants du Languedoc.

en sa garde, vous fortifier par la vertu de son Esprit, vous adresser en toutes affaires et vous y donner issue heureuse. Ce 26 février 1561.

A L'AMIRAL DE COLIGNY

Minute originale corrigée de la main de Calvin. Bibl. Imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Monseigneur, j'ay esté adverti par mon frère , lequel est avec vous, qu'il vous sembloit bon, et eussiez désiré que je fisse imprimer une excuse, pour me descharger du blasme qui m'a esté mis sus, touchant l'entreprise

* En note , d'une main étrangère : Il se purge de l'entreprise d'Amboise.

Tentative hardie d'une minorité religieuse exaltée par la persécution, la conspiration d'Amboise fut le premier acte du protestantisme politique et militaire qui devait s'associer désormais au protestantisme de la foi et du martyre. Elle eut pour agent la Renaudie , pour instrument la noblesse protestante, pour chef secret le prince de Condé, pour motif l'insupportable tyrannie des Guises sous un roi mineur. Coligny qui répugnait à l'emploi des armes pour la cause de la religion, et qui voulait obtenir la liberté de conscience par la conciliation des esprits et les progrès du temps, demeura étranger à cette entreprise. Calvin , que l'on accusa d'en avoir été l'instigateur, avait tout fait pour la prévenir, et la désavoua publiquement par ses lettres. Voir la Corresp. latine du réformateur, 4560-4561.

1 Antoine Calvin, alors chargé d'une mission en France.

DE CALVTN. 383

d'Amboise, comme si j'y eusse consenti. Vray est que desjà de longtemps et de plusieurs endroits, j'ay esté requis et solicité de ce faire, et le pouvois aysément, si je n'eusse eu esgard qu'à ma personne. Mais je m'en suis abstenu, tant pource que plusieurs m'eussent estimé cruel d'insulter à la calamité des povres gens, desquels tout le crime estoit d'avoir esté esmeus d'un zèle inconsidéré, qu'aussi pource qu'on eust peu estimer que j'eusse attendu l'issue pour caller la voile au vent. Parquoy j'ay mieux aimé souffrir en patience d'estre accusé à tort, que de me soucier par trop de ma réputation. Cependant je n'ay jamais rien dissimulé du fait à ceux qui s'en sont enquis , comme maintenant, s'il vous plaist, Monseigneur, d'en ouïr le sommaire, je le vous déduiray à la vérité. C'est que sept ou huit mois auparavant1, quelqu'un ayant charge de quelque nombre de gens, me demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quels moyens il y auroit. Pource que je voyois que desjà plusieurs s'estoyent abreuvez de cesle opinion, après lui avoir donné response absolue qu'il s'en falloit déporter, je m'efforçay de lui monstrer qu'il n'y avoit nul fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que légèreté et présomption qui n'auroit point bonne issue. Il n'y eut pas faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ni son authorité , mais de requérir un gouvernement selon les loix du pays, attendu le bas aage du Roy. Cependant

1 La conjuration d'Amboise éclata le 10 mars 4 560.

les lamentations estoyent grandes de l'inhumanité qu'on exerçoit pour abolir la religion ; mesme que d'heure en heure on attendoit une horrible boucherie, pour exterminer tous les povres fidèles. Je respondi simplement à telles objections, que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les rivières en découlleroyent par toute l'Europe. Ainsi qu'il valoit mieux que nous périssions tous cent fois, que d'estre cause que le nom de Chrestienté et l'Evangile fust exposé à tel opprobre. Bien lui accorday-je que si les princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le bien commun, et que les cours de Parlement se joignissent à leur querelle, qu'il seroit licite à tous bons subjects de leur prêter main forte. L'homme me demanda bien quand on auroit induit l'un des princes du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré3, s'il ne seroit point permis. Il eust encore response négative en cest endroit. Bref, je luy rabbaty si ferme tout ce qu'il me proposoit, que je pensois bien que tout deust estre mis sous le pied. Et voylà pourquoy je n'en fis nul semblant, pource que ce n'eust esté qu'esmouvoir troubles sans raison.

Quelque temps après je fus bien esbahi que La Renaudier 2 estant arrivé de Paris, me conta que la charge

1 Allusion au prince de Conclé.

2 Godefroi du Barry, seigneur de la Renaudie, chef de la conspiration. « Cet homme, dit Bèze, estoit doué de fort bon entendement, et pour un procès longuement démené en plusieurs parlemens entre luy et du Tillet, greffier du parlement de Paris..., avoit esté fort niai traité avec ignominie, et réduit aux prisons, desquelles ayant trouvé moyen de sortir fort habilement, il sestoit retiré sur les terres de Berne en Suisse, et depuis lors ayant obtenu lettres de révision, et..., par icelles resiabli en ses biens et honneurs, estoit

lui estoit donnée, faisant valoir son cas par toutes les couvertures qu'il pouvoit prendre. Mesme je vous proteste, Monseigneur, qu'il vous mettoitdela meslée. Or l'ayant cognu toujours homme plein de vanité et d'outrecuidance , je le reboutay bien loin , en sorte que jamais il ne peut arracher de moy signe aucun de consentement, mais plustost je mis peine à le divertir de ceste folie par beaucoup de raisons qu'il seroit trop long de réciter. Luy se voyant frustré de son attente , complote en cacheté, tant pour desbaucher ceux qu'il congnoissoit estre légers , que pour vuider les bourses de ceux qui n'eussent point voulu marcher. Cela se faisoit en petite compagnie , et avec serment de n'en sonner mot. Or il y eut quelqu'un qui n'estant pas si dévot à desbourser, se retira vers maistre Pierre Viret, et lui descouvrit que La Renaudier le solicitant à faire quelque contribution, l'avoit adjuré de n'en rien dire, surtout à moy, pour ce que je ne vouloys point qu'on sceust que je m'y accordois. Maistre Pierre Viret incontinent vint à moy , selon son devoir, et sur-le-champ je priay monsieur de Bèze de faire venir l'homme , et appelay quelques tesmoins , en présence desquels je le rédarguay asprement de ce qu'il avoit emprunté mon nom à fausses enseignes. Luy protesta et jura qu'il n'en estoit rien, confessant de son bon gré que s'il eust parlé ainsy, il eust esté un menteur trop effronté, veu qu'il avoit entendu tout le contraire de moy. Celuy qui avoit fait le rapport, demeura confus. Cependant les menées se poursuivirent. Mesme La Renaudier s'estant retiré

lors retourné en France pour pourvoir à l'entérinement de ses lettres et au reste de ses affaires... etc. » Hist. eccL, t. I, p. 250. u. 25

au pais de Berne , au lieu de sa demeure , néantmoins il en avoit gagné aucuns qui ne cessoyent d'attirer les autres. Là-dessus je tâche le mieux qu'il m'est possible à remédier au mal. Quand j'appelle ceux qui estoyent embroullés de ceste fantaysie, chacun me le nie. Cependant ils marchent, protestans toutesfois que c'estoit pour empescher toute mutinerie. Si est-ce que voyant la chose aller ainsi au rebours , je me lamentois griesvement, et souvent on a ouy ces propos de ma bousche : — « Hélas! je ne pensoys pas tant vivre que de voir le jour auquel nous eussions perdu tout crédit envers ceux qui se renomment fidèles! Faut-il donc que l'église de Genève soitainsy mesprisée de ses eufans! » — Bref en tout ce temps-là je ne faisois que gémir. Le conseil estant adverty qu'il se faisoit quelque entreprise, encore qu'il ne sceust que c'estoit, fit crier à son de trompe que nul ne bougeast, et en privé fit semblables défenses par les maisons. Parquoy nul n'est sorti d'icy qu'à la desrobée, et en petit nombre, tellement que nous ne sçavions pas ce qui se brassoit sous terre. Et de fait, je pensoys que ce fust un jeu de petis enfants ; et quand je me voulois un peu alléger de ma tristesse , je disoys que c'estoit une croisade de chevaliers errans , ou de la Table ronde, qui vrayment estoyent ensorcelez. Il y en a un qui m'est aujourd'hui tesmoin devant Dieu, lequel vous avez cognu, Monseigneur, qu'il n'est jà besoin de nommer u Quand du commencement on luy en parla,

1 Le seigneur de Villemongis-Bricquemaut. Il s'était retiré, à la suite de sa femme, à Genève. Bolsec, Vie de Calvin, c. 4 5. Condamné à périr sur Téchafaud , après la conspiration d'Amboise, i trempa ses mains dans le sang d ; ses frères décapites, et les levant

il ne s'en fit que mocquer, et suivant la révérence qu'il me portoit, refusa plat et court de s'y joindre nullement. Depuis contre son naturel qui estoit d'estre franc et rond , me demande conseil s'il pourroit pas faire un voyage pour avoir raison de son frère, lequel P avoit mis en grande extrémité. Je pense bien que ceste raison le mouvoit; mais il y avoit quelque regard de ne point estre estimé craintif, surtout de ce que La Renaudier s'estoit vanté vers luy, que vous, Monseigneur, favorisiez la partie. Je luy dis que s'il me vouloit croire il n'y iroit pas. Pour ce qu'il m'affermoit et promettoit qu'il fuiroit du tout l'entreprise, et s'en tiendroit éloigné, j'usay de ces propres mots : — «Je vous cognoy; vous « ne vous en tiendrez point estant sur le lieu : Demeu- « rez donc. » —■ Vray est qu'il m'exceptoit que si vous, Monseigneur, luy commandiez, il n'oseroit pas refuser. Sur quoy je luy répliquay : — « Comment avez-vous « si mal profité en l'escole de Dieu, que de mal faire au « plaisir des hommes? Plus tost le plus grand service « que vous povez faire au seigneur auquel vous estes « tant affectionné , seroit de l'empescher, et luy dire « franchement que je luy mande au nom de Dieu qu'il « faict mal, s'il s'embrouille en telle confusion. » — Cependant je ne craignois pas trop de ce costé, pour ce que j'estoys persuadé qu'il n'en estoit rien, et que Paffronteur qui s'estoit taudy (?) de vostre nom, avoit prins une fausse couverture. Quoi qu'il en soyt ce povre gentilhomme s'estant départi cinq ou six fois d'avec moy comme vaincu, en la fin me dit qu'il ne seroit jamais à

au ciel, il s'écria : « 0 grand Dieu! voilà le sang innocent des tiens, et tu le vengeras. » D'Aubigné, Hist. univ., t. I, p. 9i.

repos qu'il n'eust fait un voyage vers vous. Et je croy de vray que son intention estoit telle. Tant y a que j'avois conceu telle frayeur de ce qui est advenu , que je le laissay partir à mon grand regret. Mesme quand il me vint dire adieu, en luy tendant la main, je luy tournay le dos, monstrant la fascherie que j'avoye au cœur.

Si on demande pourquoy je ne m'y suis plus formellement opposé, premièrement je ne pensois pas qu'il en fust grand mestier, d'autant que je méprisois l'entreprise comme puérile. Et de fait, j'ay tousjours dit que si le fait me déplaisoit , la personne de La Renaudier m'en desgoustoit encore plus. Cependant comme je le tenois homme frivole , je pensois que de soy-mesme il s'escouleroyt ainsi. Puisque je ne doubtois point d'aucun péril , je ne me \oulois point escarmoucher pour donner cause de grandes esmotions, ni allumer ung feu qui se fust espandu par trop loing, car il estoit bien à présumer que plusieurs innocents eussent porté la paste au four de ce qu'ils ne pouvoient mais. Geste raison m'a retenu, àsçavoir d'espargner les innocensqueje nepourroys discerner d'avec les coulpables , comme aussy que je ne savois nul accès pour y donner ordre. Toutesfois monsieur Coignet qui est ambassadeur aux ligues pour le roy, sçait ce que je luy en dicts alors. Tant y a que mon intention n'a pas esté de nager entre deux eaux ou dissimuler par astuce , et tant moins de grattifier à l'ardeur de ceux qui se précipitoient d'eulx-mesmes. Car j'ay tousjours librement dict que si leur folie prenoit bien , je seroys l'homme le plus dégradé du monde , comme aïant trahi l'Eglise, ayant empesché l'œuvre de Dieu, m' estant opposé à la liberté, et choses semblables.

Puisque je mesprisay le tout et aimois mieux estre tenu lasche et couart, que de lascher la bride à ce que je réprouvons, vous pouvez juger, Monseigneur, pourquoy j'estois contraint de me taire, ou pour le moins ne faire point grande esmeute. Si est-ce qu'en ce temps-là on a ouy des sermons plusieurs de moy, où j'ay débattu ceste cause avec aussi grande véhémence qu'il estoit possible. Ce qu'on peut assez voir, d'aultant qu'ils ont esté recueillis de mot à mot avec la daste du mois et du jour, dont il apert que je ne jouois point double personnage , et que je n'usois point de silence pour rien remuer par dessoubs terre.

L'issue estant advenue telle que chascun sçait, j'en fus anguoissé , comme je debvois , mais non pas estonné comme d'une chose nouvelle, pource que je l'avais constamment ainsi prédict, avec protestation que je craignois d'estre en la fin cognu trop vray prophète. Que s'il eust esté en ma liberté d'y mieux pourvoir, je ne m'y feusse point espargné , comme j'ay bien dissipé d'aultres pratiques qui se menoient de loing, sans ce que nul du royaulme en ait esté adverty. Cependant je ne puis pas empescher qu'on ne m'accuse là où je ne puis estre ouy, mais il me suffit d'avoir Dieu pour mon guarand, et tous ceulx qui ont commerce avec moi pour tesmoings, tellement que partout où on mevouldra donner audience, j'auray la bouche ouverte pour monstrer qu'on me faict grand tort en me chargeant de telles calomnies. Depuis, quant le roy de Navarre m'a requis de son bon gré et propre mouvement de luy envoyer monsieur de Bèze, il sçait que mon affection n'a pas tendu sinon au bien et repos public du païs de France, et à la

seureté de Testât du roy. Mais oultre ce qu'il sçait, j'ay de bons tesmoings que j'ay tasché par menées obliques de refroidir ceux qui estoient par trop eschauffëz. S'il plaît à aucuns soit par malice ou aultrement de m'imputer tout le mal qui se fera bien loing de moy, quoy ferois-je sinon de requérir qu'on s'enquière et qu'on sasche comment il en va? Car quand la vérité sera cognue, j'auraydequoy despiter tous malveillans qui me vouldroyent blasmer. 11 s'est faict des excèz en Provence '; aucuns ont pris les armes; quelques gens ont esté tuez; mais il fault sçavoir si j'ay eu nulle intelligence avec les autheurs, si jamais je les avois veu ni cognu, si nous avions communiqué ensemble par lettres ou messages. Or on trouvera que je n'ay pas moins réprouvé tous leurs actes, que ce qui s'estoit faict auparavant. Nous avons aussi ouy parler de quelque tumulte advenu à Lyon 2, mais quoy que ce soit, la source venoitbien d'ailleurs, et, s'il n'eust tenu qu'à moy, ceste légèreté se fut doulcement amortie. Cependant je n'ay jamais veu celuy à qui on atribue la faulte , et s'il y a eu de la légèreté, ce n'est pas à moy qui y ay résisté, d'en porter la condamnation. Mesmes pource qu'alors, messieurs de ceste ville ouïrent seule-

1 Charles de Montbrun avait tiré l'épée dans le Dauphiné, et le comtat Venaissin, pour la défense de la religion, L'assassinat d'un gentilhomme protestant de Castellane, Antoine de Mouvans, mit toute la Provence en feu. Paul de Mouvans , frère d'Antoine , ne pouvant obtenir justice de ce meurtre, accompli avec des circonstances atroces, prit les armes, et saccagea tout le pays autour d'Aix. Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 374 à 383. De Thou, L. XXV.

2 « En Tan 1561, ceux de Lyon voyans comme en la pluspart du royaume, et mesmes en la cour du roy on preschoit publiquement, s'enhardirent de faire le semblable. » Hist. eccL, t. III, p. 215. Ces premières assemblées donnèrent lieu a quelques séditions.

ment murmurer qu'aulcuns se levoient souldain , ils firent deffences estroittes à tous habitans de ne bouger, on n'a pas laissé pourtant de dire qu'il estoit sorty quinze cens chevaulx de Genève. Mais il fauldroit avoir bien claire veue pour compter ce qui n'est jamais apparu. Je laisse encores à dire qu'il s'est faict en ceste ville des chrstimens de ceux qui s'y estoient fourrez trop avant , encores que ce fust plus tost par simplicité que par malice. Voilà en somme, Monseigneur, toute l'bis toire de ce qui me touche, voire à la pure vérité, dont vous pouvez juger selon vostre prudence s'il seroit expédient, pour me purger comme il m'est facile, que j'aggravasse la cause de ceux lesquels je désire de supporter. Car je me suis esbahy, voiant des bonnes gens et de grande piété avoir esté ravis et déceus par inconsidération , mesmes avoir esté circonvenus , parce qu'on leur avoit malicieusement caché Tadvertissement que je leur donnois. Au reste je me doibs garder de m'estre induict par ambition à me justiffier, tellement que cela leur nuise ou emporte préjudice. Mesmes je désire, encores que tout le mal deubt retomber sur ma teste, que le scandale soit ensebvely.

Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prieray nostre bon Dieu vous tenir en sa protection, vous augmenter en toutes vertus, et vous gouverner par son Esprit jusques en la fin. (16 avril 1561.)

A L'EGLISE D'AIX

Copie. Bibl. Imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Très chers seigneurs et frères, soyez tous persuadez qu'ayans entendu les extorsions et violences qui ont esté faites à plusieurs, nous sommes touchez de telle compassion que requiert le lien fraternel qui est entre nous. Ce que nous protestons afin qu'il ne vous semble qu'estans loing des coups et à repos, nous soyons plus hardis à vous exhorter à patience, d'autant que le mal ne nous touche point. Or combien que la tristesse nous soit com-

* Aux frères d'Aix, en Provence.

L'Eglise d'Aix, une des premières de ce pays de Provence qui vit en une seule année (1559) se relever les Eglises de Cabrières et de Mérindol, et s'organiser soixante Eglises entre la Durance, le Rhône et la mer, eut d'abord pour pasteur un gentilhomme du Dauphiné, Claude de la Boissière. Elle grandit dans l'épreuve, et se fortifia par le martyre. Le sire de Flassans, consul de la ville en 1561, ayant fait décider l'expulsion des religionnaires , « cela fut cause, « ditThéodore de Bèze, que non-seulement plusieurs gentilshommes « et autres personnes notables furent chassés avec grande violence, « mais aussi quelques-uns meurtris par la furie de la population. » Hist. eccl., t. I, p. 891. Ce fut dans ces tristes circonstances que Calvin s'adressant à l'Eglise persécutée, lui recommanda la patience et la soumission. Sa voix fut écoutée. On lit dans la réponse de l'Eglise d'Aix à Calvin, du 29 mai 1561 : — « Dieu nous face cependant la grâce de bien retenir et observer vos sainctes admonitions, à quoy nous avons bonne volonté d'entendre et apprendre, et y faire renger chacun tant que pourrons. Le Seigneur vous veuille rétribuer le loysir de vostre labeur, et vous bénir en toute bénédiction. » — Mss. de la Bibl. de Genève, vol. 196.

mune avec tous, si nous fault-il restraindre et tenir en bride, et donner tel conseil l'un à l'autre que celuy qui a toute authorité par devers nous soit simplement obéi. Nous sçavons bien que c'est une belle couleur et apparente, qu'il est licite de se revenger contre un populaire mutin, pour ce que ce n'est point résister à l'ordre de justice, mesmes que les loix arment tant grans que petis contre les brigans. Mais quelques raisons ou couvertures qu'on amène , toute nostre sagesse est de prattiquer la leçon que nous a apprise le souverain Maistre, assavoir de posséder nos vies en patience. Et de faict c'est la meilleure et plus seure garde que nous puissions avoir de nous cacher soubs son umbre, quand nous sommes assaillis de tels orages. Or est-il ainsi qu'en résistant au mal par force d'armes, nous l'empeschions de nous subvenir. Et voilà pourquoy sainct Paul pour modérer nos passions nous exhorte de donner lieu à son ire, nous appuyant sur la promesse qu'il a faite de maintenir et garentir son peuple, après que les ennemys auront escumé leur rage. Si ce qui est advenu vous estonne , attendez que Dieu monstre par effect ce qui a esté tousjours cognu, assavoir que le sang des fidelles nonseulement criera vengeance, mais fera une bonne semence et fertile pour faire multiplier l'Eglise. Ce n'est pas sans cause que l'Escriture insiste tant à corriger nostre hastiveté, veu qu'il nous est tant difficile de faire cest honneur à Dieu qu'il besogne à sa façon, et non pas à nostre appétit. Car quoy qu'on nous ait tant souvent remonstré qu'il veut édifier son Eglise miraculeusement, nous ne pouvons endurer qu'il y mette pierre ne mortier, sans grincer les dons, s'il ne nous vient à gré. Si

est-ce que le temps est que nous travaillions d'un costé, et souffrions de Taultre. Nous appelons travailler, nous porter virilement et passer par-dessus tous obstacles, quand il est question de faire nostre debvoir. Car plus tost cent fois mourir que de fleschir. Mais cela n'empesche pas que nous ne souffrions, etqu'estans menez d'un esprit débonnaire, nous rompions en ne bougeant les impétuosités de nos ennemys. Si vous acceptez ce conseil, nous avons bonne confiance en Dieu qu'en brief sa main vous apparoistra pour saulve garde. Sur quoy, très chers seigneurs et frères, nous le prierons de vous conduire en esprit de prudence et vertu, vous faisant prospérer en tout bien , à ce que son nom so:t de plus en plus glorifié en vous. Ce 1er de may !^ol .

AUX MINISTRES DE NEUCHATEL * Original. Signature autographe. Bibl. de la Compagnie de Neuchâtel.

Très cliers frères, nous avons esté aucunement esbahis de ce que nostre frère maistre Pierre Fornelot soit

* Un des ministres de l'Eglise de Neuchâtel, Pierre Fournelet, sollicitait son congé de la Seigneurie pour aller prêcher l'Evangile en France. Calvin appuyait ses démarches. Originaire de Louet en Normandie, Fournelet avait longtemps rempli les fonctions de pasteur de l'Eglise réformée de Lyon, (fllst. eccL, t. I, p. 56 et 141, p. 215.) Il obtint son congé le 45 mai 1561, et desservit successivement les Eglises de Digne et de Châlons. Il existe parmi les ma-

venu vers nous, pour une matière de si grande importance, sans avoir lettres de vous, lesquelles nous déclarassent vostre intention. Vray est qu'il nous a mis quelques raisons en avant, lesquelles nous laissons à vostre discrétion. Tant y a que nous sommes contrains de vous déclarer qu'il nous semble que si vous estiez tels que nous sommes, nous communiquerions ensemble plus rondement. Quand Maistre Nicolas passa naguères par ci1, il nous voulust faire à croire qu'il estoit appelle par vostre sceu et consentement, de quoy il voulust produire lettres de maistre Cbristopble % lesquelles nous ne voulusmes point voir pour crainte d'entrer en contention, sacbans qu'il n'en estoit rien. Maintenant il semble que vous faciez tout le contraire. Car selon le récit de nostre frère maistre Pierre Fornelot, vous estes contens qu'il soit employé ailleurs. Il semble aussi par quelque brevet qui nous a esté monstre, que vous ayez élu pour condition un homme en sa place. Cependant rien de certain quant à nous, pour savoir comment il nous y faut conduire. Puisqu'ainsi est, nous vous dirons en bref ce que desjà nous avons répondu sur ce fait. Quand on nous a parlé de maistre Pierre Fornelot, nous requerrant, s'il estoit possible, de moyenner qu'il fust envoyé en quelque lieu, nous avons respondu simplement qu'il ne se falloit point adresser à nous, mais à l'Eglise à la-

nuscrits de la Compagnie de Neuchâtel une curieuse lettre de Fournelet à la Compagnie, du 6 octobre 4 561. Elle est signée : rostre humble frère en Jésus-Christ, Pierre Fomelel, disciple et ministre inaigne de Christ en la ville de Chaulons.

1 Nicolas Parent, ministre de l'Eglise de Neuchâtel.

2 Christophe Fabri, pasteur de la même Eglise.

quelle il estoit obligé Et d'autant qu'il ne nous estoit licite d'entreprendre sur vous, que devant toutes choses on devoit en avoir vostre jugement pour lequel il fust mis en liberté. Persistans donc en cela, nous ne pouvons dire autre chose sinon qu'il pourroit bien estre employé en lieu auquel son labeur seroit bien profitable , pour avancer le règne de nostre Seigneur Jésus-Christ. Mais quand il sera quitte de la vocation à laquelle il est aujourd'huy astreint, il y a bien lieu ailleurs où il seroit requis. Seulement que vous le permettiez, et qu'il ait congé de ceux auxquels il est débiteur, à savoir du prince et des seigneurs du conseil. Quand nous aurons tel tesmoignage, nous aurons si grand nécessité de gens propres pour servir fidèlement à l'Esglise de Dieu, qu'il ne tardera pas un jour qu'il ne soit mis en œuvre. Le frère que vous avez réservé pour successeur, a promis de ne point faillir à se rendre vers vous, en cas que vous trouviez bon de donner congé à Me Fornelot. Sur quoy. très chers frères, après nous estre recommandez à vos bonnes prières, nous supplierons Dieu de vous avoir en sa garde, vous gouverner tousjours par son esprit et vous augmenter en tout bien. De Genève ce 5 de may 1561 .

Vostre très humble frère et entier amy,

Jehan Calvin, pour tous.

A L'AMIRAL DE COLIGNY

Minute originale. Bibl. Imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Monseigneur, nous avons à louer Dieu qu'il a fait prospérer le voyage de F ho m me que vous aviez demandé1. Je ne doubte pas que vous ne Faiez trouvé tel que désiriez, et que vous n'ayez cognu par expérience qu'il cherche à s'acquicter fidellement de son debvoir. Pour ce que je ne sçay pas en quoy et pour combien il vous plaira Femploier, j'attendray sur cela déclaration de vostre bonne volonté. Cependant je vous prie, Monseigneur, de ne vous lasser point à la poursuite d'une œuvre si bonne etsaincte, et digne qu'on y emploie trente vies, si on les avoit. Je cornprens en partie les difficultéz et obstacles qui vous pourroient arrester ou faire tourner bride. Vous en sentez par expérience beaucoup plus, mais vous sçavez, Monseigneur, qu'en vous appuyant sur celuy qui vous a mis en œuvre, vous ne serez jamais frustré de vostre attente. Vray est que pour vous fortifier à le servir constamment , il vous faut regarder plus haut que le monde , comme aussy i'apostre nous exhorte de jetter nostre anchre au ciel. Mais quoy qu'il en soit, Dieu fera

* Sans date. La fin manque. Mai 1561.

1 Le ministre Jean Raymond Merlin, de Romans en Dauphiné, surnommé M. de Monroy. — « Maistre Jehan Merlin fut envoyé en la maison de Monsieur l'admirai, en Cour, qui avoit escrit pour avoir un homme en tel lieu. » — Registres de la Compagnie, ann. 1561.

tousjours prospérer le service que nous luy offrirons en franc courage. Il me semble bien que le Diable brasse par-dessoubz terre, pour faire quelque nouvelle confusion. Mais d'aultre costé j'espère que Dieu besongnera de quelque fasçon estrange. Non pas que j'approuve l'ardeur d'aulcuns qui se hastent par trop. Mais puisque je ne les puis modérer, je ferme les yeux, ne sçachant ce que Dieu veult faire, sinon de renverser toutte opinion humaine, voire en renversant par folie toutes les astuces qu'on prévoit du costé des malins. Bref, j'espère que cependant que le Roy ira chercher monsieur le cardinal1, Dieu s'approchera tellement de luy et des siens, qu'ils ne s'en pourront eslongner. Cependant c'est à nous de marcher au chemin qu'il nous monstre.

Je vous touscheray aussy, Monseigneur, un mot en particulier, touchant l'affaire duquel je vous ay envoyé mémoire par escrit. Si vous voyez que la chose poursuyve, je vous supplie, Monsieur, que nous n'y soyons pas oubliez. Je croy que ceste ville vous est recommandée pour un plus haut regard. Mais si est-ce que vous ne pouvez procurer le bien d'icelle qu'en servant au profit du Roy. Car combien qu'elle ne semble pas estre d'importance, ce qui est petit n'est pas tousjours à mespriser (Mai 1561.)

1 Le jeune roi Charles IX et la cour allaient se rendre à Reims, pour les fêtes du sacre, qui fut célébré par le cardinal de Lorraine, le 4 3 juin 1561.

2 Voir la lettre à l'amiral du 4 6 janvier 4564, et la note, p. 372. Il s'agissait de faire comprendre Genève dans le renouvellement de l'alliance entre le roi de France et les cantons suisses.

AU ROI DE NAVARRE

Minute originale. Bibl. imp. Coll. Dupuy, vol. 102.

Sire, combien que par la lettre qu'il vous a pieu m'escrire dernièrement , vous m'ayez donné congé et hardiesse de continuer à vous faire telles exhortations comme la nécessité le requerroit, toutesfois j'eusse bien désiré n'entrer point en matière laquelle possible de primeface ne vous sera pas fort plaisante. Mais je vous prie, Sire, de penser à ce que dict sainct Paul, que nous sommes contraincts quelques fois de contrister ceulx que nous désirons resjouir, et mesmes que s'ils sont faschéz pour quelque peu de temps, c'est pour leur apporter cent fois plus de contentement, que si en les voulant laisser en repos, on les endormoit en som-

* Lettre sans date, écrite vraisemblablement à la même époque que la lettre de Calvin à Bullinger, du 25 mai 1564, où l'on remarque ce jugement sévère sur le roi de Navarre : — « Rex Navarrae non minus segnis aut flexibilis quam hactenus. Liberalis est promissor; nulla fides, nulla constantia. Ac si enim videtur interdum non modo viriles igniculos jacere, sed luculentam flammam spargere, inox evanescit. Adde quod totus venereus est. Matrona autem exercitata in lus artibus e suo gynecseo protulit quod ejus animum irretiret. » — Instruit par les ministres de Paris des faiblesses de ce prince , Calvin lui rappelait ses devoirs avec une sainte liberté : — Non minus libère ac sincère de his ipsum increpui , quam unum quemlibet ex rege nostro. Beza nihilo mitius eum tractavil. Sed nostras objurgationes dum patienter dévorât nec excandescit, putat se quodammodo defunctum, elc... — Corresp. lat. de Calvin.

meil mortel. Et de faict, Sire, selon vostre prudence, vous jugeriez que je yous serois traistre et desloyal, si en parlant au nom de Dieu qui commande ne point espargner les roys, je ne vous remonstrois franchement ce qui ne peut et ne doibt estre dissimulé. Je sçay de quelle discrétion et modestie il nous faut user, pour ne point avancer témérairement et à la volée ce qui nous sera incognu. Mais aussi l'advertissement que j'ay à vous faire, n'est que par trop divulgué et plus que je ne vouldrois. Sainct Ambroise se plainct à bon droict en quelque lieu , que le monde souffre bien que les petis enfans oyent et voyent et parlent, et cependant vouldroit rendre les serviteurs de Dieu sourds, aveugles et muets, combien que la charge leur soit donnée spéciale de veiller et guetter, s'enquérir et crier, comme à son de trompe. J'espère, Sire, et me tiens persuadé que vous ne serez pas du nombre de ceux-là; mais que vous estimerez que je n'ay pas esté légèrement esmeu à vous déclairer l'angoisse que je porte, ayant entendu que vous avez esté gaigné par un moyen bien mauvais pour accorder beaucoup de choses auxquels vous debviez résister fort et ferme. Je ne vous escris, Sire, que le bruict commun, mais dont trop de gens sont abbrevéz. C'est qu'on murmure que quelques folies amours vous empeschent ou refroidissent de faire vostre debvoir en partie, et que le diable a des supposts qui ne cherchent ni vostre bien ni vostre honneur, lesquels par tels alleschemens taschent de vous attirer à leur cordele, ou bien vous adoucir en sorte qu'ils jouissent paisiblement de vous en leurs menées et prattiques. Si vous estes fasché, Sire, qu'on vous ait en telle estime, je vous

prie de penser à beaucoup de jeunesses qui en donnent occasion. Je vous prie quant et quant, Sire, de bien noter ce que dict sainct Pierre, qu'il suffit bien que pour le temps passé on ait suivi les fols appétits, voluptés et dissolutions des incrédules; car quand vous n'en serez plus entaché, Sire, tout sera non-seulement enseveli devant Dieu et ses anges , mais aussi mis en oubli quant au monde. A Popposite Dieu permet, quand on retourne au mal, que ce qui estoit aboli soit ramentevé, et surtout de son costé il le rappelle à compte. Je vous prie donc, Sire, au nom de Dieu, de vous éveiller à bon escient, cognoissant que la plus grande vertu que vous puissiez avoir est de batailler contre vos * affections, retrancher les plaisirs mondains, dompter les cupidités qui vous induisent à offenser Dieu, mettre sous le pied les vanités qui nous esgarent bien tost, sans que nous y pensions. Car, combien qu'en ceste grandeur et haultesse royale il soit difficile de se tenir en bride, si est-ce que la licence que se donnent les plus grands est tant moins excusable, puisque Dieu les a plus estroitement obligez. Et faut que la sentence de nostre Seigneur Jésus tienne , que le compte sera demandé à chacun selon qu'il aura receu. Mesmes je vous prie, Sire, de la bien appliquer aujourd'huy à vostre instruction , car entre les autres grâces si excellentes qui vous avoyent esté faites par cy-devant, vous estes de nouveau establi en lieu qui vous cloibt inciter plus que jamais à vous tenir soigneusement sur vos gardes. Car non-seulement vous avez à soustenir la charge de Testât public, mais Dieu vous a ordonné comme père

pour soulager tous ses poures fidèles et les a\der, à ce ii. 26

qu'en liberté ils le puissent servir et honorer purement ; voire mesmes, qui plus est, vous a commis procureur de sa vérité, de la pure et vraye religion, du droit souverain qui luy apartient, pour estre obéy et qu'on se reigle à sa volonté. Ce fardeau est si pesant qu'il n'y a créature qui ne fust bien empeschée de le porter, et le diable dresse tant de difficultés qu'il faut bien estre aydé d'une singulière grâce de Dieu pour en venir à bout. Et d'autant plus vous convient-il esvertuer, Sire, à vous despouiller de tous empeschemens intérieurs, pour vous employer tant plus librement à exécuter ceste commission si saincte et si digne, non-seulement pour estre approuvé des bons, mais aussi trouvé irrépréhensible devant le Juge céleste, afin de recevoir la couronne de gloire et immortalité qui est plus prétieuse que tous empires terriens. Cependant, Sire, combien que je ne doubte pas que vous voyez bien les embusches qui s'apprestent, et les filets qui sont tendus pour vous surprendre et vous circonvenir, et les prattiques qui se meinent tendantes à fin de ramener la confusion dont on pensoit estre sorti , toutesfois mon devoir me contraint de vous prier qu'il vous plaise d'estre vigilant et attentif à y obvier.

Sire, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prie nostre Seigneur vous tenir en sa protection, vous conduire en esprit de prudence, droicture et constance, et vous augmenter en toute prospérité pour glorifier son nom. (Mai 1561.)

A L'EGLISE DE NIMES

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, nous avons veu vos lettres et ouï le rapport qui nous a esté faict de vostre

* A nos très chers seigneurs et frères les surveillans et diacres de l'Eglise de Nismes.

Métropole glorieuse des Eglises réformées du Languedoc, l'Eglise de Nîmes naquit dans la persécution et fut inaugurée par des martyrs. Les premiers bûchers protestants s'élevèrent dans cette ville en 4537 : — « Nemausi, nonincelebri linguœ, ut nunc vocant, Oecitanae oppido, nova nuper impiorum sœvitia in miseros fratres qui illic dispersi agunt eïferbuit. Duo combusti fuerunt, plurimi in vincula conjecti sunt qui de capite periclitantur, etc.. » — Lettre de Calvin aux ministres de Bâle, 43 nov. 1537. Le sang de nouveaux confesseurs, Maurice Sécenat et Pierre de la Vau, féconda, quelques années après (4 551-4 555), le champ sur lequel devait s'élever une des plus puissantes Eglises de la Réforme. Elle eut pour premier pasteur Guillaume Manget, prédicateur éloquent et missionnaire intrépide, qui écrivait à Calvin le 42 mai 4564 : — « Bien est vray qu'on nous livre beaucoup d'assaulx et fort difficiles , principalement en ceste ville de Nismes. Car non-seulement les magistrats nous assaillent, et le peuple nous menace, mais aussy (qui est la plus grande fascherie que nous ayons) nos propres entrailles, c'est-à-dire quelque partie de ceux de nostre consistoire s'eslève à l'encontre de nous, contre tout ordre et discipline. » — Mss. de Genève, vol 4 97 a. Informé des troubles qu'avait fait naître dans cette

part, ensemble entendu le contenu des pièces qu'avoit apporté M. Mutonis pour sa justification \ D'aultre costé aians receu quelques advertissemens tendans à Popposite, le tout considéré, nous voyons à nostre grand regret que vostre Eglise est bandée et que chasquun tient son party par trop roide. Or vous sçavez comme le fondement de l'Eglise est unité, aussi qu'elle s'entretient en son estât par fraternité et concorde. Ainsy on ne peut attendre que dissipation et ruine quand la porte est ouverte à débats et contentions. Et de faict Dieu accomplira tousjours ce qu'il a prononcé par la bouche de sainct Paul , que ceulx qui se mordent et mangent, en la fin se consumeront. Nous vous prions donc au nom de Dieu, pour vous bien garder des astuces de Satan de n'entrer point en aigreur, pour maintenir quelque querelle que ce soit, sinon celle qui doibt enflamber et ronger nos cueurs, quand il est question de batailler d'un commun accord contre les ennemis de la vérité de Dieu. Nous pouvons aisément veoir qu'on s'est trop affectionné aux personnes, ce qui a osté toute droicture de jugement, comme nostre Seigneur Jésus nous admoneste, et là-dessus il a fallu plaider avec

Eglise l'élection d'un second ministre, Calvin adressa au Consistoire les plus sages conseils. Voir Bibl. de Genève, vol. déjà indiqué, deux lettres de l'Eglise de Nîmes à Calvin (mai et août 4561), ainsi que les pièces contenues dans le portef. I et intitulées : Procédure du colloque tenu à Nismes le 20 mars 1564, sur V affaire entre Mutonis et Manget. Voir également l'intéressante Histoire de l'Eglise de Nimes, publiée par M. le pasteur Borrel.

1 Jean Mutonis, anmônier de Mme de Crussol, ministre de Montagnae, près d'Uzès, appelé à Nîmes par le parti contraire au ministre Manget. Cette élection fut annulée.

grand scandale, d'autant que plusieurs pouvoyent penser que l'Eglise estoit troublée par quelque envye ou émulation des ministres, selon que nous sommes enclins à soubçonner plustost mal que bien. Or pource que nous n'avons pas trouvé qu'il fust profictable a nostre Eglise de remuer plus les querelles qui debvoient estre amorties par la décision qui en a esté faicte, nous n'y avons pas voulu toucber, craignans d'usurper sur aultruy. Et encores qu'il y eust eu quelque défaut en la formalité, nous avons jugé estre expédient qu'on se tienne à ce qui en a esté conclu. Ainsi nous vous prions et exhortons au nom de Dieu non-seulement d'assoupir et mectre soubs le pied la mémoire de ces différens qui ne vous ont que par trop agitez, mais l'effacer du tout de vos cueurs, affin que rien ne vous empesche de tendre la main l'un à l'autre pour vous emploier tous ensemble à faire vostre debvoir. Le porteur a faict toute diligence pour obtenir que le dict Mutonis vous fust accordé pour pasteur, et n'a pas tenu à insister et répliquer tant qu'il a peu. Mais nos remonstrances estoient si justes, qu'il a esté finalement contrainctd'y acquiescer, car puisque les frères d'Usez avoient prévenu, et l'aians eu par son consentement avec ceste seule exception que le tout fust approuvé par nous, et que nous avions respondu par homme exprès qu'ils nous avoyent envoie, que nous n'avions garde de nous opposer à l'élection par eux faicte, et que nous désirions qu'il travaillast fidèlement pour les édifier, nous n'avions plus liberté de nous rétracter. Car si nous n'approchons point des vertus de sainct Paul, pour le moins nous debvons tascher à les ensuyvre de loing, et que nous pratiquions

la leçon qu'il nous a donnée, qu'on ne trouve pas oui et non en nostre dire, pour nous faire juger doubles et inconstans. Mesme nous ne voyons pas comme le dict Mutonis se puisse deffaire d'une telle obligation. Tant y a que c'eust esté grande honte à nous de varier puisque desjà nous avions envoie les lettres, laquelle excuse nous ne doubtons pas que vous n'acceptiez. Or maintenant nous ne voions rien meilleur, sinon que vous escoutiez paisiblement nostre frère Monsieur Manget, et que luy voyant son labeur proficter en vous, prenne tant meilleur courage à travailler pour l'advancement de vostve salut. Nous n'eussions failli à vous envoyer nostre frère Monsieur d'Anduze i, sinon que ceulx de nostre Compaignie sont absens, et un aultre malade; mais nous espérons bien, s'il est possible, que d'icy à trois mois meilleure opportunité nous en sera donnée, et alors nous ne fauldrons point de vous monstrer le soing que nous avons de vous secourir. Si Dieu nous faict ceste grâce qu'il vous aille visiter, estant sur le lieu , et y estant demeuré quelque temps , il advisera avec vous de tout ce qui sera bon et propre, pour conserver Testât de vostre Eglise, pacifier toutes dissensions, et mettre ordre pour P advenir que vous ne retourniez plus en telles fascheries. Cependant nous vous prions de rechef de vous accorder amyablement avec

1 « Les seigneurs d'Anduze, dit Bèze, faisoient telle profession de l'Evangile que l'un d'ieeux s'estant retiré à Genève, y a exercé longtemps le ministère, et depuis est mort ministre à Nîmes, en très grande réputation. » ffist. eccL, t. I, p. 214. Voir une lettre de M. d'Anduze (Pierre d'Aireboudouze) à la Compagnie de Genève, 7 avril I574, IHss. de Genève, vol. 197 «.

vostre pasteur, sachans que nous ne sommes point capables d'estre disciples de Jésus - Christ , que nous n'avions un esprit débonnaire. Nous espérons que de son costé il se portera envers vous si humainement que vous n'aurez occasion d'estre desgoustéz de luy.

Sur ce , très chers seigneurs et frères, après nous estre très affectueusement recommandez à vous et à vos bonnes prières, nous supplions nostre Dieu et Père de vous tenir en sa garde, vous gouverner d'esprit de prudence et intégrité, vous soustenir par sa vertu et vous augmenter en tout bien. Ce 1er de juin 1561.

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