‹ LettresChapitre 42 sur 71 · A MONSIEUR DE PASSY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE PASSY

Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monsieur, après les présentes escriptes, j'ay receu les vostres par lesquelles j'ay entendu le bon désir que vous avez de retourner par deçà, quand votre terme sera expiré. Je vous asseure bien que vostre retour nous resjouiroit plus que je ne vous dicts, et ne tiendra pas à poursuyvre nostre droict que nous ne vous recouvrions le plus tost qu'il nous sera possible. Vray est que devant qu'avoir receu vos lettres nous n'avions peu refuser aux gens de Nevers , ny mesme à Monsieur le comte leur demande. Mais s'il ne tenoit qu'à souhaister, si aimerions-nous mieulx jouir de vous que d'en laisser la possession aux aultres. Quand est de Paris, je crains qu'il n'y ait eu fraude à supprimer mes lettres, comme il y en a aujourd'huy beaucoup qui par leurs folles dévotions et phantastiques ne font nul scrupule de tromper et circonvenir les aultres Eglises. La somme estoit que vous regardassiez à vostre discrétion ce qui seroit expédient de faire, et si vous jugiez que vostre présence fust requise à Paris, je vous priois de vouloir secourir ceste Eglise-là, selon qu'elle est d'importance. Mais j'attendray maintenant vostre résolution finale sur le tout. Sur quoy, Monsieur, après m'estre de rechef recom-

* Voir la lettre précédente.

mandé à vostre bonne grâce, et de Mademoiselle1, et de nos amis de par delà , je feray fin priant Dieu vous tenir tousjours en sa saincte garde, et vous accomplir en tous les dons de son Esprit, faisant profiter vostre labeur à l'advancement de son règne. De Genève, ce 28 janvier 1562.

Vostre serviteur et bumble frère ,

Jehan Calvin.

A LA DUCHESSE DE FERRARE

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol» 102.

Madame , j'ay esté joieux d'avoir moien de vous escrire seurement parce porteur, non pas que j'aye grande matière pour ceste heure, mais afin de m'acquitter de mon devoir, et aussi pource que je pense que mes lettres sont tousjours bien venues vers vous de vostre grâce. Quand elles vous pourroyent apporter quelque profict, encore mettroy-je peine de vous en faire tenir plus souvent. Mais vous avez, Dieu mercy, en vostre

1 Catherine du Gasperne, veuve d'Etienne Le Gresle, procureur au Châtelet de Paris, avec laquelle Spifame avait entretenu des relations du vivant de son mari. Sur la présentation d'un faux contrat, leur mariage avait été célébré dans l'Eglise de Genève.

* Sans date. Ecrite peu de temps avant le massacre de Vassy, c'est-à-dire en février 1562.

maison, homme suffisant, pour vous exhorter et confirmer en tant qu'il en est de besoin \ Je n'ay point nouvelles à vous mander que vous ne sachiez d'ailleurs, surtout lesquelles vous puissent resjouir, et je n'aime point de vous lascher, combien que je suis contraint de décharger mon cœur, non pas sans grand regret, d'une tristesse laquelle est commune à tous enfans de Dieu. Vous sçavez, madame, ce que brassent les ennemys de vérité, témoin la ligue du pape avec le roy d'Espagne, les Vénitiens et potentats d'Italie en laquelle nostre voisin est compris2. Il leur semble bien qu'ils doibvent exterminer du monde toute chrétienté. Or cependant, Madame de Guise suit un train qui ne peut revenir qu'à sa confusion, si elle continue, car encores qu'elle ne le pense point, si cherche-elle la ruine des pauvres Eglises de France , desquelles Dieu sera protecteur pour les maintenir 3. Je proteste de rechef, Madame, que je m'abstiendrois volontiers de vous ennuyer, mais d'aultre costé je vouldrois bien qu'elle pust estre in-

1 3 juillet 4 561 : « On accorde un ministre à la duchesse de Ferrare à la condition que ce ne soit ni M. Calvin, ni M. de Besze. » registres du Conseil. Ce ministre était François de Morel. Voir la note, p. 454.

2 Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. Le but de cette ligue, formée en 4562, était l'anéantissement de la Réforme et la destruction de Genève.

3 Anne d'Esté, fille de Renée de France, et duchesse de Guise. Elevée à la cour de Ferrare, dans les croyances de la Réforme, elle dut les déposer en s'alliant à la maison de Lorraine, mais elle montra toujours une àme généreuse, également éloignée des excès de tous les partis. Le massacre de Vassy qu'elle essaya vainement d'arrêter, fit rejaillir jusque sur elle la haine et l'impopularité qui s'attachaient au nom de François de Guise, parmi les protestants.

duite par vostre authorité à modérer ses passions, auxquelles elle ne peut obéir, comme elle faict, qu'en faisant guerre à Dieu. Je vous dis franchement, Madame, ce que chasqu'un cognoist, afin que tous advisiez selon Yostre prudence quel bon moien il y aura d'y pourvoir, afin de la destourner qu'elle ne conspire point avec ceux qui ne demandent que d'abolir la pure religion, et qu'elle ne s'enveloppe point en des pratiques dont l'issue ne peut estre que malheureuse, d'aultant qu'elle est contraire à Dieu.

Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous tenir tousjours en sa protection, vous fortifier de sa vertu, et augmenter en tout bien et prospérité. De Genève (février 1562).

A LA REINE DE NAVARRE

Copie. Bibi. de Genève. Vol. 107.

Madame, la compassion que j'ay de vos angoisses me faict sentir en partie combien elles vous sont dures

* Voir la lettre, p. 441. Blessée dans sa dignité d'épouse et de mère par les désordres de son mari, navrée de son union avec les ennemis de la Réforme, cette princesse était en proie à la plus vive aflliction. — « La royne de Navarre cependant, comme princesse très sage et vertueuse qu'elle estoit, tasehoit de réduire (son

et amères à porter. Mais quoy qu'il en soit si vous vault-il beaucoup mieux d'estre triste pour telle cause que de vous anonchallir à vostre perdition. C'est chose désirable d'estre à repos et à son aise, quand Dieu faict ce bien à ses enfans de se pouvoir plainemenl resjouir ; et puisque cela est un privilège qui ne dure pas tousjours, s'il luy plaist de nous examiner asprement , de le suyvre par chemin aspres et difficiles. Vous avez esté enseignée , Madame , que nous ne pouvons servir à Dieu sans combatre. Les espèces de combacts sont divers ; mais en quelque sorte qu'il plaira à Dieu nous mectre en praticque, il nous fault estre prests. Si les assaulx que vous avez à soustenir sont rudes et terribles, Madame, il y a longtemps que Dieu vous a donné occasion de le préméditer. Le roy vostre mary a desjà esté longtemps assiégé de deux cornes du diable, d'Escars 1 et l'évesque d'Auxerre 2. Non-seulement il s'en est laissé abatre, mais luy-mesme, s'arme contre Dieu

mari), supportant tout ce qu'elle pouvoit, et luy remonstrant ce qu'il de voit à Dieu et aux siens. Mais ce fut en vain, tant il estait ensorcelé. Quoy voyant, elle n'avoit recours qu'aux larmes et aux prières, faisant pitié à tout le monde fors au sieur dit roy. La roynemère en ces entrefaites taschoit de luy persuader de s'accommoder au roy son mary; à quoy finalement elle fit ceste responseque plus tost que d'aller jamais à la messe, si elle avoit son royaume et son fils en la main, elle les jetteroit tous deux au fond de la mer, pour ne luy estre en empeschement , ce qui fut cause. qu'on la laissa en paix de ce costé. » — Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 689.

1 François d'Escars, serviteur du roi de Navarre, « homme, dit Mézeray, qui se vendoit à tout le monde pour de l'argent, hormis à son maître. »

2 Philippe de Lénoncourt, évêque d'Auxerre, suborné par les Guises pour ramener le roi de Navarre dans le sein de l'Eglise catholique.

et les siens. Je parle comme d'une chose notoire. Je sçay, Madame, que les premiers ars [sic) se dressent contre vous. Mais quand il y auroit cent fois plus de difficultés, la vertu d'en hault, quand nous y aurons vostre refuge, sera victorieuse. Seulement, Madame, ne vous lassez point à tenir bon, aiant Dieu pour vostre garant, car nous ne luy obéyssons pas à l'advanture, d'aultant que sa promesse ne nous peult faillir qu'il donnera bonne issue à vostre constance quand elle sera fondée en sa parole. Àussy combien que tout le monde renverse {sic), si nostre ancre est fichée au ciel, combien que nous soions agitez, si arriverons-nous à bon port. Celuy qui a nostre despost en garde, est fidelle, dict sainctPaul. Aussi sçachans bien à qui nous avons creu persévérons, aians pitié de ceux qui s'amusent à des alleschemens si frivoles que les petis enfans s'en mocquent. Cependant, Madame, vous ne serez pas oubliée en nos prières, comme nous en avons esté adverti tant par nostre frère Monsieur de Bèze , que d'ailleurs mesmes , que vous le désirez. Je me tiens bien asseuré, Madame, que Dieu exaucera vos gémissemens et les nostres , moyennant que luy offrions le sacrifice d'humilité qu'il requiert. Car combien que nous puissions et debvions estre hardis à maintenir sa querelle, si nous fault-il attribuer à nos péchés que le cours de son Evangile est retardé. Quoi qu'il en soit, au milieu de toutes nos détresses, souvenons- nous du dire de sainct Paul : Esjouissons-nous au Seigneur, frères, sans fin. Je vous dis de rechef, esjouissez-vous, voire pour avoir un courage invincible, au milieu de toutes vos afflictions.

Madame, pource que le porteur retournera vers vous

pour entendre où il vous plaira l'adresser, je vous ay bien voulu déclairer qu'il s'est icy tant bien porté que nous l'eussions voulu tousjours retenir, sinon qu'il eust esté desdié à vos Eglises, et je sçay qu'il n'a pas perdu son temps d'estre icy venu, comme le faict le montrera. Ce22me de mars 1562.

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