‹ LettresChapitre 36 sur 71 · A L'EGLISE DE MONTPELLIER · texte numérisé non relu

A L'EGLISE DE MONTPELLIER

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 «.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit toujours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, nous avons à louer nostre bon Dieu de ce que pour supporter vostre foi-

* Sans adresse et sans date. A l'Eglise de Montpellier, août 1561 .

Siège d'une université brillante, et connue, dès l'époque des Albigeois, par son attachement à l'ancien culte, la ville de Montpellier reçut en 1553 les prédicateurs du nouveau, et vit se multiplier les

blesse, il vous a, par sa bonté infinie, donné quelque relascbe et plus de liberté que vous n'aviez par cy-devant. Cependant vous voiez que jamais l'Eglise n'a repos en ce monde pour s'y endormir, comme de faict il est bon qu'elle soit exercée en divers combats pour estre victorieuse, en vertu de la foy et patience auxquels il fault que les fidelles s'entretiennent jusques en la fin. D'aultre part le diable trouve tousjours des moiens pour molester ceulx qui désirent de bien faire, comme nous avons entendu que le commun peuple est enflambé d'un zèle enragé pour vous ruyner s'il pouvoit. Mais quant vous auriez grans et petis contraires, si vous fault-il fortifier , espérant que le secours d'en hault nous suffira pour nous faire tout surmonter. Au

disciples de l'Evangile. Hist. eccL, t. I, p. 94, 329 et suivantes. L'Eglise réformée y fut établie, le 7 février 1560, par Guillaume Manget, ministre de Nîmes, et ses premiers pasteurs furent Claude Frémy, François Maupeau, Jean Chassagnon, dit la Chasse. Ce dernier écrivait à Calvin, le 4 4 juin 1561 : — « Monsieur et bien honoré père, depuis la lettre que je vous ay escripte, il n'est icy survenu rien de nouveau, sinon que les Eglises se fortifient de jour en jour et s'en dressent de nouvelles... Nous continuons tout bellement, M. Frémy et moy, sans que les adversaires ayent occasion de s'escarmoucher contre nous. Toutefois ils ne laissent pas de nous menacer, et brasser tout ce qu'ils peuvent pour nous tourmenter. Nous avons envoyé à la cour registre et confession de foy pour demander temple. Le Seigneur nous y vueille assister. » — Dans une autre lettre du 1er août, on remarque ce passage : — « Nostre Eglise, grâce au Sainct-Esprit, est tellement accrue et croist chaque jour, que nous désirerions d'avoir encores deux frères et coadjii' teurs en l'œuvre du Seigneur, ou un lieu plus spatieux que ne sont deux maisons lesquelles par grand force reçoivent... de cinq à six mille personnes. Le peuple par requeste ordinaire nous presse de nous jeter dans un temple, mais nous n'osons, et de ce désirerions avoir vostre advis. » — Mss. de Genève, vol. 496.

reste, d'aultant plus que vous voiez les ennemys de nostre Seigneur Jésus se lever avec impétuosité, taschez de les gaingner par doulceur et modestie, voire mesmes avec humilité, combien qu'ils n'en soient pas dignes. Pour le moins ne leur donnez point occasion de se irriter en tout ce qui vous sera possible. Ce n'est pas raison pour leur gratiffier que vous fléchissiez de vostre debvoir. Mais vous pouvez bien pour vous racheter paix vous déporter de tout ce qui n'est point nécessaire, comme d'occuper temples ou prescher en public jusques à ce qu'il plaise à Dieu donner meilleure ouverture.... \ (Genève, août 1561.)

AU ROI DE NAVARRE

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Sire, les piteuses nouvelles que nous avons de Testât du royaume , nous ont contraint à vous escrire pour

1 La fin manque.

* En titre : Au roy de Navarre pour le détourner de recevoir la Confession d'Augsbourg.

Une intrigue habilement ourdie par le duc de Guise et le cardinal de Lorraine avait engagé le duc de Wurtemberg à demander l'adoption du formulaire d'Augsbourg , comme symbole de foi des Eglises réformées de France. Hist. eccl., t. I, p. 691. Cette démarche, provoquée par les adversaires du protestantisme français

vous supplier d'ouvrir les yeux à voir ce qui vous doibt estre assez notoire. Car mesme les plus aveugles peuvent sentir, comme en tastant, quelles menées et prattiques ont esté faites pour rompre ce qui estoit bien commencé, et renverser mesme du jour au lendemain de bonnes conclusions, et ramener les choses à tel point que Jésus-Christ avec son Evangile soit bientôt exterminé \ Or il ne souffrira pas d'estrc ainsi mocqué, et saura bien prendre les fins au trébuchet; mais cependant c'est à vous, Sire, de ne permettre et souffrir que la vérité de Dieu soit ainsi trahie à veue d'œil. Vous avez possible cuydé gaigner en fleschissant, mais le mal pullule et se fortifie par trop, et , si vous n'y prenez garde, les confusions en sourdront en une minute de temps, plus grandes que vous ne pensez, et alors il ne sera pas temps d'y remédier, pource que Dieu exploitera pour punir la nonchallance de ceux qui n'auront tenu compte de faire leur debvoir, selon le lieu et degré auquel il les avoit establi. Si nous parlons un peu asprement, croyez, Sire, qu'il en est temps ou jamais. Nous avons aussi entendu d'aultre costé que le duc de Wirtemberg, estant suborné par ceux qu'il n'est jà

pour amener un conflit entre les deux grandes communions de la Réforme, malheureusement divisées sur la question des sacrements, avait déjà ému les théologiens des deux partis. Toujours faible et irrésolu, le roi de Navarre semblait incliner vers le projet des Guises. Dans un message sévère, Calvin l'avertit, mais bien vainement, de se tenir en garde contre les trames perfides de ses ennemis.

1 L'édit de juillet (1564), rendu à la demande du cardinal de Lorraine, venait d'interdire, sous peine de bannissement, les assemblées religieuses des réformés, jusqu'à la réunion d'un concile général.

besoing de vous nommer, vous sollicitent («sic) à procurer que la confession d'Augsbourg soit receue en France \ Prenez le cas, Sire, que cest homme joue son rôle sur un eschaffaut, telle qu'on luy a accordé... {sic). Mais au nom de Dieu pansez comme la confession de foy que les Eglises de France ont juré de suyvre et maintenir, a esté ratifiée, et quand il n'y auroit signature telle de sang des martyrs, puisqu'elle est extraite de la pure parole de Dieu, et qu'elle a esté présentée au roy et à son conseil, vous ne la pouvez rebouter ny mesme obscurcir que Dieu ne s'y oppose et vous monstre par effect qu'il veut estre cru et ouy. Touchant la confession d'Augsbourg, comment le duc de Wirtemberg vous ose-il prier de la recevoir, veu que luy et ses semblables en condamnent i'autheur qui est Mélanchton? Toutesfois nous le laissons à part, veu qu'on luy a faict jouer ung personnage pour parler de ce qui luy est du tout incongnu. Le faict est tel que ceux qui se renomment de ce party-là, sont comme chiens et chats. Nous sommes bien trompez, si celuy qui vous a apporté les lettres n'est nepveu d'un certain Vergerio, un foran d'Italie et un affronteur aussi effronté qu'il y en eust jamais 2. Il y a un autre rustre aposté qui se nomme

1 Le duc de Wurtemberg, accompagné de deux de ses ministres, Brentius, et André avait rencontré les princes lorrains à Saverne. a Le cardinal, dit Bèze, ayant fait présent de quelque vaisselle d'argent à ces deux bons prédicans, il sceut si bien s'accommoder à eux que ce bon prince pensoit l'avoir plus qu'a demy converti... » Hist. eccl., t. ï, p. 691.

2 Paolo Vergerio, ancien évèque de Capo-d'lstria dans le Frioul et légat du pape Paul ÏII à Ratisbonne. Gagné à la Réforme par lUélanchthon, il abandonna son évêché, et se retira dans les Grisons.

Baudoin1, qui a desjà esté trois ou quatre fois apostat de Jésus-Christ, et possible toutesfois se sera insinué tellement vers vous, Sire, que vous en seriez trompé, si vous n'en estiez adverti. Nous supplions doncques vostre Majesté d'estre sur ses gardes au millieu de tant d'embnsches, et de rechef aussi nous vous prions, Sire, au nom de Dieu, de ne vous laisser poinct esbranler ne çà ne là, que la parole de Dieu ne soit maintenue en son entier, ce qui ne se peut faire qu'en luy réservant sa simplicité. Pensez aussi au proverbe commun, qu'à enfourner on faict les pains cornus, pour rejeter ceux qui taschent à vous induire à quelques desguisemens. Car combien que de prime face, on vous pourroit faire à croyre cecy ou cela, nous vous déclarons en la vertu de Celuy qui nous a donné authorité de parler, que l'issue en sera malheureuse , et vous en advertissons de bonne heure, Sire, craignant que vous ne l'expérimentiez. Sire..,etc, (Août 1561 2.)

Luthérien ardent , on l'accusa de s'être voué à la propagation du formulaire d'Augsbourg dans des vues d'intérêt personnel.

1 Voir la note 1 , t. I, p. 218. Calviniste à Genève, catholique à Paris, luthérien àHeidelberg, Baudouin n'avait que trop mérité, par son inconstance religieuse, les épithètes flétrissantes de Tritapostata et ù'Ecebolius. Transfuge de toutes les communions, il avait été favorablement accueilli par le roi de Navarre, qui comptait l'employer utilement à opérer un rapprochement entre les partis.

2 Sans date. La fin manque. Mais la date nous est fournie par une lettre de Calvin à Cullinger, du 5 novembre 1564, où l'on remarque le passage suivant : — « Pridem subolfeci diabolum in Germania clandestinis artibus moliri quod nunc tandem apparuit, et mite très mêmes diligente? hortatus fueram regem Navarrae ut sibi ab insidiis caveret » — La lettre à laquelle il est fait allusion dans ce passage, est donc du mois d'août 1561.

AU ROI DE NAVARRE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1561 .

Sire, nous avons receu les lettres qu'il a pieu à vostre Majesté nous escrire. Nous ne sçaurions assez vous remercier de la bonne affection que de vostre grâce nous portez, et nous estimons bien heureux d'avoir un tel prince qui nous soit favorable. Quant à spectable Théodore de Bèze , nostre bon pasteur et ministre, nous sommes contraincts de vous confesser, Sire, que ça bien esté à nostre grand regret qu'il entreprint ce voiage, non pas que nous ne feussions prestz et appareillez,

* Docile aux conseils du chancelier L'Hôpital, la cour venait de décider l'ouverture d'une conférence solennelle entre les deux cultes à Poissy. Les princes protestants, jaloux d'y attirer les ministres les plus distingués, écrivirent aux seigneurs de Genève pour leur demander Calvin ou Théodore de Bèze. La Seigneurie refusa le premier, et consentit à accorder le second. Instruit de ces dispositions favorables, le roi de Navarre écrivit aux magistrats de Genève pour les remercier, et presser le départ de Théodore de Bèze. — « Vous prions encore et de rechef le plus affectueusement que nous pouvons, le vouloir licencier et envoyer le plus tost qu'il vous sera possible..., estans asseuréz que luy sera faict tout l'honneur, accueil et traitement que sa probité, érudition et sçavoir méritent, oultre que vous ferez au roy, mon seigneur, à la royne sa mère, et à moy en particulier ung très singulier plaisir... » Spon, Hist. de Genève, t. Il, p. 95, note de Gautier. Bèze avait déjà quitté Genève (14 août 4561), quand on y reçut la lettre du roi, à laquelle Calvin fut chargé de répondre au nom de la Seigneurie.

Sire, de nous emploier à vous faire service de nostre petite faculté tant qu'elle se pourroit estendre. Mais nous sçavons quel dommage portera tant l'Eglise que l'eschole pour son absence1. Mais s'il plaist à Dieu que son travail apporte tel fruict, comme nous devons espérer, nous sçavons bien qu'il nous convient oublier tout regard particulier. Or nous devons bien plus que cela à nostre Seigneur Jésus-Christ duquel nous tenons tout, et à son Eglise. Tant y a, Sire, qu'en nous acquitant d'une partie de nostre debvoir, nous avons esté fort joieux de faire service à vostre Majesté. Or nous estimerons tousjours un grand bien pour nous, d'avoir moien de faire chose qui vous soit agréable, et vous prions, Sire, qu'il vous plaise prendre en garde une partie de nos thrésors en la personne de celuy qu'il n'est besoing de vous recommander.

Sire, après nous estre très humblement recommandez à vostre bonne grâce, nous supplierons nostre bon Dieu conserver vostre Majesté en son estât, l'avoir en protection et l'augmenter en tout bien. (Août 1561.)

Vos bien humbles et affectionnez serviteurs,

Les Syndicques et Conseil de Genève.

1 Théodore de Bèze était à la fois recteur et professeur de la nouvelle académie de Genève.

A L'AMIRAL DE COLIGNY

Monseigneur, je pense Lien que chacun jour vous avez à soustenir beaucoup (Tallarmcs qui vous sont dressées non-seulement de ceux qui se déclarent ouvertement ennemis de la vérité de Dieu , mais surtout des moyenneurs qui nagent entre deux eaux , en faisans semblant de favoriser au bon parti , n'ont leurs regards qu'au monde et en dépendent du tout1. Je ne doubtc

* Lettre écrite durant le colloque de Poissy, commencé le 9 septembre et terminé le 20 octobre 4561. Présent aux conférences, l'amiral se montrait chaque jour plus résolu à poursuivre par les voies légales l'établissement de la liberté religieuse en France. Théodore de Bèze prêcha plusieurs fois dans son hôtel , en présence des personnages les plus considérables de la cour. — « Ce jourd'huy, écrivait-il à Calvin, j'ay presché chez M. l'admirai qui m'a retenu à disner. Après dîsner est survenu M. le cardinal de Chastillon, et M. de Montmorency, quos video optime esse affectos, comme de faict les choses sont esbranlées d'une merveilleuse force.» — Lettre du 25 août 4 561. Mss. de Genève, vol. 417. Une autre lettre de Bèze à la Seigneurie, mentionnée par les Registres du Conseil, contenait quelques détails familiers que ne réprouve pas la gravité de l'histoire : « La dite lettre portoit encores que l'amiral avoit un perroquet qui ne cessoit de crier : Vie, vie, la messe est abolie. IN'oseroit-on parler de Dieu en tout lieu? Parlons de Dieu en tout lieu. » Extraits des Registres, septembre 1561.

1 Allusion au roi de Navarre déjà gagné par les Guises. Bèze rendant compte à Calvin de sa première entrevue avec ce prince, s'exprimait ainsi : — « Quant au roy..., la somme du propos fut que

pas que les voyant ainsy varier et chanceler, vous ne soyez souvent angoissé. Mais ce vous est une bonne instruction, Monseigneur, quand il n'y a ne fond ne rive en ceux qui sont agitez de la vanité du monde , de ficher tant plus profond vostre anchre au ciel , comme nous en sommes exhortez par l'apostre. Quoy qu'il en soit , je vous prie de poursuy vre vertueusement , voire par-dessus toute espérance des hommes, vous fortifiant de plus en plus à mespriser tous les empeschemens qui vous pourroyent retenir, car nous ne pouvons pas dire avec sainct Paul, que nous ayons combattu un bon combat pour recevoir la couronne de justice , si nous n'avons pas achevé nostre course. Mais je me tiens asseuré que Geluy qui vous a si bien disposé à son service, et a desployé une telle vertu de son Esprit en vous, ne laissera pas son œuvre imparfaite, qu'il ne vous tienne la main jusques en la fin. Mesme je me doubtebien que la venue du légat1 aura fait de plus grandes escarmouches, remettant toute congnoissance à ce beau concile. Or, Monseigneur, il me semble que pour les détians qui s'estonnent seulement de leur ombre, et tremblent quand quelque péril les menace, voicy le vray point pour rompre le choc du concile. C'est que le roy2, sans

j'avois grant peur que bientost il ne fut pas si joieux de ma venue, s'il ne se délibéroit à faire autrement. II se print à rire, et je luy respondis que c'estoit à bon escient qu'il y falloit penser. » — Lettre déjà citée.

1 Le cardinal de Ferrare, Hippolite d'Esté. ïl était chargé par le pape Pie IV de rompre les conférences de Poissy, en demandant le renvoi des questions religieuses au concile de Trente,

2 Le jeune roi Charles IX- La reine-mère, alors docile aux inspirations du chancelier L'Hôpital, et favorable au parti protestant, semblait désirer sincèrement une réforme de l'Eglise.

faire plus ample déclaration de vouloir changer de religion, se joignist tant avec la royne d'Angleterre qu'avec les Princes allemans, et les Souisses qui tiennent nostre parti, pour protester de la nullité de ce concile de Trente , tant à cause du lieu auquel il n'y a point seur

accéz, que parce qu'il n'estoit point libre ni * ,

pour traiter en liberté les articles qui sont aujourd'huy en différent, veu qu'il n'y a qu'une seule partie assise pour juger à sa pbantasie , sans que l'autre soit ouïe, et qu'il luy soit donné lieu pour maintenir la doctrine, laquelle les évesques tiennent desjà pour condamnée, sans entrer en examen ni dispute.

Je sçay que les princes d'Allemagne requerront qu'on spéciffîe plus distinctement les causes d'opposition , mesmes qu'ils voudront entrelacer leur confession d'Augsbourg 2. Mais le roy aura bien ce crédit de les faire contenter d'une déclaration plus simple, quand elle ne leur portera nul préjudice. Surtout je vous prie, Monseigneur, tenir la main que la Confession d'Augsbourg ne vienne au jeu , laquelle ne seroit qu'un flambeau pour allumer au feu de discordes. Et de fait elle est si maigrement bastie, si molle et si obscure qu'on ne s'y sçauroit arrester. Au reste des Suisses il seroit bon que le roy les exhortast tous en général de se joindre avec luy en telle protestation , qui ne tend à

1 Mot illisible. Peut-être, universel.

2 Plusieurs théologiens de Tubingue, Jacques Buclin, Jacques André et Balthazar Bidenbach, venaient d'arriver àPoissy. Le comte Palatin avait aussi envoyé deux docteurs, Michel Diller et Jean Boquin, lesquels, dit Bèze, ne s'accordaient pas avec les trois autres, « ains maintenoient la Confession des Eglises de France. » Hist. eccl., t. I, p. 015-010.

autre fin que de réformer les abus qui sont en l'Eglise, veu que pour ce faire il est requis que les différens soyent bien congnus et débatus, et que toutes les deux parties soyent ouïes en leur cause. Je dy cecy, pource qu'au lieu que le roy se reculleroit , il donnera entrée au renouvellement de l'alliance; non pas que cela vaille si tost, mais après s'estre despitéz, je vous asseure que ceste offre fournira beaucoup un demy an après*.

J'ay aussi , Monseigneur, à vous prier que ayant esgard à la nécessité laquelle nous presse fort , il vous plaise donner congé à Monsieur de Monroy2. Car depuis qu'il est parti , nous en avons perdu trois de nostre compagnie. Monsieur de Bèze3, et celuy qui estoit allé

1 La Suisse était divisée en deux camps : les cantons catholiques, alliés naturels de la France, et les cantons réformés, qu'une politique tolérante pouvait faire entrer dans le cercle de l'alliance et des capitulations militaires.

2 Le ministre Merlin. L'amiral de Coligny en lui donnant congé, écrivait en ces termes à Messieurs de Genève :

Messieurs, suivant ce que Monsieur d'Espeville m'a escript, je vous renvoie Monsieur de Montroy, présent porteur, lequel j'ay tousjours retenu auprès de moy, et vous diray que j'ay receu autant de contentement de luy en ses exhortations et bonnes mœurs que d'homme que j'aye jamais ouy. Si est-ce que je vous prieray encores, Messieurs, que s'il y avoit moyen que vous en peussiez passer, m'en vouloir accommoder. J'entens que vous essayez de recouvrer quelque ministre de par deçà, où je ne le pourrois faire, que vous fussiez contens de me le renvoyer, et pour résider auprès de moy, car voullant faire la profession que je veulx faire, je seroys bien marry de demeurer sans en avoir ung. Ce faisant, vous m'obligerez de tant plus à vous. Sur ce, je me recommanderay bien affectueusement à vos bonnes grâces, et supplieray le Créateur, Messieurs, vous donner bonne et longue vie. De Sainct-Germain-en-Laye, ce 6 octobre 1561. Vostre entièrement bien bon amy,

Chastillon.

3 Alors député au colloque de Poissy.

vers Madame la duchesse l, sont absens. Attendu que le fardeau nous est par trop pesant , si nous ne sommes bientost secourus... (sic). J'ay prolongé le terme tant que j'ay peu , mais je suis contraint de vous prier que vous ne trouviez pas mauvais pour le moins qu'il vienne faire un tour pour nous soulager, jusques à ce que Dieu nous ait proveus d'ailleurs. Je croy, Monseigneur, que selon vostre prudence et équité vous ne trouverez pas mauvais qu'il retourne au troupeau auquel il est obligé, et lequel ne l'a point quitté. Possible aussi que Dieu vous adressera en son lieu homme si propre que son absence ne vous sera point griesve. Ce n'est pas à dire que ceux qui le vous ont preste, ne soyent tousjours aussi prests que jamais à s'employer pour vous faire service, mais je vous asseure que pour ceste heure nous sommes en tels destroits que l'instance que je vous en fais mérite bien d'estre (reçue?) \

Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplieray nostre Père et Seigneur vous fortifier en constance invincible, vous accroistre en tous les dons de son Esprit et vous tenir en sa protection. Ce 24 de septembre 1561.

1 François de Morel, aumônier de la duchesse de Ferrare.

2 Le ministre Merlin redevint quelques années après aumônier de Coligny. Il était auprès de l'amiral dans la nuit du 24 août 1572, et il survécut presque miraculeusement au massacre de la Saint- Barthélémy.

A MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame, je m'accuserois de ce que je me suis déporté si longtemps de vous escrire , sinon que celuy qui a suppléé le dcffault de mes lettres en sa parolle1, me doibt bien garantir, croiant aussy que vous aurez accepté en récompense le debvoir dont je me suis acquitté envers Monseigneur vostre mary. Cependant, je n'ay pas laissé de remercier Dieu de ce qu'il a tellement continué sa grâce en vous, qu'au milieu de beaucoup de tentations et grandes difficultés, vous avez constamment persévéré en son service, voire pour estre en exemple et patron à ceux qui estoient trop faibles et timides. Maintenant il vous fault penser, Madame, que ce bon Dieu vous aiant ainsi advancée jusques icy, vous a d'aultant plus obligée à vous efforcer jusques à ce que vous aiez parachevé vostre course. Je vous prie doncques de pratiquer la reigle que sainct Paul nous donne en son exemple, c'est d'oublier les choses passées et n'y

* Elle avait quitté le château de Chatillon-sur-Loing , sa résidence habituelle , pour se rendre à Saint-Germain où se trouvait alors la cour. Dans ses lettres à Calvin, Bèze rendait témoignage à la fermeté de l'amirale et de sa nièce , la princesse de Condé : — « Avec une troupe cent fois plus grande que je n'eusse désiré, fus conduit chez Mme la princesse et Mme l'admiralle, que je trouvai/ merveilleusement bien disposées. » Lettre déjà citée.

1 Théodore de Bèze.

point regarder, comme si aiant ainsy travaillé, vous n'aviez encores rien faict, vons estendre à ce qui reste, jusques à ce vous aiez atlaint le but auquel il nous fault tendre toute nostre vie. Car si ce sainct apostre s'estant porté si vaillamment, et aiant soustenu des combats si admirables, voire en tant de sortes, et par si long espace de temps, confesse toutes fois qu'il n'est point parvenu où il aspire, et pour prendre meilleur courage faict son compte qu'il auroit commencé en vain s'il ne poursuyvoit, que sera-ce de nous, qui sommes encores loing d'estre venus si avant? Ainsy, Madame, je vous prie, quoy qu'il advienne, ne vous lassez jamais de vous employer fidellement au service d'un si bon Père, comme aussyje me tiens asseuré que vous n'estes pas du nombre de ceux qui vouldroient prendre congé au bout de quelque terme, se faisant acroire que c'est assez de ce qu'ils ont faict. Or, Dieu ne nous reçoit point à telle condition, mais comme il veult rester nostre héritage, aussv veult-il que nous demeurions siens, pour nous desdier pleinement à son service en vivant et en mourant. Car de faict si nous ne mourons à luy et en luy, c'est-à-dire en son obéyssance, et en la foy et espérance de sa bonté paternelle, nous ne pouvons parvenir à ceste vie céleste qui nous a esté si chèrement acquise. Quoy que le monde tourne, change et soit agité à tous vens, demeurons là fermes et nous y reposons; (car) il ri y a aultre heur ne félicité que d' estre peuple de Dieu, selon qu'il est dict au Psalme, et si le monde ne gouste point cela , congnoissons que Dieu accomplit en nous d'un privilège singulier ce qui est dict ailleurs, quil faict sentir en secret et comme en rackette la grandeur infinie de sa

bonté à ceux qui le craignent, de quoy il vous donnera certaine expérience, mesmes en ceste vie caducque, attendant que vous soiez recueillie en ceste vie permanente que nous espérons, pour jouir pleinement de ce qui est maintenant caché selon nostre sens.

Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, etc. Ce 24 de septembre 1561.

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