AUX FIDÈLES DE CHAMBERY
Très chers seigneurs et frères, j'ay entendu que vous estes assaillis en vostre ville par les ennemis de la foy plus rudement que de coustume. Voylà comment Sathan, selon qu'il veoit que le règne du Fils de Dieu s'avance, et le nombre des fidèles se multiplie, faict tant plus d'efforts pour tout renverser. Cepandant ne vous esbahissez point si Dieu lasche la bride aux malings pour vous affliger, car c'est bien raison que nostre foy soit esprouvée, et; quand nous serons persécutez pour la doctrine de salut, que nous monstrions combien elle nous est chère et prétieuse, persistant coustamment en icelle, quoiqu'on essaye de nous en divertir. Si vous
* Aux fidèles de sans autre désignation. Cette lettre, écrite
le même jour que la précédente, et confiée au ministre italien Celso Martinengo, nous paraît adressée aux fidèles qui se réunissaient en secret dans la ville de Chambéry. Cette ville, alors soumise à la domination française , comptait déjà plusieurs martyrs de la foi réformée, Bèze, Hist. eccl., 1. 1, p. 84.
sentez trop d'infirmité en vous, recourez à Celui qui a toute vertu en sa main. Mais si vous avezbesoing d'estre armez et munis pour soustenir la violence des ennemys de Dieu, notez que leurs ruses et finesses sont encores plus à craindre. Vray est que beaucoup se trouvent estonnéz, se voyans persécutez en leurs vies et leurs biens. Mais si par moiens obliques et faulses pratiques on tasche à les aliéner de Dieu, c'est encores pis. Comme quant vostre évesque cornu a donné trois mois de relasche à ceulx qui vouldront estre apostatz de Jésus-Christ, et renoncer la vérité de son Evangile, ce sont des filetz tendus pour tirer les pauvres âmes à perdition. Pensez doncques à vous, et vous gardez bien d'entrer en délibération si vous devez renoncer celuy qui vous a si chèrement acquis. Car il vauldroit bien mieux que les feuz fussent allumez pour consumer les corps, que les âmes fussent amiellées pour s'empoisonner mortellement et périr à jamais. Plus tost quand les ennemys de vostre salut inventent tels moiens pour vous séduire, pensez que Dieu de son costé vous advertit de vous retenir, comme s'il sonnoit la trompette. Quoy qu'il en soit, montrez au besoing que vous estes bons et fidèles gens d'armes de Jésus-Christ, dépitans Sathan en tout ce qu'il pourra machiner contre vous, et que ce monde ne vous retienne point pour vous esloigner de l'héritage des cieux. Et tenez pour tout conclu que Dieu veult que vous soiez descouvers parcest examen, afiin de vous cacher soubz ses ailes, moiennant que vous demeuriez tousjours fermes soubz lui, et que vous ne cherchiez point ce misérable refuge auquel Sathan vous appelle par ses supposa.
Sur quoy, très chers seigneurs et frères, après m'estre de bon cœur recommandé à vous, je supplieray nostre bon Dieu de vous maintenir en sa protection , vous augmenter en toute vertu, pour résister aux tentations qui vous sont dressées, et vous conduire tellement par son Esprit que jamais vous ne soiez desbauchéz du bon chemin.
J'ay esté bref en ma lettre pource que je ne doubte point que nostre cher et honoré frère, monsieur Martinengue *, ne vous exhorte plus au long, selon que Dieu luy en a donné la grâce. Ce 8 d'octobre 1555.
A L'ÉGLISE FRANÇAISE DE FRANCFORT
Original. Archives de l'Eglise française de Francfort.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre
1 Le comte Celso Martinengo, de la noble famille des Martinengo de Brescia. Gagné à la Réforme par les prédications de Pierre Martyr, il quitta l'Italie en 1542, se retira d'abord dans le pays des Grisons et ensuite à Genève, où il devint ministre de l'Eglise italienne. Il mourut dans cette ville en 1 557. Voir Macérée, Hist.de la Réforme en Italie, p. 139 et 385, et Spon, Hist. de Genève.}. 11, p. 55, note V.
* A nos très chers frères les anciens, diacres, et tout le corps de l'Eglise de Francfort.
Cette Eglise, une des plus importantes du Refuge, dut son origine il fi
Seigneur Jésus- Christ soient tousjours sur vous par la communication du Saint-Esprit.
Très chers frères, il me faict hien mal que je n'ay plus tost occasion de bénir et louer Dieu pour la prospérité de vostre Eglise, que de vous déclarer combien je suis contristé aiant nouvelles fascheuses de vostre estât. Quant à la mort de nostre bon frère maistre Richard Vanville, ce nous a esté un messaige bien triste, car Dieu vous avoit pourvu en luy d'un bon et fidèle pasteur, ce qu'on ne recouvre pas aysément tousjours1. Mesme aujourd'huy le nombre de ceulx qui s'emploient loialement au service de Dieu est bien petit. Je croy que vous avez desjà éprouvé combien son labeur vous estoit utile,
à la dispersion de la congrégation étrangère de Londres, sous le règne de Marie Tudor. Ses membres fugitifs , repoussés des ports du Danemark, arrivèrent en grand nombre à Francfort -sur -Mein, et obtinrent du sénat la permission d'y célébrer publiquement leur culte (18 mars 4 554). Cette conduite aussi sage que généreuse valut aux magistrats de Francfort les remercîments publics de Calvin : — « Ces nouvelles, certes, m'ont esté de grande consolation..., quand j'ay entendu que les bons tîdelles et enfans de Dieu, lesquels estans fugitifs d'Angleto! re et d'autres lieux , estoient arrivez en vostre ville, y ont esté humainement receus et logez, et que nonseulement vous avez oltroyé port à leur triste exil, mais aussy fait honneur convenable au Fils de Dieu, en voulant que son Evangile résonne haut et cler dans vostre ville en langues estranges. — » Commentaire sur l'harmonie des évangiles, dédié aux seigneurs de Francfort, 1er août 4 555, L'Eglise française de cette ville, accrue de nouveaux émigrants, eut pour modérateur Jean A Lasco, pour ministres Valéran Poulain et Richard Vanville. La mort de ce dernier exposa la communauté naissante à de longs troubles qui nécessitèrent à plusieurs reprises l'intervention de Calvin.
1 II était mort de la peste qui exerçait alors ses ravages à Francfort. Voir une lettre de ce ministre à Calvin, du 20 sept. 1555. Bibl. de Genève, vol. 4 09.
et en quelle intégrité il cheminoit. Touteslbis j'espère que nostre frère rnaistre François1, lequel vous avez eslu pour luy succéder, s'emploiera, selon la grâce que Dieu luy a faicte, en telle sorte que vous ne serez point destitué, moyennant aussi que ces paoures frères de Wesel ne demeurent point despourveus, comme je ne doubte point que vous en aurez le soing, et que le tout se fera entre vous d'ung commun accord ; car aussi leur nécessité vous admoneste de les secourir. Mais ce qui m'a incité à vous escripre, est la fascherie que je porte en mon cueur pour les troubles et contentions qui se nourrissent trop longtemps entre vous. Je pensois bien que tout fust appaisé, et en avois icy loue Dieu, après avoir entendu le rapport sur tout qui nous en avoit esté faict de nostre bon frère Sainct- André, et c'est ce qui me redouble la douleur quand je vois continuer le mal que je pensois estre appaisé.
Il estoit alors question de quelques faultes que vous trouviez en nostre frère rnaistre Yalerain, vostre pasteur2. Le remède y avoit esté donné si propre que vous pouviez bien vous contenter , comme il me semble , d'autant qu'il s'estoit submis à toute correction. Or, à
1 François Pérucel, alors ministre de l'Eglise de Wesel.
2 Voir, 1. 1, p. 235, la note concernant Valéran Poulain. Une lettre de Jean A Lasco à Calvin nous initie imparfaitement au secret des torts attribués à ce ministre : « — Exortae hic fuerunt turbœ in gallica Ecclesia, conceptis nescio quibus odiis adversus Valerandum, prœter meritum profecto ipsius. Etsi enim multa in eo desiderari posse fateor , perinde atque in nobis omnibus , sumus enim homines omnes, tamcn supra meritum ipsius, et fides sui ministerii et nominis sui existimalio impetebatur, et quidem non sine totius Ecclesiye periculo. — » Lettre du 4 9 sept. 1555. BibL de Genève, vol. 4 42.
ce que j'entends, il y a aujourd'huy ung nouveau différent redressé : c'est qu'aucuns ne le veulent tenir ny advouer pour pasteur, jusques à ce qu'il se soit desmis de son office, et qu'on soit entré en nouvelle élection. Quant à moi, je suis contrainct de dire que ceulx qui maintiennent telles causes sont mal adviséz, tenans une rigueur trop extrême, et qui n'est nullement en l'édiffîcation de l'Eglise. Je ne sçay point par le menu comment il a commencé à prescher par delà , et comment il a esté estably au lieu où il est. Si l'élection eust esté gardée en toute sa forme, je pense qu'aujourd'huy on n'en débateroit point. Prenons donc le cas qu'il y ait eu à redire. Mais cependant advisez, je vous prie, quand un frère vient demander en païs estrange place et liberté de pouvoir assembler ung troupeau de Jésus-Christ, si ceulx qui se trouvent là, se recueillant avec luy et soubs sa doctrine, ne l'élisent point de faict, encores qu'on n'y observe nulles cérémonies. Mesmes il me semble qu'il y a de l'ingratitude quand après coup on rejecte un frère lequel aura servi pour dresser une église, et qu'on ne tiendra compte de luy quand il aura donné le moien et entrée pour s'assembler au nom de Dieu et soubs sa conduitte. Je vous confesse quand un estât certain est dressé, qu'il n'est pas licite de troubler l'ordre ; mais où il n'y a encore rien d'édifié, la raison est bien diverse. Regardez tant d'Eglises qui ont esté acquises par toute l'Allemagne à nostre Seigneur Jésus-Christ. Ceulx qui ont travaillé les premiers à y planter l'Evangile, n'ont-ils point esté receus pour pasteurs, sans y faire aultre cérémonie? Je n'entens point à vous abstraindre à l'authorité des hommes, mais je vous allègue ceste
practique pour vous approuver la raison que j'ay touschée, c'est que l'élection n'est pas requise telle, quant les choses sont confuses, comme si desjà une Eglise est réglée. Je ne trouve point doncques raison ni fondement à tels scrupules, mais plus tost me semble qu'on cherche occasion de loing.
Au reste advisez en quel labyrinthe on entreroit , quand cela seroit receu. Que sera-ce de tous les baptesmes qui ont esté administrez de tout ce temps-là? Quelle cène aurez-vous receu? Je ne vous en diray non plus, pource que cela doibt bien suffire pour retirer la bride aux contentions qui sont par trop excessives. Mais si cela ne suffit aux frères, qui, estans esmeus de zèle, sont par trop arrestés à leur opinion, je les prie au nom de Dieu de regarder aux dangers extrêmes où ils mectent toute la compaignie. Vous estes là logez, comme par emprunt. Quant on pensera que vous soiez tant difficiles à contenter, vostre chagrin ne sera-t-il point pour descourager les bons seigneurs qui vous ont receu si humainement ? Après, vous \oyez qu'en la personne de celuy contre lequel on combact, vous estes tous assaillis par ceulx qui ne demandent que occasion de vous ruyner. C'est grand'chose que les Guelfes et Gibelins s'appoinctent, voiant un ennemy d'ailleurs, et que ce regard-là n'ait point de lieu entre vous qui debvez estre unis en la vérité de l'Evangile ! Ceulx qui vous sont contraires quant à la Cène de Jésus-Christ, commencent à vous faire la guerre pour vous abolir1. Maistre Valéran est
1 Allusion au parti ultra-luthérien qui voyait avec peine l'introduction du culte réformé à Francfort, et qui, par ses intrigues, obtint l'interdiction de ce culte, en 4 564. Valéran Poulain combattit
prest à les repoulscr, et soustient les premiers coups. Qu'il soit d'aultre part molesté par vous, c'est une chose par trop estrange. Mesme l'affliction en laquelle il est, debvroit amolir les cueurs de ceulx qui auroient eu occasion d'estre faschéz contre luy, surtout quand vous voiez que Dieu vous afflige de peste, et que desjà il vous a osté l'ung de vos pasteurs, comme vous menaçant de vous oster toute pasture, quand vous ne pouvez estre induicts à vous contenter.
Je vous escris ces choses comme voulant esteindre ung feu allumé. Mais encores si quelqu'ung se sent grevé, pour le moins je vous prie, au nom de Dieu, que, sans faire esmeute ny user de contention, vous aiez la patience d'ouyr bon conseil, et d'y acquiescer. J'espère bien que les remonstrances que j'ay icy faictes, vous suffiront, mais je vous ay mis cecy pour le dernier refuge. Tant y a que j'aimeroys beaucoup mieulx que , du premier coup et sans plus différer, le mal se corrigeast, et qu'on revinst en bon accord. Si cela est, je vous déclère que vous esjoyrez beaucoup de vos frères qui désirent vostre repos et salut, et le vouldroient procurer en tant qu'en eulx est.
Surquoy, après m'estre recommandé à vos bonnes
prières, je supplie nostre bon Dieu de vous gouverner
par son Sainct-Esprit en toute prudence, mansuétude
et vertu. Mes compagnons vous saluent tous de bon
cueur. De Genesve, ce 22 de décembre i 555.
Vostre humble frère,
Jehan Calvin.
l'intolérance de ce parti dans un écritvirulent intitulé HJteHéfote, qui
parut au mois de mai 1 557. Documents luthériens de l'Eglise de Francfort,!. \l,passim. Communications de M. le pasteur CharlesSchrœder.
A L'ÉGLISE FRANÇAISE DE FRANCFORT
Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy, vol. 102.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers et honorés frères, je loue Dieu de ce qu'il a encores tenu la bride à Satan, que les troubles qu'il a suscitez entre vous, ne vous ont pas du tout ruinez, et n'ont point mis sa paoure Eglise en dissipation , comme le danger y estoit apparent. J'espère, comme il a commencé d'y remédier, qu'il amènera le tout à bonne issue. Je voudroys bien m'y pouvoir employer plus amplement; tant y a que je ne défauldray à m'acquitter de mon debvoir, tant qu'il me sera possible, et que le moien m'en sera donné.
Je m'esbahis fort qu'il y a gens entre vous si difficiles à contenter, et mesmes qui veulent estre creus en leurs
* Depuis la mort de Richard Yanville, deux partis s'étaient formés dans le sein de la Congrégation française de Francfort. L'un , se fondant sur ce que Valéran Poulain n'avait pas été régulièrement élu, demandait la destitution de ce ministre ; l'autre réclamait son maintien. Les deux partis contraires semblaient s'accorder pour le choix d'un second pasteur, François Pérucel. Mais ce ministre ayant refusé, on élut à sa place Guillaume Olbrac, ministre de l'Eglise de Genève. Mss. divers de l'Eglise française de Francfort. Documents luthériens, t. II, passim.
fantaisies propres, au lieu qu'il nous est commandé de nous conformer les uns aux aultres. Je ne m'enquiers point lesquels sont plus suffisans en vostre Eglise, pour avoir le régime du corps. Je présuppose que ceulx qui ont esté congnus tels, ont esté esleus par la pluspart du peuple ; mais encores qu'il y eust quelque petit nombre de gens qui jugeassent mieulx que le reste , si est-ce trop entreprins à eulx de vouloir casser et abolir une élection soubs ombre qu'elle ne leur viendra point à gré, ou qu'il leur semble qu'on a esté mal advisé, ou mesme qu'il y aura eu faute en la procédure , comme jamais les cboses ne sont conduictes en telle perfection qu'il seroit à souhaitter. Au reste si quelques-uns estans poussez d'un zèle non pas modéré par mesure, mais meslé parmi des passions trop violentes, se sont escarmouche plus qu'il n'estoit de besoing , ce sera à vous de les réduire avec toute douceur et humanité, oubliant ce qui a esté dict ou faict inconsidérément, en l'ardeur des contentions qui ont agité toute vostre Eglise , en quoy je ne doubte point que ne soiez tout prests; qui est cause que je me dépose de vous en exhorter plus au long. Car vous sçavez la reigle que nous donne le Sainct- Esprit pour nous réconcilier, c'est que chasqu'un cède et quitte son droict, et que nous cerchions plus tost d'édifier nos proches à salut , que de venir à bout de nos appetis, ce que j'espère bien que vous tascherez de faire, comme aussy il en est besoing. Attendu que les choses ont esté ainsi meslées, il faut beaucoup pardonner.
Quant à ce que vous m'avez escript pour avoir un successeur à nostre bon frère, maistre Richard, combien
qu'icy nous aions aulcuns hommes sçavans qui désirent de servir à Dieu, et ont cheminé en telle intégrité avec nous que je leur pourrois rendre tesmongnage, toutesfois pource que par cy-devant vostre Eglise a désiré d'avoir nostre frère maistre Guillaume Olbrac, et que je le congnois homme bien exercé en l'Escripture , de bon zèle et loyauté , et tellement modéré et rassis que je l'estimerois propre pour ce lieu, s'il vous est possible d'attendre encore deux mois, j'aimerois mieulx le choisir qu'un autre. Toutesfois, s'il estoit encore retenu par l'ernpeschement que le frère vous dira, je vous escriray volontiers de ceulx que nous vous pouvons présenter affin que vous y advisiez. Je sçay combien le fardeau doibt estre pesant à nostre frère maistre Valéran , et pourtant je vouldrois bien qu'on y eust pourveu tantost, mais vous voyez la raison qui me retarde, laquelle me sera pour excuse légitime, jusques à ce que j'aye derechef congnu vostre vouloir.
Sur ce faisant fin, après m'estre recommandé à vous et à vos bonnes prières, je suppliray nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte garde; vous gouverner par son Esprit, et vous augmenter en tout bien. Mes frères et compaignons vous saluent. De Genesve, ce 3nie de mars
A L'EGLISE D'ANGERS
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Sai net-Esprit.
Très chers frères, quand nostre messager passa naguères par icy, combien que je sentisse par compassion
* Lettre sans suscription, adressée, comme tout porte à le croire, aux fidèles de l'Anjou, durant la cruelle persécution qui s'éleva dans cette province, en Tan 1556, et qui excita de grands troubles dans tout le pays. Instruit de ces mouvements, Calvin écrivait à Mercer : « Apud Pictones et Andegavos excitati sunt magni motus religionis causa. Magnus hominum numerus metu perculsus hue et illuc dijfugit. Curx sunt miserifratres. » Lettre du 24 juin 1556. Parmi les victimes de cette persécution qui faillit provoquer une guerre civile dans l'Anjou, on compta les deux ministres Jean Rabec et Pierre de Rousseau, brûlés à Angers le 24 avril et le 22 mai de la même année; Bèze, Ilist. eccL, 1. 1, p. 108 ; Hist. des Martyrs, p. 377, 378. C'est à ces deux ministres, sortis des écoles de Lausanne et de Genève, et déjà voués au martyre , que s'adresse particulièrement Calvin à la fin de sa lettre : — « Nos chers frères, maislre Guillaume Farel et maistre Pierre Viret , avoient bien proposé de vous escrire chascun ; mais puisqu'ils ne sont arrivez à temps, vous prendrez la présente comme escrite en commun de tous trois, et aussy de mes frères et compagnons lesquels vous saluent. » — Jean Rabec n'était déjà plus, quand ce message parvint à l'Eglise d'Angers ; mais la voix du réformateur fortifia sans cloute Pierre de Rousseau pour son dernier combat, et elle inspira aux populations frémissantes de l'Anjou le calme et la soumission.
en quelles angoisses vous pouviez estre, et que je désirasse comme l'un de vous de chercher bons remèdes à vos fascheries et revers , toutesfois voiant à l'œil que les moiens desquels on vous avoit avertis estoient frivoles, je luy déclairay franchement que c'estoit temps et argent perdu de s'y amuser. Je voy bien , quelque semblant qu'il fist de vouloir suyvre mon conseil, que son courage tendoit à l'opposite. Et depuis, à ce que j'ay entendu , l'effect a monstre qu'il avoit conclu en son cerveau de faire ce que je luy monstroys estre du tout sans raison ne propos. Or je vous prie de n'estimer, quant je n'approuve telles entreprises, que je n'aye tels soucis de vous comme je doibs. Mais l'amitié que je vous porte ne requiert point que je vous abuse. Maintenant je suis encores en plus grande tristesse et trouble, pour les menaces qu'on vous faict, et l'apparence qui se veoit à l'œil de plus grande persécution que vous n'avez senti de longtemps. Mesmes croiez que beaucoup de bons frères sont en semblable peine pour vous. Mais nous ne pouvons sinon gémir, en priant Dieu qu'il luy plaise vous conserver par la main de ce bon et fidèle pasteur en la garde duquel il vous a commis. Vous devez avoir prémédité de long temps que vous estes là comme en la gueule des loups, et que vous n'avez non plus d'asseurance ne repos , sinon d'aultant qu'il luy plaist vous donner de jour en jour quelque respit. Si? après vous avoir supporté quelque temps, il luy plaist lascher la bride à vos ennemys, vous avez à le prier de deux choses : qu'il ne permette point que vous soiez tentez oultre vostre portée, et cepandant qu'il vous fortilie d'une telle vertu , que vous ne soiez estonnéz de
rien qui vous pourra advenir, pour défaillir. Nous debvons bien estre tous résolus, comme nostre vie luy est chère et prétieuse, qu'il nous sera protecteur contre tous assaulx. Mais ce n'est pas pour nous exempter des persécutions , par lesquelles il veult esprouver la patience des siens. Plus tost c'est la condition à laquelle nous sommes ordonnez , comme dict sainct Paul , que de passer par tel examen. Parquoy mettez peine de vous confermer et pratiquer au besoing ce que vous avez apprins en l'Escriture , et dont journellement on vous admoneste. Car si nous ne sçavonsque c'est de batailler, quelle couronne espérons-nous? Or la façon de combattre nous est monstrée par le Fils de Dieu, de posséder nos vies en souffrant. C'est chose dure à nostre fragilité, mais puisqu'il a promis de donner constance invincible à ceux qui l'en requerront, plus tost apprenons de nous ranger à sa doctrine , qu'en répliquant chercher des vains subterfuges. Je ne dis pas que vous ne deviez estre esmeus, oians ce qu'on machine contre vous1, moiennant que cela ne vous face pas perdre courage pour quitter la confession de vostre foy en déclinant, mais plustôt vous sollicite à prier Dieu , et aussi esveille vostre zèle pour maintenir sa vérité, comme nous y sommes tenus, quant il nous y appelle.
Au reste, pource que j'ay entendu que plusieurs de vous se délibèrent, si on les vient ouitrager, de résister plustost à telle violence, que de se laisser brigander, je vous prie, très chers frères, de vous déporter de tels
1 Dans la seule province d'Angers, trente-quatre personnes de toutes qualités furent condamnées à mort par contumace, et ne se dérobèrent que par la fuite au bûcher. Hist. eccl.? 1. 1, p. 408,109.
conseils, lesquels ne seront jamais bénicts de Dieu, pour venir à bonne issue , puisqu'il ne les approuve point. Je vois bien quelle perplexité vous presse, mais ce n'est point ny à moy ny à créature vivante de vous dispenser contre ce qui nous est commandé de Dieu. Quand vous serez affligez, n'aians rien à tenter oultre vostre debvoir, ceste consolation ne vous pourra faillir, que Dieu vous regardera tousjours en pitié pour vous secourir en quelque fasçon que ce soit. Mais si vous essayez plus qu'il ne vous est licite, oultre ce que vous serez frustrez de vostre attente , ce vous sera un remords trop dur de sentir que Dieu vous est contraire, d'aultant que par témérité vous aurez transgressé les bornes de sa parolle. Qu'il vous souvienne doncques de ceste sentence que tout ce qui n'est fondé en foy est péché, et si cela est vray quant au boire et manger , que sera-ce en un acte de telle importance? Si vous estes tourmentez par les iniques pour avoir ouy la parolle de Dieu , vous estre retirez et abstenus des idolâtries, et avoir confessé que vous tenez l'Evangile de Jésus-Christ, vous aurez tousjours pour le moins cest appuy que vous ne souffrirez que pour bonne querelle , en laquelle vous avez promesse que Dieu vous subviendra. Mais vous n'estes point armez de luy, pour résister à ceux qui sont establis de luy pour gouverner. Ainsi vous ne pourrez attendre qu'il vous garentisse, si vous entreprenez ce qu'il désavoue. Que reste-t-il doncques? Je n'y veoy aultre refuge sinon qu'en vous despouillant de toutes vos afflictions, et remettans vos vies en la main de celuy qui a promis d'en estre gardians , vous attendiez paisiblement le conseil qu'il vous donnera, et ne doubtez point
qu'il ne trouve ouverture telle qu'il verra estre propre pour vostre salut. Je veoy bien cependant en quelle extrémité vous demeurez ; mais encores est-ce qu'il vous faille résister jusques au sang, pensez que vault cette vie céleste, laquelle nous est apprestée à telle condition que nous passions par ce monde comme laissant un pays estrange , pour parvenir à nostre vray héritage. Pensez aussy que nous n'avons nulle excuse de refuser à souffrir pour celuy qui est mort et ressuscité, affin que nous luy desdions nos vies en sacrifice. Et combien que le monde non-seulement se moque de nostre simplicité, mais nous déteste, contentons-nous que c'est un service agréable à Dieu par-dessus tout, que de rendre tesmoignage à la vérité de son Evangile. En somme, puisque le Seigneur Jésus est le patron auquel il nous convient estre conformes, advisez de regarder du tout à luy.
Nos chers frères, maistre Guillaume Farel et maistre Pierre Viret avoient bien proposé de vous escrire chacun. Mais puisqu'ils ne sont arrivez à temps, vous prendrez la présente comme escrite en commun de tous trois, et aussy de mes frères et compagnons lesquels vous saluent. De ma part je vous certifie, quant ils auront l'opportunité, qu'ils advoueront tout ce que je vous mande.
Sur quoy , très chers frères, après m' estre recommandé à vos bonnes prières , je supplie nostre bon Dieu vous estre pour forteresse et rempart contre tous vos ennemys, vous maintenir au milieu de toute leur furie, cependant vous gouverner par son Sainct-Esprit en droicte prudence et chanté , tellement qu'en despit de Sathan et de ses supposts, son nom soit glorifié en vous jusques à la fin. Ce 19 d'apvrii 1556.
AUX ANCIENS ET AUX DIACRES de l'église française de Francfort*
Copie. Bibl. de Genève. Vol. to7.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit toujours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers seigneurs et frères, vos lettres m'eussent plus entièrement esjouy en ce que par icelles me mandez que Testât de vostre Eglise est aujourd'huy paisible et sans trouble, n'eust esté que d'aultre part un bruit
* Voir les lettres, p. 81 et 87. Malgré les exhortations réitérées de Calvin, l'Eglise française de Francfort était toujours en proie aux mêmes divisions. L'anarchie avait pénétré dans le corps des anciens et des diacres, tandis qu'une fraction de l'Eglise, dévouée au ministre Valéran, et frappés de l'excommunication, menaçait de se séparer du reste du troupeau.
Ce fut dans ces circonstances que Calvin fit entendre de nouveau sa voix. Le double message qu'il adressa aux surveillants et aux membres de l'Eglise de Francfort, fut remis au ministre Guillaume Olbrac, partant pour cette ville. Il y arriva le 10 juillet 1556, également chargé d'une lettre de Farel « aux frères de la saincte Eglise gallicane, » que l'on peut lire encore dans les archives de cette Eglise. Irritable et peu conciliant, Oîbrac exerça deux ans à peine les fonctions du ministère dans la congrégation toujours divisée de Francfort. Il signa pour la dernière fois les registres du Consistoire, le 27 novembre 1558, et devint, l'année suivante, pasteur de la paroisse réformée de Strasbourg.
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commun voile, qu'il n'y a encores rien amendé, mais que les picques et débats y régnent autant que jamais. Je sçay bien que du premier coup telles maladies ne se guérissent pas (si) aisément qu'il n'y en demeure quelque résidu, et mesme où il y a contention, qu'il fault que l'une des parties demeure malcontente, jusques à ce que le temps appaise tout. Mais le bruit est qu'il y a grande quantité de gens en vostre compaignie qui murmurent et sont aussi aliénez que jamais. S'il est ainsy je ne sçay quelle issue on en doibt attendre, sinon que je crains une grande confusion à laquelle je prie Dieu de remédier. Et cependant aussy de vostre costé advisez d'y mettre payne. Surtout je vous prie de tenir la meilleure modération qu'il sera possible, pour ne point aigrir ceulx qui desjà ne le sont que par trop, ce que je ne dicts pas sans cause, car, pour vous confesser franchement ce que l'on pense, je vouldroys que n'eussiez point usé de telles rigueurs envers ceulx qui n'ont point approuvé vostre cslection. Si après la sentence donnée, ils eussent continué à vous réprouver, il y avoit juste raison de les appeller comme gens tenans leur secte à part. Mais puisqu'ils ne vous empeschent pas à faire vostre office, mesmes qu'ils respondent devant vous, se submectant à l'ordre commun, il me semble qu'il n'estoit pas bon de les presser plus oultre; car puisqu'ils n'ont point consenty à vostre eslection , vous entendez bien qu'ils ne l'ont pas tenu pour légitime quant à eulx. Or c'est une affection privée laquelle je confesse estre vitieuse. Quand ils ont tasché de la rompre et abolir pour ce qu'elle leur desplaisoit, ça esté encores un plus grand mal. Voicy doncques le moyen que je vouldroys tenir à mon advis.
C'est, puisqu'on sçait que l'élection ne leur est pas venue à gré, qu'ils fussent supportez à ne point faire déclaration expresse, telle que vous la demandez, moiennant qu'ils acquiescent à vous accepter comme anciens, sans vous troubler en vostre office, et aussy que de leur part ils se rendent subjects à la discipline. Combien pensez-vous qu'il y ait d'élections bonnes et sainctes, voire d'hommes excellens, qui toutes fois ne plaisent point à chacun? Prenez le cas doncques quand nostre bon frère maistre Richard fust esleu, aucuns ne l'ayant point à gré en fussent faschéz, toutesfois ne s'y fussent point opposés, ou bien fussent condescendus en la fin à ce qui avoit esté faict. Si on eust exigé d'eulx une confession que l'eslection estoit deuement faicte, la contraincte n'eust-elle pas esté trop dure? Quant à moy je n'ay pas tousjours approuvé les eslections que j'ay receues, car je ne suis pas tenu d'estimer que chascun ait si bon conseil et discrétion à eslire qu'il seroit requis ; parquoy il me semble qu'on se doibt bien contenter de moy, si je m'accorde à la plus grande voix. En cas semblable, il eust esté plus utile ce me semble d'exhorter ceulx qui vous ont molestez de se bien garder de rompre l'union de l'Eglise ou se séparer d'avec le corps, et aussi pource que vous en estes ministres , de vous aider à vostre charge. S'ils vous eussent désadvouéz, ils se fussent du tout monstre rebelles et schismaticques. Mais ils protestent que sans déclairer qu'ils approuvoient vostre élection, ils ont esté prests et appareillez de se conformer avec le reste, et ne point refuser vostre discipline. Quant cela ne vous suffit, qui est-ce qui ne vous dira que vous menez vostre cause pour le moins pour il. 7
leur donner occasion de vous en blasmer, et cela sera facilement receu de beaucoup. Voilà pourquoy il eust mieulx vallu n'y point tant insister à ce qui concerne vos personnes. Touchant de ce qu'ils se sont déposez de leurs offices, encores qu'il n'y ait eu de l'infirmité et du vice, il sera tousjours à condamner qu'il y eust aussi de la mauvaise procédure. Si est-ce que de les contraindre, beaucoup estimeroyent que c'est (une) extrémité. Surtout pource que desjà il y a eu quelques picques auparavant, on présumera aisément que vous aiez cherché occasion de les fascher. Or il nous fault estre prudents à nous garder de telles suspicions, encores qu'on ne juge pas que vous l'aiez faict de propos délibéré. Je ne sçay pas si nul trouvera bon (que) sur telles excuses, vous les aiez excommuniez. Quant à moy je n'y vouldrois pas avoir consenty, ce que toutesfois je vous escrips, non pas pour m'opposer à vostre sentence ou pour la rescinder, mais d'autant que je suis tenu à vous en mander ce qu'il m'en semble selon que vous m'en avez requis. Car je ne vouldrois point usurper sur la charge d'aultruy, et sçay bien quel danger il y a qu'une Eglise entreprenne d'absouldre ceulx qui avoient esté condamnez par une aultre. Seulement, je vous advertis de ce qu'on pourra estimer de vous, affin de tenir telle mesure qu'un nouveau feu ne s'allume point, lequel seroit trop difficile d'esteindre.
Quant à l'élection que vous prétendez de faire pour augmenter vostre compaignie, c'est un conseil bon et louable. Seulement j'eusse désiré, puisque vous envoyez par deçà, que vous eussiez différé jusques à la venue de maistre Guillaume Olbrac, car vous ne saurez si bien
faire que tousjours cela ne soit subject à calumnie, qu'on n'aura point attendu la venue d'un second pasteur. Mais puisque s'en est faict, je prieray Dieu qu'il luy plaise de bénir le tout, vous priant, mes frères, de ne vous point fascher de la liberté que j'ay prinse à vous déclairer ce que j'avois sur le cœur, car ce sont choses que je ne debvois et ne pouvois dissimuler en vous escripvant. Au reste vous verrez comment j'escris en général à toute l'Eglise.
Parquoy je feray fin après m'estre recommandé affectueusement à vos bonnes prières , et aussy de mon costé avoir supplié nostre bon Dieu de vous mainctenir en sa saincte garde, et vous gouverner par son Sainct- Esprit pour avancer l'édification de son Eglise. De Genève ce 24 de juing 1556.
Vostre humble frère,
Jehan Calvin.
A L'EGLISE FRANÇAISE DE FRANCFORT
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit toujours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers seigneurs et frères, combien que depuis * En même temps qu'il exhortait les chefs spirituels de la Congre*
la mort de nostre bon frère maistre Richard, il eust esté fort expédient que vous eussiez este proveuz dès le premier jour d'un aultre pasteur, et surtout à cause des troubles et différens qui alors estoyent entre vous, et que la longue attente vous eust esté fascheuse, toutesfois j'espère, au plaisir de Dieu, que le fruict que vous apportera la venue de nostre frère maistre Guillaume Olbrac récompensera tellement le tort qu'il y aura de quoy vous contenter, et qu'en la fin vous ne serez point marrys d'avoir langui quelque temps , plustost que de vous estre trop hastéz d'en avoir ung qui ne fust pas si propre. Car il est homme fort bien exercé en l'Escripture, et qui a un zèle droict et entier d'édiffier l'Esglise. Aucuns de vous l'ont congnu, et nous l'avons esprouvé par deçà tel que, sans le regard de vous, nous l'eussions bien voulu retenir en nostre compaignie. Parquoy, selon qu'il taschera d'employer fidellement les grâces que Dieu luy a données à vostre proffit et salut, advisez de les faire profitter, car aussy en le recepvant humainement et vous rengeant en bonne doulceur à la doctrine qu'il vous portera, vous luy donnerez cou-
gation française de Francfort à user de leur autorité avec modération et sagesse, Calvin s'adressant à l'universalité des membres de leur Eglise, leur offrait des conseils dictés par un esprit de ménagement et de paix. Tel était aussi le sens de sa correspondance avec le sénateur francfortois Clauburg, et de la lettre qu'il écrivait, le 214 juin, au ministre Valéran, en l'invitant à résigner volontairement ses fonctions pastorales, si la majorité de l'Eglise continuait de lui être contraire : — « Postquam tentata fuerint omnia remédia, si magnae Ecclesiae parti te non placere intelligas, cedendum potius esse, quam ut te ac tuum ministerium continuis probris exponas, quotidie excogitentur nova crimina, et exitiali dissidio Ecclesia laceretur. » — Corresp. lat. de Calvin.
rage de s'acquitter tant mieulx de son devoir. Je ne doute pas que de son costé il ne s'estudie de nourrir paix et concorde, et s'il y avoit quelque résidu des combats et contentions qui ont esté par cy-devant, d'y remédier par bon moyen. Je vous prie au nom de Dieu de vous conformer d'un costé et d'aultre à tout ce qui pourra servir à vous remettre en bonne union, car ce n'est point assez que vos différens soyent apaisés, pour n'estre plus divisez comme en guerre ouverte. Mais le principal est que vous soyez conjoincts pour servir à Dieu tous ensemble d'un désir cordial. Pour ce faire, il vous est besoing d'oublier tout ce qui est passé, car je voy bien que la mémoire qu'aucuns en ont, nourrit en eulx une racine d'amertume qui produira de jour en jour de nouvelles aigreurs, si elle n'est bien purgée.
J'en allégueray un exemple duquel j'ay esté adverty. Vous sçavez quand on vous déclaira qu'un certain nommé Cisberg, Gueldrois, estoit homme de meschante doctrine et pernicieuse, affîn qu'un chacun s'en gardast, et qu'on le fuyt comme retrenché de l'Esglise, qu'un du troupeau se leva pour y contredire. Or le cas posé qu'il eust quelque raison de ce faire, si est-ce que la procédure n'est ne bonne ne chrestienne. Mais encore quelle excuse y a-il, quand un homme aura esté examiné de sa doctrine par ceulx qui ont charge de l'Esglise, entre lesquels estoit nostre honoré frère Monsieur de Lasco l, et
1 Jean A Lasco, de la noble famille polonaise de Laski, puisa de bonne heure dans le commerce d'Erasme et de Zwingli le goût de la Réforme, dont il fut le missionnaire dans la Frise, Appelé par l'archevêque Cranmer en Angleterre , sous le règne d'Edouard Vï, et nommé surintendant de la Congrégation des protestants étran-
que là il s'est trouvé pervers et obstiné en ses erreurs, qu'un menuiser seul se face juge pour rescinder tout ce qui aura esté dict ? Mais voilà que c'est quand les cœurs sont empoisonnez de haine, il fault que les soubçons dominent pour tirer à mal tout ce que font ceulx lesquels nous n'aimons pas, tellement qu'en despit des hommes, nous dirons le blanc estre noir. Si on continue à faire ainsy, vous ne cesserez de renouveler vos plaies, et en la fin le mal s'enflammera pour tout consumer. Parquoy il est besoing de mieux dompter les affections pour les renger et modérer , et non-seulement cela , mais aussi en supportant les uns les autres en toute mansuétude et humanité, ou donne occasion à ceulx qui ont esté aliénez de se réunir. Ainsy, mes frères, je vous prie au nom de Dieu de mieux pratiquer ceste leçon de saint Paul , que rien ne se face par contention ne par appétit de victoire, comme le mot dont il use l'emporte; car cependant que chascun sera adonné à maintenir sa querelle, il fauldra entrer en combat. Plustost que chascun recongnoisse ses faultes, et que ceulx qui auront failly se rengent d'eulx-mesmes, et qu'on laisse toutes poursuittes qui ne vaillent qu'à s'entrepicquer. Car si nous ne pouvons souffrir rien qu'il nous desplaise, il fauldroit que chascun eust un mode à part, et c'est
gers, il quitta Londres à l'avènement de la reine Marie, et alla s'établir à Francfort (juillet 4554). Suspect au parti luthérien, il reprit deux ans après le chemin de la Pologne, et y mourut en 4560, après avoir activement concouru à la propagation de la Réforme dans sa patrie. Voir l'ouvrage de M. le comte de Krasinski, Histoire religieuse des peuples slaves, Paris, \ 853, p. 4 31-4 40. Une branche de la famille de Laski a persisté jusqu'à nos jours dans la confession protestante.
pourquoy saint Paul voulant exhorter les EphésienSyà garder unité d'esprit en liaison de paix, notamment les rameiner à humilité, mansuétude et patience, (insiste) à ce qu'ils s'endurent et supportent en charité. Ainsy, mes frères, oubliez ce point d'avoir cause gaingnée, pour gaingner la bataille contre Satan qui ne demande qu'à vous tenir divisez, pource qu'il sçait que vostre salut seroit en bonne union et saincte.
En parlant ainsy, je n'entens point d'approuver toutes faultes, mais s'il y a eu à redire en quelques choses, puisque la religion n'en est point intéressée , que cela soit ensepvely, et qu'on ne poursuyve point les formalitéz, ou quelqu'erreur d'animadvertanee ouaultresinfirmitéz, comme des crimes mortels et insupportables ; surtout qu'on ne s'oppiniastre point pour dissiper voire ruyner du tout une poure Esglise. Ce que jedictz n'est point en faveur des personnes, ny par estre mal informé, car je vous ayme tous, désirans que vos imperfections soyent corrigées, comme les miennes, et le soing que j'ay de vostre salut faict que vostre estât m'est comme si j'estois bien prochain de vous. Au reste, mes frères, souffrez que nostre bon frère Olbrac, estant là venu, serve de médecin à ceulx qui jusques icy auront esté trop acharnez à leurs passions. Et pour monstrer que vous cherchez une sainte unité entre vous, que chascun s'efforce d'approcher de celuy auquel il a esté ennemy.
Sur quoy je feray fin, aiant prié nostre bon Dieu qu'il luy plaise vous maintenir tousjours en sa saincte garde> vous conduire en toute prudence et droicture, vous face cheminer d'un accord à son service, et vous augmente
en toutes ses bénédictions , après aussi m'estre recommandé à vos bonnes prières. De Genève, ce 24 juing
Vostre humble frère,
Jehan Calvin.
AU SEIGNEURS DE GENEVE
Orig. autographe. Arch. de Genève. 1250.
Magnifiques et très honorés seigneurs, aiant trouvé icy messager seur, je n'ay voulu faillir à nTacquiter de mon devoir. Nous sommes par la grâce de Dieu arrivez à Basle ce matin en bonne prospérité, mais nous avons laissé reposer nos chevaux le reste du jour. Cependant
* A magnifiques et très honorés seigneurs, Messeigneurs les syndiques et Conseil de Genève.
Vaincu définitivement à Genève (mai 1555), le parti des libertins essayait de ressaisir par l'intrigue le pouvoir qu'il avait perdu. Ses principaux chefs, Perrin, Vandel,Berthélier, invoquant l'intervention des seigneurs de Berne, demandaient un sauf-conduit pour venir se justifier librement devant les magistrats de Genève. Souscrire à leur demande , c'était exposer la République pacifiée à de nouvelles agitations. Pour toute réponse, les magistrats maintinrent la sentence de mort prononcée contre Perrin et ses adhérents, et interdirent, sous les peines les plus sévères , de jamais proposer leur rappel. Chronique de Roset, VI, 4; Ruchat, t. Vf, p. U4.
Calvin, se rendant à Francfort (août \ 556), recueillait sur sa route tous les bruits concernant les démarches des réfugiés auprès des cantons, et en avertissait les seigneurs de Genève.
je suis allé voir le sieur Bernard Maior, aujourd'hui bourgmaistre, auquel j'ay faict vos recommandations. Passant à Paierne, j'avois sçeu des complaintes du Moricaud. C'est que vous aviez bien monstre qu'il n'y avoit nulle raison de les condamner, pource que vous aviez prins quelques informations, faisant dire en cacheté à peu de gens , après les avoir intimidez , que Perrin et Vandel avec leurs adhérens estoient meschans , et sur cela aviez fondé un procès nouveau pour produire à Bade \ Vers Solleure, le bruict court qu'il se doit faire grand aprest tantost après la journée prochaine, pour recueillir les intercesseurs; mais je croy que ce n'est qu'un bruict volant, et lequel a esté semé par vos fugitifs pour entretenir crédit. Vos gens ont icy esté, et ceste après disner sont venues lettres de Zurich, par lesquelles j'ay entendu que desjà ils a voient passé par là. Demain, au plaisir de Dieu, nous partirons pour achever le voiage.
Sur quoy, magnifiques et très honorez seigneurs, après vous avoir présenté mes humbles recommandations, je prieray nostre bon Dieu vous avoir tousjours en sa grâce, vous conduire par son Esprit en tout bien pour le servir seulement, et avoir vostre ville en sa protection. DeBasle, ce dimanche pénultiesme d'aoust 1 556.
Vostre humble serviteur.
1 Bade en Argovie. L'assemblée des Ligues suisses était sur le point de se réunir dans cette ville.