A MADAME LA COMTESSE DE ROYE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, ce que j'ay tant différé de respondre à vos lettres, a esté en partie que je ne savois pas où je cîevoys adresser les miennes, en partie de honte, d'aultant que je ne pouvois satisfaire à vostre sainct désir, car vous nous demandiez trois hommes qui fussent suffisans pour estre employez au service de Dieu et de son Eglise, désignant les lieux où vous aviez intention de les adresser, afin que je fusse plus incité à en faire toute dili-
* Madeleine de Mailly, comtesse de Roye, sœur de l'amiral de Coligny et belle-mère du prince de Condé. Douée, dit l'historien de Thou, d'un génie élevé et d'une âme intrépide, cette dame embrassa la Réforme en même temps que les seigneurs de Châtillon ses frères, partagea les périls du prince de Condé son gendre, recouvra, comme lui , la liberté à la mort de François II , et se montra constamment fidèle à la cause des réformés, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Retirée à Strasbourg durant la première guerre de religion, elle rentra en France après la conclusion dé la paix d'Amboise, et mourut en 4 567.
gence. Du desjà auparavant, le mesme message m'avoit esté fait de bouche par un homme de Noyon qui se disoit en avoir charge. Or je vous asseure, Madame, que nous sommes si fort déniiez que j'ay mieux aymé, ne trouvant pas gens propres, m'en déporter, que de vous envoyer ce qui ne vous eust pas contenté. Je vouldrois bien que l'excuse ne fust pas si raisonnable. Mais quand Monsieur de Bèze vous l'aura confermé, j'espère que vous l'accepterez. Du reste, Madame, j'ay bien occasion de glorifier Dieu de la grande vertu qu'il a mise en vous pour advancer le règne de nostre Seigneur Jésus-Christ, en faisant protestation franche et pure de suyvre la vérité de l'Evangile en la vie et en la mort, comme c'est toute notre félicité que d'estre disciples de ce grand Maistre et subjects de ce Souverain Roy qui nous a esté envoyé du ciel, pour nous retirer de perdition à l'espérance du salut éternel qu'il nous a acquis. Parquoy, sans cest héritage, malheur sur toutes richesses, délices et honneurs du monde. Cependant nous voyons comment ce thrésor inestimable est mesprisé de la pluspart , et tenu quasy de nulle valeur, et d'aultant plus avez-vous juste matière de vous resjouir que Dieu vous ait faicte participante de ce privilège, de renoncer à toutes vanités de ce monde, qui nous esblouissent les yeux et nous font flotter en inquiétudes continuelles, pour trouver le vray repos et vous y arrester. Il y a encores un aultre bénéfice de surcroist que tant Madame la princesse, que Madame sa sœur, vos filles *, vous tiennent compagnie
1 Eléonore de Roye, princesse de Condé, et Charlotte de Roye, sa sœur, épouse du comte de La Rochefoucauld.
à tendre et aspirer au droit but de nostre vie, s' adonnant d'un commun accord et se desdiant à l'obéyssance de la pure vérité. Or, Madame, combien que j'aye entendu de quel zèle vous désirez de servir à Dieu, toutesfois je vous prie prendre de plus en plus courage, vous efforçant de surmonter tous empesebemens qui vous pourroyent retarder, comme vous en aurez tousjours beaucoup. Et de faict ce sont les exercices de nostre foy, que de combatre contre tout ce que Satan machine et dresse de tentations pour nous destourner du bon chemin. Ainsi, Madame, tendez à ceste persévérance, ne doubtant point que le Père céleste ne vous conduise jusqu'en la fin, comme il a un soin plus que singulier de vostre salut, et que Jésus-Christ, ce bon pasteur et fidèle, qui vous a pris en sa charge, ne vous garde et garantisse.
Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu vous gouverner par son Sainct-Esprit, et accroistre en tous biens et prospérité. Ce 24 de septembre 1561.