A MADAME DE CRUSSOL
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, je vous escris à l'avanture, ne sçachant pas si mes lettres vous trouveront au païs du Languedoc, pour ce que la royne a mandé à Madame de Roye qu'elle vous trouveroit en court à son retour. Mais d'auliant qu'il pourra estre advenu que vous n'aurez pas esté si tost preste, \e n'ay pas voulu faillir à m'acquicter de mon debvoir pour vous déclairer que je n'oubiieray point à prier Dieu qu'il lui plaise faire prospérer vostre
* Louise de Clermont, comtesse de Tonnerre, épouse d'Antoine de Crnssol, et dame d'honneur de Catherine de Médicis. Elle joignait à beaucoup d'esprit une humeur vive et prompte en reparties, comme le témoigne l'anecdote suivante. Peu de jours avant le colloque de Poissy, elle assistait avec la reine de Navarre et les princes à un entretien particulier entre Théodore de Bèze et le cardinal de Lorraine : — « Le dit cardinal caressant de Bèze, prononça ces mots: Je suis bien aise de vous avoir vu et entendu. Je vous adjure au nom de Dieu que vous confériez avec nous, afin que j'entende vos raisons, et vous les miennes, et vous trouverez, que je ne suis pas si noir quon méfait... Ce propos fini, la dame de Crussol, comme elle est fort libre en paroles, dit qu'il falloit avoir de l'encre et du papier pour faire signer au cardinal ce qu'il avoit dit et advoué, car, disoit-elle, demain il dira tout le contraire , en quoy il se trouva qu'elle avoit bien deviné... » Hist. eccl., t. I, p. 497. Ce même trait se retrouve raconté un peu différemment dans une lettre de Bèze à Calvin : — « Madame de Cursol a esté prophète, car tenant le cardinal par la main , elle luy dit tout hault ; Bon homme pour ce soir, mais demain quoy? » — Lettre du 23 août 1561. Mss. de Genève, vol. 417.
voïage, et, quelque» part que vous soiez, vous guider par son Sainct-Esprit en telle prudence que le monde ne vous soit pas plus que luy. Je sçay qu'il a tiré par cydevant de bons services de vous ; mais vous ne sçauriez en toute vostre vie , faire la centiesme partie de ce que vous lui debvez en ungjour. Parquoy, Madame, advisez de païer vos arréraiges pour monstrer par effect que c'est sans feintise que nous protestons de nous vouloir séparer de toutes ordures et pollutions, pour nous desdier purement à nostre Seigneur Jésus-Christ, lequel est mort et résuscité afin que nous vivions et mourions en son obéyssance. Surtout, Madame, pource que je doubte pas que vous soiez sollicitée de nager entre deux eaux, je vous prie de vous tenir sur vos gardes, car quand il est question de glorifier Dieu, il ne peult souffrir aulcune neutralité. Qui plus est, ce qui eust esté supporté aultrefois , ne vous est aujourd'huy nullement licite, car vous avez marebé si avant que vous ne pouvez reculer sans danger de cbeute mortelle. Combien que ceste exhortation soit superflue envers vous, si ay-je mieulx aymé de vous confirmer sans grande nécessité en vostre bon zèle, afin que vous congnoissiez l'affection que j'ay de vous voir cheminer en telle persévérance que j'aye de quoy en louer Dieu, et me resjouir pour le soing que j'ay de vostre salut.
Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray ce Père de miséricorde de vous maintenir tousjours en sa protection et vous enrichir de plus en plus des dons de son Esprit. De Genève ce 8 de may 1563.