‹ LettresChapitre 5 sur 71 · AUX PRISONNIERS DE CHAMRERY · texte numérisé non relu

AUX PRISONNIERS DE CHAMRERY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilectioo de Dieu nostre Père, el la grâce de nostre Seigneur Jésus soil tousjours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers frères, ce que je me suis déporté pour quelque temps de vous escrire, n'est pas que j'aye laissé

* Voir la lettre, page 63. Les cinq prisonniers se préparaient à la mort par une correspondance pieuse avec leur famille et les ministres de l'Eglise de Genève. Hist. des Martyrs , p. 320 à 333. Ils écrivaient à Calvin : « Monsieur et très honoré père, nous avons receu vos lettres du cinquiesme de septembre, qui nous ont grandement consolés, car elles nous testifient vostre ardente charité et de tous les frères envers nous... De nostre part, combien que nous soions joieux de ce que le Seigneur, par sa grâce, nous donne de quoy nous resjouir en saincte liesse, quelque chétives, paoures et misérables créatures que nous soyons, si est-ce pourtant que nous sommes faschéz de vous donner tant de peine et souci... et prions ce bon Dieu qu'il nous oste bientost de ceste presse qui nous serre incessamment à cause de nostre prison, en quelque manière qu'il lui plaise. Si c'est par la mort, tant mieux pour nous. » Ce vœu fut exaucé, après une longue captivité. Le jour du martyre, Jean Vernou parut un moment troublé, mais il se montra bientôt calme et serein ; Jean Trigalet, levant les yeux, s'écria : Je vois les eieux ouverts. Laborie s'offrit à la mort « d'une face joyeuse, voire telle comme s'il eust été convié à un banquet. » Le bourreau lui ayant demandé pardon : « Mon amy, lui dit-il, tu ne ne m'offenses point, ains par ton ministère, suis délivré d'une merveilleuse prison. Ayant dit cela, il le baisa. Plusieurs d'entre le peuple furent esmeus de pitié et pleuroient, voyans ce spectacle. » Hist. des Martyrs, p. 333.

d'avoir soing et mémoire de vous, mais je vous assure que la compassion de vous veoir languir si longuement, me tient comme enserré d'angoisse. Cependant je ne doubte point que nostre bon Dieu ne vous console pour vous fortifier en patience, et que vous ne mettiez peine aussi de vous exhorter, comme de faict il en est besoing. Car c'est l'un des plus grans artifices de Sathan de miner et consommer par longue traicte de temps ceulx qu'il ne peult abattre du premier coup. Mais j'espère qu'il ne vous aura point surpris au despourveu, pource que Dieu vous aura muny de constance pour durer jusques au bout. Tant y a que vous avez besoing d'exercice assiduel pour vous maintenir en l'obéissance de Dieu, attendans l'issue qu'il se réserve, sans défaillir, quoiqu'elle tarde.

Selon les hommes, je ne sçay que je dois dire , voiant les choses si confuses partout. Mais j'espère, quoy qu'il en soit, que Dieu en la lin nous resjouira après vous avoir laissé comme languir, car il veoit tant des siens en soulcy continuel pour vous, qu'il ne fauldra point à exaulcer leurs désirs. Quant nous aurons le moien de vous alléger en façon que ce soit, advertissez-nous, estans asseurézque chacun s'y emploira en son endroit. Au reste regardez tousjours à ce bon Dieu, pratiquant ce qui est dit au pseaume : Que c'est à luy qu'il nous fault dresser nos yeux, quand les hommes nous assaillent, et que nous sommes destituez de toute défense.

Sur quoy, mes frères, je supplierai nostre bon Dieu de vous tenir tousjours en sa saincte garde, vous remplir de son Sainct-Esprit, aflin qu'en vertu invincible vous poursuiviez le combat auquel il vous a ordonnez,

et nourrir en vos cœurs une telle espérance de son secours, que vous aiez de quoy pour adoulcir toutes vos tristesses, nie recommandant à vos bonnes prières. Les frères vous saluent affectueusement. Le 5 d'octobre 1 555.

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