‹ LettresChapitre 44 sur 71 · AUX MINISTRES DE LYON · texte numérisé non relu

AUX MINISTRES DE LYON

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Très chers frères, il y a desjà lontemps que nous avons attendu de vos lettres, pour avoir occasion en vous respondant de nous descharger de ce qui nous pèse fort sur le cœur. Mais depuis le changement qui est advenu à Lyon, nous n'avons point receu un seul mot ny de vous, ny de la compagnie des anciens, ce qui

* Exaspérés par la nouvelle du massacre de Vassy, et soutenus par plusieurs capitaines de l'armée du prince de Condé, les protestants de Lyon s'étaient emparés de la ville, le 30 avril 1562. Cet audacieux coup de main, accompli en quelques heures, presque sans effusion de sang, fut suivi des plus regrettables excès. L'église de Saint-Jean fut saccagée, et livrée au pillage par les huguenots, et ces violences demeurèrent impunies. Instruit de ce qui s'était passé à Lyon par le ministre Viret, dont l'éloquence n'avait pas peu contribué à calmer les passions déchaînées, Calvin adressa des reproches sévères aux ministres de cette Eglise. Voir: De Thou, L. XXXI; Bèze,t. II!, p. 22 1.

nous faict penser qu'il y a du désordre beaneoup, veu que nous sommes sollicitez d'aucuns de secourir à vostre Eglise, et que vous n'en faictes nul semblant. Mesme quand le sire Jeraume des Gouttes passa naguères par icy, combien qu'il requist qu'on envoyast des ministres pour vous aider, il déclara qu'on ne lui avoit donné nulles lettres. Cependant nous avons des nouvelles qui nous causent grande angoisse. Nous sçavons bien qu'en telles esmotions , il est difficile de se modérer si bien qu'il ne s'y commette de l'excès, et excusons facilement si vous n'avez tenu la bride si roide qu'il eust esté à soubaiter. Mais il y a des choses insupportables dont nous sommes contraints vous escrire plus asprement que nous ne voudrions. Nous serions traîtres à Dieu et à vous, et à toute la chrestienté, en dissimulant ce que vour orrez icy à nostre grand regret. Ce n'est pas un acte décent qu'un ministre se faces oudart ou capitaine ; mais c'est beaucoup pis quand on quitte la chaire pour porter les armes1. Le comble est de venir à un gouverneur de ville le pistolet en la main, et le menacer en se vantant de force et violence ; car voicy les mots qu'on nous a récitez, et que nous avons entendus par tesmoins dignes de foy : — « Monsieur, il faut que vous le faciez , car nous avons la force en main. » — Nous vous disons rondement que ce propos nous a esté en horreur comme un monstre. Nous avons aussy fort détesté la cire qui a esté faite de par le gouverneur et les ministres. Nous mettons en mesme rang les passeports

1 Le ministre Jacques Rufi, homme d'énergie et d'exécution, s'était mis à la tête des bandes armées, et avait puissamment concouru à la prise de la ville. Voir : Bèze et de Thou, ut supra.

et choses semblables, desquelles l'énormité a desgousté, voire aliéné beaucoup de gens de l'Evangile, et a troublé et fasché toutes gens qui ont quelque piété et modestie. Encores n'estoit pas assez si on n'eust couru les champs pour lever butin et pilliage des vaches et autre bestial, voire depuis que M. le baron des Adresses est là arrivé avec authorité 1 , lequel n'a point approuvé telles insolences, dont ceux qui se vantent d'estre ministres de la Parole de Dieu n'ont point eu honte de se mesier. Maintenant ces vieilles playes nous ont esté rafraischies, quand nous avons ouy que les rapines qu'on avoit tirées de l'Eglise de Sainct-Jean, ont esté exposées en vente au dernier offrant , et despeschées pour cent douze escus ; mesmes qu'on a promis aux soudarts de leur en distribuer à chascun sa portion. Vray est que monsieur Rufi est nommément chargé de toutes ces choses. Mais il nous semble que vous estes en partie coulpables de ne l'avoir réprimé , ayant liberté et puissance de le faire; car s'il ne se soumet à vostre correction, qu'il cerche où il bâtisse une Eglise à part. Nous ne pouvons pas vous remonstrer doucement ces choses, que nous ne pouvons ouyr sans grande honte et amertume de cœur. Or combien qu'il soit tard d'y remédier, si ne pouvons-nous pas nous tenir de vous prier au nom de Dieu , et exhorter en tant qu'en nous est, que vous mettiez peine à récompenser les fautes passées, et surtout despescher toutes ces voleries et pilliages. Car plus tost il faudroit quitter telles gens et s'en séparer, que d'exposer l'Evangile en tel opprobre en s'accouplant avec eux. Desjà il y a du zèle inconsidéré à faire les

* Voir la lettre suivante.

ravages qu'on a fait aux temples ; mais de ce qui s'est fait à la chaude et par quelque dévotion, les gens craignant Dieu n'en jugeront point à la rigueur. De ces butins que pourra-on dire? A quel titre sera-il licite de ravir ce qui n'est à aucune personne privée ? Si les larcins sont punissables, c'est double crime de dérober le bien public. Par quoy si vous ne voulez estre hays et détestez de tous gens de bien, mettez ordre que telles offenses se réparent. Car, si vous tardez plus, nous craignons bien que vous n'y veniez jamais à temps. En quoy nous prierons Dieu qu'il vous guide d'esprit de prudence, vous adresse en toute équité et droiture, vous fortifie de constance et vertu, afin que la peine que vous prenez ne soit pas inutile, mais que vostre doctrine fructifie à ce que son nom soit glorifié. De Genève ce 13me de may (1562).

Page 1