A MONSIEUR DE SOUB1SE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monsieur, voicy le temps que Dieu nous veult affliger. Ainsy nous avons à nous fortifier en une tentation quelque dure qu'elle puisse être. Je ne passeray plus oultre pour traicter de la matière en général, d'aultant que ce ne seroit qu'aigrir les playes. Et de faict je sçay pourquoy vous m'avez adressé ce porteur. C'est pour sçavoir mon advis comment vous aurez à vous résouldre, quand on viendra à exécuter ce qui a esté conclud sans vous. Or, voiez, il n'est pas question de dire vostre opinion en un conseil où vous auriez voix , car c'est une chose conclue et faite. Si vous eussiez esté sur le lieu, il ne falloit point espargner vostre vie pour résister en
* A Monsieur de Soubise, gouverneur de Lyon.
Jean de Partenay L'Archevêque, seigneur de Soubise, fils de Michelle de Saubonne, dame d'honneur d'Anne de Bretagne, et gouvernante de Renée de France. Instruit par Calvin lui-môme à Ferrare dans la foi réformée, il combattit dans les rangs du parti protestant qu'il honora par sa modération et qu'il servit avec habileté jusqu'à sa mort (4 567). Nommé par le prince de Condé gouverneur de Lyon (mai 4 562), il garda cette ville, malgré les attaques réitérées du duc de Nemours, commandant de l'armée catholique, et ne s'en dessaisit qu'à regret après la conclusion de la paix d'Amboise. Dans cette dernière conjoncture, il demanda plusieurs fois des conseils de Calvin. Ses lettres au réformateur, pleines de déférence et de respect, sont signées : l "ostre obéissant fus et fidelle amy, Soubise.
telle liberté que vous debvez au mal qu'on eust voulu faire. Maintenant la question est comment il vous fault porter en l'exécution d'un arrest qui n'est pas en vostre puissance. Icy il vous faut regarder ce que vous devez et pouvez. Mais j'entens que vous pouvez ce que Dieu vous permet, et non plus. Or est-il ainsy que vous avez esté là envoie de la part de ce misérable, qui en trahissant Dieu en sa vanité a mis tout en confusion1. Vous avez donc à pratiquer la doctrine de la saincte Escriture, que si Dieu oste le glaive à ceux lesquels il en avoit ceints, que ce changement de sa main nous doibt faire plier et régler. Parquoy je ne voy point qu'ayez raison et puissance approuvée de Dieu, de résister à ung conseil contre lequel on ne peult répliquer aujourd'huy qu'il ne soyf légitime. S'il détermine mal, puisque Dieu nous veut affliger, tenons-nous coys. Au reste, Monseigneur, voicy la façon que vous aurez à tenir, ce me semble : je présuppose que devant que ce porteur soit arrivé, que Monsieur de B... 2 vous auradesjà insinué sa commission. Le premier donc que vous aurez à faire sera de vous descharger de vostre gouvernement tant envers luy qu'envers la communauté.
Je vous laisse ce que vous, sçavez bien selon vostre
1 Impatient de recouvrer sa liberté , le prince de Condé s'était hâté de signer la paix d'Amboise, qui portait de graves restrictions à l'édit de janvier. Dans sa précipitation, il n'avait pas même attendu l'arrivée de Coligny, qui l'accusa hautement « d'avoir fait la part à Dieu, et ruiné plus d'Eglises par ce trait de plume que toutes les forces réunies n'en eussent pu abattre en dix ans. » Hist. eccl., t. il, p. 335.
2 Le sieur de Boucart, commissaire du roi dans le Dauphiné et le Languedoc, passant par Lyon « avec charge bien ample pour l'exécution de l'édict de la paix. » Hist. eccl., t. II, p. 242.
prudence, que vous aurez à faire pour le menu. Car les lettres ne peuvent pas spécifier ce que feroit la langue, si j'estois là présent. Cependant je ne doubte pas que vous ne faciez bonne garde de la ville, pour ne la laisser point tomber en maulvaises mains l. Seulement en souffrant ce que vous ne pouvez point empescber, que vous demandiez surséance pour les particularités qui ne sont assez bien et deuement liquidées. Ce délay ne peult estre pour rébellion, et ne vous pourra-on reproscher que vous veulliez imposer loy à vostre roy, quand vous accorderez le principal, et demanderez d'avoir déclaration suffisante devant que rien s'exécute2. Je sçay que submission sera bien difficile à digérer à vostre peuple. Mais je croy qu'en la fin, ils regarderont à ce que Dieu leur permet. De vostre costé, je sçay bien que vous ne défauldrez point, en ce que vous congnoistrez vous estre licite. Mais je vous ay desjà déclairé que Dieu nous ostant ung homme de rien, nous a donné un tel coup de massue , qu'il nous fault demeurer abbatus jusques à ce qu'il nous relève.
Monsieur, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce..... Ce 5 avril 1563.
1 Après avoir successivement refusé de remettre la ville au duc de Nemours, et à M. de Gordes, gentilhomme du Dauphiné, Soubise consentit à la rendre au maréchal de Yieilleville qui, par la modération de son caractère, avait su mériter l'estime des deux partis. Ibidem, t. II, p. 243, et de Thou, L. XXXIV.
2 La liberté religieuse fut solennellement garantie aux protestants de Lyon, et on leur assigna divers lieux pour la construction de leurs temples. « qu'ils bastirent depuis à grands frais, dont l'un fut nommé Paradis, et l'autre la Fleurdelys. » Ibidem.