AUX MINISTRES DE NEUCHATEL
Original. Bibl. de la Compagnie de Neuchàtel.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre * Les réformés de la ville de Sens sollicitaient, par l'intermédiaire
436 LETTHES
Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers et honorez frères, combien que nos frères de Sens qui ont envoyé ce messager exprès, ne vous ayent point escrit, je vous prieray de recevoir leur requeste, comme si ce défaut n'y estoit point, lequel est advenu par inadvertance, d'autant qu'ils ne savent rien de Testât de par deçà, et pourtant se sont adressez à moy se confiant que je feroye en leur nom tout ce qui seroit besoin. Or ils désirent en somme d'avoir nostre frère maistre Maturin de la Brosse duquel ils ont eu tel rapport qu'ils espèrent estre bien proveuz, s'ils le peuvent obtenir. Vous savez que jusque icy je ne me suis pas ingéré de faire nulle requeste ne poursuite. Et mesme combien que ceux de Troye me solicitassent à les ayder pour avoir nostre frère maistre Jaques Sorel, je m'en déportay1. Mais je n'ay pu m'exempter à ce
de Calvin, un ministre de l'Eglise de Neuchàtel. Le ministre Beaulieu adressait la même demande à Farel : — « Aussy avois-je esté à Sens, où je trouvay ung petit commencement d'Eglise laquelle je consolay le soir dans la maison d'un advocat fort homme de bien, là où nous nous trouvasmes en nombre d'environ 50 personnes. Le lendemain l'assemblée fut environ cent personnes en la maison d'ung procureur... J'ay grande espérance de ce lieu-là de Sens, s'il plaisoit à Dieu leur donner quelque homme de bien, et docte, il en pourroit advenir beaucoup de fruit, d'autant que Sens est un grand bailliage, et a des villages et villettes voisines qui sont desjà fort advancéz en la parolle de Dieu. » Lettre du 7 novembre 1561. L'Eglise de Sens reçut, cette même année, le ministre Maturin de la Brosse, « homme de grandes lettres, qui la dressa et entretint jusques à l'édict de janvier. » Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 34, 133 et 769.
1 L'Eglise de Troyes en Champagne, fondée par Michel Poncelet /1 550-1 551), fit de rapides progrès, et eut successivement pour ministres Girard de Courlieu. Paumier du Béarn, Jean Gravel, et
coup que pour le moins je ne vous fisse le récit de la demande de ces bonnes gens, puisqu'ils s'en sont attendus à moy et s'y reposent. Leur Eglise estant bien dressée sera de grande conséquence, tant pour le grand ressort de bailliage que pource que c'est siège archiépiscopale et primace. Pource que je ne doute point que l'avancement du royaume de nostre Seigneur Jésus- Christ ne vous soit assez recommandé, je remects le tout à vostre discrétion. Ainsi vous adviserez d'en ordonner selon que vous jugerez estre le meilleur pour l'édification de l'Eglise. J'en escris à Mr le gouverneur, pource que vous ne pouvez rien déterminer sans luy. J'espère bien que vous y procéderez d'un commun accord, cherchant que Dieu soit glorifié, lequel je supplie vous avoir en sa protection, vous guider tousjours par son Esprit, et faire prospérer vostre labeur. De Genève, ce 20 novembre 1561.
Vostre humble frère,
Jehan Calvin.
A LA REINE DE NAVARRE
Minute autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, ce ne sera pas sans grand regret que nous
Jacques Sorel. Voir les lettres de ce dernier ministre à la Compagnie de Genève, octobre et décembre 4561, Mss. de Genève, vol. 4 96.
* Affermie par Théodore de Bèze dans les croyances réformées,
serons encore privez pour quelque temps de la présence de mon frère, Monsieur de Bèze \ car l'Eglise y a dommaige et les escholiers qui sont icy pour profiter en théologie sont reculez d'aultant, pource que je ne puis satisfaire à tout. Et puisqu'il fault qu'ainsy soit, je prieray Dieu, Madame, que le fruict qui reviendra de son labeur pour radvancement du règne de Jésus- Christ, nous soit comme récompense pour nous esjouir ou alléger en partie nostre mal 2. Cepandant nous avons de quoy bénir Dieu de ce qu'il besongne vertueusement en vous, Madame, et vous fait surmonter tout ce qui vous pourroit divertir du bon chemin. Il seroit bien à désirer que le roy vostre mary print pour ung bon coup telle résolution, que ce ne fust plus pour nager entre deux eaux. Je sçay comment vous y travaillez. Mais je vous prie, Madame, que si vous n'en venez si tost à bout qu'il seroit à souhaiiter, que l'attente ne vous lasse ne refroidisse. Au reste, quoy qu'il en soit, vous sçavez, Madame, comme il vous fault garder songneusement de vous esloingner de Dieu pour gratiflier
la reine de Navarre usait de son crédit à la cour pour préparer les voies au régime de tolérance que devait inaugurer l'édit de janvier.
1 Retenu à Saint-Germain par les instances de la reine de Navarre, il écrivait le 25 novembre à Calvin : — « Ecclesiam Dei gratia cepimus hic conslituere, et proximo Die dominico cœnam, Deo juvante, celebrabimus. Navarrense, Condensi, Posidonio, et eorum uxoribus, salutem dixi tuo nomine, sicut jubebas, quod illis fuit gratissimum. Sed illa (scilicet regina Navarrae) non desinit ministrum petere, et alioqui se passuram negat ut a se discedam. » — Th. Beza Calvino. Mss. de Genève, vol. \M.
2 Th. de Bèze ne quitta la France pour retourner définitivement à Genève, qu'en avril 4563, après la première guerre civile et la conclusion de la paix d'Amboise,
aux créatures mortelles, ce qui vous doibt donner couraige de poursuyvre vivement, tendant au but qui vous est proposé, quelques vens qui soufflent à l' opposite. J'ay aussy, Madame, à vous advertir d'une chose, dont je vouldrois bien me déporter s'il estoit en ma liberté. Mais je croy qu'aiant entendu la raison qui me contrainct, voi?s m'excuserez aisément de ce que j'en faict. Il y a ung certain rustre que le roy vostre mary a faict magister de son bastard1, lequel estant ung apostat et traistre à la religion, a desgorgé par ung livre imprimé contre moy toutes les injures qu'il a peu forger2. Or oultre ce qu'il se (taudit) du nom du roy vostre mary, ne lui faisant point trop d'honneur en cela, il faict aussy bouclier contre moy de la feue royne vostre mère, en ce que pour ung temps elle fut faschée de ce que je rédarguois asprement la secte des libertins. Je lui en respondis pour lors, et vous envoyé, Madame, la coppie
1 Allusion à François Baudouin. En récompense de ses efforts pour opérer un rapprochement entre les protestants et les catholiques, il avait été nommé précepteur de Charles de Bourbon, fils naturel du roi de Navarre, avec un traitement de douze cents livres.
2 L'origine de cette controverse où la charité eut également à souffrir dans les deux partis, fut la publication du livre de Cassander, De officio pii riri in hoc religionis dissidio, faite par les soins de Baudouin. C'était le manifeste du parti des moyenneurs en matière de religion. Calvin y répondit par un de ses traités les plus virulents : Responsio ad versipellem quemdam mediatorem, qui pacifî candi specie rectum Evangelii cursum in Gallia abrumpere molitus est. 1561, in-8°, traduit en français dans le Recueil des Opuscules, p. 1885. La réplique de Baudouin, pleine d'injures contre le réformateur, provoqua une seconde lettre de Calvin : Responsio ad Balduini convicia, et la polémique continuée par Théodore de Bèze, s'égara de plus en plus hors des voies de la modération dont elle s'était sitôt écartée.
de la lettre escripte de la main de nostre frère des Gai- Jars, il y a passé quatorze ans, afin que vous jugiez du mérite de la cause \ Je ne prétens point à vous animer contre luy. Vous en ferez ce que Dieu vous monstrera. Mais je ne puis pas m'abstenir, Madame, de vous prier de mectre ordre par vostre authorité, qu'il ne mecte point en jeu ma dicte dame vostre mère, de peur que je ne sois contrainct en maintenant la querelle de Dieu, de plus dire que je ne vouldrois. La malice et artifice de telle racaille est de faire une faulse couverture du nom des princes, afin de clorre la bouche aux serviteurs de Dieu sous telle umbre; et d'aultant plus les princes doibvent tenir la main à les rembarrer.
Sur ce, Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous maintenir en sa protection, vous gouverner tousjours par son Esprit, et accroistre vostre Majesté en tout bien. Ce 24 de décembre 1561 .
Vostre très humble serviteur,
Charles d'Espeville.
1 C'est la lettre à la reine de Navarre, 1. 1, p. 444. Cette lettre fut, ainsi que le rapporte Th. de Bèze, approuvée par Jeanne d'Albret : — « Cui cum exhibuissem literarum exemplar quod ad te remitto, nihil, inquit, opus erat excusatione nulla, neque enim matris peccatum velim excusare, et rem totam satis teneo. Perlegit tamen etprobavit. » — Beza Calvino. 6 janvier 1562. Mss. de Genève, vol. 4 1 7.
AU ROI DE NAVARRE
Copie de la main de Th. de Bèze. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Sire, la crainte que nous avons de vous importuner, nous empesche de vous escrire si souvent que nous vouldrions bien , et que possible il seroit utile. Mais encores que nous deussions faire quelque difficulté, les lettres de la royne vostre femme non-seulement nous ont enhardis, mais aussi nous ont osté toute excuse de plus différer. Car selon que Dieu Ta touchée au vif, ne se contentant point de suyvre et marcher au bon che-
* Sans date du mois. Ecrite en décembre 4561, remise en janvier 1 562, comme le prouve le passage suivant d'une lettre de Calvin à Bèze : — « Literas régi Navarrae, si videbitur, reddendas curabis, quibus si offensus fueris, culpam in te suscipies. » — 24déc. 1561. Mss. de Genève.
Les circonstances imposaient au réformateur d'impérieux devoirs envers le roi de Navarre. Trahi par ses serviteurs et trompé par les Guises, ce prince, toujours flottant entre les partis, s'était laissé séduire par l'espoir d'épouser la reine d'Ecosse, et d'obtenir la Sardaigne en échange de la Navarre espagnole. Un de ses familiers, le sire d'Escars, était allé porter de sa part des paroles de soumission à la cour de Rome. — « De quoy adverty, Théodore de Bèze, qui avoit bon accès vers luy, ne faillit de luy en faire bonnes et vives remonstrances, à quoy il respondit qu'il ne s'y mettroit si avant qu'il ne s'en pust aisément tirer... » Hist. eccl., 1. 1, p. 688. Dans une lettre pleine de mesure et de force, Calvin essaya à son tour d'éclairer le roi. Tout fut inutile. « Il renonça, dit Varillas, à tous ses amis. Il se mit à la tête du parti catholique, et tout ce que les larmes de sa femme purent obtenir de lui, fut la permission d'aller dans sa principauté de Béarn, vivre à la calviniste. »
min où il l'a appelée, elle nous a aussi exhortez, voire affectueusement, de faire tout ce qui nous seroit possible pour vous augmenter le courage et magnanimité qu'il est besoin que vous monstriez. Comme son désir est louable, aussi nous doibt-il servir d'un bon esguillon, Sire, c'est que comme vous estes son chef, vous luy donniez exemple à ce qu'elle soit tant plus incitée à la gloire de Dieu, quand en une chose si saincte elle se pourra conformer avec vous. Et de faict, vous avez bien à vous resjouir et louer Dieu de ce qu'il l'a tellement disposée, qu'au lieu que par cy-devant, elle ne vous estoit point pour ayde> maintenant elle s'applique droictement à vous seconder , comme son devoir le porte. Cepandant, Sire, d'autant qu'elle est toute résolue de bien payer ses arrérages à Dieu, et récompenser les défaults du temps passé, c'est à vous aussy de vous haster afin de marcher tousjours devant en vostre ordre et degré. Car c'est la meilleure de toutes vos prééminences de vous porter si vertueusement que celle qui désire de vous complayre, ayt de quoy se resjouir au double, quand, en se rengeant à vous, elle glorifie à Dieu. Quant tout cela n'y seroit poinct, Sire, encores ne seriez-vous pas quitte du debvoir que vous avez à Dieu. Mais un tel avantage mérite bien que vous le faciez valoir, en nous esvertuant, comme il vous laisse tant moins d'excuse, si vous marchez froidement. Or il vous plaira nous pardonner, Sire, si nous ne povons pas vous dissimuler que jusques icy vous ne vous estes pas aquité à beaucoup près de ce que Dieu à bon droit requiert de vous. Ce n'est pas que nous ne considérions assez, Sire, les obstacles dont vous estes assiégé
de tous costés. Mais quand vous penserez que nous sommes procureurs de Dieu, vous souffrirez, selon vostre piété, que nous ne vous flattions point en maintenant son droict. Surtout nous vous prions de bien noter la leçon qui nous est donnée au pseaume 119, où le prophète prie Dieu qu'il ne luy oste point pour tousjours de la bouche la parole de vérité. Là en premier lieu il n'a point honte de confesser qu'il ne s'est point monstre si franc ny entier qu'il debvoit à maintenir l'honneur de Dieu, et toutesfois il proteste au mesme pseaume, qu'il a esté comme prescheur de la loy, devant les rois et les princes. Mais sachant bien qu'en une cause si digne et précieuse, celuy qui a le mieuîx faict se trouve néantmoins redevable , il se desplaist en sa foiblesse , affin d'avoir contentement quand il aura mieux profitté. D'autant qu'il n'avoit pas esté assez ardent à soustenir la querelle de Dieu pour un temps, il cherche le remède où nous le pouvons trouver, c'est que Dieu nous fortifie par la vertu de son Esprit. Mais quoy qu'il en soit, il ne s'endort point en sa froidure, mais rompt tout délay, comme si jamais il ne povait parvenir assez tost où il aspire. Voilà pourquoi il demande que Dieu ne permette point qu'il demeure ainsi débile comme il se congnoist. Or comme par le mot de bouche, il monstre que la foy ne doibt pas estre ensevelie, qu'elle ne se desploie devant les hommes, il n'y a doubte qu'il ne comprenne tout service extérieur de Dieu. Maintenant, c'est à vous, Sire, de considérer, nous ne disons pas, si vous avez esté aussi libre qu'il eust esté requis à rendre tesmoignage de nostre foy, mais si vous en estes seulement aproché jusques à my-
chemin. Il est donc temps de courir de paour que la nuict ne vienne, et vous soyez surprins. En général, combien s'en fault-il, Sire, que vous ayez maintenu la querelle de Jésus-Christ, selon que vostre estât et dignité vous y oblige plus que les personnes privées? Si quelque paoure homme et de basse condition faict semblant de consentir à ce que le nom de Dieu soit blasphémé, la religion mise en opprobre , et la paoure Eglise foulée soubs les pieds, il fauldra qu'il se condamne de n'avoir point eu la parole de vérité en sa bouche. Que sera-ce auprès de vous, Sire, en ceste authorité, honneur et haultesse, si, sans vous flatter, vous entrez en compte avec Celuy duquel vous tenez tout?
Ce seroit aussi lascheté à nous de couvrir par silence l'acte particulier qui a engendré envers grands et petis un si grand scandale. C'est de ceste malheureuse harangue, qui a esté faicte à Rome de vostre part, Sire, laquelle faict rougir, pleurer et gémir, et quasi crever de despit tous bons zélateurs tant de la gloire de Dieu que de la bonne réputation de vostre Majesté. Il est certain, Sire, que vous ne sçauriez trop travailler à vous esvertuer tout au rebours jusqu'à ce qu'une telle faulte soit réparée devant Dieu et devant les hommes. Nous ne parlons point de celuy qui a esté employé pour porter la parole , pource qu'il ne se fust pas trouvé homme de bien qui eust voulu accepter telle charge. Mais il semble que luy et vos ennemis ayent voulu faire un triumphe de vitupère qui vous a esté faict, en imprimant une telle ordure qui n'estoit desjà que par trop divulguée. Nous voyons bien, Sire, comment vous y avez esté induict; mais soit que les perplexités où vous
estiez pour lors, vous aient faict plier oultre vostre vouloir, soit que vous aiez eu esgard à vostre seureté pour obvier aux embusches de vos ennemys, ou pour rompre les filets qui vous estoient tendus, soit que vous y aiez esté attiré par l'espérance de recouvrer à l'advenir ce qui vous apartient, rien de tout cela, Sire, ne sera receu devant Dieu pour vous absouldre. Et de faict, que seroit-ce s'il vous estoit dict que tout le monde vous seroit donné , quand vous faictes hommage à celuy qui ne peult rien que mal? Vous pardonnerez à la nécessité, Sire, laquelle nous contrainct de parler ainsy, d'aultant que nous avons soing de vostre salut , voire d'une chose plus digne et prétieuse, c'est de la gloire de Dieu et l'aclvancement du règne de Jésus-Christ, où consiste le salut de vous et de tout le monde. Mesmes, Sire, quand nous vous prions de vous emploier cy-après plus vaillamment à faire droicte et pure profession de vraye chrestienté, ce n'est pas que nous ne prisions les combats et alarmes qui vous sont incontinent dressez. Pour le moins il vous fauldra apprester à un interdict. Mais c'est bien raison que pour servir à Celuy auquel tout est deu, rien ne soit espargné. Combien que jamais vons ne vous pourriez résouldre, Sire, à marcher où Dieu vous appelle , jusques à ce que vous aiez aprins du tout à vous appuyer sur ses promesses, vray est que cependant pour vous soulager il vous tend la main en beaucoupMe sortes. Car s'il y a d'un costé des menaces, fraïeurs, il y a de bons remèdes et convenables, qui s'offriront promptement quand il vous plaira de les accepter. Encores que tout vous fust fermé, Sire, si vous fault-il pratiquer en cest endroict ce que dict David,
c'est que Dieu donne des pieds de chacaulx aux siens pour sautter par -dessus les haultes murailles. Mais quand il vous supporte en cela de vous donner ouverture , nous vous prions , Sire , de ne faillir à entrer. Usez du temps opportun , duquel les plus prophanes sçavent bien dire qu'on ne le doit laisser eschapper .Mais combien que les affaires de ce monde se démeinent par longs circuits, Dieu veult qu'on procède plus franchement à soustenir sa querelle, tellement que la façon de temporiser que vous avez suyvie jusques icy, Sire, ne sera jamais trouvée bonne en son tribunal.
Ceey n'est pas pour vous faire précipiter. Mesme il y a un zèle inconsidéré en d'aultres que nous n'approuvons pas , et que nous vouldrions bien modérer s'il nous estoit possible. Mais puisque nous n'y pouvons parvenir, nous supplions vostre Majesté le vouloir supporter. Mesmes nous pensons que Dieu pour corriger la tardiveté des grans, a faict avancer les petis, voire tellement qu'il seroit aujourd'huy difficile de les faire reculer. Or s'il luy a pieu besongner en telle sorte, d'aultant plus que les malins s'efforceront de résister, tant plus debvez-vous estre aiguisé, Sire, à mectre et appliquer en usage les instrumens débiles auxquels en la fin apparoist la vertu du Sainct-Esprit. Nous avions tasché à la vérité de faire qu'on se contentast de prescher en secret par les maisons. Oïans que le contraire est advenu , nous sommes esbays; mais nous ne laissons pas d'estimer que Dieu a voulu mectre sa parole en possession sans main d'hommes, afin que le conseil ne trouve pas si estrange d'octroïer permission et souffrance de ce qui est desjà. Quoy qu'il en soit, Sire, selon que vous estes loial jus-
ques au bout, et en telle perfection qu'on peult souhaister à procurer la prospérité et repos du roy, et le bien du pais de France, nous vous supplions aussy de non moindre zèle et affection ardente mectre peine que Dieu soit glorifié , en résistant oubvertement à toute superstition et idolâtrie, vous monstrant aussi protecteur de la poure Eglise à ce qu'elle ne soit plus si durement oppressée. Car quoy que le diable et le monde escurnent toute leur rage, cette liberté qu'auront les fidelles de servir Dieu obtiendra de luy que le roy domine paisiblement sur tous ses subjecls , et que vous soiez conservé en vostre degré, tant pour gouverner ses païs comme chef de son conseil, qu'aussi pour reigner au vostre.
Sire, après nous estre humblement recommandez à la bonne grâce de vostre Majesté, nous supplierons nostre bon Dieu vous tenir en sa garde, vous fortifier en constance invincible , vous donner prudence et adresse en tout maniement, et vous augmenter de plus en plus en ses grâces. (Décembre 1561 1.)
Vos humbles serviteurs,
Jehan Calvin. Théodore de Besze.
1 Le manuscrit porte : 1562, date de la présentation de cette lettre au roi de Navarre. — Premiers jours de janvier.
A L'EGLISE DE TARIS
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107a.
Très chers seigneurs et frères, nous avons entendu par maistre David présent porteur, qu'il estoit icy venu suivant vostre conseil et exhortation pour abolir les scandales qui sont procédans de luy, et de fait a recognu qu'il ne s'estoit pas porté comme il devoit, preschant en la maison du roy de Navarre. Secondement qu'il avoit fleschi devant le cardinal de Lorraine, quand il fut appelle par luy à Sainct-Denis, desadvouant toutesfois ce qui luy estoit mis sus d'avoir permis de se révolter contre les juges. Tiercement, il a confessé qu'il s'estoit mal porté et laschement estant prisonnier à Lyon , comme d'avoir esté à la messe et n'avoir pas respondu en chrestien des articles de foy qu'on luy avoit proposez. Sur ce nous luy avons mis en avant quelques
* Touchant Pierre David, ancien prédicateur du roi de Navarre. Voir la lettre, p. 246. Moine intrigant et ambitieux, David avait passé tour à tour, au gré de son intérêt, de l'Eglise catholique à la Réforme, et de la Réforme à l'Eglise catholique. Déçu dans les espérances qu'il fondait sur sa dernière apostasie, il s'enfuit du monast cr(deSaint-Denis où le cardinal de Lorraine lui avoit assigné une pension, et sollicita le titre de ministre auprès des pasteurs de l'Eglise de Paris. Egalement repoussé par les deux communions qu'il avait trahies, il fut emprisonné à Orléans, en 1562, « pour plusieurs crimes détestables, et la mort le surprenant à la prison, l'exempta, ditBèze, du supplice qu'il avoit mérité. » Hist. eccl , t. I, p. 103.
faits dont nous avions esté advertis, desquels il s'est excusé en partie. Or nous voyans que la mémoire des offenses estoit encore si fresche, et aussi que nous ne pouvions pas juger des choses incongneues ou desquelles nous n'estions pas pleinement informez, luy avons déclaré que nous ne pouvions pas luy donner approbation pour estre receu en office de pasteur, d'aultant que ce seroit introduire maulvais exemple contre la sentence de Dieu. 'Mais surtout craignans d'ouvrir la porte à beaucoup de murmures et schismes, luy avons conseillé de se retirer à l'Eglise de Paris afin de se purger là devant toutes choses des crimes dont il est chargé. Car aussi c'eust esté témérité à nous d'en juger, veu que nous ne sommes pas sur le lieu pour estre si pleinement acerténés que vous delà vérité du fait. Sur quoy, seigneurs et frères, etc. (1561.)