A MONSIEUR DE COLONGES
Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 145.
Monsieur et bien-aymé frère, j'eusse été possible plus diligent à vous respondre sur les trois points dont vous m'aviez demandé mon opinion , n'eurt esté le scrupule que je fay de toucher à une matière si chatouilleuse qu'est celle qui est contenue en vos lettres, à savoir si les ministres peuvent bailler argent à profit. Car de condamner simplement une telle façon de prester, il y auroit une trop grande rigueur et qui pourroit engendrer beaucoup de répliques. De fait, je n'oseroys pas affermer qu'il ne soit licite. Mais d'autre part quand je regarde à combien de calomnies et scandales cela est sujet, et aussi que plusieurs estendent quelque condition modérée pour se dispenser plus qu'il ne leur est permis, je m'abstiendray volontiers de respondre sur ceste question. Le plus seur et expédient seroit de ne point entrer en telles pratiques ou contracts, et ce n'est point sans cause que Jérémie proteste que les débats qu'il soustenoit ne venoient point d'avoir preste ni emprunté. Ainsi quand ung ministre se passera de faire tel profict, ce sera bien le meilleur. Mais pource que cela est plus supportable que de marchander ou mener quelque train dont il soit distrait de
* En titre ■ Response à trois questions.
François de Morel, sieur de Colonges, ministre de Genève et de Paris. Voir p. 472, note 2. Il présida en \ 559 le premier synode des
son office, je ne voy point pourquoy le fait doive estre condamné en général. Mais cependant je vouldroys bien qu'on y gardast telle modération que ce ne fust point pour en tirer profit certain, mais qu'on se contentast, en baillant son argent à quelque marchant homme de bien, de se rapporter à sa foy et sa loiaulté à ce qu'il en fist profit équitable, selon que Dieu feroit prospérer son labeur.
Touchant de prester serment au consistoire, il est bon d'y procéder prudemment, afin d'obvier à toutes détractions et murmures. On pourra bien sommer et adjurer les gens leur mettant Dieu devant les yeux avec son jugement, d'autant qu'il préside en telle compaignie. Mais il se fault soigneusement garder de toute formalité qui ait espèce de jurisdiction ou qui en approche.
Sur le dernier point, il me semble qu'on ne doit faire nulle difficulté d'admettre au consistoire gens de justice et chefs de police , moyennant qu'ils n'y soyent point en qualité de magistrat. Mais que tousjours la discrétion soit observée entre les deux charges et estats. D'exclure ceux qui sont au gouvernement civil , qu'ils ne soyent aussi bien superintendans au régime spirituel , il me semble que ce seroit contre toute raison. Le tout est, quand ils seront esleus comme idoynes à tel office, qu'ils ne meslent point avec la puissance du glaive ce qui en doit estre distingué.
Voylà en somme ce que Dieu m'a donné sur les trois questions, à quoy nos frères se sont tous accordez. Carj'ay bien voulu ensuivre leur advis, afin que la résolution ne vinst point de moy seul. Sur quoy... Ce 10 janvier 1562.
Eglises réformées de France, et assista au colloque de Poissy. Il était alors ministre de la duchesse de Ferrare.