‹ LettresChapitre 48 sur 71 · A UNE EGLISE INFIDELE · texte numérisé non relu

A UNE EGLISE INFIDELE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. t07 «.

Très chers frères , je vouldrois bien , si c'estoit le plaisir de Dieu , avoir argument plus joieux à vous escrire que je n'ay, et par ce moien que vous peussiez prendre plus de plaisir en mes lettres. Parquoy vous ne prendrez point mal si je vous contriste pour ung peu de temps, veu que c'est le seul moien pour vous faire resjouir en Dieu. J'aymerois bien mieux s'il m'estoit loisible de louer vostre foy, charité et patience, en vous exhortant de continuer de bien en mieux. Mais d'aultant que vostre salut m'est cher et recommandé, je suis contrainct de vous remonstrer que vostre vie , selon qu'on en parle, ne respond point à la congnoissance que Dieu vous a donnée de son Evangile. La nécessité porte son excuse avec soi, De faict, nous voions que sainct Paul qui estoit d'un esprit si bening et humain, accuse les Corynthiens de ce qu'il fault qu'il use de véhémence et rigueur envers eux, et après qu'il en a usé, il dict qu'il ne s'en repent point, moiennant que la tristesse qu'il leur a causée par ses lettres les amène jusques-là de pleurer leurs faultes et retorner à Dieu. J'enfens bien que de prime face cecy vous semblera dur, mais quant vous aurez bien pensé à vos maladies, vous cognoistrez

* Aux frères de... — Sans autre indication et sans date. 1562?

qu'il n'y a point de plus doux remède pour les guairir. J'en parle selon que j'en ay entendu par gens dignes de foy et qui vous ayment. Et pour ne vous faire long circuit , je vous dy en ung mot que le train que vous menez est un grand scandale à beaucoup de gens de bien, et ouvre la bouche aux iniques pour blasphémer contre Dieu et sa parole. Il fault que je parle ainsi pour descouvrir le mal, lequel il est besoing qu'on vous face sentir pour y donner remède, Je sçay bien qu'on ayme tousjours mieux les médecins qui adoulcissent le mal par huiles et emplastres, le laissant couver au dedans, que ceux qui le sondent à bon esciant pour le purger. Et quant à moy je vouldrois bien qu'il fust bon et propre pour vostre salut que je tinsse ung moien plus gracieux. Mais que gaingnerais-je à dissimuler les choses qui sont tant congnues , et de modérer des choses tant énormes qu'il n'y a nul propos ? Ainsi je vous prie d'escouter patiemment les plainctes qu'on faict de vous, affin que nous cherchions guairison des vices qui ont desjà par trop dominé.

Premièrement, le bruit commun est que vous estes fort refroidiz de l'affection que vous avez montrée par cy- devant à la parolle de Dieu, et qu'on veoit cela parce qu'il ne vous chault guères d'y profiter. Après on dict que vous estes desbordéz en blasphèmes, en dissolutions et paillardises, voire de telle qualité que j'en ay honte et horreur ; qu'au lieu d'édifier les ungs les aultres en bons et saincts propos, vous estes fort adonnez à gaudisseries, vouspicquans et brocardans sans fin ne mesure; que haynes , détractions et envyes régnent entre vous, mesmes débuts et noises jusques à coups ruer (?). Ce sont

les fruictz qui proviennent du mesprisde la doctrine qui nous doit estre comme une bride pour nous tenir en toute honnesteté et saincteté de vie. Et c'est aussi le premier poinct que j'ay touché, qu'il n'y a plus tel zèle en vous de profiter en la parolle de Dieu, comme on l'y a veu par cy-devant, qui est ung mauvais signe. Car ceux qui la digèrent bien, pour en tirer substance, n'en sont saoulez. Au contraire celuy qui en est saoul, monstre qu'il en est desjà fasclié pour desgorger ce qu'il en avoit prins. Je sçay bien que vous n'avez jamais esté purement instruicts en prédications , comme il eust esté à désirer. Mais encore valloit-il mieux que vous eussiez quelque petite portion du bien, que rien du tout. Or on dict que vous ne tenez guères compte d'estre plus enseignez, ny en publicq ny en particulier. Quant vous auriez entendu cent fois plus que vous n'avez, toutesfois la sagesse de Jésus-Christ est si ample et si haulte que vous y trouveriez tousjours quelque chose davantage. Mesmes il fault que les plus grans docteurs soient disciples en ceste eschole, pendant qu'ils vivent au monde. Mais encores que la doctrine ne vous fust point nécessaire, regardez combien vous avez besoing d'estre picquéz par exhortations , et qu'on vous remonstre tant de vices qui ne cessent de pulluler entre vous. Quand il n'y auroit aultre chose, c'est mal allé quand on recule au lieu d'advancer. S'il n'y avoit aultre mal que cestuy-là, il seroit jà trop grand, car ce n'est point une ingratitude à pardonner, quant nous n'avons point les aureiiles du cœur ouvertes pendant que Dieu ouvre sa bouche. Or puisqu'il ne le faict pas pour ung jour, mais durant toute nostre vie, il nous convcnoit journellement luy

donner audience, comme aussi sainct Paul nous admoneste que ceste doctrine de salut ait sa résidence en nous richement et en abondance. Parquoy congnoissez que c'est desjà une grande faillie en vous , de n'avoir aultre désir d'apprendre tousjours de mieux en mieux quelle est la volunté de Dieu, et de n'estre plus diligens à vous conformer en sa congnoissance, tant par lectures que par aultres moiens. Car s'il appert que le corps est mal disposé, quand on est desgouté de la viande, il est certain que l'àme est encores en pire estât, quand on a perdu le goust et saveur de la Parolle de Dieu.

Mais on peult juger de la grandeur de ce mal par les fruicts qui en sont procédez. Ce que j'en dy n'est pas pour augmenter la playe, mais pour vous monstre r le danger où vous estes, affin que vous acceptiez le remède de tant meilleur courage. C'est chose estrange que le nom de Dieu qui nous doit estre si précieux, soit ainsi prophané entre vous. Car, à ce que j'entens, non-seulement on s'y donne liberté de jurer sans propos, mais aussi les blasphesmes y sont fort desbordéz. Si vous croiez en Dieu, comment ne tremblez-vous, oiant la sentence qu'il prononce que celuy qui aura prins son nom en vain, ne demourera impuny? S'il ne peult porter ung jurement léger ou frivole, pensez-vous qu'il endure que son nom sacré soit ainsi vilipendé, qu'il n'en face une horrible vengeance? Le corps et le sang de Jésus-Christ ne vous couste-il non plus, que de le mettre en avant ou par despit ou par risée? Si vous n'y pensez de plus près, il vous monstrera à vos despens combien il les tient honorables. Et desjà il l'a monstre en partie, car les défiances (?) qui sont sur vous ne sont

qu'aultant de punitions qu'il vous envoie, pource que son nom n'y a point esté mieux honoré. Vous oiez ce que dit sainct Paul, d'aultant que les hommes après avoir congneu Dieu, ne l'ont pas deuement glorifié, qu'il les a mis en sens réprouvé pour s'abandonner en toute vilennie. Il dict cela des payens mesmes qui n'ont pas esté illuminez comme vous. Ainsi d'aultant qu'il vous a donné une telle clarté de l'Evangile, je ne m'esbahis point s'il se courrouce amèrement contre vous, de ce que son nom y est ainsi déchicquetté par pièces. Voilà d'où viennent les confusions que vous avez, comme entr'aultres les paillardises, voire si infâmes que les infidelles les ont en horreur. Je ne vous en condamne point, comme estant asseuré du faict, mais le scandale en est si commun que rien plus. Si vous aviez bien retenu ceste leçon de sainct Paul, qu'il nous fault abstenir de toute apparence de mal, vous seriez plus soigneux à vous en donner garde. Mais il semble qu'aucuns se délectent à nourrir la maulvaise opinion qu'on a d'eux, et donner maulvais exemple. Il seroit bien à désirer que le maulvais bruit qui en est trop commun, fust du tout estainct. Mais le principal est que le faict soit purgé , car nostre Seigneur permet que la turpitude se descouvre, affîn que ceux qui aymeroient de se flatter en leurs vices cachez , en ayent honte , les voyans amenez en clarté. C'est ung moien par lequel il nous attire à repentance. Vous sçavez, mes frères, ce que l'Escriture nous dit des paillardises communes, c'est qu'elles sont mauldites de Dieu, qu'à cause d'icelles sa vengeance se desploie sur les incrédules, que ceux qui s'y adonnent sontbannizde son royaulmc, qu'elles sont tenues comme

ung sacrilège, d'aultant que nos corps qui sont temples de Dieu en sont polluez, que ceux qui s'y abandonnent sont séparez du corps de Jésus-Christ, et que ceîuy qui paillarde reçoit une macule spéciale à son corps, plus que d'aultres vices. Mais ce qu'on dit de vous passe plus oultre. Regardez quelle honte c'est qu'on vous impose d'avoir prins une licence que les payens ont en détestation, pource que nature les enseigne que ce n'est point un crime à supporter que l'inceste.

Quoy qu'il en soit, adviséz en premier lieu que vostre conscience soit pure et nette devant Dieu quant à ce cas, et que les hommes n'ayent occasion de penser ne parler mal de vous. Sainct Paul dict que s'il trouve en Corinthe des paillards et dissolus qui n'aient point eu repentance de leurs forfaicts, qu'il fauldra qu'il en face le deuil, et porte la confusion pour eux. Par plus forte raison ceux qui ont failly ont bien de quoy pleurer et s'humilier. Ceste humilité vous devra servir à mettre plus de peine que vous n'avez faict, de vous édifier tant par bon exemple de vie qu'en parolles. Car vous avez maulvais nom aussi, que d'aulcuns sont par trop desbordéz à se picquer en railleries. Vous oiez que dict sainct Paul, que ce n'est pas chose décente à chrestiens que brocarder et plaisanter. Ainsi il lault que cela soit loing de vous et ce d'aultant plus que les maulvais propos donnent liberté de mal faire, d'aultant qu'en iceux on oublie toute modestie. H y a puis après les haynes et envies qui monstrent que Dieu ne règne pas en vous, veu qu'il est le Dieu de paix et de concorde. Il y a les détractions qui monstrent bien que charité n'y a point de lieu, laquelle couvre grande multitude de péchés. Et en cest endroit 11. 31

je ne me puis assez esbayr de ce que vous ne pensez pointa tant d'ennemis qui vous environnent et ne cherchent que vostre ruine. Les ïtalians mesmes qui sont plus qu'inexorables en leurs rancunes, s'accorderont tousjours quand un ennemy troisième se ruera sur eux. Vous n'estes qu'une petite pongnée de gens hayz de tous vos voisins, et toutesfois vous ne laissez pour cela de vous entremanger comme chiens et chats. Vous sçavez qu'il y en a tant qui font le guet pour trouver à mordre sur vous, et vous-mesme leur donnez l'occasion qu'ils cherchent en vous diffamant l'ung l'aultre , comme si vous aviez délibéré d'aiguiser le Cousteau pour vous faire coupper la gorge.

Il a fallu que j'aye usé de telle véhémence pour vous resveiller, car si vous n'eussiez esté par trop endormis, vous ne fussiez pas tant flattez jusques icy en des vices si grans. Il y a des infirmités partout, mais vostre mal est par trop excessif. Toutefois mon intention n'est pas de vous descourager , mais plus tost de vous donner espérance que Dieu est prest à recevoir à mercy ceux qui retournent à luy. Quant aux remonstrances que je vous ay faites de vos vices, c'est assez que vostre vie qui ne vous peult maintenant apporter que honte et opprobre, serve à la gloire de Dieu, tellement que vous aiez de quoy vous glorifier en luy à bon droict, et que vous ne prétendiez point son nom à fausses enseignes. Incitezvous doncques à recevoir instruction de Dieu pour vous réduyre. Soiez plus diligens à la lecture et aultres exercices que vous n'avez esté. Ostez du milieu de vous toutes pollutions. Portez telle révérence au nom de Dieu, que vous n'en parliez sinon pour l'honorer. Que chacun

s'entretienne chastement en son mesnage, ne donnant aulcune suspicion maulvaise d'impudicité. Que toutes vanités et dissolutions indécentes à chrestiens soient retranchées. Pour bien desraciner les haines et débats, ostez premièrement les causes : c'est que vous soiez purgez de toute desioiaulté et malice. Et au reste que l'orgueil ne domine point tant que chacun tire à soy. Surtout advisez de prier Dieu qu'il luy plaise avoir pitié de tous, tant pour ensevelir vos faultes passées , que pour vous bien réformer et réduire à soy. Car il fault qu'il y besongne de sa main, ou il y a danger que vous soiez en exemple à tous aultres pour monstrer que ce n'est point un maistre auquel il se faille jouer. Et gardez de vous endurcir à cest advertissement, de peur de tomber en la condamnation de ceux qui après avoir rejecté sa grâce, ont allumé le feu pour se consumer. Mais j'espère mieux de vous, désirant ouïr nouvelles en brief, comme je suis maintenant contristé. Et de cela je prieray nostre bon Dieu, le suppliant qu'il ne permecte point que la grâce qu'il avoit mise en vous soit estainte et anéantie, et combien que vous soiez décheuz, qu'il vous restaure tellement que vous soiez comme mirouers de sa bonté infinie, et que par ce moien son nom soit exalté en vous mieux qu'il ne fut jamais. (1562?)

Page 1