‹ LettresChapitre 49 sur 71 · A L'EGLISE FRANÇAISE DE WESEL · texte numérisé non relu

A L'EGLISE FRANÇAISE DE WESEL

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours avec vous , par la communication du Sainct-Esprit. Amen.

Très chers frères, devant que respondre à vos lettres, il fault que soyez advertis que nous ne les avons receues qu'au bout de quatre mois après sa datte, au moins il ne s'en fault qu'ung jour. Ce que nous disons afin que vous cognoissiez qu'il n'a pas tenu à nous que nous n'ayons plus tost satisfaict à vostre demande. Or pour venir à la matière, il nous fait bien mal que vous soyez ainsi agitez sans fin et sans cesse , et , quelque part que vous veniez, que le diable trouve tousjours des moyens pour vous fascher et molester. Vray est que la condition de nos pères n'a pas esté meilleure, comme sainct Paul dit que luy et ses semblables n'ont eu nul arrest. Combien donc que vous ayez à changer souvent de lieu, et que vous soyez muable quant au corps, apprenez d'estre fermes et constans en esprit, et pratiquez ceste doctrine que les enfans de Dieu doibvent estre estrangiers en ce monde, laquelle appartient à tous fidèles. Mais Dieu l'a faict sentir par expérience à aucuns plus qu'aux aultres, en les proumenant çà et là.

¥ Voir les lettres, t, I, p. 418, et t. II, p. 353.

Cependant nous ne sommes pas sans compassion, et vouldrions bien, s'il nous estoit possible, vous donner quelque soulagement. Mais quoyque nous ayons pitié de vos afflictions, si n'est-il pas en nous pourtant de vous (en) dispenser, et quand nous le ferions, ce ne seroit que vous décevoir en vaines flatteries, et n'y gaigneriez rien. Mesmes, vous savez, d'autant plus que nous essayons d'estre absoulz des hommes , nous redoublons nostre condamnation devant Dieu. Parquoy il me reste sinon de vous déclairer en pure simplicité et rondeur ce que nous pouvons juger du faict par vous proposé.

En premier lieu nous avons esté fort esbabis d'ouïr ce mot que vous ne trouvez rien en la confession de foy qu'on requiert de vous qui soit directement contraire à la parolle de Dieu, en quoy nous voyons que la crainte vous a par trop esblouy les yeux. Car en l'article du baptesme notamment, ceulx qui estiment les enfans estre sanctifiez dès leur naissance , sont condamnez. Quant à la cène, Judas est aussi bien faict participant du corps de Jésus-Christ que sainct Pierre. Et puis il est dict que nostre Seigneur Jésus-Christ est partout en sa nature humaine, comme il luy plaist, puisqu'il est Dieu et homme, comme si l'unité de sa personne mettoit une confusion en sa divinité et humanité. Ce que vous alléguez que ce n'est pas une confession à parler proprement, n'est soubs correction qu'ung subterfuge pour desguiser le mal ou le cacher. Or Dieu n'est point sophiste, et ne se laissera point moquer par telles cavillatinns. Nommez le contenu de vostre escript comme bon vous semblera. Si est-ce que vous protestez

avec serment solennel que vostre foy est telle, et quand on ne viendroit pas jusques à Dieu, si vous estes double en telle promesse, vous serez à bon droict rédarguéz de desloyaulté devant les hommes. Prenant le cas que l'intention qui induit Messieurs du conseil de Wenzel , soit bonne, si fault-il bien regarder de ne point tendre à bonne fin par moyens illicites. Parquoy nous vous prions au nom de Dieu, si vous avez esté endormis pour ung peu de temps, de vous resveiller à bon escient. Car pour vous dire franchement ce qui en est, nous trancherons ce mot que d'accorder l'escript tel qu'il est, c'est un renoncement oblique de la vérité de Dieu, laquelle nous doibt estre plus prétieuse que tous les logis du monde, voire nostre vie propre. Le remède nous semble tel que vous accordiez simplement le premier article. Au second quand ce viendra à ces mots : Pensans que le baptesme ne soit point nécessaire aux enfans, d'autant qu'ils sont saincts, etc., qu'au lieu de cela vous mettiez : Pensans que le baptesme soit superflu aux enfans, d'autant qu'ils sont sanctifiez par la promesse, veu que le sacrement est une confirmation nécessaire à l'infirmité des hommes, et ainsi que la promesse doibve plus tost tirer avec soy le baptesme que de le faire mespriser. En l'article de la cène, au lieu de ces mots : Avec le pain et le vin : La substance du vray corps, etc., que vous mettiez la substance du vray corps et sang de Jésus-Christ qu'il a prinse de la vierge Marie est présentée à tous tant à bons qu'à mauvais, et combien qu'il n'y ait que les fidèles qui le reçoivent vrayement et d'effect, toutesfois que les incrédules ne laissent point d'estre coulpables tant du corps

que du sang de Jésus-Christ, pource qu'ils polluent le sacrement. Item, au lieu de ce mot : Nous rejectons la doctrine de ceulx qui enseignent qu'on ne le reçoit que spirituellement, que vous mettiez : Qui enseignent qu'on ne reçoit que son esprit en voullant exclurre la chair et le sang. Car il est dict : Ma chair est vrayement viande, et mon sang vrayement breuvage, et combien que telle réception soit spirituelle, ce n'est pas à dire qu'elle ne soit réelle, et non pas en phantasie ou opinion. Item, au lieu de ces mots : Que Jésus-Christ selon la nature humaine est assis, etc.. nous confessons, combien que Christ selon sa nature humaine soit au ciel dont nous l'attendons, toutesfois que selon sa nature infinie, il est assis à la dextre de Dieu son Père, laquelle s'estend partout. Ainsi que sans changer de lieu, il nous peut vrayment nourrir de son corps et de son sang d'une façon incompréhensible. Au pénultième article il sera du tout requis de répéter ce mot sacramentaire, assavoir ceulx qui anéantissent la vertu des sacremens ou en corrompent l'usage. Aussi quant à la Confession d'Augsbourg, fauldra adjouster suyvant la déclaration cy-dessus mise. Si Messieurs du conseil de Venzel ont une si bonne affection que vous escrivez, ils pourront bien estre appaiséz par la remonstrance que vous leur ferez, que vous ne voulez point estre reprins d'avoir cerché nulle subtilité ni astuce ou eschappatoire pour les abuser. Touchant des ministres, nous voyons bien qu'ils vous ont tendu les fiietz pour vous envelopper en ceste resverie que le corps de Jésus- Christ est partout comme sa divinité. Soyez donc sur vos gardes. Et pource, très chers frères, que vous avez

besoing que Dieu vous tende la main, nous le prierons qu'il luy plaise vous guider en telle prudence et fortifier de constance invincible, que vous ne décliniez point en façon que ce soit de la pureté de sa parolle pour complaire aux hommes , et en ce faisant qu'il vous tienne en sa saincte protection. De Genesve, ce 1er de janvier 1 563,

A LA REINE DE NAVARRE

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102,

Madame, puisqu'il a pieu à Dieu, en retirant de ce monde le feu roy vostre mary, vous remettre toute la

Lettre écrite à la reine de Navarre, après la mort du roi son mari.

Grièvement blessé au siège de Rouen, où il commandait l'armée catholique, ce prince, que la fortune sembla un moment appeler à de grandes choses, mais que son incurable faiblesse rendit le jouet de tous les partis, mourut à Andelis, le M novembre 4562, dans la quarante-quatrième année de son âge. Il parut, s'il faut en croire la relation d'un de ses serviteurs, se repentir à ses derniers moments d'avoir trahi la foi réformée : — « Sur le soir, la royne mère du roy qui avoit esté advertie..., le vint voir, et l'aiant mis en propos, luy dit: Mon frère, à quoy passez- vous le temps? Vous deussiez faire lire. Lors, il répondit : Madame, tous mes serviteurs, ou la plus grand part de ceux qui sont autour de moy, sont huguenots, à quoy la dite dame répondit: Ils n'en sont pas moins vos serviteurs. » — La reine s'étant retirée, il appela son médecin, et se fit lire l'histoire de Job,

charge de vos païs et subjects, vous faictes très bien de penser à vous acquitter de vostre debvoir, comme ayant à rendre conte à un Maistre et souverain Prince, lequel veut que son droict lui soit gardé. Car, en commandant qu'on le craigne et qu'on honore les rois, puisqu'il vous faict cest honneur de vous associer à soy, c'est bien raison que vous mettiez toute peine à luy faire hommage et recognoissance de Testât et dignité que vous tenez de luy, et comme vous ne voudriez souffrir que la supériorité qui vous appartient vous fust ravie par vos officiers, aussi fault-il bien, si vous désirez d'estre maintenue sous la protection de Dieu, que vous donniez ordre en tant qu'en vous sera, qu'il soit servi et honoré de tous, monstrant exemple à ceux qui doibvent ensuyvre. Et de faict, Madame, voilà comme vostre règne sera estably devant luy, c'est en lui assubjestissant vostre majesté. Vous sçavez que tous genoulx doibvent ployer sous l'empire de nostre Seigneur Jésus- Christ; mais notamment il est commandé aux rois de les baisser en signe d'hommage, pour mieux spécifier qu'ils sont tenus plus que les aultres à humilier la haultesse qui leur est donnée, pour exalter Celuy qui est le

qu'il suivit avec recueillement. Il dit ensuite : — « Ha! Raphaël, je vois bien que je suis mort, il y a vingt et sept ans que vous me servez, et maintenant vous voiez les jours déplorables de ma vie... » Et ce faict, il commence, les larmes aux yenx, à demander pardon à Dieu et luy faire confession de sa foy, selon la fasçon de l'Eglise réformée, protestant que si Dieu luy faisoit la grâce de guérir, qu'il feroit prescher purement l'Evangile par tout le royaume de France, mais qu'il vouloit tenir la confession d'Auguste (Augsbourg). » — Relation de la mort du roi de Navarre, Archives curieuses de l'histoire de France, t. V, p. 70 et suivantes. Voir aussi, Bèze, Hist, eccl., t. II, p. 665-607.

chef des anges de Paradis, et par conséquent des plus grands de ce monde. Aussi, Madame, puisque le gouvernement est aujourd'huy venu entre vos mains , cognoissez que Dieu veut tant plus esprouver le zèle et sollicitude que vous avez de vous acquitter fidèlement à mettre sus le vray service qu'il demande. Il y a plusieurs raisons qui m'empeschent de desduire cest argument plus au long. C'est aussi qu'il est enjoint à tous ceux qui ont domination , de purger leurs terres de toutes idolâtries et souillures dont la pureté de la vraye religion est corrompue. Et quand sainct Paul commande de prier pour les roys et ceux qui sont en prééminence, ce n'est pas sans cause qu'il adjouste la raison, afin que nous vivions sous eux en toute piété et lionnesteté. Devant que parler des vertus civiles , il met la crainte de Dieu , en quoy il signifie que l'office des princes est de procurer que Dieu soit adoré purement. Je considère les difficultés qui vous peuvent retarder, les craintes et doutes qui vous peuvent débiliter le courage, et ne doubte pas, Madame, que tant de conseillers que vous aurez autour de vous, s'ils regardent ce monde, ne taschent à vous empescher. Mais il est certain que toute crainte des hommes qui nous destournera de faire à Dieu l'hommage qu'il mérite, et nous induict à le frauder de son droict , nous rend convaincus que nous ne le craignons pas à bon escient, et n'estimons guères sa vertu invincible de laquelle il a promis nous garantir. Parquoy, Madame, afin de surmonter toutes difficultés, appuyez-vous sur l'asseurance qui vous est donnée d'en haut, quand vous obéirez à ce que Dieu requiert.

Ce sont les deux points où il vous convient avoir les deux yeulx fichez, et mesmes ils vous doibvent servir d'aisles à vous eslever par-dessus tous les obstacles du monde, assavoir tout ce que Dieu vous ordonne, et qu'il ne faudra à vous tenir la main forte pour venir à bout de tout ce que vous attenterez en son obéissance. Or je sçay les disputes que plusieurs esmeuvent pour monstrer que les princes ne doibvent pas contraindre leurs subjects à vivre chrestiennement. Mais c'est une dispense trop profane de permettre à celuy qui ne veut rien quitter du sien, que son supérieur soit fraudé de son droit. Si ce n'est du commandement, ceste menace nous doibt bien faire trembler , que tout royaulme qui ne servira à celuy de Jésus-Christ sera ruyné. Car cela se rapporte proprement à Testât de l'Eglise chrestienne. Ainsi quelques belles excuses qu'amènent ceulx qui veulent colorer leur lascheté, je vous prie, Madame, d'entrer en vous-mesme, et juger si l'empire de Dieu ne doibt pas estre préféré à l'honneur qu'il vous a donné, et ce point vous sera tantost bien résolu.

Il reste en second lieu de vous armer de ses promesses, afin que vostre foy soit victorieuse par-dessus le monde, comme dit sainct Jean, et icy qu'il vous souvienne de ce qui est dit au prophète Isaïe et allégué par sainct Pierre, de ne nous point estonner de la frayeur de nulle multitude, mais sanctifier le Seigneur des armées, afin qu'il soit nostre forteresse. Je sçay, Madame, combien vous estes espiée de vostre voisin qui ne fauldra pas, s'il peut, à prendre occasion de troubles 1 ; mais en craignant Dieu vous ne le craindrez

1 Le farouche Montluc , gouverneur de la Guienne et de la Gas-

point. Ce ne sera pas zèle qui l'esmouvra, encores qu'il en face une fausse couverture. Voyant donc qu'il vous agueste pour vous nuire, fortifiez- vous de la meilleure défence que vous puissiez avoir. Que si Dieu permet que les malins s'efforcent à vous faire quelque molestie, que l'histoire mémorable du roy Eséchias vous vienne en mémoire ; car combien que Dieu laschast la bride à l'ennemy pour l'assaillir, tantost après qu'il eust abbatu les superstitions, et mesmes qu'il luy fust reproché par Rabsaces, que Dieu ne luy aideroit pas, veu qu'il avoit abbatu les autels , toutes fois le secours admirable qui luy vint soudain du ciel, vous est matière suffisante pour deffier tous ceux qui cuideront avoir advantage sur vous, soubs umbre du changement.

Cependant, Madame, je ne dis pas que tout se puisse faire en ung jour. Dieu vous a donné prudence pour juger de la procédure que vous aurez à tenir, les circonstances aussi vous enseigneront quels moyens seront les plus propres; et pource que le papier ne peut tout comprendre, j'ay remis la plus grande part au porteur, lequel je vous ay choisi pour le plus suffisant que j'eusse en main, selon que j'espère bien que le trouverez tel par expérience1. J'ay impétré tant de nostre Compagnie que de nos seigneurs que vous en ayez la jouissance, pour le

cogne. Il avait mis ces deux provinces à feu et à sang pour les pacifier : « Je me délibérai, dit-il dans ses mémoires, de mettre toute peur et toute crainte en arrière, et d'user de toutes les cruau tés que je pourrois. » On sait comment il se tint parole à lui-même. Les états de la reine de Navarre étaient menacés d'un côté par Montluc, de l'autre par Philippe II.

1 Le ministre Raymond Merlin, rendu, l'année précédente, à l'Eglise de Genève, par l'amiral de Coligny. Voir p. 429, note 2.

temps que vous Pavez faict demander, et tous s'y sont volontiers accordé, pource qu'il n'y a celuy qui ne désirast de s'employer entièrement à vostre service. Seulement je diray ce mot, Madame, que vostre plus aysé sera de commencer aux lieux qui vous semblent les plus difficiles, pour estre les plus apparens. Car ils se rangeront avec moins de bruict, et si vous en avez gaigné un, il tirera après soy plus longue queue. Je ne vous advertis pas que vostre présence y sera surtout requise, comme aussi qu'il faudra faire telles provisions les unes sur les autres que les ennemys soient rompus ou fort affaiblis, devant qu'entrer en combat manifeste.

S'il vous plaist aussi , Madame, de mettre en effet ce que vous avez délibéré, ce sera un acte digne de vostre Majesté, et autant utile à la chestienté qu'il seroit possible , c'est d'envoyer vers les princes d'Allemagne , pour les prier et exhorter à continuer la bonne affection qu'ils ont monstrée à soustenir la cause de nostre Seigneur. 11 se faudroit adresser au comte Palatin électeur, au duc Auguste de Saxe, électeur, au duc de Wirtemberg, au landgrave de Hesse ; mais le plus tost seroit le meilleur. Je vous supplie donc, Madame, de haster ceste dépesche. Je laisse le reste au porteur à dire de bouche.

Madame, après vous avoir présenté mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous tenir en sa saincte garde, vous gouverner par son Esprit en toute prudence, vous fortifier en vertu et constance, et accroistre vostre Majesté en tout bien. Ce 20 de janvier 1563.

Page 1