A L'EGLISE DE LOUDUN
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 196.
Messieurs , nous pensions bien que l'expérience du temps passé vous deust avoir esloignéz à vous tenir coys
* Voir la lettre, p. 73. Cette Eglise était troublée par les prédications d'un moine, aspirant au ministère, comme nous l'apprend une lettre du ministre Cherpont à Calvin : — «Au reste, Monsieur, avec les dites nouvelles, il m'en est présentement arrivé d'autres qui me faschent beaucoup, c'est que le moyne qui avoit esté chassé d'icy, est arrivé, estant appelé d'aucuns qui ne se sont jamais voulu renger. Ils prétendent de le demander au synode pour coadjuteur avec moy. » — Lettre du 25 mai 1561. Mss. de Genève, vol. 196. La lettre du réformateur, écrite au nom de la Compagnie de Genève, n'est qu'une réponse à celle du ministre Cherpont.
et paisibles, mais nous avons entendu que c'est encore à recommencer de nouveau, et que l'occasion est que le moyne qui ne vous avoit que par trop bandez par cydevant, veult de rechef estre introduit à sa façon. Or devant que toucher à ce mal particulier, comme nous vous avons desjà congnus de longtemps estre trop adonnez à vos sens et fantasies, ardens à suivre vos appétits et obslinéz à les poursuivre (nous n'entendons pas ceux de tous , mais que chascun s'examine et que celuy qui se sentira coulpable passe condamnation) , souviennevous comment monsieur de La Gaulcherie i a travaillé pour modérer ceste véhémence et pour vous ramener à raison, et quelle difficulté il y a eu. Croyez qu'en faisant ainsi vous ennuyerez en la fin vos amis. Et de faict sans docilité et modestie , nous ne sçavons que c'est d'estre chrestiens. Touchant du moyne nous sommes esbahis, s'il désire de s'employer au service de l'Eglise, pourquoy il n'y entre par moyen licite. Car de mettre confusion où Dieu a establi ordre , c'est une ambition profane et orgueil diabolique. S'il avoit dextérité angélique en savoir et en éloquence, malheur sur luy quand il ne se vouldra absubjectir à la foy commune. Ceulx qui se faisoient valoir par leurs pompes et fanfares et vanteries du temps de sainct Paul, estoient (possible) aussi habiles gens que luy. Toutesfois nous voyons que le sainct apostre ne les prise pas ung festu. Mais nous vouldrions bien avoir cognu ses vaillances, pour le magnifier selon ses vertus. Et si nous n'en sommes pas dignes, que n'en donne-il approbation par delà, soit en
1 Le ministre La Gaucherie, précepteur du jenne prince de Béarn, plus tard Henri IV. Il mourut en 1566.
synodes ou auitrement? Si vous en cuidez estre juges suffisans , vous nous faites honte , tant pource que vous ne regardez point à vostre mesure, que de ce que vous entreprenez plus qu'il ne vous est licite. Quand vous seriez les plus aigus du monde, en quelle esehole avezvous apprins que gens privez puissent eslire ung homme à leur poste? Telle licence sera tousjours mauldite, veu qu'elle ne tend qu'à rompre l'union de l'Eglise. Mais pour vous en dire le vray, jusqu'à ce que vostre moyne nous ait convaincu du contraire, nous le tiendrons pour une beste aussi sotte que fière. Et ce nous sera ung signe que ses supposts qui en sont tant aveuglez, ont jusqu'icy très mal proffité en l'Evangile. Nous sommes contraincts à nostre grant regret d'estre ainsi rudes , pource que si vous persistez jusqu'au bout en vous tenant à luy, vous quicterez et abandonnerez les églises avec une dissipation lamentable. Mais nous prions nostre bon Dieu d'y vouloir remédier, et vous faire plier soubs son joug , afin que d'un esprit de mansuétude vous renonciez à vous-mesmes, luy priant aussi vous tenir en sa protection et vous augmenter en tout bien. Ce 1er de juillet
Vostre humble frère,
Charles d'Espeville, pour la Compaignie, si vous le pouvez souffrir.